Lettres de Vincent Van Gogh

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
(Redirigé depuis Lettres de Vincent à Théo)
Aller à : navigation, rechercher

Les lettres de Vincent Van Gogh sont un ensemble de 928 lettres tant écrites (844) que reçues (84) par Vincent. Plus de 650 d'entre elles [1]ont été écrites par Vincent à son frère Théo Van Gogh. Le corpus de lettres comprend aussi des lettres que Van Gogh écrivit à sa sœur Will, à sa mère ainsi qu'à d'autres proches tels que Paul Gauguin, Anthon van Rappard, Emile Bernard ou encore John Peter Russell[2].

Vincent Van Gogh lui-même avait conscience de la nécessité de préserver sa correspondance dans la lettre 589 , il écrit à son frêre Théo en 1888 « "Je te renvoie ci-inclus la lettre de Tersteeg et celle de Russell – il sera peut-être intéressant de garder la correspondance des artistes.– s » » et dans la Lettre 682 il précise qu'il prend soin de conserver soigneusement les lettres d'Emile Bernard : « "Je garde tous les lettres de Bernard, ils sont quelquefois vraiment interessants, tu les liras un jour ou un autre, cela fait déjà tout un paquet." » Cet avis fut partagé par Théo : il conserva la correspondance de son frère, qui constitue aujourd’hui une partie importante du fonds du musée Van Gogh.

Les lettres sont pour la plupart écrites en néerlandais, en français ainsi qu'en anglais, et couvrent la période d'août 1872 à juillet 1890. Certaines sont illustrées de dessins[3].

Historique[modifier | modifier le code]

À la mort de son mari Théo, Johanna van Gogh rentre en Hollande et ouvre une pension de famille, tout ayant reçu un important héritage en tableaux et gravures, et l'œuvre de Vincent Van Gogh. Tout en élevant son fils Vincent Willem Van Gogh (1890-1978), elle entreprend de faire connaître et valoriser l'œuvre du peintre. Elle note le 14 novembre 1891 dans son journal intime : « A coté de mon enfant, Théo m'a laissé une autre tâche - l'œuvre de Vincent - pour la rendre visible et apprécier autant que possible, garder les trésors que Vincent et Théo ont collectionné pour l'enfant, c'est aussi mon travail », puis elle ajoute : "maintenant je vais commencer par les lettres avant l'été."[4]

Il lui faudra 10 ans d'effort avant que les "Lettres à Théo" soient publiées en janvier 1914. Cette première édition comprenait trois volumes, et fut suivie en 1952-1954 par l'édition d'un quatrième volume incluant des lettres additionnelles. Et c'est à partir des éditions des Lettres, constituées d'informations partielles et lacunaires, que le mythe populaire de la "Vie passionnée de Vincent Van Gogh" est proposée par Irving Stone en 1934 dans sa biographie romancée.

L'historien de l'art Jan Hulsker suggéra en 1987 que les lettres soient classées par ordre chronologique et entreprit de le faire quand le projet "The Letters Vincent Van Gogh" fut initié par le Musée Van Gogh d'Amsterdam. Le projet a porté sur le recollement complet des lettres écrites et reçues par Vincent: http://vangoghletters.org accompagné d'un système d'annotations.

Cet ensemble de lettres n'est pas exceptionnel par son nombre, ainsi la correspondance de Eugène Delacroix est constituée de 1500 lettres, celle de Claude Monet de plus de 3000, celle de James McNeill Whistler de 13000 et celle de Voltaire est de près de 20000 pages adressée à plus 1700 personnes [5]

Histoire des publications[modifier | modifier le code]

Les lettres de Vincent Van Gogh sont d'abord publiées sous forme de citations dans les catalogues d'exposition dés 1892 ou dans les articles du Mercure de France entre 1892-1897. En Hollande des extraits des lettres à Anthon van Rappard sont publiés en 1905. En 1911, Emile Bernard publie les lettres qu'il a reçues in-extenso, des extraits en sont publiés au Japon dés 1913.

Les éditions partielles : "Lettres à son frère Théo"[modifier | modifier le code]

En 1914, Jo Bonger-Van Gogh publie "Lettres à son frère Théo" . Cette édition publie les lettres dans leurs langues d'origine, le néerlandais et le français, mais les lettres sont coupées, raccourcies, sans note explicative, ni date. Ainsi elle omet de publier ici un nom, là un passage, long ou court[6]. Et comme elle l'écrit au fils du docteur Gachet « "si vous voyez quelque chose que vous ne souhaitez pas voir publier, je le laisserai de côté ou si vous préferez je coupe la phrase. » [7]. Cependant elle rend les lettres de Vincent Van Gogh, lisibles à tous les amoureux de l'art et historiens de l'art tout en en conservant l'esprit général, au-delà des omissions, des contre-sens ou des déplacements de paragraphes d'une lettre dans une autre. L'ensemble des 3 volumes "Lettres à mon frère Thèo" sont ensuite traduites en allemand et publier par Paul Cassirer à Berlin en 1914. C'est le fils de Jo Bonger et Théo van Gogh, Vincent Van Gogh (1890-1978) qui publie le premier les lettres-réponses de son père au peintre en 1932[8]. Les éditions de plus en plus complètes se succèdent, mais toujours à base des citations, des censures et des extraits tel que les avait organisé Jo Bonger/Van Gogh. En France Bernard Grasset les publie en 1937. En 1977, la première édition, en fac-similé des lettres "en français" de Vincent Van Gogh est réalisée à 485 exemplaires , en édition de luxe ! L'année suivante les lettres de Gauguin à Vincent van Gogh sont publiées par Douglas Cooper, pour la première fois !

Aujourd'hui, les éditions partielles des lettres de Vincent Van Gogh sont intitulées : " Lettres à son frère Théo"[9] ou au nom du destinataire "Lettres à Van Rappard", etc.

L'édition complète : "Les lettres de Vincent Van Gogh"[modifier | modifier le code]

À partir de 1987, le Musée Van Gogh entreprend, à l'initiative de Jan Hulsker, la publication chronologique indexée et annotées la plus complète et intégrale possible de la correspondance (envoyée ou reçue) de Vincent Van Gogh tant sous forme classique imprimée en 6 volumes pour 2164 pages[10] que numérique avec un site spécialement dédié : Vincent Van Gogh - The Letters The Complete Illustrated and Annotated Edition.

Le nombre de les lettres présentées passent de 600 à près de 1000, de nouveaux correspondants apparaissent Russell, sa mère, etc. au total 50 correspondants, on trouve également les lettres coordonnées de la famille à Théo, par exemple de Théodorus, le père à son fils Théo.

Les lettres peuvent y être lues et vues, dans leurs langues d'origine, néerlandais, français ou anglais ou traduite en anglais, vues en fac-similé avec leurs dessins et avec des tables de correspondances pour les toiles. Elles sont référencées en période, par correspondant, par lieux, par dessin... le tout accompagné d'un corpus précis tant biographique que du contexte historique de 1853 à 1914.

Exemple notoire de différences[modifier | modifier le code]

Quelques différences entre les deux éditions partielles et complètes peuvent se montrer ainsi :

confusion[modifier | modifier le code]

- confusion dans la transcription entre les G et des Y manuscrits par Van Gogh dans l'édition des Lettres de Théo par Johanna Bonger/VanGogh, ainsi il ne s'agit pas du peintre Roger mais Royer[11], mais également pour les points, virgules, et autres césures de phrases

Utilisation du français[modifier | modifier le code]

- Utilisation des jurons français dans les lettres écrites en néerlandais, la nouvelle édition donne aussi la liste des mots et des tournures idiomatiques françaises que le peintre a pris plaisir à apprendre et à utiliser même dans ses lettres en français[12].

Coupures Césures et Censures[modifier | modifier le code]

  • Dans l'édition des "Lettres à son Frêre Théo"[13], la lettre 516 F en français à son frère, publiée page 388 est datée "Début août 1888" et débute ainsi :

    « Comme la vie est courte et comme elle est fumée. Ce qui n’est pas une raison pour mépriser les vivants, au contraire. Aussi avons nous raison de nous attacher plutôt aux artistes qu’aux tableaux.............. Maintenant je suis en train avec un autre modèle, un facteur en uniforme bleu agrémenté d’or, grosse figure barbue très-Socratique. Républicain enragé comme le père Tanguy. Un homme plus intéressant que bien des gens. »

Dans l'édition "Vincent Van Gogh The Letters" 2009-2014, la lettre devient le No 652, à Théo Van Gogh, Arles, Mardi 31 juillet 1888 et débute ainsi :

« Mon cher Théo, ainsi enfin notre oncle ne souffre plus – ce matin je reçois la nouvelle de notre sœur. Parait qu’on t’attendait plus ou moins pour l’enterrement et peut-être en effet tu y seras à présent. Comme la vie est courte et comme elle est fumée. Ce qui n’est pas une raison pour mépriser les vivants, au contraire. Aussi avons nous raison de nous attacher plutôt aux artistes qu’aux tableaux. Je travaille dur pour Russell. j’ai pensé que je ferais pour lui une série de dessins d’après mes études peintes, j’ai la conviction qu’il les regardera avec bonne volonté et cela, j’espère du moins, le poussera davantage à faire une affaire. MacKnight est revenu voir hier et a aussi trouvé bien le portrait de jeune fille et a encore dit qu’il trouve bien mon jardin. Je ne sais vraiment pas s’il a de l’argent ou non. Maintenant je suis en train avec un autre modèle, un facteur en uniforme bleu agrémenté d’or, grosse figure barbue très-Socratique. Republicain enragé comme le père Tanguy. Un homme plus intéressant que bien des gens. »

Aussi la lettre 652 continue deux fois plus longue que la lettre 516F ! Et il apparait que Vincent Van Gogh travaille sous la direction bienveillante de John Peter Russell.

  • Dans l'édition des "Lettres à son Frêre Théo", la lettre 621F, sans date p. 537 [14] est réduite au simple paragraphe d'introduction de la lettre 834 du 3 janvier 1890 dans l'édition intégrale, qui elle indique l'expédition et la description des toiles envoyées démontées sans châssis, suivantes : le Champ labouré, le Ravin, les Oliveuses (dédiée à sa mère et sa sœur), les Oliviers, les Grands Platanes, Copies d'après Millet, la Pluie. Van Gogh précise comment elles doivent être présentées et encadrées de blanc. Puis il critique les dessins d'Hugo, les compare à ceux des illustrateurs Daniel Vierge, Adolphe Hervier, Gustave Doré et Daumier.
  • Autre exemple dans la lettre 686, du 24 septembre 1889, (542 F, sans date), plusieurs paragraphes consacrés à son admiration pour Meissonier, Velasquez ou Hokusai avaient été censurés.

Qualités littéraires et intérêt au plan biographique[modifier | modifier le code]

Considérées comme un chef-d'œuvre de la littérature picturale au même titre que le Journal de Delacroix[15], les lettres montrent la culture littéraire et picturale remarquable de Vincent Van Gogh et ses talents linguistiques, les lettres sont écrites dans un style précis souvent lyrique et imagé. Elles reflètent à la fois une vision du monde qui évolue au long de sa vie, entre mysticisme (religieux) et politique (christianisme-social), ainsi que la tragédie solitaire de l'existence de leur auteur.

Pour Pascal Bonafoux, "Vincent, peint, peint. Il peint comme il écrit. Il écrit comme il peint"[16].

Fourmillant de détails, cette correspondance apporte des informations irremplaçables non seulement sur la dynamique de création de Vincent Van Gogh lui-même, mais aussi sur le monde artistique de l'époque.

Vincent Van Gogh s'y montre un lecteur avide des écrivains de son époque, français (Flaubert, Hugo, Maupassant,Michelet, Zola), anglais (Shakespeare, Dickens, Georges Eliott ) ou russe (Tolstaoï, Tourgueniev), aussi bien que de la Bible qu'il commente. Il copie de nombreux poèmes qu'il envoie ou traduit à sa famille. Il évoque et critique la peinture de son époque : Blake, Corot, Degas, Delacroix, Gericault, Meissonnier [17], Millet, Monet,Rembrandt, Renoir, Russel, Toulouse-Lautrec, les estampes japonaises ...

Ainsi il écrit dans la lettre 155 « Il y a du Rembrandt dans Shakespeare, et du Corrège en Michelet, et du Delacroix dans Hugo, et puis il y a du Rembrandt dans l’Évangile ou de l’Évangile dans Rembrandt ». Avec une érudition étonnante, les lettres de Van Gogh distillent ses convictions esthétiques à la croisée entre sa passion pour la littérature et sa foi en la peinture[18]. ou encore " Il parait que dans le livre ma religion Tolstoi insinue que quoi qu’il soit d’une revolution violente, il y aura aussi une revolution intime et secrete dans les gens d’où renaitra une religion nouvelle ou plutôt quelque chose de tout neuf qui n’aura pas de nom mais qui aura le même effet de consoler, de rendre la vie possible qu’autrefois avait la religion chretienne."[19]

Les lettres évoquent aussi les relations parfois difficiles que Vincent entretient avec ses amis et sa famille, ainsi que les soucis d'ordre matériel qui sont les siens, quoique l'édition intégrale permet de les relativiser.

Mais elles montrent aussi combien la "maladie" qui l'atteint l'empêche de travailler, et combien il oppose à sa "folie" , "la logique de son art" comme il l'écrit à Saint Rémy et à Auvers[20]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://vangoghletters.org/vg/letter_writer_1.html#intro.I.1.2
  2. Marianne Jakobi, « L’édition électronique des lettres d’artistes : le cas Van Gogh », Perspective [Online], 2 | 2011, Online since 30 June 2013, connection on 28 August 2016. URL : http://perspective.revues.org/814
  3. Nienke Bakker, Leo Jansen, Hans Luijten éd., Vincent van Gogh: Les lettres, édition critique complète illustrée, 6 vol., Arles/Amsterdam/La Haye, 2009 (éditions anglaise, américaine, néerlandaise, française et belge aussi publiées). La version électronique, « Vincent van Gogh. The Letters », inaugurée en 2010, est accessible sur le site : http://vangoghletters.org
  4. http://vangoghletters.org/vg/publications_2.html#intro.IV.2.1
  5. in Van Gogh as a letter-writer, http://vangoghletters.org/vg/letter_writer_1.html#intro.I.1.2
  6. http://vangoghletters.org/vg/publications_3.html#intro.IV.3.2
  7. idem précédente ‘If you see something that you would not like to see in print – I can leave it out ... if you prefer, I can cut the sentence.’lettre à Gachet Jr du 27 février 1912
  8. http://vangoghletters.org/vg/publications_4.html#intro.IV.4.2
  9. Il existe de très nombreuses éditions, Gallimard, Grasset,
  10. Coll, Vincent Van Gogh. Les Lettres édition critique complète illustrée, Actes Sud, Arles 2009, ISBN 978-2-7427-8586-5
  11. http://www.courrierinternational.com/article/2009/11/26/van-gogh-un-homme-de-mots
  12. Marianne Jakobi, L’édition électronique des lettres d’artistes : le cas Van Gogh, The digital publication of artists’ correspondence: the example of Van Gogh, Perspectives actualités en histoire de l'art :https://perspective.revues.org/814?lang=en
  13. in Imaginaire Gallimard 1956 réed 1988 présentée par Pascal Bonafoux
  14. in Imaginaire Gallimard 1956 réed 1988 présentée par Pascal Bonafoux
  15. Avec le Journal d’Eugène Delacroix, un phare du Hollandais, la correspondance de Van Gogh est le monument littéraire de l’histoire contemporaine de la peinture. Dans les deux cas, on voit non seulement l’artiste, mais tout l’homme - sachant écrire et s’écrire in Philippe Lançon, Van Gogh à Cœur ouvert, Libération, 10 décembre 2009
  16. in Introduction Lettres à Théo, Imaginaire Gallimard 1956 réed 1988 présentée par Pascal Bonafoux p. 12
  17. qu'il apprécie particulièrement Lettre 686
  18. Bibliographical reference Marianne Jakobi, « L’édition électronique des lettres d’artistes : le cas Van Gogh », Perspective, 2 | 2011, 807-813.
  19. lettre 686 du 23/24 septembre 1888
  20. in Philippe Dagen, Van Gogh au pied de la lettre, http://www.lemonde.fr/culture/article/2010/01/25/vincent-van-gogh-au-pied-de-la-lettre_1296383_3246.html

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Ronald Pickvance, Van Gogh in St Remy and Auvers (catalogue d'exhibition du Metropolitan Museum of Art), New-York, Abrams, (ISBN 978-0-500-23865-3)
  • (en) Arnold Pomerans et Ronald de Leeuw, The letters of Vincent Van Gogh, Londres, Penguin Classics, (ISBN 0-14-044674-5)
  • Vincent Van Gogh, Correspondance générale, Paris, Gallimard, (ISBN 2-07-072028-4)
  • Collins et Brown, Lettres illustrées, sélectionnées et présentées par Martin Bailey, (ISBN 2-7335-0208-5)
  • (en) Leo Jansen, Hans Luijen et Nienke Baker, Vincent Van Gogh The letters - The complete and illustrated edition, Londres, Thames and Hudson, (ISBN 978-0-500-23865-3)