Lettres de Vincent à Théo

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Vincent van Gogh a entretenu pendant dix-huit ans une correspondance avec son frère Théo (Théodore). Ces lettres ont une importance essentielle dans la vie et la création du peintre. Cette forme d'auto-analyse lui a permis de continuer à créer malgré ses difficultés matérielles et personnelles.

Importance de ses lettres[modifier | modifier le code]

Vincent Van Gogh tire son génie d’une personnalité exceptionnelle. Généreux, sensible et lucide à l’extrême. Mais aussi, tourmenté et sujet à des crises, conséquence d’une vie difficile et du rejet de sa famille. Ses lettres à son frère Théo sont une analyse, au sens psychanalytique, de toute une vie.

Leur portée est universelle. Elles racontent la quête d’un cœur généreux qui, toute sa vie, recherche l’amour, celui de ses parents et des femmes qu’il aime, sans succès, mais qui construit une relation forte avec son frère, autour de leur passion commune. Ces lettres montrent les difficultés d’un créateur, charnellement dévoué à son travail. Jour après jour, Vincent lutte pour survivre et pour peindre.

Cette correspondance s’étale sur dix-huit ans, Vincent commence à écrire à 19 ans, et retrace une relation intense et tragique entre deux frères. Théo, son cadet de quatre ans, le porte de bout en bout. Torturé d’être un tel fardeau pour son frère, Vincent se suicide. Théo ne lui survit que six mois. Théo, le marchand de tableaux des impressionnistes, cherchant peu en vérité à vendre les toiles de son frère.

Les mots de Vincent sont simples. Ils partent de son cœur et sont destinés à celui de Théo. Comme dans ses tableaux, s’expriment à la fois, sa sensibilité, sa passion, son mélange de conviction, de force et d’audace.

Vincent a soif d’amour. De son vivant, il ne connaît que celui de Théo. La lecture de ses lettres à son frère Théo peut à titre posthume lui donner celui du public.

Auto-analyse de Vincent[modifier | modifier le code]

Vincent fait son analyse grâce à ses échanges avec son frère Théo.

Vincent a un regard. Sans cesse, il s’analyse et cherche à se comprendre, comme il le fait dans son travail. Il souffre d’un manque d’amour, sa famille, les femmes. Pour lutter sa mélancolie, il se met d’abord avec passion au service de Dieu et des gens du Borinage, région minière de Belgique, puis il se jette à corps perdu dans la peinture. Il y laisse sa vie, sans regret ni amertume, avec le sentiment du devoir accompli.

Coûte que coûte, il veut aller au bout de son parcours de peintre, il doit tenir, se ménager, durer. Il en a une conscience aiguë, il le sait, c’est lui, l’artisan qui tient les pinceaux, alors il se doit d’être en pleine possession de ses moyens. Mission accomplie. Dans ses deux derniers mois à Auvers-sur-Oise, il produit pratiquement une toile par jour, parmi les plus recherchées aujourd’hui.

Extrait 1, 1882

Dis-moi, mon vieux, si tu comptes venir un jour prochain chez moi, dans notre maison qui est pleine de vie et d’activité et dont, tu le sais bien, tu es le fondateur. Est-ce que ce spectacle ne te procurera pas plus de satisfaction que de me savoir célibataire menant une vie de café ? Voudrais-tu qu’il en soit autrement ? Tu sais que je n’ai pas toujours été heureux, que j’ai mené une existence assez misérable. Voilà que, grâce à ton aide, ma jeunesse et ma nature profonde peuvent enfin se révéler.

Ne va pas te figurer que je me considère comme parfait, ni que je m’imagine sans reproche quand tant de personnes parlent de mon caractère impossible. Il m’arrive souvent d’être mélancolique, susceptible et intraitable ; de soupirer après de la sympathie comme si j’avais faim et soif ; de me montrer indifférent et méchant lorsqu’on me refuse cette sympathie, et même de verser parfois de l’huile sur le feu. Je n’aime pas beaucoup la compagnie des autres, il m’est souvent pénible ou insupportable de les fréquenter ou de bavarder avec des gens. Mais connais-tu l’origine de tout cela, du moins en grande partie ? Tout simplement ma nervosité ; je suis extrêmement sensible, autant au physique qu’au moral, et cela date de mes années noires. Demande donc au médecin – il comprendra tout de suite de quoi il s’agit – s’il pourrait en être autrement, si les nuits passées dans les rues froides, à la belle étoile, si la peur de ne pas avoir à manger un morceau de pain, si la tension incessante résultant du fait que je n’avais pas de situation, si tous mes ennuis avec les amis et la famille ne sont pas pour trois quarts à l’origine de certains traits de mon caractère, de mes sautes d’humeur et de mes périodes de dépression.

lucidité et justesse de l’analyse… il aurait aimé trouver autour de lui un peu d’amour…lui qui en a tant à donner…

J’espère que ni toi, ni ceux qui voudraient se donner la peine de réfléchir, vous ne me condamnerez ni ne me jugerez impossible. Je lutte contre cette tendance, mais sans réussir à changer mon caractère. J’ai mes mauvais côtés, bien sûr, mais j’en ai aussi de bons, que diable ! Ne pourrait-on également en tenir compte ?

Extrait 2 1882

Tu parles dans ta lettre du doute qui t’étreint parfois de savoir si l’on est responsable des conséquences fâcheuses d’une bonne action, et tu te demandes s’il ne vaudrait pas mieux que personne n’en sache rien, afin de pouvoir s’en tirer sans accroc. Moi aussi, je connais ce doute. ... Tout le temps que je travaille, j’ai une confiance illimitée dans l’art et dans ma réussite, mais dès que je suis surmené physiquement ou aux prises avec des difficultés d’argent, j’éprouve moins intensément cette foi et je me retrouve en proie à un doute que j’essaie de vaincre en me replongeant derechef dans le travail. Il en va de même pour ma femme et les enfants : quand je suis auprès d’eux et que le petit s’approche de moi en rampant à quatre pattes et en poussant des cris de joie, je suis certain que tout est bien à sa place. Ce garçonnet m’a déjà apaisé plus d’une fois. Une fois que je suis à la maison, il n’y a pas le moyen de l’écarter de moi; quand je travaille, il vient me tirer par la veste, ou bien il se hisse le long de mes jambes jusqu’à ce que je le dépose sur mes genoux ; il s’amuse en silence avec un bout de papier, un morceau de ficelle ou un vieux pinceau; cet enfant est toujours de bonne humeur, il sera plus fort que moi se cela continue.