Les trois mondes de Popper

La théorie des trois mondes de Karl Popper porte sur trois mondes en interaction. Le monde 1 est le monde matériel, le monde 2 est le monde mental et le monde 3 est le monde culturel. L'objectif de Popper était de défendre sa notion de connaissance objective contre l'idée grandissante selon laquelle la connaissance est une croyance qui doit être justifiée et vraie. La théorie défend sa thèse selon laquelle les théories n'ont pas besoin d'être vérifiées par induction. Dans l'approche utilisée, les règles méthodologiques et le contenu logique de la science appartiennent au monde 3. La théorie est évolutionniste. Popper était un ardent défenseur d'une théorie de l'émergence dans laquelle chaque monde n'est pas prédéterminé par les précédents.
Connaissances objectives et inductionnisme
[modifier | modifier le code]Popper a introduit sa notion de connaissance objective,[2] essentielle au Monde 3, car tester les théories est important en science et demande l'intersubjectivité de la connaissance.[3] Pour Popper, « objectif » ne signifiait pas « vrai » ou « certain ». Au contraire, pour Popper, un avantage de la connaissance objective est qu'elle peut être incertaine, progresser et approcher la vérité par des conjectures audacieuses et leurs critiques.[3] Déjà à l'époque de son œuvre majeure en philosophie des sciences, Logik der Forschung (1934), Popper rejetait l'idée que la connaissance scientifique ou sa réfutation doive être justifiée par des observations.[4] Dans le contexte de cette faillibilité de la science, à la fois de ses lois et de leur falsification, Popper a distingué la logique rigoureuse de la méthodologie non rigoureuse en science[5],[6] et a ainsi pu discuter du rôle scientifique de la logique déductive.[7],[8]
Des travaux de Russell au début du XXe siècle[9] à ceux de Lakatos à la fin des années 1960,[10],[11] en passant par ceux de Carnap[12] et d'autres, le concept de vérité empirique (correspondance avec la réalité) a joué un rôle central pour distinguer la science de la non-science. Ces travaux tentaient d'utiliser des principes inductifs pour évaluer logiquement des lois ou des programmes de recherche à partir d'observations. De nombreuses approches ont été essayées, puis abandonnées.[9],[10],[12]
Popper a soutenu que le rôle des observations ou de l'expérience en science ne résidait pas dans les justifications logiques ou l'induction, mais dans l'évaluation ou la critique de conjectures, dans une méthodologie ayant pour but la recherche de la « vérité ». La méthodologie consiste en des règles, des conventions implicites, qui guident l'ensemble du processus. Dans le falsificationnisme, ce processus scientifique comprend l'introduction d'hypothèses auxiliaires afin de pouvoir justifier une falsification en rejetant des possibilités non incluses dans les conditions initiales. Popper était conscient que les règles régissant ce processus peuvent difficilement être rigoureuses, car elles nécessitent des décisions méthodologiques problématiques en raison de la thèse de Duhem et autres problèmes pratiques, tandis que l'aspect logique est rigoureux.[6],[13]
Popper a soutenu que même si la logique ne peut pas évaluer la vérité empirique des lois comme le programme de recherche inductiviste a tenté de le faire,[14] il s’agit néanmoins d’un élément nécessaire dans le développement de la connaissance scientifique.[15] Déjà dans les années 1930, Popper notait que l'essentiel de l'activité scientifique consiste à utiliser la logique déductive pour vérifier la cohérence d'une théorie, comparer des théories, vérifier leur nature empirique (réfutabilité) et, plus important encore, tester une théorie, ce qui n'est possible que lorsqu'elle est réfutable. Il a souligné que, même lorsque les théories sont testées par rapport aux observations, la logique déductive est largement utilisée.[7],[8]
Déjà dans les années 1930, Popper discutait de la distinction entre objectivité scientifique et conviction subjective.[2] Ce n'est que des décennies plus tard que Popper se référera à la connaissance scientifique comme à une connaissance objective dans le monde 3, et décrira cette activité scientifique comme une interaction entre le monde 2 et le monde 3 qui est responsable de la croissance de la connaissance objective.[16],[17]
Le monde 3 et croyance vraie justifiée
[modifier | modifier le code]L'objectif principal de Popper, en introduisant le monde 3, était de « défier » ceux qu'il appelait les « philosophes de la croyance », ceux qui « s'intéressent à nos croyances subjectives et à leurs fondements ou origines ».[18] Dans le début des années 1960, renforcé par la théorie sémantique de la vérité de Tarski, qu'il voyait comme un moyen de décrire une théorie de vérité-correspondance, il opposa la théorie subjective ou psychologique de la connaissance à une théorie objective de la connaissance, dans laquelle la correspondance avec la réalité est un « principe régulateur ».[19] Cette correspondance n'était pas un outil de justification, mais elle clarifiait la notion de connaissance objective. Dans la même période, surtout après que Gettier eut présenté deux contre-exemples simples à la notion de connaissance comme croyance vraie justifiée,[20],[21] le problème de la validation logique de notre connaissance, alors essentiellement identifiée à la connaissance scientifique,[22] se déplaça vers celui de la définition analytique de la connaissance en termes de ses composantes : croyances, vérité, justification et, éventuellement, d'autres exigences.[20] Dès la fin des années 1950, Popper exprima l'idée que les problèmes les plus intéressants en épistémologie concernaient la connaissance scientifique, et non la connaissance en général ou la connaissance ordinaire, qu'il considérait comme trop étroite.[23] David Miller a noté que, pour Popper, la connaissance n’est ni justifiée ni crue, et que, généralement, la connaissance scientifique n’est pas vraie (dans aucun sens logique).[24],[25]
Popper appréciait la valeur scientifique de l'analyse des états mentaux d'un point de vue biologique ou psychologique, mais la considérait comme inintéressante dans son épistémologie. Il était particulièrement impressionné par la vision de Bolzano sur la connaissance objective.[26] L'idée de la connaissance objective de Popper repose sur le fait que, bien que la notion de « vérité » (au sens informel de correspondance avec la réalité) soit un principe régulateur, la connaissance n'est à aucun moment évaluée comme vraie ou fausse dans ce sens, car Popper acceptait les thèses de Duhem et Hume, qui affirmaient que c'était impossible. La connaissance est plutôt considérée comme une ressource objective pour les êtres humains, tout comme les nids d'oiseaux, les toiles d'araignées, etc., sont des ressources pour les animaux.[27] Par conséquent, la question de savoir comment rejeter ou accepter la connaissance dans cette philosophie n'est pas destinée à recevoir une réponse rigoureuse. Une méthodologie est proposée à cette fin et considérée comme faisant partie de la connaissance objective, mais Popper affirme qu'elle peut difficilement être rigoureuse.[28] Les règles méthodologiques ainsi que le contenu logique rigoureux de la science appartiennent au monde 3.[29] Cette connaissance objective est évaluée quant à son utilité dans ses applications par des discussions critiques. Cela contraste avec la notion de croyance, qui doit également être vraie, voire justifiée, pour être qualifiée de connaissance.[27]
Les trois mondes
[modifier | modifier le code]La numérotation des trois mondes reflète leur ordre temporel d'émergence, chaque monde émergeant comme le produit du développement des mondes précédents. Le monde 1 est le monde matériel, le monde 2 est le monde mental et le monde 3 est le monde culturel.[16]
La théorie de Popper est évolutionniste. Popper soutient qu'à l'origine de l'univers, il n'existait que le monde 1, un univers où tout était constitué d'états et de processus physiques. Un monde 2 de vie mentale est apparue plus tard comme un produit de l'évolution biologique. Par la suite, un monde 3 d'objets culturels sont apparus comme un produit de l'évolution du monde 2 humain. Popper était un fervent défenseur d'une théorie de l'émergence selon laquelle chaque monde n'est pas prédéterminé par les précédents. À l'inverse, Popper soutient que nous devrions plutôt considérer l'univers comme « créatif » et non déterministe, et comme ayant donné naissance à des niveaux ou domaines véritablement nouveaux, comme la vie biologique: monde 2 et monde 3.[30] Les trois mondes peuvent être compris, dans les termes de ce cadre évolutif, comme contenant trois catégories d'entités :
- Monde 1 : le domaine des états et des processus étudiés par les sciences naturelles. Il s'agit des états et des processus que nous cherchons à expliquer par la physique et la chimie, ainsi que ceux qui apparaissent ultérieurement avec la vie et que nous cherchons à expliquer par la biologie.[16]
- Monde 2 : le domaine des états et processus mentaux. Ceux-ci incluent les sensations et les pensées, ainsi que les états et processus mentaux conscients et inconscients. Le monde 2 inclut toute l'expérience mentale, animale comme humaine. Ces états et processus mentaux n'apparaissent que comme le produit de l'activité biologique des organismes vivants et ne sont donc apparus qu'après l'émergence des organismes vivants dans le monde 1. Les états et processus mentaux sont les produits des développements évolutifs dans le monde 1 des cerveaux et des systèmes nerveux animaux, mais constituent un nouveau domaine du monde 2 qui a évolué par son interaction avec le monde 1 des cerveaux et des systèmes nerveux.[16]
- Monde 3 : le domaine des « produits de la pensée » considérés comme des objets à part entière. Ces produits émergent du monde 2 humain, mais lorsqu'ils sont considérés comme des objets du monde 3 à part entière, ils ont des effets de rebond sur le monde 2 humain de la pensée. Grâce à ces effets de rebond, les objets du monde 3 peuvent ―via des actions humaines sur le monde 1 appuyées par le monde 2― avoir un effet indirect mais puissant sur le monde 1. Selon Popper, les « objets » du monde 3 englobent un très large éventail d’entités, des théories scientifiques aux œuvres d’art, des lois aux institutions.[16],[31]
Le monde 3
[modifier | modifier le code]Popper dit que son monde 3 a beaucoup en commun avec la théorie des formes ou des idées de Platon:[27] les objets de son monde 3 existent indépendamment du monde 1 et, tel Hamlet de Shakespeare qui existe dans plusieurs livres, ils peuvent, mais n'ont pas à s'incarner dans des objets du monde 1.[32] Cependant, le monde 3 ne doit pas être conçu comme un royaume platonicien, car contrairement au monde platonicien des formes, qui est immuable et existe indépendamment des êtres humains, le monde 3 de Popper est créé par les êtres humains et n'est pas fixe.[33] Il correspond à l'état actuel de nos connaissances et de notre culture.[34]
Popper fait deux affirmations clés concernant le rôle du monde 3 dans l'univers connu. Premièrement, Popper soutient que, malgré les nombreuses continuités et correspondances entre le monde humain et le monde animal : (1) seuls les humains considèrent leurs produits mentaux comme des objets à part entière dans un monde 3 et (2) seuls les humains ont accès au objets du monde 3.[27] Deuxièmement, le monde 3 n'a aucun effet direct sur le monde 1. Il ne l'affecte que par l'intermédiaire du monde 2 humain. Par exemple, une théorie des réactions nucléaires n'explique pas à elle seule la construction d'un réacteur nucléaire. L'existence d'un réacteur nucléaire ne peut non plus s'expliquer uniquement par un processus du monde 1. L'explication consiste en des interactions complexes entre des théories du monde 3 et des activités mentales du monde 2 humain, ainsi que par des interactions particulières entre le monde 2 humain et les cerveaux humains du monde 1, conduisant à des actions humaines particulières dans le monde 1 (construire un réacteur nucléaire) qui ne sont possibles que par cet ensemble complexe d’interactions.[35]
L'interaction entre le monde 1 et le monde 2
[modifier | modifier le code]La théorie de l'interaction entre le monde 1 et le monde 2 est une variation sur le dualisme cartésien, lequel s'appuie sur la théorie que l'univers est composé de deux types de substance : l'esprit ou l'âme (res cogitans) et le corps (res extensa). La cosmologie poppérienne rejette cet essentialisme, mais maintient l'idée, fondée sur le bon sens, que les états physiques et mentaux existent et interagissent[36].
L'interaction entre le monde 2 et le monde 3
[modifier | modifier le code]Un exemple d'interaction entre le monde 2 et le monde 3 est que, par le processus d'apprentissage, le monde 3 transforme le monde 2. Dans l'autre direction, par la publication de résultats scientifiques, le monde 2 transforme le monde 3. Popper a écrit : « C'est par cette interaction entre nous et le monde 3 que la connaissance objective grandit. »[18] L'ensemble du processus scientifique et son utilisation de la logique déductive[7],[8] font partie de cette interaction. Popper a soutenu que ce processus scientifique ne peut être étudié si cette interaction est ignorée.
L'interaction entre le monde 3 et le monde 1
[modifier | modifier le code]Les objets du monde 3 peuvent s'incarner dans le monde 1. Par exemple, Hamlet en tant qu'un objet du monde 3 est incarné plusieurs fois dans le monde 1. Mais, cette incarnation d'un objet du monde 3 dans le monde 1[37] n'est pas considéré comme une interaction selon Popper. Au contraire, pour Popper, parce que le monde 3 est un monde d'abstractions nécessitant les fonctions supérieures du langage humain, il ne peut interagir avec le monde 1 qu'à travers le monde 2.[34],[38]
Citations
[modifier | modifier le code]- ↑ Popper 1998, note 1 des chap. 3, 4.
- 1 2 Popper 1988, sec. 8.
- 1 2 Popper 1998, ch. 3, sec. 4.
- ↑ Popper 1988, sec. 25.
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- 1 2 3 Popper 1988, chap. 1, sec. 3.
- 1 2 3 Popper 1998, chap. 8, sec. 4.
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- ↑ Popper 1998, chap. 6, sec. 12, note 1 et sec. 23, note 1.
- ↑ Popper 1994, chap. 1.
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Références
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