Le Baiser de l'hôtel de ville

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Le Baiser de l'hôtel de ville
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Le Baiser de l'hôtel de ville est une célèbre photographie en noir et blanc du photographe français Robert Doisneau. Prise en 1950 à proximité de l'hôtel de ville de Paris, elle représente un homme et une femme qui s'embrassent tout en marchant sur un trottoir encombré de passants, devant une terrasse de café.

Contexte[modifier | modifier le code]

Robert Doisneau passe sa carrière à capturer la Ville Lumière qu'est Paris dans la période de l'après-guerre. Il réalise de nombreux clichés de baisers dont Le baiser de l'hôtel de ville, peut-être pour redonner un peu de douceur aux Français après la Seconde Guerre mondiale et rappeler que Paris reste la ville de l'amour[1]. Même si, à cette époque, la photographie sert à illustrer la presse et les livres, mais n'est pas considérée comme une œuvre artistique[2].

La photo[modifier | modifier le code]

La photographie a été réalisée par Robert Doisneau pour le magazine Life qui l'a publiée le au sein d'une série de photographies sur le thème de l'amour à Paris au printemps[3],[4]. C'est une photographie en noir et blanc, technique qui caractérise le travail de Doisneau, choisie sans doute par manque d'argent plus que par souci esthétique[1]. La scène est jouée par deux étudiants en théâtre, Françoise Delbart (née Bornet) et son petit ami Jacques Carteaud[5], alors élèves au Cours Simon. Le photographe les avait repérés dans un café parisien et, les ayant vus s'embrasser, leur avait proposé une séance de prise de vue en pleine rue, moyennant une rétribution de 500 francs[6]. Il fournira d'ailleurs le tirage original à Françoise Bornet après la séance[7]. L'identité des deux protagonistes reste longtemps inconnue du grand public qui s'imagine que cette prise de vue est spontanée[1]. Mais le regard de la femme située derrière le couple constitue un élément qui dévoile la mise en scène. Les passants qui sont autour des amoureux sont, eux, de vrais anonymes. Ils marchent tous dans le même sens alors que les deux protagonistes semblent immobiles comme si le temps était figé l'instant du baiser. En bas à gauche de la photo, un homme est attablé. Il permet au photographe d'adopter un point de vue qui donne la possibilité au spectateur de s'identifier au client du café et donc d'être témoin direct de cette scène romantique[8].

Cette photographie, tombée dans l'oubli pendant près de trente ans, est devenue célèbre avec la commercialisation, en 1986, de 410 000 exemplaires d'un tirage en format affiche, un record mondial[9]. Doisneau expliquera ce succès en affirmant « C'est le symbole d'un moment heureux »[7].

Contentieux[modifier | modifier le code]

Ce cliché a été au cœur de nombreux contentieux. Elle a été au cœur de deux procédures judiciaires, dont un procès retentissant du vivant de Robert Doisneau. En 1992, le couple Lavergne revendique être les amants de l’hôtel de ville, et réclament 500 000 francs au photographe pour violation de sa vie privée. Ce procès fait ressurgir Françoise Bornet qui se fait connaître de Robert Doisneau et fournit, pour prouver qu'elle est bien l'un des protagonistes, un cliché original, numéroté et estampillé que le photographe avait donné aux amants après la séance photo. Françoise Bornet fait, elle aussi, un procès et réclame 100 000 francs de rémunération complémentaire, ainsi qu'un pourcentage sur les bénéfices commerciaux. Depuis la prise du cliché, les amants se sont séparés[5]. Jacques Carteaud refuse quant à lui de se joindre à la démarche, refusant de « transformer cette histoire photographique en histoire de fric »[6].

Le , la première chambre du tribunal de grande instance de Paris[10],[11],[12],[13],[14],[15],[16],[17],[18],[19] déboute les trois demandeurs. Les époux Lavergne n'ont pas réussi à prouver qu'il s'agissait bien d'eux sur le cliché. Quant à Françoise Bornet, Robert Doisneau lui-même la reconnaît comme étant la protagoniste. Mais le tribunal considère qu'elle ne peut se prévaloir d'un droit à l'image n'étant, du fait de sa position, pas reconnaissable sur le cliché. Les époux Lavergne interjettent appel mais le jugement du est confirmé le par la cour d'appel de Paris[16],[20]. Le , la Première chambre civile de la Cour de cassation rejette le pourvoi des époux Lavergne qui attaquaient l'arrêt de la cour d'appel[21].

Françoise Bornet a mis en vente son cliché original, le . Mis à prix à 10 000  lors de la vente aux enchères d'Artcurial à l'hôtel Dassault à Paris, il sera adjugé 155 000  (185 000  frais compris) en présence de sa propriétaire, record qui n'est pas seulement dû à la célébrité de l'image mais qui s'explique également par la qualité du tirage, contemporain de la prise de vue[6],[2].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Clotilde Gaillard, « 5 choses à savoir sur... ‘Le Baiser de l’Hôtel de ville’ de Robert Doisneau », sur Time Out Paris, (consulté le ).
  2. a et b Michel Guerrin, « Le douloureux "Baiser" de Robert Doisneau », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  3. (en) « Speaking of Pictures : In Paris young lovers kiss wherever they want and nobody seems to care », Life, vol. 28, no 24,‎ , p. 16–18 (lire en ligne).
  4. Laurence Haloche, « Histoire d'un baiser », Le Figaro, .
  5. a et b (en) « Classic Kiss shot sold at auction », BBC News, .
  6. a b et c « Amour de l'art - Et records de la photo ‘humanisteʼ », sur photographie.com, . Version enregistrée par Internet Archive le 13 décembre 2013.
  7. a et b « "Le Baiser de l'Hôtel de Ville" de Robert Doisneau », Bav[art]dages, France Inter, (consulté le ).
  8. « Le Baiser de l'Hôtel de Ville », Raconte-moi une photo, sur YouTube, (consulté le ).
  9. Dominique Raizon, « Le Baiser de l'Hôtel de Ville s’est envolé aux enchères », Radio France internationale, .
  10. Pierre Frémond, « TGI Paris 1re Ch.,  », La Gazette du Palais, nos 44-46,‎ 13-15 février 1994, p. 18.
  11. Bernard Beignier, L'honneur et le droit, Paris, LGDJ, coll. « Bibliothèque de droit privé » (no 234), , 660 p. (ISBN 2-275-00338-X), p. 78.
  12. Emmanuel Pierrat, Reproduction interdite ? : Le droit à l'image expliqué aux professionnels et à ceux qui souhaitent se protéger, Paris, Maxima-Laurent du Mesnil, coll. « Concrètement que dois-je faire ? », , 236 p. (ISBN 2-84001-287-1), p. 111 [lire en ligne] et Emmanuel Pierrat, Le droit du livre, Paris, Cercle de la librairie, , 2e éd., 372 p. (ISBN 2-7654-0913-7), p. 182.
  13. Laurent Jourdaa, Jean-Jacques Sueur (dir.) et Michel Paillet (dir.), Les contentieux de l'image : Étude de jurisprudence comparée (thèse pour le Doctorat mention Droit public), Université de Toulon, École doctorale droit et science politique (ED 461), Centre d'études et de recherches sur les contentieux, (lire en ligne), p. 98.
  14. François Dagognet, Le trouble, Le Plessis-Robinson, Synthélabo, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », , 194 p. (ISBN 2-908602-45-8), p. 129.
  15. Julien Rémy, « Le corps et son image en droit », Champs visuels, L'Harmattan, no 7 « Les images du corps »,‎ , p. 53 (ISBN 2-7384-6101-8).
  16. a et b Daniel Girardin et Christian Pirker, Controverses : une histoire juridique et éthique de la photographie (exposition, Lausanne, Musée de l'Élysée, -), Arles, Actes Sud, , 319 p. (ISBN 978-2-7427-7432-6), p. 145.
  17. André Bertrand, Droit à la vie privée et droit à l'image, Paris, Litec, coll. « Responsabilités », , 222 p. (ISBN 2-7111-3084-3), p. 145.
  18. Bernard Mouffe, Le droit de la publicité, Bruxelles, Bruylant, , 4e éd., 619 p. (ISBN 978-2-8027-4137-4).
  19. Pascal Gourdon, « L'exclusivisme ambivalent du droit à l'image », NZACL Yearbook, vol. 5,‎ , p. 544 (lire en ligne).
  20. « Mise en scène ou baiser volé ? », Légipresse, Dalloz, no 146,‎ (lire en ligne).
  21. Cass. 1re civ., , pourvoi no 97-11465, sur Légifrance.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]