Le Joujou du pauvre

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Le Joujou du pauvre est l'une des pièces du recueil de poèmes en prose intitulé Le Spleen de Paris, écrit par Charles Baudelaire entre 1855 et 1864 et publié de façon posthume en 1869 deux ans après la mort du poète. Il met en scène deux enfants que tout oppose mais qui se rapprochent par le jeu. En effet l'enfant pauvre possède un rat qui attise la curiosité de l'enfant riche. Cette opposition est renforcée par le fait que l'enfant riche se situe dans le jardin d'un manoir alors que le pauvre se trouve sur la route. La limite physique entre les deux univers se trouve être la grille du manoir. La morale implicite fait de ce poème un véritable apologue.

Baudelaire dans « Le joujou du pauvre » montre, par une construction basée sur des contrastes, un monde clivé. D’un côté la richesse, de l’autre la pauvreté.

Seuls l’innocence des enfants et le regard de l’artiste peuvent dépasser ces différences sociales, car l’artiste voit le monde tel qu’il est et le montre dans sa beauté comme dans sa cruauté.

Texte[modifier | modifier le code]

Je veux donner l'idée d'un divertissement innocent. Il y a si peu d'amusements qui ne soient pas coupables !

Quand vous sortirez le matin avec l'intention décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à un sol, — telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les forgerons qui battent l'enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un sifflet, — et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront pas prendre ; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s'enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l'homme.

Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.

Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.

À côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait :

De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.

À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.

Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur.


Voir aussi[modifier | modifier le code]

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