Libres d'obéir

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Libres d'obéir
Auteur Johann Chapoutot
Pays Drapeau de la France France
Genre Histoire
Éditeur NRF
Date de parution 2020
Nombre de pages 176
ISBN 9782072789243

Libres d'obéir (sous-titré Le Management, du nazisme à aujourd'hui) est un ouvrage de Johann Chapoutot, historien spécialiste d'histoire contemporaine et du nazisme. Cet essai est centré sur la personnalité de Reinhard Höhn et souligne chez lui la continuité intellectuelle entre le penseur politique nazi d'avant 1945 et le penseur du management dans l'Allemagne libérale d'après 1945.

Résumé[modifier | modifier le code]

Notice biographique sur Reinhard Höhn dénonçant son passé nazi devant l' Institut für Staatsforschung à Berlin-Wannsee

Prologue[modifier | modifier le code]

L'ouvrage n'est pas destiné à assimiler le management au nazisme, mais à décrire certaines similitudes.

Chapitre I. Penser l’administration du Grand Reich[modifier | modifier le code]

Dans les années 1940, avec les conquêtes allemandes en Europe et la mobilisation générale, se pose la question de savoir comment administrer les nouveaux territoires, et comment le faire avec peu de personnel, formé et fiable.

Chapitre II. Faut-il en finir avec l’État ?[modifier | modifier le code]

Reinhard Höhn, juriste de droit public, développe ses idées dès les années 1930. Il considère l’État comme un aboutissement néfaste du culte de la personnalité et de l’individu hypostasié en « personnalité invisible » alors qu’il est seulement un appareil (Apparat) au service du pouvoir (p. 44). Pour lui, à rebours de ce culte de l'État louis-quatorzien typique d'un mélange français d'esprit celte, germanique et romain, l’esprit germanique originel est celui d’une « communauté » d’hommes libres, qui peut donc se passer d’État, et qui a seulement besoin d’être dirigée (geführt) et non gouvernée. Ce système de pensée s'est traduit dans la formation du régime nazi par la multiplication des instances ad hoc (agencification de l’État) et la création d'un Parti structurant, parasitant l’État dans le régime nazi.

Chapitre III. La « liberté germanique »[modifier | modifier le code]

L'État est pensé en fait comme transitoire dans le nazisme. L’avènement du nazisme signifie que la communauté de compagnons libres et égaux guidée par le Führer va retrouver son fonctionnement organique optimal : à l'intérieur, une vie harmonieuse, saine et décente, et à l'extérieur une expansion vitale guidée par la loi de la race dominante. L’État peut seulement hâter les 15-20 ans de transition jusqu'à ce règne (Reich) de la communauté organique : ainsi les lois eugéniques permettent d'accélérer l'élimination darwinienne des individus "non viables".

Chapitre IV. Manager et ménager la « ressource humaine »[modifier | modifier le code]

D'après Höhn, les Volksgenosse (de), c'est-à-dire les camarades de cette communauté de peuple ou de race, ont besoin de se fortifier individuellement pour soutenir le corps social. Cela se traduit par le culte du sport, ou des psychotropes stimulants tels que les méthamphétamines Pervitin de l’usine Temmler distribués aux soldats et ouvriers. Le culte de la performance est soutenu par des compensations pour le travailleur méritant : matérielles, sur le modèle fordiste (Ford a été un admirateur du IIIe Reich) avec la Coccinelle, ou de loisir sur le modèle italien du Dopolavoro avec la création de l'organisation Kraft durch Freude dépendant directement du Deutsche Arbeitsfront.

Les nazis portent une grande attention à l'adhésion des Volksgenosse (de) au projet de la communauté. Le contre-exemple est celui de l’esclave bolchevique assommé par les quotas de production et le knout au bénéfice d’une nouvelle nomenklatura (naturellement juive), dans une forme renouvelée du despotisme asiatique (Hegel) ; il sert de repoussoir dans la propagande, comme en témoigne l’exposition « Le paradis soviétique » de 1942 et son million de visiteurs. Au final, le culte du mérite chez les Nazis, visible dans l'une des devises du régime (Jedem das Seine, « à chacun son dû »), établit un homme nouveau qui ne se définit plus pas la naissance ni par le capital social ou relationnel, mais comme une société d’équité et non d’égalité (?).

Chapitre V. De la SS au management : l’Akademie für Führungskräfte de Reinhard Höhn[modifier | modifier le code]

Les bâtiments de l'Akademie für Führungskräfte à Überlingen

Höhn, admirateur et adversaire de Carl Schmitt, dont il partage les thèmes de la « communauté » et du grand espace vital oriental, réussit à l’évincer de la vie politique en convainquant Himmler et Heydrich du tort de Schmitt : son trop grand attachement à l’État comme principe et fin de la vie juridique. Le catholicisme de Schmitt, son amour de l’Italie et de la France, doit céder à une vision purement germanique de la politique, où l'État aurait disparu.

Après guerre, Höhn reconstruit ses réseaux malgré son passé nazi, il abandonne les thèmes nazis de race et d'espace vital, mais garde son idée d'une communauté centrale, bien plus importante que l'État. Seulement, il va s'attacher à réformer non la communauté nationale, mais la communauté entrepreneuriale, la communauté que constitue une entreprise. Ce changement de perspective, d'échelle et carrière lui réussit, et il inaugure une copie de la grande école de management, la Harvard Business School, l’"Académie des cadres" (Akademie für Führungskräfte der Wirtschaft (de)) en 1956, un an avant la création de l'INSEAD en France. De très nombreux entrepreneurs allemands y font un passage : l'école compte 600 000 diplômés en 2000. Höhn y emploie d’autres anciens Nazis, notamment Franz-Alfred Six, dont le manuel de marketing est réédité jusqu'en 1971.

Chapitre VI. L’art de la guerre (économique)[modifier | modifier le code]

En 1952, Höhn avait publié un ouvrage d’histoire militaire, discipline qu’il affectionne en polygraphe féru d'histoire qu'il est. Il y fait la la biographie du réformateur militaire Scharnhorst après la défaite prussienne de Iéna (1806), dressant un parallèle à peine voilé avec la RFA post-1945.

Cet ouvrage lui permet de reprendre ses idées politiques contre toute institutionnalisation trop poussée : « L’abstraction, c’est la règle. La règle, c’est le dogme, et le dogme c’est la mort » (p. 94) ; exaltation de la motivation du membre de la communauté et de force « fanatique » (terme à connotation nazie) des révolutionnaires français de 1792 ; éloge des officiers de terrain à qui l’on laisse la « tactique de la mission ».

Un grand avenir est ouvert pour ce dernier point, au principe simple : si l’ordre de l'officier supérieur est clair, "prendre telle colline" par exemple, le moyen pour y arriver est laissé à l’appréciation de l’officier de terrain, qui du coup en porte la responsabilité.

Ce principe est notamment adopté par la Bundeswehr de RFA chez qui même le soldat doit être décideur autonome de son action.

Chapitre VII. La méthode de Bad Harzburg : la liberté d’obéir, l’obligation de réussir[modifier | modifier le code]

Ce principe se retrouve également dans la grande idée de Höhn dans son enseignement d'après 1945 : le management des ressources humaines (Lebensführung) doit être un « management par délégation de responsabilités ». L'employé doit se voir confier des missions et mettre en œuvre de manière autonome les ordres de son supérieur. Il existe cependant une contradiction et un mensonge fondamental : l’employé, même et surtout avec un titre ronflant de collaborateur et une « fiche de poste » (que Höhn met à la mode) n’est pas plus libre, mais plus emprisonné par son travail (d’où les burn out par exemple). Ce "management par délégation des responsabilités" devient l'axe central du management allemand et vient soutenir le projet de la cogestion de Ludwig Erhard à l’échelle de l’économie : « À l’échelle de l’entreprise, l’autonomie du collaborateur libre et joyeux doit conjurer les divisions de la société (riches / pauvres, droite / gauche, ouvrier / patron, etc.) et assurer l’unité de volonté, d’affect et d’action de la communauté productive » (p. 110).

Sa méthode dite "de Bad Harzburg" dissémine de la sphère privée à la sphère publique, répondant au souhait anti-étatique de son fondateur. Au final, Höhn est un précurseur du New public management des années 1980.

Chapitre VIII. Le crépuscule[modifier | modifier le code]

Dans les années 1960 et 1970, son passé nazi remonte à la surface: En 1965 paraît le Livre brun : Les criminels de guerre et les criminels nazis en poste en RFA ; en 1972 la Bundeswehr cesse sa collaboration avec Höhn.

Au niveau théorique, sa méthode est dépassée par la méthode de l'Université de Saint-Gall, mais elle se perpétue dans le management par objectif qui peut être vu comme une version allégée des intuitions de Höhn, qui était resté très porté sur les instruments de contrôle. L'idéologie de Höhn est néanmoins encore prégnante dans la pensée managériale allemande qui considère la délégation de responsabilité comme une invention allemande. De grandes firmes, jusque dans les années 2000, sont marquées par ce style de management, comme l'illustre la critique d'Aldi par Andreas Straub (Aldi au rabais).

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]