Le Corbeau (film, 1943)

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Le Corbeau
Réalisation Henri-Georges Clouzot
Scénario Louis Chavance
Acteurs principaux
Sociétés de production Continental-Films
Pays d’origine Drapeau de la France France
Genre Drame
Film policier
Durée 92 minutes
Sortie 1943

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

Le Corbeau est un film dramatique français réalisé par Henri-Georges Clouzot, sorti en 1943.

Outre sa qualité intrinsèque, ce film est notable pour avoir causé de sérieux problèmes à son réalisateur à la Libération, à la fin de la Seconde Guerre mondiale : le film a été produit par la Continental Films, une société de production allemande établie en France dans les premiers mois de la guerre. De plus, le film a été perçu par la résistance et la presse communiste de l'époque comme une tentative pour dénigrer le peuple français. Pour ces raisons, Clouzot a d'abord été banni à vie du métier de réalisateur en France et le film a été lui aussi interdit, mais les deux interdictions furent finalement levées en 1947[1].

Présentation[modifier | modifier le code]

Une petite ville de province, « ici ou ailleurs », dans un temps indéfini. Des notables commencent à recevoir des lettres anonymes, signées d’un mystérieux « Corbeau ». Parmi eux, le docteur Germain est accusé d’avortement, d’entretenir une liaison adultère… Jusqu’à être soupçonné lui-même d’être le corbeau. Certaines figures sortent du lot, les commérages vont bon train, le climat devient irrespirable. Tout le monde finit par s’espionner, se craindre, au rythme des courriers qui se multiplient.

Synopsis[modifier | modifier le code]

Dans la petite ville de Saint-Robin, le docteur Germain est un spécialiste des accouchements désespérés au cours desquels, s’il faut « choisir » un rescapé, il sauve la mère. Ce choix est évidemment mal vu dans le microcosme provincial. À ce titre, le docteur Germain est l’une des premières victimes des lettres anonymes signées d’un mystérieux « Corbeau », lesquelles viseront ensuite l’instituteur, le psychiatre et sa femme, et peu à peu tout le monde… L’épicentre de ce séisme en devenir semble bien se trouver entre l’école, où habite Germain, et l’hôpital où il exerce. Hanté par un passé secret, le docteur tente de mener une existence libre, au mépris des conventions sociales. Par exemple, il entretient une liaison avec la fille de l’instituteur, Denise, une vamp sulfureuse qui est alitée à cause d’un pied bot, tout en courtisant la jolie Mme Vorzet, épouse d’un psychiatre à la retraite. Tout ceci vaut à Germain de solides inimitiés, à commencer par Marie Corbin, la terrifiante infirmière en chef et c’est dans cette logique qu’il est soupçonné le premier d’être « Le Corbeau », jusqu’à ce que l’un de ses patients se suicide sur son lit d’hôpital, des suites d’une des fameuses missives anonymes. L’enterrement se déroule dans un climat d’autant plus tragique que des lettres volent autour du corbillard. Marie Corbin est désignée à la vindicte de la foule pour une traque sordide, à travers les rues désertes de la ville. Tout le monde soupçonne son voisin ou vis-à-vis. Chaque courrier est scruté, la poste presque assiégée. L’enquête piétine. Une fillette tente de se suicider après un courrier de trop. On décide d’éprouver l’écriture des notables de la ville avec une interminable dictée, sur les bancs de l’école, qui devrait, en théorie, révéler le coupable. La trame est ponctuée par les conversations désabusées du docteur Germain et de Vorzet qui commentent chaque étape de l’enquête. Germain croit tenir le coupable en la personne de sa maîtresse Denise, puis c’est Mme Vorzet qui est identifiée comme étant « Le Corbeau », ce que son époux confirme avec désespoir, en ajoutant qu’il avait depuis longtemps percé sa femme à jour. Celle-ci est arrêtée et enfermée, jusqu’à un ultime coup de théâtre qui clôt la tragédie.

Fiche technique[modifier | modifier le code]

Distribution[modifier | modifier le code]

Autour du film[modifier | modifier le code]

  • Le scénario de Clouzot et Louis Chavance s'inspire d'un fait divers réel survenu dans les années 1920 : l'affaire de Tulle (voir ci-dessous).
  • Le film fut interdit à la Libération. À travers la lettre anonyme, comment ne pas y voir une évocation de la délation, dont on sait qu'elle fut dans les années 1940 une triste réalité ? En outre, le film fut produit par le studio Continental-Films, une compagnie de production allemande. Tout cela donna aux détracteurs de Clouzot du grain à moudre : le film était pour eux un acte de collaboration, tant l'image qu'il donnait des Français était noire. Cette noirceur du film et le portrait sans concession des villageois, parfois emportés par une hystérie collective, frappèrent les spectateurs. À ce titre, le film fut salué comme un chef-d'œuvre à sa sortie en 1943, mais très vite il fut violemment attaqué pour son immoralité et pour cette peinture noire qu'il faisait de la France, servant ainsi la propagande nazie. Georges Sadoul, célèbre critique communiste, écrivit qu'on y voyait l'influence de Mein Kampf[2]. On[Qui ?] alla jusqu'à dire qu’il avait été distribué en Allemagne sous le titre « Une petite ville française comme les autres », alors que la Tobis l'avait refusé, à cause de sa noirceur et que le visa d’exportation n'avait jamais été signé (d'un autre côté, Goebbels encouragea la distribution du film à l'étranger).
  • Clouzot fut défendu vigoureusement par Jacques Becker, Pierre Bost, le coscénariste de Douce et Henri Jeanson, qui écrivit un texte virulent, Cocos contre Corbeau, où il comparait le film à Zola et à Mirbeau. En fait, la lucidité sceptique de Clouzot, qui, avec son coscénariste Louis Chavance, prend parti pour Fresnay contre la délation, déclencha la haine aussi bien des conservateurs religieux de droite que d'une partie de la gauche, qui réclamait des héros positifs et prônait le réalisme socialiste.
  • La Centrale catholique du cinéma, qui avait senti l'insulte que représentait le film de Clouzot à l'égard des valeurs qu'elle défendait et qu'elle représentait, lui décerna sa cote no 6, celle des « films à proscrire absolument parce qu'ils sont essentiellement pernicieux au point de vue social, moral ou religieux. »
  • À la Libération, contrairement à la plupart des autres salariés de la Continental-Films, Clouzot échappa à la prison mais se vit frappé d'une suspension professionnelle à vie. Henri Jeanson écrivit à Armand Salacrou, détracteur de Clouzot : « Mon cher, tu sais bien que Clouzot n'a pas plus été collabo que toi tu n'as été résistant »[3].Grâce à l'activisme de ses défenseurs, Clouzot revint finalement à la réalisation en 1947, avec un film unanimement salué par le public comme la critique, Quai des Orfèvres.
  • En 1951, Otto Preminger a réalisé un remake du Corbeau intitulé La Treizième Lettre (The Thirteenth Letter). Charles Boyer en est la vedette aux côtés de Linda Darnell, Michael Rennie et Constance Smith. L'action y est transposée dans un village de la Montérégie au Québec. Ce remake n'a semble-t-il jamais été distribué en France, où il n'aurait été présenté qu'à la Cinémathèque.

L'affaire de Tulle[modifier | modifier le code]

Il existe deux ouvrages consacrés à l'affaire de Tulle. L'Œil de Tigre - La vérité sur l'affaire du corbeau de Tulle, par Francette Vigneron. Et Le Corbeau - Histoire vraie d'une rumeur par Jean-Yves Le Naour, paru en 2006.

De 1917 à 1922, une épidémie de 110 lettres anonymes s'abat sur le centre-ville de Tulle qui compte à l'époque 13 000 habitants. Glissés dans les paniers des ménagères, abandonnés sur les trottoirs, les rebords des fenêtres et jusque sur les bancs des églises ou dans un confessionnal, ces centaines de courriers qui dénoncent l'infidélité des uns, la mauvaise conduite des autres alimentent toutes les conversations et inquiètent les habitants.

En décembre 1917, une employée de la préfecture, Angèle Laval, reçoit la première lettre anonyme sur son bureau, qui calomnie son supérieur, le Chef de bureau Jean-Baptiste Moury. Moury, célibataire, entretient une maîtresse dont il a eu un enfant naturel, mais qu'il compte quitter pour épouser Marie Antoinette Fioux, une sténodactylo qu'il vient d'engager. Peu à peu, une atmosphère de suspicion recouvre la ville : quel est donc ce mystérieux délateur anonyme, et que recherche-t-il ?

Quand Auguste Gibert, un huissier du Conseil de la Préfecture, à la suite de la réception de deux lettres anonymes signées « Madame Gibert », perd la raison, est interné et meurt au cours d'une crise de démence le 24 décembre 1921 (il préfère s'accuser d'être l'auteur des lettres plutôt que voir sa femme incriminée à tort), l'enquête policière s'accélère et la presse nationale se précipite à Tulle à la recherche d'un fait divers qui puisse passionner autant les Français que le procès de Landru, qui vient de s'achever.

Le premier juge d’instruction, François Richard, dépité d'avoir un dossier vide, va jusqu'à faire participer les témoins dans son bureau à des séances d'hypnose. Avec l'accord du Procureur général, une souscription organisée auprès des habitants de Tulle permet d'engager à titre onéreux le meilleur expert à l'époque : Edmond Locard. Une dictée collective, réalisée le 16 janvier 1922 par Edmond Locard, permet d'identifier la coupable, qui met très longtemps à rédiger sa dictée. À force de lui faire réécrire plusieurs pages, elle ne peut plus maquiller son écriture : il s'agit d'Angèle Laval qui, à 34 ans, désespère de se marier. Vierge, pieuse et vivant seule avec sa mère, elle est amoureuse de Jean-Baptiste Moury, mais, lorsque ce dernier l’invite à un vin d’honneur pour célébrer son mariage avec Marie Antoinette Fioux, elle lance sa campagne de lettres ordurières et diffamatoires. Selon le rapport de Locard, quelques-unes de ces lettres sont peut-être également écrites par sa mère.

Placée jusqu'à son procès dans des asiles d'aliénés pour y être expertisée, les psychiatres la déclarent responsable pénalement, mais réclament les circonstances atténuantes pour cette femme manipulatrice, qui subit l'opprobre de toute la ville.

Le procès en correctionnelle a lieu à Tulle en décembre 1922, et la condamne à un mois de prison avec sursis et 200 francs d’amende, pour diffamation et injures publiques. Refusant d'avouer et devant indemniser les parties civiles, elle fait appel, mais le premier jugement est confirmé. Elle retourne vivre dans son immeuble, vivant cloîtrée et aidée financièrement par son frère, jusqu'à son décès à l'âge de 81 ans[4].

L'auteur des lettres anonymes signait « L'œil de Tigre »[5], et pas par un dessin de corbeau, comme dans le film de Clouzot. Un journaliste du Matin, dans son édition du 5 décembre 1922[6], décrit l'accusée sur les bancs du tribunal en ces termes : « elle est là, petite, un peu boulotte, un peu tassée, semblable sous ses vêtements de deuil[7], comme elle le dit elle-même, à un pauvre oiseau qui a replié ses ailes. »[8]. Si le journaliste n'emploie pas le mot « corbeau », la description y fait penser. Chavance et Clouzot choisissent donc le corbeau, oiseau de mauvais augure, comme signature des lettres anonymes, ainsi que pour le titre du film ; l'expression s'est répandue depuis.

Il faut également signaler qu'en plus du film de Clouzot, cette affaire a aussi inspiré Jean Cocteau pour sa pièce de théâtre, La Machine à écrire, en 1941[9].

Dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

Le film est une source d'inspiration pour les Svinkels, groupe de rap français, pour leur chanson Le Corbeau (de l'album Bons pour l'asile) qui en reprend l'histoire et même certaines répliques, réécrites à leur manière.

Il a également inspiré une bande dessinée aux Éditions du long bec sous le titre "Inspecteur Londubec : la cigogne marche sur des œufs". Cette bd animalière reprend la trame de ce fait divers sur un ton humoristique (scénario Emmanuel Tredez- dessin & couleurs Stéphane Nicolet).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) « Informants in the French tradition », BBC News,
  2. « Oiseau de sang, oiseau noir, corbeau ! », Ariane Beauvillard, Critikat.com, 5 juillet 2011 (consulté le 22 juin 2016).
  3. cité par Bertrand Tavernier dans le bonus du DVD réédité par Studio Canal en 2008
  4. L'Affaire du Corbeau de Tulle émission sur RTL, le 15 février 2011.
  5. Pierre semi-précieuse qui a une vertu ésotérique, celle de repousser les mauvaises intentions et de les renvoyer à l'expéditeur.
  6. Le corbeau : Histoire vraie d'une rumeur. Du tigre au corbeau, p. 192.
  7. Sa mère est morte noyée dans un étang, sa fille Angèle Laval étant soupçonnée de l'y avoir aidée.
  8. Le corbeau : Histoire vraie d'une rumeur. Du tigre au corbeau, p. 193.
  9. Jean Touzot, Jean Cocteau. Qui êtes vous ?, La Manufacture, , p. 150

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Louis Chavance et Henri-Georges Clouzot, Le Corbeau, La Nouvelle Édition, 1948
  • Henri-Georges Clouzot, Le Corbeau, découpage intégral, L'avant-Scène Cinéma, no 186, 15 avril 1977
  • José-Louis Boquet, Marc Godin, Henri-Georges Clouzot cinéaste, Sèvres, La Sirène, 1993
  • (en) Judith Mayne, Le Corbeau, University of Illinois Press, coll. « French Film Guides », Urbana et Chicago, 2007, 124 p. (ISBN 978-0-252-07457-8) [présentation en ligne]

Liens externes[modifier | modifier le code]