Les Hussards (mouvement littéraire)

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L'expression « les Hussards » désigne un mouvement littéraire français des années 1950 et 1960 qui s'opposa à l'existentialisme sartrien alors tout-puissant et proclamant que « l'art pour l'art est un appel stérile à la liberté »[1], et qui portait l'amour du style et l'impertinence en étendard.

Les écrivains rattachés à ce mouvement ne se sont pas donné ce nom eux-mêmes et n'ont pas prétendu constituer un groupe, mais ont été ainsi rassemblés par d'autres. Ils forment donc un ensemble assez hétéroclite distingué par certains traits communs tels que le goût d'un style bref et incisif, volontiers insolent, un anticonformisme rafraîchissant qui s'allie à la reconnaissance de maîtres dans des écrivains comme le cardinal de Retz, Stendhal, Alexandre Dumas ou le duc de Saint-Simon, l'opposition à Sartre et un certain antigaullisme de droite.

Placé sous le patronage de Jacques Chardonne et Paul Morand, le noyau dur du mouvement compte Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent et pour chef de file Roger Nimier, dont le roman Le Hussard bleu a donné son nom au mouvement.

Genèse[modifier | modifier le code]

Les revues littéraires sont dans les années 1950 le terrain d'affrontements où l'on s'étrille à coups de pamphlets[2]. Dans un article publié dans la revue de Les Temps Modernes, le journaliste et jeune secrétaire de Jean-Paul Sartre, Bernard Frank (alors âgé de 25 ans), vise ce « groupe de jeunes écrivains que, par commodité, je nommerai fascistes. Blondin, Laurent en sont les prototypes »[3]. Il décrit les « Hussards » en successeurs de « Grognards ».

Ces écrivains ont noué des amitiés au hasard de rencontres littéraires, chez des éditeurs (notamment Gallimard) et dans des cafés du quartier de Saint-Germain-des-Prés, au Bar du Pont-Royal, au Bar Bac ou « Aux Assassins », un petit restaurant de la rue Jacob aujourd'hui disparu. Ils vivaient souvent, ainsi que des peintres et artistes qu'ils fréquentaient, dans des petits hôtels modestes aux alentours de l'église Saint-Germain-des-Prés.

Ce nom de « Hussards » vient du roman de Roger Nimier Hussard bleu (1950), le chef de file de ces écrivains, et fait écho à la mode des hussards lancée par la conjonction de sa parution et de celle du Hussard sur le toit de Jean Giono (1951).

Écrivains « Hussards »[modifier | modifier le code]

Placé sous le double patronage de Jacques Chardonne et Paul Morand, ce groupe est composé d'un noyau dur qui comprend Antoine Blondin, Michel Déon, Jacques Laurent, et Roger Nimier pour chef de file, « le premier de la classe » selon François Nourissier.

Antoine Blondin en parle ainsi :

« À côté d'autres manifestations, nous étions quatre à créer une sorte de club : Roger Nimier, Jacques Laurent, Michel Déon et moi.[4] »

Chacun des écrivains refusa néanmoins cette étiquette de Hussard. Michel Déon, dans Bagages pour Vancouver, et Jacques Laurent, dans Histoire égoïste, ont même nié l'existence du groupe. Les Hussards se connaissaient bien néanmoins et certains d'entre eux étaient très liés, Nimier et Blondin en particulier.

D'autres auteurs ont pu être rattachés au groupe : Geneviève Dormann, Kléber Haedens, Stephen Hecquet, Roland Laudenbach, Félicien Marceau, François Nourissier, Jacques Perret, André Fraigneau, Willy de Spens ou encore Guy Dupré.

En 1979, en réponse au discours de réception de Michel Déon sous la coupole de l'Académie Française, Félicien Marceau dit des Hussards :

« Sous cette appellation, issue du titre d’un des romans de Roger Nimier, Le Hussard bleu, la manie classificatrice a rangé quelques écrivains qui, bien qu’ils eussent chacun leur tempérament propre et leur originalité, présentaient, il est vrai, quelques traits communs. Et d’abord celui d’avoir à peu près le même âge et d’avoir débouché dans la littérature à peu près dans le même temps. D’autres traits communs venaient s’y ajouter : une turbulence, une désinvolture qui pouvait aller jusqu’à l’espièglerie, une certaine façon d’aborder les sujets par un biais surprenant, un irrespect pour les tabous de l’époque, le dédain des doctrines, le goût d’une écriture vive, rapide, volontiers insolente, une certaine manière de prendre la littérature comme un plaisir plus que comme un devoir.[5] »

L'aventure de La Table Ronde, d'Opéra et l'opposition à Sartre[modifier | modifier le code]

Les Hussards ont en commun d'avoir participé à la La Table Ronde, revue liée à l'origine à la maison d'édition du même nom, La Table Ronde[6], et créée pour faire pièce à la revue sartrienne Les Temps modernes.

Contribuent également à la Revue de La Table ronde des écrivains de renom comme François Mauriac, qui la parraine, Jacques Chardonne, Jean Giono, Marcel Jouhandeau, Henry de Montherlant, Jean Paulhan ou Jean Schlumberger.

Par la suite, ils se sont aussi opposés au Nouveau roman.

Poétique des Hussards[modifier | modifier le code]

Une des particularités des Hussards réside dans leur style : adeptes d'un style rapide et incisif, de phrases courtes dites « définitives ». Dans son article séminal, Grognards & Hussards, Bernard Frank décrit leur style : « Ils se délectent de la phrase courte dont ils se croient les inventeurs. Ils la manient comme s'il s'agissait d'un couperet. À chaque phrase il y a mort d'homme. »[7]. L'écrivain François Dufay leur reconnait avant tout « l'amour du style ; un style bref, cinglant, ductile ».

Les Hussards rejettent les modes contemporaines tout en s'inscrivant dans une certaine tradition littéraire. Ils se reconnaissent dans une lignée d'écrivains allant du cardinal de Retz[8] et du duc de Saint-Simon à Paul Morand et Marcel Aymé, en passant par Stendhal et Alexandre Dumas. Au panthéon des Hussards figuraient également Georges Bernanos (pour Nimier) ou Joseph Conrad (pour Déon).

Droite littéraire, anti-gaullisme[modifier | modifier le code]

Le mouvement des Hussards peut être compris comme l'une des expressions de la droite littéraire.

Si ce mouvement des années 1950-60 a peu de rapport avec l'Action Française d'avant-guerre, ses deux parrains Jacques Chardonne et Paul Morand n'ont rien renié de leurs idées de jeunesse (cf. leur correspondance citée dans Le soufre et le moisi. La droite littéraire après 1945 de François Dufay).

Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon et Roland Laudenbach soutiennent l'Algérie française, non par colonialisme mais comme le montre le Manifeste des Intellectuels français[réf. insuffisante], tant par refus d'un renoncement de la France face au terrorisme que par opposition à l'Union soviétique qui soutient le FLN[réf. nécessaire]. Tous les cinq s'opposeront par conséquent à la politique algérienne du général de Gaulle. En octobre 1960, ils signent le Manifeste des Intellectuels Français qui paraîtra le 7 dans Le Figaro et recueillera 300 signatures de personnalités prestigieuses, dont nombre d'anciens résistants comme Gabriel Marcel ou le maréchal Juin. Le Manifeste des Intellectuels français s'oppose au Manifeste des 121, qui avait été publié à l'instigation de Maurice Blanchot, puis propagé par Jean-Paul Sartre et Marguerite Duras comme un appel explicite à la désertion et à l'intelligence avec l'ennemi.

Le Manifeste des Intellectuels français déclare : « C’est une imposture de dire ou d’écrire que la France combat le peuple algérien dressé pour son indépendance. La guerre en Algérie est une lutte imposée à la France par une minorité de rebelles fanatiques, terroristes et racistes, armés et soutenus financièrement par l’étranger »[9].

Les « Hussards de Gauche »[modifier | modifier le code]

Deux critères ont conduit, ensemble ou séparément, à parler de « hussards de gauche » pour désigner des écrivains socialistes ou communistes :

  • La référence à Stendhal comme modèle littéraire et moral (facture romanesque traditionnelle, hédonisme individualiste, mépris aristocratique des conventions et héroïsme pour l'héroïsme) ;
  • La collaboration au journal de Jacques Laurent, La Parisienne (qui récuse le clivage gauche-droite et invite toutes les tendances à s'exprimer pourvu seulement qu'elles soient anti-gaullistes : « mendésistes » comme François Nourissier[10], marxistes comme Claude Roy ou Roger Vailland, maurrassiens, etc.).

Il y a ainsi des « hussards » marxistes, dont les plus célèbres sont le poète et essayiste Claude Roy et le « bolchevik stendhalien »[11] Roger Vailland qui, « fascinés par les figures de Julien Sorel et de Fabrice del Dongo » (officiers des Hussards), « défendent l'idée que l'individu a un droit au bonheur tel qu'il peut s'adonner au plaisir et au mépris »[12] et « soutiennent, face à [des marxistes] plus orthodoxes que l'idée neuve de Saint-Just n'a rien perdu de son éclat, que l'individu et son bonheur doivent être les fins dernières de la politique. »[13] C'est aussi en tant « qu'artisans d'un roman historique de facture classique » que Claude Roy et Roger Vailland sont accusés par les partisans du Nouveau roman d'être des « hussards », c'est-à-dire des réactionnaires[14]. Leur participation à La Parisienne, à l'invitation de François Nourissier[15], acheva de confirmer leur image de « hussards de gauche », pourtant très approximative[16]. Claude Roy apportera sa signature au Manifeste des 121.

Postérité[modifier | modifier le code]

Les « Néo-Hussards » des années 1980-1990[modifier | modifier le code]

Un groupe d'écrivains, réunis autour de la revue Rive droite, a revendiqué dans les années 1980-90 une filiation avec les Hussards. Il était composé notamment de Patrick Besson, Eric Neuhoff et Denis Tillinac, qui dirigea entre 1992 et 2007 les éditions de La Table ronde. L'expression de « néo-Hussards » a été employée à leur sujet. Adeptes d'un style sec et coupant, ils se distinguaient néanmoins de leurs aînés sur le plan politique. Aucun d'entre eux ne s'est jamais réclamé de l'Action française et l'un d'entre eux, Denis Tillinac, s'est toujours défini comme un gaulliste de cœur et de raison.

Prix littéraires[modifier | modifier le code]

Le prix des Hussards est créé en 2013 par Christian Millau, le plus jeune de la bande d'Opéra. Cofondateur du guide gastronomique Gault & Millau, il est un témoin de l'aventure littéraire des Hussards qu'il raconte dans Au galop des Hussards (Éditions de Fallois, 1999). Ce prix récompense un roman « élégant, incisif et allergique à la pensée béton pour tous » et « a pour dessein de mettre en valeur la singularité et l’amour de la liberté ». On compte dans le jury Claude Cabanes (remplacé après son décès par Jérôme Leroy), Bruno de Cessole, Philippe Bilger, Jean des Cars, François Cérésa, Éric Naulleau, Yves Thréard et Jean Tulard[17].

Le prix Roger-Nimier est créé en 1963 à l'initiative d'André Parinaud et de Denis Huisman. Il récompense un jeune auteur dont l'esprit s'inscrit dans la lignée de l'œuvre littéraire de Roger Nimier, chef de file des Hussards[18].

Autres hommages[modifier | modifier le code]

Le comédien, auteur et promoteur des belles-lettres Fabrice Luchini rend régulièrement hommage à ce mouvement littéraire[19].

Un cercle littéraire, association loi de 1901, le Club Roger Nimier rend hommage à son chef de file[20].

Jugement[modifier | modifier le code]

Dominique De Roux, écrit dans son journal inédit, le 27 juillet 1962[21] :

« Des Hussards qui ont perdu leur monture ! Nimier qui voulait être un Chamfort, tortille son gros derrière, intrigue à la NRF et cultive le genre enfantin. Blondin s'achève en Pernod comme un toréador soudain possédé par la trouille. Déon malgré ses efforts, son labeur, sa conscience professionnelle, n'arrive pas à trouver un style et ses «voyages» ne valent pas deux lignes de Valery Larbaud. Jacques Laurent, fantasque, le plus violent, se dilue dans la femme pour faire parvenir sa polémique, a peur et cultive le genre traqué. Aucun d'eux ne travaille. Tous ont une certaine pédanterie dans le genre bourgeois qui revient d'Angleterre. Avec ces hommes, les carottes sont cuites pour la droite. On pourrait y rattacher Haedens qui se saoule et écrit dans Candide (triste fin), Boutang qui voulait être Maurras et qui n'a jamais fait que du poujadisme littéraire. Thierry Maulnier achevé dans les bras de sa...G. Blond renégat, spécialiste dans les sauces et les baleines. Une Génération comme dirait Céline à la fois papillons et asticots.»

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2015/04/11/litterature-a-la-hussarde_4614338_1655027.html
  2. Le Monde, Littérature à la hussarde, Christine Rousseau, 12 avril 2015
  3. Bernard Frank, Grognards & Hussards suivi de La Turquie, Paris, Le Dilettante, 1984, p. 32.
  4. Antoine Blondin, O.K. Voltaire, Paris, Quai Voltaire, 1987, p. 16
  5. Félicien Marceau, « Réponse au discours de réception de Michel Déon », Académie française, 22 février 1979.
  6. fondée en 1944 par Roland Laudenbach, proche de la revue La Nation française et Le Crapouillot.
  7. Bernard Frank, Grognards & Hussards suivi de La Turquie, Paris, Le Dilettante, 1984, p. 34.
  8. Les mémoires du cardinal de retz, édités dans la Pléiade, sont lus par Sainte-Anne, qui les a empruntés à Sanders dans Le Hussard Bleu
  9. Raymond Aron (Dir.), L'Année politique, économique, sociale et diplomatique en France, Presses Universitaires de France, 1960, page 7
  10. Marcel Schneider et Ginette Guitard-Auviste, Morand par Marcel Schneider, Paris, Gallimard, , 254 p. (ISBN 2-07-031794-3), p. 201
  11. Claude Roy, Les Soleils du Romantisme : Descriptions critiques, Paris, Gallimard, coll. « Idées », , 416 p. (ISBN 2-07-035447-4), p. 91
  12. Thierry Laurent et Michel Déon, Michel Déon: écrivain engagé ou désengagé?, Editions des écrivains, (ISBN 978-2-343-06497-0), p. 70
  13. Marc Dambre, « Le Moment des hussards », Mesure, José Corti, nos 1-2,‎ , p. 71
  14. Gérard-Denis Farcy, « L'Observatoire des mutations romanesques », Théâtre/public, vol. 145-151, no numéro spécial Bernard Dort,‎ , p. 29
  15. François Nourissier, Mauvais genre : Entretiens avec Frédéric Badré et Arnaud Guillon, Paris, Quai Voltaire, , 296 p. (ISBN 2-07-039427-1), p. 136-139
  16. Denise Bourdet, « Un Narcisse triste », La Revue de Paris, no 9,‎ , p. 139-142
  17. « Jérôme Leroy rejoint le jury du prix des Hussards », Le Figaro, encart « Le Figaro et vous », samedi 19 / dimanche 20 novembre 2016, page 38.
  18. Le Prix Roger Nimier célèbre un roman rouge ! par Alice Cooper dans Le Magazine littéraire du 9 juin 2016.
  19. L'Express, 8 mai 2010, par exemple
  20. « Club Roger Nimier », sur clubrogernimier.com, (consulté le 29 avril 2016)
  21. La Revue littéraire n°67, mars-avril 2017.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]