Lettre sur la musique française

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La Lettre sur la musique française de Jean-Jacques Rousseau est en fait un essai du philosophe, également « médiocre musicien, théoricien mineur »[1], chargé de la rédaction des articles sur la musique dans l’Encyclopédie. Elle fut publiée en novembre 1753 vers la fin de la Querelle des Bouffons et suscita un tollé général.

Dans cet écrit, Rousseau se montre le partisan très engagé et très partial de la musique italienne contre la musique française alors personnifiée par Jean-Philippe Rameau auquel l’opposait une vieille rancœur personnelle[2]. Dans cette « démonstration » de la supériorité de la musique italienne, dont le fondement serait le caractère beaucoup plus approprié de la langue italienne à une expression musicale plaisante, Rousseau étrille les harmonies savantes de Rameau et va jusqu'à soutenir que la langue française ne peut servir de support à des œuvres de qualité. Prise à la lettre, son argumentation disqualifie par avance les opéras qui ne sont pas en langue italienne : Mozart, Bizet, Wagner ou Moussorgski n'auront qu'à se taire ...

Rousseau, musicien mineur[3] dont Rameau a plusieurs fois rabaissé les prétentions en matière de science musicale[4], ne craint pas de se déjuger complètement par des phrases qui démontrent ses propres insuffisances, par exemple :

« À l’égard des contrefugues, doubles fugues, fugues renversées, basses contraintes, et autres sottises difficiles que l’oreille ne peut souffrir et que la raison ne peut justifier, ce sont évidemment des restes de barbarie et de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails de nos églises gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les faire. »

— Jean-Jacques Rousseau[5]

Ce que Louis Laloy commente ainsi : « Pour le citoyen de Genève [i.e. Rousseau], toute musique qu'il ne saurait écrire lui-même est gothique »[6].

La conclusion de la Lettre explique qu’elle ait reçu un assez mauvais accueil :

« Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n’en est pas susceptible ; que le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue; que l’harmonie en est brute, sans expression, et sentant uniquement son remplissage d'écolier ; que les airs français ne sont point des airs ; que le récitatif français n’est point du récitatif. D’où je conclus que les Français n’ont point de musique et n’en peuvent avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux. »

— Jean-Jacques Rousseau[7]

Rameau répliqua par la publication, en 1754, des Observations sur notre instinct pour la musique et sur son principe[8] : il s’y livre en particulier à un examen du monologue d'Armide[9], parallèle à celui de Rousseau, en présentant une analyse complètement opposée de ce que l’on considérait alors comme un des modèles insurpassés de déclamation musicale en français.

Rousseau se ravisa. Après avoir assisté aux répétitions de l'opéra en français Iphigénie en Aulide de Gluck, en 1774, il écrivit au compositeur : « Je sors de la répétition de votre Opéra d’Iphigénie ; j'en suis enchanté ! Vous avez réalisé ce que j'ai cru impossible jusqu'à ce jour »[10]. Quelques mois plus tard, selon Corancez (qui rapporte ce détail dans le Journal de Paris en août 1788), Rousseau assista aux répétitions de l'adaptation française d’Orfeo ed Euridice. À ceux qui prétendaient que Gluck manquait de chant, Rousseau répondit : « Je trouve que le chant lui sort par tous les pores ». Toujours au sujet d’Orphée, il s'exclama : « Puisqu'on peut avoir un si grand plaisir pendant deux heures, je conçois que la vie peut être bonne à quelque chose[11]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Paul Dous, Rameau : un musicien philosophe au siècle des Lumières, Paris, L'Harmattan, 2011, 230 p., (ISBN 9782296543218)
  2. Fréron rapporte dans l’Année littéraire que Rousseau avait présenté à l’Opéra un ballet intitulé les Muses dont il avait composé les paroles et la musique. Rameau ne le jugea pas seulement digne d’être répété au magasin. (L’Année littéraire, ou, Suite des lettres sur quelques écrits de ce temps, vol. 1, Paris, Michel Lambert, 1754, p. 149)
  3. Edmond Vermeil, le germaniste (1878-1964): Du Languedocien à l'Européen, Jean-Marc Roger, Jacques Meine, éd., Paris, L'Harmattan, 2012, p. 115, note 64, 290 p., (ISBN 9782296967403).
  4. Hedy Law, « From Garrick’s dagger to Gluck’s dagger », Musique et geste en France de Lully à la Révolution : études sur la musique, le théâtre et la danse, Jacqueline Waeber, éd., New York, Peter Lang, 2009, p. 87, 305 p.
  5. Rousseau 1753, p. 44.
  6. Louis Laloy, Rameau, Paris, F. ALcan, 1908, p. 139.
  7. Rousseau 1753, p. 91-92.
  8. Jean-Philippe Rameau, Observations sur notre instinct pour la musique, et sur son principe; où les moyens de reconnoître l'un par l'autre, conduisent à pouvoir se rendre raison avec certitude des différens effets de cet art, Paris, Prault fils, 1754.
  9. (en) Cynthia Verba, Dramatic Expression in Rameau's Tragédie en Musique: Between Tradition and Enlightenment, Cambridge ; New York, Cambridge University Press, 2013, 327 p., (ISBN 9781107021563), p. 28, note 2.
  10. Henry Prunières, La Revue musicale, vol. 15, Paris, Éditions de la Nouvelle revue française, 1934, p. 167.
  11. Mercure de France, vol. 61, Paris, Pancoucke, 1814, p. 315.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Jacques Rousseau, Lettre sur la musique française, , 92 p. (lire en ligne)