MacronLeaks

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Affiches électorales (Évian, ).

Les MacronLeaks ou Macron Leaks désignent la fuite de plus de 20 000 courriers électroniques liés à la campagne d'Emmanuel Macron lors de l'élection présidentielle française de 2017, deux jours avant le vote du second tour. Les fuites ont attiré l'attention des médias en raison de la rapidité avec laquelle la nouvelle du piratage s'est répandue sur internet. L'implication de robots et de spammeurs[1] en grand nombre a suscité des doutes sur une éventuelle implication du gouvernement russe. Les e-mails publiés sur 4chan[2],[3] ont été partagés par WikiLeaks et plusieurs activistes américains de l'Alt-right[4] via des réseaux sociaux, dont Twitter et Facebook. Le , deux jours après l'élection d’Emmanuel Macron, Mike Rogers, directeur de la NSA, a déclaré lors d'un témoignage sous serment devant le Sénat américain qu'il avait été mis au courant des tentatives russes de piratage de l'infrastructure électorale française, sans toutefois mentionner l'identité des auteurs du piratage [5]. Cependant, le , Guillaume Poupard, directeur de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information française (ANSSI), a déclaré dans une interview à l'Associated Press que le piratage « était si générique et si simple qu'il aurait pu être fait pratiquement par n'importe qui »[6].

Publiés à l'origine sur le site de partage de fichiers PasteBin, les courriels n'ont eu que peu ou pas d'effet sur le vote final puisqu'ils ont été mis en lignes quelques heures avant le début d’une pause électorale légale de 44 heures qui est requise par la loi électorale française[7],[8].

Emmanuel Macron a affirmé que ces courriels ont été obtenus illégalement et que de faux documents y ont été ajoutés afin de créer « de la confusion et de la désinformation »[9],[10]. Le magazine Numerama a présenté les informations divulguées comme étant « tout à fait banales », composées « du contenu d'un disque dur et de plusieurs courriels de collègues et de responsables politiques d'En Marche »[11]. Le sénateur américain Mark Warner a présenté cet événement comme un nouvel élément pouvant être lié à l'enquête de la commission du renseignement du Sénat américain sur les soupçons d’ingérence russe dans les élections de 2016 aux États-Unis. Le gouvernement russe a rejeté toute allégation d'intervention dans des processus électoraux à l’étranger[12].

Contexte général[modifier | modifier le code]

À la suite du premier tour, les deux candidats arrivés en tête s’affrontent le pour le second tour. Il s’agit Emmanuel Macron, soutenu par En Marche ! et Marine Le Pen du Front national[13]. L'élection a été caractérisée par un mécontentement généralisé à l'égard du mandat du président François Hollande et de l'établissement gouvernemental français tout entier[14].

L'élection a été parfois présentée comme devant départager le libéralisme mondialiste de Macron et le populisme d'extrême droite de Le Pen. Après une série d'événements considérés comme des contrecoups nationalistes ou isolationnistes à la mondialisation comme le référendum sur le Brexit et l'élection de Donald Trump, de nombreux observateurs internationaux ont considéré l'élection française comme une possible nouvelle victoire des anti-mondialistes[15]. Les positions anti-immigration, anti-OTAN et anti-Union européenne de Marine Le Pen lui ont permis d’obtenir un large soutien de politiciens et de militants d'extrême droite et ce jusqu’aux États-Unis[16]. Des médias russes, comme Russia Today ou Sputnik News ont régulièrement présenté la candidate du Front National sous un jour positif, mettant en avant ses positions d'apaisement des relations entre l’Occident et la Russie[17].

Aux États-Unis, le président Donald Trump a salué les positions de Marine Le Pen à plusieurs reprises[18],[19]. De très nombreux trolls ont employé le pollupostage de mèmes et la publication en grande quantité d’éléments de désinformation afin de présenter Macron comme une « marionnette mondialiste » et un partisan de l'immigration islamique[20],[21]. La stratégie n’était pas nouvelle : elle avait été mise en place avec un certain succès lors des élections présidentielles américaines de 2016. Des légions d'internautes et de robots pro-Trump avaient spammé les médias sociaux comme ce fut le cas lors de l’épisode des leaks du Comité national démocrate en 2016 et les fuites des e-mails de John Podesta, prétendument avec l'aide du Kremlin[22],[23],[24],[25]. Selon Mike Rogers, directeur de la National Security Agency, des responsables américains de la sécurité nationale avaient mis en garde le gouvernement français contre la probabilité de tentative d’ingérence de hackers[26].

Fuites de courriels[modifier | modifier le code]

Le , deux jours avant le vote du second tour, l’équipe de campagne d'Emmanuel Macron affirme avoir été la cible d'un « piratage massif ». Dans le même temps, au moins 9 gigaoctets de données ont été déversés sur un site anonyme de partage de fichiers, Pastebin, à l'aide d'un profil du nom 'EMLEAKS'[27]. Cette publication a été faite quelques heures avant que la campagne ne prenne fin, comme le prévoit la loi électorale française. Cette obligation légale a empêché Macron de fournir une réponse aux informations dévoilées, mais a aussi limité la couverture médiatique de la fuite[28]. Les courriels, au nombre de 21 075, ainsi que d'autres données, ont rapidement été affichés sur le forum anonyme 4chan, où ils ont été partagés par des militants de droite, notamment Jack Posobiec, sur Twitter[29].

La fuite s'est rapidement propagée sous le hashtag #MacronLeaks sur Twitter et Facebook. Durant les trois heures et trente premières minutes de la fuite, le hashtag est apparu 47000 fois. Sur le compte twitter de Jack Posobiec, le hashtag a été retweeté 87 fois en moins de cinq minutes, indiquant l'utilisation probable de robots. WikiLeaks a mentionné les fuites dans les tweets suivants 15 fois, contribuant à la propagation de la nouvelle. En peu de temps, le hashtag #MacronLeaks devenait un top tweet en France et figurait en bannière de la page d'accueil du site conservateur Drudge Report. Les dix comptes les plus actifs à utiliser le hashtag #MacronLeaks ont publié plus de 1.300 tweets en un peu plus de trois heures. Un seul de ces comptes a publié 294 tweets en deux heures. Une analyse a prouvé que le hashtag a été mentionné plus souvent par les comptes américains que par les comptes français, mais que les messages étaient écrits plus souvent en français qu'en anglais[30],[31].

L’objectif des Macron Leaks était de démontrer qu’Emmanuel Macron se serait rendu coupable d’actes illégaux durant la campagne. Un examen des courriels par le journal en ligne Numerama a décrit ces documents comme « tout à fait banals », ces derniers dévoilant « ce qui semble être le contenu d’un disque dur et plusieurs mails de collaborateurs et responsables politiques d’En Marche ». Parmi les documents qui ont fait l'objet de fuites, il y avait des « notes de synthèse, des factures, des emprunts dont les montants sont loin d’être délirants, des recommandations et autres réservations, au milieu, bien entendu, d’échanges strictement personnels et privés — notes personnelles sur la pluie et le beau temps, mail de confirmation pour l’édition d’un roman, réservation d’une table entre amis, etc. »[32].

Alertée de longue date des risques de hacking, l'équipe de la campagne numérique d'Emmanuel Macron, menée par Mounir Mahjoubi, a ralenti le travail des hackers par la technique du cyber-blurring (floutage numérique), en mettant volontairement à leur disposition de fausses informations (création de dizaines de milliers de faux e-mails et de faux mots de passe)[33].

Réactions[modifier | modifier le code]

En réponse au piratage, Emmanuel Macron a déclaré que cette opération relevait manifestement « de la déstabilisation démocratique, comme cela s'est déjà vu aux États-Unis pendant la dernière campagne présidentielle » et que les pirates avaient mélangé des documents falsifiés avec des documents authentiques, « pour semer le doute et la désinformation »[34]. Le vice-président du Front national Florian Philippot et conseiller de Marine Le Pen a déclaré dans un tweet : « Les #MacronLeaks apprendront-ils des choses que le journalisme d’investigation a délibérément tues? Effrayant ce naufrage démocratique[35]. ». La commission électorale française a averti les médias du pays que la publication des courriels ou leur discussion si près de l'élection constituerait une violation de la loi et a publié une déclaration enjoignant à la société française de ne pas partager ces informations : « À la veille de l'élection la plus importante pour nos institutions, la commission appelle toutes les personnes présentes sur les sites internet et les réseaux sociaux, principalement les médias, mais aussi tous les citoyens, à se montrer responsables et à ne pas transmettre ce contenu, afin de ne pas dénaturer la sincérité du vote [36]. » La fuite n’a vraisemblablement pas eu d'impact sur les résultats de l’élection qui a vu Emmanuel Macron être élu avec 66,10 % des suffrages[37]. Malgré cela, la DGSI a ouvert une enquête sur le piratage peu après l'élection[38].

Auteurs[modifier | modifier le code]

À la suite d’une évaluation de la société américaine de cybersécurité Flashpoint, cette dernière a déterminé avec une « confiance modérée » que le groupe derrière le piratage et la fuite était bien APT28. Ce groupe est mieux connu sous le nom de « Fancy Bear », un groupe de pirates informatiques soupçonné d’entretenir des relations avec le renseignement militaire russe[39]. Les métadonnées extraites des fichiers divulgués ont révélé le nom de « Georgy Petrovitch Rochka », probablement un pseudonyme, qui renverrait à un sous-traitant en renseignement basé à Moscou.

Conséquences[modifier | modifier le code]

Une procédure pour recel de piratage informatique est engagée contre le média La Lettre A, qui avait publié plusieurs articles complets à partir des données publiées[40]. Cette plainte pour « recel d'atteinte à un système de traitement automatisé de données » après cet article s'appuyant sur des éléments tirés des « MacronLeaks » a été très commentée[41],[42]. Le procureur chargé de l'affaire a décidé de ne pas poursuivre le directeur de la publication.

Selon le journal Le Monde, les auteurs des MacronLeaks restent inconnus en 2019, en raison d'éventuelles faiblesses dans l'enquête judiciaire, comme dans celle de l'ANSSI. L'exécutif semble avoir privilégié le recours aux services secrets, ainsi que la voie diplomatique[40]. La même année, une étude publiée par Le Monde et Wired tend à accréditer la thèse que deux groupes de hackers liés aux services de renseignement russes étaient derrière l'opération de collecte et de diffusion des emails[43],[44].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Holly Ellyatt, « US far-right activists, WikiLeaks and bots help amplify Macron leaks: Researchers », sur CNBC, (consulté le )
  2. Russell Brandom, « Emails leaked in ‘massive hacking attack’ on French presidential campaign », sur The Verge, (consulté le )
  3. Simon Gourmellet, « "MacronLeaks" : mais à quoi joue WikiLeaks ? », sur francetvinfo.fr, (consulté le )
  4. (en-US) Mark Scott, « U.S. Far-Right Activists Promote Hacking Attack Against Macron », The New York Times,‎ (ISSN 0362-4331, lire en ligne, consulté le )
  5. Testimony of Admiral Michael S. Rodgers, Commander of the U.S. Cyber Command, United States Cyber Command, Hearing before the Senate Armed Services Committee, 9 May 2017
  6. « The Latest: France says no trace of Russian hacking Macron », sur AP NEWS, (consulté le )
  7. Steve Almasy CNN, « France: Emmanuel Macron's presidential campaign hacked », sur CNN (consulté le )
  8. « Emmanuel Macron Leaks », sur Pastebin.com, (consulté le )
  9. (en-US) « French watchdog: Macron data mixed in with fake news in leak », sur Associated Press, (consulté le )
  10. C. N. N. Library, « Emmanuel Macron Fast Facts », sur CNN (consulté le )
  11. (en) « Macron’s emails got hacked. Here’s why French voters won’t hear much about them before Sunday’s election. », washingtonpost,‎ (lire en ligne)
  12. (en) « French election: Emmanuel Macron condemns 'massive' hack attack », bbc,‎ (lire en ligne)
  13. (en) Seán Clarke, Josh Holder, Seán Clarke et Josh Holder, « French presidential election: first round results in charts and maps », The Guardian,‎ (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le )
  14. Zack Beauchamp, « The French election, explained in 9 maps and charts », sur Vox, (consulté le )
  15. (en-US) William Horobin et Nick Kostov, « Macron and Le Pen Face Off in French Election Pitting Vision of Globalization Against Nationalism », Wall Street Journal,‎ (ISSN 0099-9660, lire en ligne, consulté le )
  16. (en-GB) Deutsche Welle (www.dw.com), « Le Pen blasts EU, NATO, praises Trump | DW | 24.02.2017 », sur DW.COM (consulté le )
  17. Amie Ferris-Rotman, « Russia ♥ Marine Le Pen », sur POLITICO, (consulté le )
  18. (en) Aidan Quigley, « Trump expresses support for French candidate Le Pen », sur POLITICO (consulté le )
  19. Dean Obeidallah, « Why Putin and Trump both like Le Pen », sur CNN (consulté le )
  20. (en-US) Mark Scott, « In French Elections, Alt-Right Messages and Memes Don’t Translate », The New York Times,‎ (ISSN 0362-4331, lire en ligne, consulté le )
  21. (en-US) « Inside Marine Le Pen's "foreign legion" of American alt-right trolls », sur Mother Jones (consulté le )
  22. (en) « Kremlin trolls burned across the Internet as Washington debated options », washingtonpost,‎ (lire en ligne)
  23. (en) « Russia Turns WikiLeaks CIA Dump Into Disinformation », thedailybeast,‎ (lire en ligne)
  24. (en-US) Scott Shane, « The Fake Americans Russia Created to Influence the Election », The New York Times,‎ (ISSN 0362-4331, lire en ligne, consulté le )
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  28. (en) « French media rules prohibit election coverage over weekend », sur France 24, (consulté le )
  29. (en) « The Far-Right American Nationalist Who Tweeted #MacronLeaks », newyorker,‎ (lire en ligne)
  30. (en) « Hashtag Campaign: #MacronLeaks Alt-right attacks Macron in last ditch effort to sway French Election », medium,‎ (lire en ligne)
  31. Andy Greenberg, « Hackers Hit Macron With Huge Email Leak Ahead of French Election », Wired,‎ (ISSN 1059-1028, lire en ligne, consulté le )
  32. Julien Cadot, « #MacronLeaks : à 24h du vote, des opposants au candidat En Marche jouent leurs dernières cartes - Politique », sur Numerama, (consulté le )
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  34. (en) AFP, « Macron says hacked documents have been mixed with false ones to 'sow doubt and disinformation' », sur TheJournal.ie (consulté le )
  35. (en) « Macron Leaks: the anatomy of a hack », bbc,‎ (lire en ligne)
  36. Rebecca Savransky, « France warns publishing candidate's hacked emails may 'distort' election », sur TheHill, (consulté le )
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  38. (en) « French prosecutors investigate hacking of Macron campaign », Reuters,‎ (lire en ligne, consulté le )
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  40. a et b Damien Leloup, Martin Untersinger et Alexandre Piquard, « Les coulisses du piratage des « MacronLeaks » », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le )
  41. Patricio Paris, « Macron et le droit de commander, Par Charles-André Udry », Club de Mediapart,‎ (lire en ligne, consulté le )
  42. « Une vingtaine de médias s'inquiètent pour l'«indépendance» de la presse », FIGARO,‎ (lire en ligne, consulté le )
  43. « Les preuves de l’ingérence russe dans la campagne de Macron en 2017 », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le )
  44. (en-US) « The Evidence That Links Russia’s Most Brazen Hacking Efforts », Wired,‎ (ISSN 1059-1028, lire en ligne, consulté le )