Les Chansons d'Aragon

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Les Chansons d'Aragon
Album de Léo Ferré
Sortie février 1961
Enregistré 10, 11, 13 janvier 1961 au Studio Barclay, Paris (France)
Durée 32:50 min
Genre Chanson française
Format 33 tours 25 cm
Label Barclay-Universal

Albums de Léo Ferré

Les Chansons d'Aragon (titre original complet : Les Chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré) est un album de Léo Ferré publié par Barclay en 1961. Il s'agit du deuxième album de Ferré entièrement consacré à la mise en musique d'un poète après Les Fleurs du mal en 1957. Cet album-ci aura beaucoup plus de retentissement, sans doute parce que Ferré connaît au même moment un retentissant succès public et critique sur scène, et peut-être parce qu'Aragon est alors un poète vivant et actif, une figure d'intellectuel engagé controversée.

Cette œuvre discographique est aujourd'hui considérée comme un grand classique de la chanson française.

Genèse[modifier | modifier le code]

Léo Ferré découvre Le Roman inachevé de Louis Aragon en librairie, sans doute à l'automne 1958, deux ans après sa parution. Le recueil lui plaît, notamment parce que la poésie d'Aragon est lyrique et chantante[1]. Ferré, qui n'a croisé Aragon qu'une ou deux fois « par le dédale des affaires du Parti Communiste »[2], commence à travailler sur ce corpus durant l'hiver 1958[3]. Par l'entremise de son amie la chanteuse Catherine Sauvage, qui connaît Aragon depuis 1955 (ils se fréquentent après que Sauvage a enregistré en 1953 une émouvante version de son poème « Il n'y a pas d'amour heureux », sur une musique de Georges Brassens), Ferré invite Aragon chez lui pour lui présenter quelques premières mises en musique. Aragon s'y rend avec sa compagne Elsa Triolet, écoute Ferré chanter en s'accompagnant au piano et donne immédiatement son accord[4] pour aller au bout d'un projet d'album, en lui laissant toute latitude.

Les titres « Tu n'en reviendras pas », « Je chante pour passer le temps » et « L'Étrangère » sont chantés par Ferré pour la première fois à la radio, dans l'émission Avant-Premières de Luc Bérimont, respectivement en janvier, février et mars 1959. Ces versions interprétées seul au piano ou en duo avec l'accordéoniste Jean Cardon ont été publiées au disque en 2006 (voir l'album posthume La Mauvaise Graine).

Une douzaine de titres semble avoir été prête en mars 1959[3]. À ce moment-là Ferré n'est plus sous contrat avec les disques Odéon. Il entreprend plusieurs démarches qui n'aboutissent pas. Finalement, il signe en 1960 avec Eddie Barclay, qui lui demande de sortir d'abord des chansons accrocheuses. Ce dont Ferré va s'acquitter à la fin de l'année (voir l'album Paname). Ceci explique pourquoi l'album Les Chansons d'Aragon ne voit le jour qu'en 1961, plus de deux ans après le début de sa conception.

Finalement, l'album contient seulement dix titres : huit poésies tirées du recueil Le Roman inachevé, une du recueil Elsa (paru en 1959) et une enfin du recueil Les Poètes (paru en 1960). On ne sait pas quels sont les quatre poèmes du Roman inachevé inclus dans les douze titres de mars 1959 et ensuite écartés. Ferré réalise un important travail de découpe et de recomposition textuelle, écartant ici les trois quart d'un texte, transformant là tel vers en refrain, rebaptisant la plupart des poèmes par souci de clarté et d'efficacité. Le travail de découpage qui a donné « L'Étrangère » aurait été réalisé par Madeleine Ferré, intermédiaire entre Aragon et Ferré pour le premier avis concernant cette version[réf. nécessaire].

Pour s'accompagner Ferré reprend la même formation instrumentale que pour son album Les Fleurs du mal, enrichie ici de choristes, de percussions et de cordes, arrangés et dirigés par Jean-Michel Defaye.

Ces dix titres ont fait l'objet d'un double enregistrement, monophonique et stéréophonique[5]. Seule la version mono a été publiée à ce jour. L'album ayant rencontré le succès ainsi, peut-être n'a-t-on pas jugé opportun chez Barclay de la remplacer par la version stéréo au fil des rééditions (voir plus bas). Cinquante ans après, ces enregistrements inédits aux interprétations vraisemblablement différentes restent toujours à sortir.

Cet album est le dernier album studio de Ferré à paraître au format 33 tours 25 cm.

Caractéristiques artistiques[modifier | modifier le code]

Pochette[modifier | modifier le code]

Aragon rédige un texte de présentation pour l'album, intitulé Léo Ferré et la mise en chanson. Il y affirme que « la mise en chanson d'un poème est à [ses] yeux une forme supérieure de la critique poétique », parce qu'elle est « créatrice », contrairement à la critique écrite savante. Impressionné par le travail de découpe et de re-création réalisé par Ferré, Aragon exprime sa surprise et son plaisir de redécouvrir ses propres textes sous un jour nouveau[N 1], voire sa gratitude. Après avoir reconnu en Ferré un poète véritable, il termine son texte ainsi :

« [...] Léo Ferré rend à la poésie un service dont on calcule mal encore la portée, en mettant à la disposition du nouveau lecteur, un lecteur d'oreille, la poésie doublée de la magie musicale. Il lui en donne sa lecture, à lui, Ferré, et c'est là l'important, le nouveau, le précieux. Le poète, le poème, ce ne sont que des points de départ, au-delà desquels il y a le rêve. [...] Il faudra réécrire l’histoire littéraire un peu différemment, à cause de Léo Ferré[6]. »

De son côté, Ferré livre un texte intitulé Aragon et la composition musicale où il s'exprime sur sa démarche :

« Je ne crois pas tellement à la musique du vers mais à une certaine forme propice à la rencontre du verbe et de la mélodie. Ce qu'Aragon déploie dans la phrase poétique n'a besoin d'aucun support, bien sûr, mais la matière même de son langage est faite pour la mise sur le métier des sons. Je ne crois pas à la collaboration, mais à une double vue, celle du poète qui a écrit, celle du musicien qui voit ensuite, et perçoit des images musicales derrière la porte des paroles. [...] J'ai mis Aragon en musique de la même façon que j'ai mis en musique Rutebeuf. Rutebeuf a vécu il y a sept cents ans. Aragon vit en 1961, c'est assez dire que le vers français a un potentiel de « musicabilité » [...][7]. »

Ces deux textes sont tous deux publiés dans Les Lettres françaises[8], dont Aragon est le directeur. Dans la pochette intérieure du vinyle, ils sont présentés en regard l'un de l'autre, accompagnés par une iconographie qui redouble l'effet-miroir entre Ferré et Aragon (photographies d'Aragon et de sa compagne d'un côté, de Ferré et de sa femme de l'autre).

Réception et postérité[modifier | modifier le code]

En dépit du durable succès commercial rencontré par l'album au fil des mois, l'expérience ne sera pas renouvelée. Ferré mettra brièvement en musique Aragon en 1963, à l'occasion de la parution du recueil Le Fou d'Elsa, avec « Gazel du fond de la nuit » (extraits), « L'Encore » et « Une fille quelque part au fond du Xénil », restés à l'état de maquettes (inédites à ce jour)[9]. Si projet de nouvel album Aragon il y eut, il sera finalement abandonné au profit du double album Verlaine et Rimbaud en 1964.

Parmi tous les poèmes mis en musique par Ferré, les « chansons » d'Aragon jouissent de la plus grande popularité. Ce sont eux qui ont été les plus repris à ce jour.

Titres[modifier | modifier le code]

Textes de Louis Aragon. Musiques de Léo Ferré.

Léo Ferré nomme ou renomme la majorité des poèmes, par souci de clarté et d'efficacité. Les titres et incipits originaux sont donnés entre parenthèses quand il y a lieu.

Face A
No Titre Durée
1. L'Affiche rouge (Strophes pour se souvenir) 4:01
2. Tu n'en reviendras pas (« Les ombres se mêlaient et battaient la semelle ») 2:54
3. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (« Bierstube Magie allemande ») 3:31
4. Il n'aurait fallu 2:37
5. Les Fourreurs (« C'est un sale métier que de devoir sans fin ») 2:36
Face B
No Titre Durée
6. Blues (Quatorzième arrondissement) 3:46
7. Elsa (« L'amour qui n'est pas un mot ») 2:41
8. L'Étrangère (Après l'amour) 3:53
9. Je chante pour passer le temps 2:50
10. Je t'aime tant (Chanson noire) 3:32

Musiciens[modifier | modifier le code]

Production[modifier | modifier le code]

Historique des éditions[modifier | modifier le code]

Cet album a été réédité au format 30 cm une première fois dans les années 1960 au sein de la série « Vedettes » et sous le titre Les Chansons d'Aragon (Barclay 80 343 B)[10]. Sa pochette, signée Hubert Grooteclaes, représente le couple Ferré assis dans un champ de coquelicots. Il a été ensuite rhabillé en 1976[11] sous le titre L'Affiche rouge (Barclay 90 066), avec une pochette à dominante blanche de Patrick Ullmann, un peu dans le style de celle de l'album L'Été 68 (réalisée à partir d'une photographie de Grooteclaes). Il a été en outre repris dans différents coffrets vinyles (voir discographie de Léo Ferré).

La première édition sur support CD en 1989 propose le portrait de Ferré par André Gornet qui a servi de base au photomontage de la pochette originale et porte le titre Léo Ferré chante Aragon – 1961 (Barclay 841 271-2). Le couplage des morceaux en est strictement identique. L'album finit par retrouver sa couverture d'origine dans l'édition CD suivante, en 2003, mais s'intitule encore Léo Ferré chante Aragon. Ce n'est qu'en 2013 que l'album conjugue pochette et titre originaux.

Toutes ces éditions sont en mono. Une version stéréo inédite existe mais n'a encore jamais été publiée.

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. « Il arrive à Léo Ferré de dire que nous avons fait ensemble une chanson : cela n'est pas tout à fait exact, j'ai innocemment écrit un poème et, lui, il en a fait une chanson, ce dont je serais bien incapable. À chaque fois que j'ai été mis en musique par quelqu'un, je m'en suis émerveillé, cela m'a beaucoup appris sur moi-même, sur ma poésie. », Louis Aragon, in Léo Ferré et la mise en chanson.
  2. Ces textes ne sont plus repris dans les éditions ultérieures de l'album.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Quentin Dupont, Vous savez qui je suis, maintenant ?, La Mémoire et la Mer, 2003, p. 362.
  2. Entretien radio avec Jean Chouquet, C'est extra, 1991.
  3. a et b Alain Raemackers, livret de l'album La Mauvaise Graine, La Mémoire et la Mer, 2006.
  4. Quentin Dupont, Vous savez qui je suis, maintenant ?, op. cit., p. 363.
  5. Jacques Lubin, « Discographie de Léo Ferré », Sonorités n°21, 1989.
  6. Louis Aragon, « Léo Ferré et la mise en chanson », in L'Œuvre poétique d'Aragon, deuxième édition en sept volumes, tome 6, Livre Club Diderot, 1990.
  7. Léo Ferré, « Aragon et la composition musicale », in Les Chants de la fureur, Gallimard - La Mémoire et la Mer, 2013, p. 1272.
  8. Les Lettres françaises, numéro du 19 au 25 janvier 1961.
  9. Alain Raemackers, livret du CD L'Affiche rouge, Le Chant du monde, 2016.
  10. Alain Fournier & Jacques Layani, Léo Ferré, une mémoire graphique. Périgueux, La Lauze, 2000.
  11. http://www.discogs.com/Ferr%C3%A9-Aragon-LAffiche-Rouge/release/749827