Le Déjeuner sur l'herbe

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Le Déjeuner sur l'herbe
Édouard Manet - Le Déjeuner sur l'herbe.jpg
Artiste
Date
1863
Technique
Huile sur toile
Dimensions (H × L)
207 × 265[1] cm
Localisation
Propriétaire
Numéro d’inventaire
RF 1668Voir et modifier les données sur Wikidata
Inscription
ED.MANET, 1863Voir et modifier les données sur Wikidata

Le Déjeuner sur l'herbe est un tableau d'Édouard Manet achevé en 1863, d'abord intitulé Le Bain, puis La Partie carrée. Exposé pour la première fois au Salon des refusés le 15 mai 1863[2], il entra dans le patrimoine public en 1906 grâce à la donation du collectionneur Étienne Moreau-Nélaton[3].

La brutalité du style et surtout la juxtaposition d'une femme nue « ordinaire »[4], regardant le public, et de deux hommes tout habillés, ont suscité un scandale autant esthétique que moral et des critiques acerbes lorsque l'œuvre a été proposée au Salon. Manet bouscule en effet le bon goût des bourgeois qui visitent les expositions et tue d'une certaine manière la peinture mythologique[5]. Cette toile peut ainsi être considérée comme la première œuvre de la peinture moderne[6].

Description[modifier | modifier le code]

Au premier plan, est représenté le contenu d'un pique-nique (qui peut passer pour une nature morte) avec des fruits, un pain, des cerises sur un lit de feuilles et un panier de fruits renversé sur les vêtements du modèle, un habit bleu à pois. Une femme nue assise avec désinvolture au milieu du bois, entre deux hommes dandys habillés en costume contemporain, regarde le spectateur avec impudence tandis qu'une autre femme, à peine voilée, se baigne langoureusement[7].

Commentaire d'Émile Zola[modifier | modifier le code]

« Le Déjeuner sur l'herbe est la plus grande toile d'Édouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres : mettre des figures de grandeur nature dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il y a là quelques feuillages, quelques troncs d'arbres, et, au fond, une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise ; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d'une seconde femme qui vient de sortir de l'eau et qui sèche sa peau nue au grand air. Cette femme nue a scandalisé le public, qui n'a vu qu'elle dans la toile. Bon Dieu ! quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés, mais quelle peste se dirent les gens à cette époque ! Le peuple se fit une image d'Édouard Manet comme voyeur. Cela ne s'était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s'est bien gardée d'ailleurs de juger Le Déjeuner sur l'herbe comme doit être jugée une véritable œuvre d'art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l'herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l'artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l'artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n'ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l’herbe n’est là que pour fournir à l'artiste l'occasion de peindre un peu de chair. Ce qu'il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l'herbe, c'est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d'une délicatesse si légère ; c'est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c’est enfin cet ensemble vaste, plein d'air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui. »

— Émile Zola, Édouard Manet, 1867 et lps 91

Analyse[modifier | modifier le code]

Les quatre personnages s'inscrivent dans un triangle, une constante dans l'art classique, alors que les deux hommes forment un triangle renversé, comme dans les compositions pyramidales de la Renaissance[8].

Manet appelle familièrement sa toile la Partie carrée, titre repris par la rumeur qui voit dans les deux femmes nues des prostituées[9]. Le panier renversé, symbole de luxure, confirme que l'interprétation de la toile n'est plus allégorique ou mythologique mais érotique, d'où le scandale à l'époque[10]. Au premier plan, la femme nue est Victorine Meurent, le modèle le plus fréquemment utilisé par Manet. Au centre, le peintre représente le sculpteur hollandais Ferdinand Leenhoff, frère ou plus probablement fils de Suzanne Manet, née Suzanne Leenhoff, que Manet épousa sur le tard, sans jamais reconnaître sa paternité. L'homme accoudé à demi étendu sur l'herbe est Eugène Manet[11]. Enfin, la femme se baignant dans l'étang à l'arrière-plan est un modèle bien connu des peintres amis de Manet, Alexandrine-Gabrielle Meley, qui deviendra plus tard Alexandrine Zola.

Le style et la facture du tableau choquent également le public et les critiques : le paysage esquissé (inspiré pourtant de croquis de la propriété familiale des Manet à Gennevilliers) ressemble à un décor fictif, les lois de la perspective sont enfreintes (la femme en arrière-plan devrait être plus petite), les dégradés sont délaissés au profit de contrastes de lumière et de couleurs qui donnent l'impression que les personnages ne sont pas bien intégrés dans la composition artificielle qui laisse apparaître les coups de pinceau[12]. Cependant, en insérant dans le tableau de nombreuses allusions trompeuses (telle l'irréelle juxtaposition de fruits de saisons différentes), l'artiste rappelle l'illusion de la scène qu'il ne faut pas interpréter au premier degré[13].

Manet, tout en refusant par cette allégorie le cloisonnement entre le nu académique et la peinture inspirée de la vie coutumière, fait référence aux thématiques classiques de ses grands maîtres mais les détourne, les transgresse. Ayant perdu tout déférence pour les peintres du passé, il cherche à les éclipser pour caricaturer la sexualité des mœurs bourgeoises de son époque, cachée sous un romantisme apprêté : la Pêche miraculeuse ou la muse porteuse d'eau du Titien devient la baigneuse dont l'attitude peut être interprétée comme une personne prise d'une envie pressante ou une prostituée qui prend de se laver après l'acte sexuel[14] ; la grenouille dans le coin gauche en bas de la toile est un nom donné par les étudiants aux prostituées ; la colombe sacrée est remplacée par le bouvreuil qui déploie ses ailes sur la jeune femme en train de se soulager ; le panier renversé est un symbole de la perte d'innocence ; les fruits (pêches, cerises et figues), comme les coquilles d'huîtres (réputées aphrodisiaques) évoquent une métaphore érotique qui, associée à la nudité impudique (non cadrée par la convention allégorique ou mythologique qui, traditionnellement, autorisait les nudités dans le contexte de la peinture d'histoire) sont une véritable provocation et une atteinte aux bonnes mœurs[15].

Sources d'inspiration[modifier | modifier le code]

Antonin Proust cite les propos de Manet qui conçut l'idée de son tableau en contemplant des baigneuses sortir de l'eau à Argenteuil : « il paraît qu'il faut que je fasse un nu. Eh bien je vais leur en faire, un nu »[16]. Le peintre réalise alors une toile dans son atelier avec laquelle il tient à scandaliser tout en s'inspirant de sources classiques pour « aider le spectateur à identifier la référence à une iconographie aussi respectable que connue et illustrant un choix moral »[17].

Manet souhaite donner ainsi une version moderne du Concert champêtre (1508-1509) du peintre de la Renaissance Titien (œuvre précédemment attribuée à son maître Giorgione)[18].

On reconnaît encore mieux dans cette scène un détail (coin inférieur droit) d'une fresque de Vasari, le Jugement de Pâris, du même Vasari, qui fut l'objet de l'une des premières gravures produites à des fins commerciales pour être vendue comme "reproduction" de l'œuvre initiale et que Manet eut très certainement entre les mains. La scène représente des personnages strictement identiques dans leur pose et leurs accessoires (sauf bien entendu le costume) à ceux du Déjeuner sur l'herbe. Même l'étang en arrière-plan est présent. Seul manque le personnage de la baigneuse.

Dans cette allégorie de Poésie, on voit deux femmes nues (Calliope et Polymnie, Muses de la poésie épique et lyrique) en compagnie de deux jeunes hommes bien habillés, l'un d'eux jouant du luth. La scène se situe dans un paysage arcadien. Manet a repris ce thème avec des personnages modernes, présentant la scène comme un « pique-nique en forêt », détente favorite des citadins le week-end. Le Déjeuner est en fait un manifeste d'une nouvelle façon de peindre et, en effet, d'une nouvelle conception de l'art et de la relation entre l'art et son public.

La composition, d'un autre côté, est dérivée d'une scène avec des dieux de la rivière dans une gravure (1514-1518) de Marcantonio Raimondi d'après un dessin de Raphaël), Le Jugement de Pâris. Toutefois, en ajoutant une femme (disproportionnée) qui se baigne à l'arrière-plan (baigneuse pudiquement voilée dans le respect des traditions), Manet rompt l'harmonie de cet exemple.

La représentation de deux couples qui se reposent dans un parc ou dans un décor similaire était un sujet classique dans la peinture galante, tel qu'illustré dans La Partie carrée (1713) d'Antoine Watteau. James Tissot, contemporain et ami de Manet, a peint sa propre version du thème en 1870.

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Variations[modifier | modifier le code]

Déjeuner sur l'herbe
Monet dejeunersurlherbe.jpg
Artiste
Date
Type
Huile sur toile
Dimensions (H × L)
418 × 150 cm
Localisation
Propriétaire
Numéro d’inventaire
RF 1668Voir et modifier les données sur Wikidata
Inscription
ED.MANET, 1863Voir et modifier les données sur Wikidata

1865 : Claude Monet[modifier | modifier le code]

En 1865, Claude Monet commença à peindre son propre Déjeuner sur l'herbe (de) en réponse à celui de Manet. Toutefois, cet immense tableau (4,6 par plus de 6 m) est demeuré incomplet. Il représente une scène plus socialement acceptable de récréation bourgeoise (on remarque Camille Monet et Frédéric Bazille), mais puisqu'il s'agit d'une démonstration du nouveau style impressionniste, l'accent est plus sur les effets de lumière que sur le sujet comme tel. Le jeu subtil d'ombre et de lumière démontre les avantages de la peinture pleinairiste et contraste avec la lumière d'atelier peu naturelle de Manet. Après que la peinture monumentale eut été endommagée par l'humidité, Monet l'a découpée en trois. Les sections de gauche et du centre sont maintenant au musée d'Orsay, mais la troisième est perdue. Une étude complète pour le tableau est à Moscou, au musée des beaux-arts Pouchkine.

1961 : Pablo Picasso[modifier | modifier le code]

En 1961, près d'un siècle après le Déjeuner de Manet, un Pablo Picasso vieillissant choisit de s'attaquer à ce grand monument de l'art moderne. En moins de deux ans, Pablo Picasso a réalisé 26 toiles (le Musée d'Orsay en présente 14 versions), six gravures sur linoléum et 140 dessins d'après le tableau de Manet.

1964 : Alain Jacquet[modifier | modifier le code]

L'artiste du pop art français Alain Jacquet a fait, en 1964, une interprétation du Déjeuner sur l'herbe[19] par une approche photographique et en utilisant un tirage sérigraphique.

1975: groupe UNTEL[modifier | modifier le code]

À l'occasion du vernissage du Salon des artistes français (au grand palais) une réactualisation performée du Déjeuner sur l'herbe d'après Manet est proposée par Jean-Paul Albinet, Philippe Cazal et Alain Snyers.

1983: Daniel Spoerri[modifier | modifier le code]

Daniel Spoerri réalise à Jouy-en-Josas une performance intitulée "Le Déjeuner sous l’herbe" en 1983. Il enterre les reliefs d'un déjeuner, qui seront exhumés comme une fouille archéologique en 2010[20].

1990: Timna Woollard et John Boorman[modifier | modifier le code]

L'artiste Timna Woollard a réalisé un tableau vivant du tableau de Manet, qui constitue le point culminant du film de John Boorman Tout pour réussir (1990)[21].

1994 : John Seward Johnson II[modifier | modifier le code]

En 1994, le sculpteur américain John Seward Johnson II a recréé la peinture en trois dimensions, Déjeuner déjà vu.

2002 : Vladimir Dubossarsky et Alexandre Vinogradov[modifier | modifier le code]

En 2002, les peintres russes Vladimir Dubossarsky et Alexandre Vinogradov ont peint un Déjeuner sur l'herbe en hommage aux peintres impressionnistes.

2009 : Rip Hopkins[modifier | modifier le code]

En 2009, au salon Paris Photo, le photographe britannique Rip Hopkins présente son interprétation de l'œuvre, sur le stand de la galerie Le Réverbère. L'image est née, fin 2006, d'une commande du Musée d'Orsay : pour célébrer son 20e anniversaire, l'institution donne carte blanche à cinq membres de l'agence VU pour photographier les salariés du musée. Rip Hopkins est chargé de faire une œuvre avec le personnel, il leur donne carte blanche pour le choix d'une peinture et une mise en scène. Cyrille et le déjeuner sur l'herbe, sorte de boucle temporelle, utilise le tableau original et place, en premier plan, un homme nu dont la pose semble répondre à celle de la jeune femme du tableau. Le nu masculin non débarrassé de ses tabous réactive le scandale initial lié au tableau. La photographie est refusée par le musée lors de sa première sortie.

2010 : Mickalene Thomas[modifier | modifier le code]

De mars à décembre 2010, le Museum of Modern Art de New York présente à l'entrée du musée sur la 53e rue, une version du Déjeuner sur l'herbe de l'artiste Mickalene Thomas.

Dans un genre bien différent, on citera aussi ce beau mur peint de l'avenue du Général-Leclerc, face au cimetière de Pantin, près de Paris. Ici, la pudeur prévaut et la femme de l'avant-plan n'est pas tout à fait nue. Quant à celle de l'arrière-plan, elle n'est pas visible du tout.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Descriptif sur le catalogue des œuvres du Musée d'Orsay.
  2. Catalogue des ouvrages de peinture, sculpture, gravure, lithographie et architecture : refusés par le Jury de 1863 et exposés, par décision de S.M. l'Empereur au salon annexe, palais des Champs-Elysées, le 15 mai 1863, Édouard Manet, Le Bain, no. 363, Bibliothèque nationale de France
  3. De Corot aux impressionnistes, hommage à Etienne Moreau-Nélaton. Site du Musée d'Orsay.
  4. Musée critique de la Sorbonne « ce n’est ni Diane ni Vénus, dont la nudité conventionnelle aurait été acceptable mais peu vraisemblable dans une scène « de genre » »
  5. Giovanna Magi et H. Bressonneau, Le Grand Louvre et le Musée d'Orsay, Casa Editrice Bonechi, (lire en ligne), p. 96.
  6. Khédija Laouani, Manuel d'histoire de la peinture: du classicisme aux mouvements modernes, Centre de Publication Universitaire, , p. 66.
  7. Eric Tisserand, Nathalie Fink, Histoire des arts, Foucher, , p. 67
  8. Pierre de Matino, Encyclopédie de l'art, Éditions Lidis, , p. 97
  9. (en) Wayne V. Andersen, Manet, the picnic and the prostitute, Éditions Fabriart, , p. 34
  10. Roger Dadoun, L'érotisme, Presses universitaires de France, , p. 77
  11. Eric Tisserand, Nathalie Fink, op. cit., p.68
  12. Manet, 1832-1883, Réunion des musées nationaux, , p. 110.
  13. Philippe Boby de La Chapelle, Paradis retrouvés: Un itinéraire artistique, Éditions Cercle d'Art, , p. 106.
  14. (en) Wayne V. Andersen, Manet, the picnic and the prostitute, Éditions Fabriart, , p. 4.
  15. (en) David Spence, Manet: A New Realism, , p. 14.
  16. Nathalia Brodskaya, Edouard Manet, Parkstone International, , p. 98.
  17. George L. Mauner, Manet. Les natures mortes, Éditions de la Martinière, , p. 32
  18. (en) Beth Archer Brombert, Edouard Manet. Rebel in a Frock Coat, University of Chicago Press, (lire en ligne), p. 79
  19. Déjeuner sur l'herbe , sur centrepompidou.fr
  20. Le Déjeuner sous l’herbe, Daniel Spoerri
  21. Tout pour réussir de John Boorman, site altersexualite.com

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]