Lucie Baud

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Lucie Baud
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Seule photographie de Lucie Baud connue, non datée[1].
Biographie
Naissance
Décès
Voir et modifier les données sur Wikidata (à 43 ans)
TullinsVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Activité

Lucie Baud, née le à Saint-Pierre-de-Mésage et morte le (à 43 ans) à Tullins (Isère), est ouvrière tisseuse en soierie et syndicaliste, à Vizille près de Grenoble, puis à Voiron[2] — communes situées dans le département français de l'Isère.

Elle fonde notamment un syndicat d'ouvrières et ouvriers en soierie et organise des grèves afin de faire augmenter les salaires. Elle est également l'auteure d'un témoignage écrit sur la vie et les combats des ouvrières tisseuses de soie de sa région.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance et entrée dans le monde du travail[modifier | modifier le code]

Issue d'une famille de paysans pauvres dans la région grenobloise, Lucie Baud, naît Lucie Marie Martin (le 23 février 1870[3],[4]), à Saint-Pierre de Mésage[5] ; ses parents ont alors 20 et 21 ans et elle est leur premier enfant[5]. Son père, Joseph Martin, possède quelques champs et fait le charron, tandis que sa mère, Émilie Chambaz, est ouvrière dans l'entreprise Durand Frères[5], une usine textile du lieu-dit Péage-de-Vizille — sur la commune de Vizille et à proximité de Saint-Pierre de Mésage[6].

Lucie Baud va à l'école faite par les religieuses, obtient son certificat d'études primaires, puis elle devient ouvrière tisseuse de soie dans l'usine où travaillait sa mère, à l'âge de 12 ans[7],[5],[6]. L'usine compte alors environ 600 à 800 ouvrières[8],[9]. Le contexte historique est celui d'un fort développement et l'industrialisation du tissage de la soie, influencé par les soieries lyonnaises[5] (la région grenobloise est relativement proche de la région lyonnaise) : les usines, mécanisées, profitent de la force motrice de l'eau des rivières et emploient essentiellement de la main-d’œuvre féminine issue des campagnes proches ou du Piémont italien[5]. Ces ouvrières sont souvent logées dans des internats, sous la houlette de religieuses ; elles vivent dans la pauvreté et avec des repas médiocres, pour des journées de 12 à 13 heures rémunérées à la tâche[5]. Elles doivent surtout surveiller les métiers à tisser et rattacher ou remettre en place les fils cassés ou déplacés, au rythme des machines[5]. Les procédés mécaniques évoluent et les cadences augmentent, d'un côté, tandis que la plus grande productivité permise par les machines est le prétexte de certains employeurs pour diminuer les salaires des ouvrières et ouvriers[5]. À cette époque, les jeunes filles ne deviennent souvent ouvrières que pour quelques années, jusqu'à ce qu'elles se marient et aient des enfants[5]. À 18 ans, Lucie Baud entre à l'usine Duplan, également à Vizille[8]. Le géographe André Allix (1889-1966) indique qu'entre 1890 et 1900, les différentes usines de tissage de soieries de la région de Vizille comptent plus de 1600 employés dont 1350 ouvrières et que, par ailleurs, de grands changements ont lieu dans le matériel sur cette période[10].

Mariage et famille[modifier | modifier le code]

Elle se marie à 21 ans, le , avec Pierre Jean Baud, veuf de vingt ans son aîné, garde-champêtre de Vizille et dont la famille est voisine des Martin[5]. Les Baud ont alors une réputation de libre-pensée — qui a peut-être déplu aux parents de la mariée, selon Michelle Perrot[5]. Par ailleurs, ce mariage est aussi pour la jeune femme une petite promotion sociale et le couple habite dans le logement de fonction du garde-champêtre, à Vizille[5]. Trois enfants naissent : Alexandrine (1892-1959), Pierre Auguste (1897-1898) et Marguerite (1900-1922) ; Lucie Baud continue de travailler en usine dans l'entreprise Duplan[5]. Pierre Baud meurt à 52 ans, en 1902[5].

Syndicalisme[modifier | modifier le code]

Lucie Baud est veuve à 32 ans, avec deux enfants à charge, et doit quitter le logement de fonction du garde-champêtre[5]. Quatre mois après le décès de son mari, elle fonde en le Syndicat des ouvriers et ouvrières en soierie du canton de Vizille, dont elle devient secrétaire[3],[6],[11],[4],[5]. Ce syndicat tentera de s'opposer à la diminution des salaires due à la mécanisation des techniques de tissage de la soie.

En , elle est la seule femme à participer en tant que déléguée syndicale au 6e congrès national de l'industrie textile à Reims[11],[5]. Sa présence est saluée et elle est à la tribune en tant qu'assesseur, mais on ne lui donne pas la parole[5],[3]. Par ailleurs, lors de ce congrès, le travail des femmes n'est pas abordé[3].

En 1905, elle déclenche la grève à l'usine Duplan de Vizille[3],[5],[12] ; la grève s'étend à d'autres usines[5] et dure 104 jours (du 6 mars au 30 juin[3]). Le 1e mai, un meeting à Grenoble rassemble plusieurs orateurs, dont Lucie Baud, Eugène David, Louis Ferrier et Alexandre Luquet de la CGT, qui expliquent « le sens de la lutte »[3]. Les tisseuses de soie protestent notamment contre des cadences de travail qui doivent passer de treize à quatorze heures par jour[7]. Les apprenties sont alors au travail dès l'âge de douze ans. Les commerçants, d'abord hostiles à ce mouvement, soutiennent ensuite les quelque 200 grévistes[5], notamment en les nourrissant. Lucie Baud demande à parler au patron de l'entreprise Duplan, alors sur la Côte-d'Azur, ce qui advient avec la médiation du maire de Vizille dans une entrevue à la mairie rapportée dans les journaux locaux de l'époque[5]. Le mouvement de grève échoue, malgré quelques concessions de l'employeur, et Lucie Baud est licenciée[5],[3], comme 150 autres ouvrières[3]. Le syndicat qu'elle avait créé restera en place malgré son départ, jusqu'en 1914[3].

Licenciée, elle est contrainte à quitter Vizille — avec toutefois un banquet d'hommage et des cadeaux de la part des syndicats ouvriers locaux — et elle embauche à Voiron, à 30 km de là[5], dans une usine comptant environ 1500 ouvrières de la soie dont très peu de syndiquées[8]. Elle joue à nouveau un rôle de premier plan dans la grève de 1906[2],[3],[5],[12], qui s'étend à la région[8], sans en être la meneuse (ce sont les syndicats) mais en enrôlant les ouvrières italiennes par le biais du militant italien Charles Auda venu de Lyon[5],[8]. La grève est agitée et la gendarmerie puis l'armée viennent occuper Voiron[5],[13]. Mais cette grève dite du « 1er mai » est un semi-échec[5],[8] — apportant toutefois quelques améliorations aux conditions de travail des femmes dans les soieries dauphinoises, selon le Maitron[3] — et Lucie Baud est à nouveau renvoyée[5]. Découragée, elle fait, en , une tentative de suicide qui la défigure[14],[3],[4],[8],[5] ; le journal local qui relaie l'information relève que la population de la ville a de l'estime pour elle et en est émue[5].

Elle déménage à nouveau et s'installe à Tullins, non loin de Voiron[5]. Les historiens ont peu d'informations sur sa vie ultérieure[8]. Son témoignage sur la vie des ouvrières de la soie dans la région de Vizille paraît en 1908[5].

Mort[modifier | modifier le code]

Elle meurt à l'âge de 43 ans, le 7 mars 1913[3].

Postérité[modifier | modifier le code]

Son rôle syndical aurait été oublié sans son témoignage écrit intitulé Les tisseuses de soie dans la région de Vizille, publié en 1908 dans la revue Le Mouvement socialiste[15],[3],[5],[16] d'Hubert Lagardelle — qualifiée de « revue de jeunes intellectuels parisiens, relativement prestigieuse[5] » par l'historienne Michelle Perrot, qui interroge la présence dans ces pages de cet article « simple mais raffiné » écrit par Lucie Baud, parmi des signatures bien plus renommées —, repris intégralement et présenté par Michelle Perrot dans Le Mouvement Social d'octobre- (no 105)[5]. De plus, selon Francine Muel-Dreyfus en 2013, l'article de Lucie Baud est un « témoignage remarquable sur un très important secteur du travail des femmes du Sud-Est du pays jusqu’à la première guerre mondiale et sur les grèves nombreuses qu’il a connues »[8].

Selon Michelle Perrot, Lucie Baud est mentionnée par l'historienne Madeleine Guilbert dans son ouvrage Les femmes et l'organisation syndicale avant 1914 (1966)[5],[8].

L'un de ses petits-fils sera combattant du Vercors durant la seconde guerre mondiale[5].

Filmographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Marina Blanc, « Lucie Baud, la « révoltée de la soie » », sur Le Dauphiné libéré, (consulté le ).
  2. a et b Gautier 1996, p. 105
  3. a b c d e f g h i j k l m n et o Notice biographique « Lucie Baud », dictionnaire Le Maitron, consulté en ligne le 23 février 2015
  4. a b et c Marie Chaudey, « Michelle Perrot : « Abolir la domination masculine, voilà le défi du XXIe siècle » », sur La Vie.fr, (consulté le )
  5. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w x y z aa ab ac ad ae af ag ah ai aj ak al am et an Cf. Michelle Perrot, « Femmes en grève  : Lucie Baud (1870-1913), tisseuse en soie de l’Isère » (2016).
  6. a b et c Marina Blanc, « Lucie Baud, la “révoltée de la soie” », sur ledauphine.com, (consulté le ).
  7. a et b Didrick Pomelle, « Le combat oublié de Lucie Baud », sur lhistoire.fr, (consulté le ).
  8. a b c d e f g h i et j Francine Muel-Dreyfus, « Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière, Bernard Grasset, coll. « Nos héroïnes », Paris, 2012, 186 pages », Travail, genre et sociétés, no 29,‎ , p. 234-236 (lire en ligne)
  9. a et b « Lucie Baud, l’humanisme au poing », sur L'Obs, (consulté le )
  10. André Allix, « Vizille et le bassin inférieur de la Romanche. Essai de monographie régionale », Revue de Géographie Alpine, vol. 5, no 2,‎ , p. 293-294 (DOI 10.3406/rga.1917.4704, lire en ligne, consulté le )
  11. a et b Kathleen Evin, « Michelle Perrot du 30 octobre 2012 - France Inter », Notice concernant l'ouvrage Mélancolie ouvrière de Michelle Perrot et lien vers l'émission radiophonique liée, sur www.franceinter.fr, (consulté le )
  12. a et b L'Histoire par les femmes, « Lucie Baud, ouvrière révoltée », sur L'Histoire par les femmes, (consulté le )
  13. « La grande grève de 1906 », sur www.ledauphine.com, (consulté le )
  14. Cf. Michelle Perrot, Le témoignage de Lucie Baud, ouvrière en soie.
  15. Cf. Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière.
  16. Jacques Julliard, « Moi, Lucie B., 43 ans, ouvrière, suicidée », sur www.marianne.net, 2012-11-17utc10:00:00+0200 (consulté le )
  17. Auriane Guerithault, « Ce soir à la télé. Itinéraire d’une ouvrière oubliée : Entretien. Le film Mélancolie ouvrière, adapté de l’essai de l’historienne Michelle Perrot, retrace le parcours de Lucie Baud. » (Entretien), Ouest-France,‎ (lire en ligne)

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michelle Perrot, « Le témoignage de Lucie Baud, ouvrière en soie », Le Mouvement social, Paris, Éditions de l'Atelier, no 105 « Travaux de femmes dans la France du XIXe siècle »,‎ , p. 139-146 (JSTOR 3777555)
  • Lucie Baud, « Les tisseuses de soie dans la région de Vizille », Lucie Baud. L'action d'une ouvrière pour améliorer les conditions de travail dans les usines de la soie au tournant du XXe siècle. [PDF], sur www.unige.ch, Séquences didactiques EDHICE - Équipe de didactique de l'histoire et de la citoyenneté - UNIGE, Université de Genève,
  • Andrée Gautier, Les ouvrières de la soie dans le Bas-Dauphiné sous la Troisième République, vol. 2-4, Grenoble, coll. « Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d'ethnologie », , 348 p., PDF (DOI 10.3406/mar.1996.1599, lire en ligne), p. 89-105
  • Gérard Mingat, « Lucie Baud (1870-1913). Une ouvrière en soierie du pays vizillois », Mémoire. La revue des Amis de l’histoire du pays vizillois, , p. 35-54
  • Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière, coll. « Nos héroïnes », Paris, Grasset, 2012, 185 p.
  • Michelle Perrot (historienne, professeure émérite à l'université Paris VII-Denis Diderot), « Femmes en grève : Lucie Baud (1870-1913), tisseuse en soie de l'Isère », Dynamiques - Histoire sociale en revue,‎ (lire en ligne)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]