Langage épicène

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Le langage épicène, la rédaction épicène, la rédaction non sexiste (employé surtout en Suisse), la parité linguistique (suivant le principe de parité entre les femmes et les hommes), le langage neutre, le langage ouvert, l'écriture inclusive et le langage non sexiste ou dégenré désignent différentes règles et pratiques qui cherchent à éviter toute discrimination sexiste par le langage ou l'écriture[1]. Cela se fait à travers le choix des mots, la syntaxe, la grammaire ou la typographie.

Deux visées coexistent, d'une part ne plus invisibiliser les formes féminines et d'autre part neutraliser la binarité de genre.

Un style épicène tend à éviter une discrimination, perçue comme étant forcée par les normes imposées de la langue, entre les genres masculin et féminin. Il permet également d'éviter un androcentrisme marqué par l'utilisation dite générique de la forme grammaticale masculine[2], en employant par exemple le terme « les étudiants » pour se référer à un groupe mixte, neutre, ou dont le genre n'est pas pertinent.

Le terme « épicène » est parfois utilisé pour se référer à d'autres formes plus inclusives, comme la féminisation des titres, noms de métier et fonction, l'accord de proximité ou en nombre, les abréviations marquant « le genre à l’intérieur d’une même séquence graphique (tiret, point médian, milieu, bas, parenthèses) »[3], la double flexion ainsi que la neutralisation et l’épicénation de la langue, qui peuvent permettre d'éviter le mégenrage des personnes transgenres ou non-binaires.

Le langage épicène sous la forme d'une écriture inclusive utilisant des points et tirets en fins de mots est notamment l'objet de critiques en raison des difficultés qu'il apporte aux dyslexiques et aux personnes aveugles et malvoyantes dépendantes de logiciels d'aides à la lecture qui ne sont pas programmés pour lire une telle écriture.

Définitions[modifier | modifier le code]

Le terme langage inclusif désigne un langage qui n'exclurait personne pour motif de sexe, d'âge, d'origine ethnique ou d'orientation sexuelle[4]. Par exemple, selon MacLauchan les expressions « les handicapés » ou « les aborigènes » seraient des expressions exclusives, tandis que les expressions « personnes handicapées » ou « personnes aborigènes » seraient en revanche des expressions inclusives[4]. Dans le premier cas « handicapés » et « aborigènes » sont des substantifs, des noms : c'est une essentialisation des personnes concernées, réduites et désignées par cette seule caractéristique ; tandis que dans le second exemple « handicapées » et « aborigènes » sont des adjectifs, qui permettent de reconnaître le statut de personne tout en indiquant une de leurs spécificités sans les y réduire. Le langage inclusif est différent du langage neutre[4] qui peut servir à désigner les personnes non-binaires[5].

En français, le terme écriture inclusive désigne la pratique double genrée, à l'aide d'une écriture usant du féminin et du masculin dans la même phrase (« les sénatrices et les sénateurs »), ou à l’aide du point ou point médian (« les sénateur.rice.s », ou « les sénateur·rice·s »), tel que décrit dans le guide pratique du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes[6]. Par extension, ce terme peut aussi désigner parfois la pratique de l’ensemble des 10 recommandations de ce guide lors du langage écrit[7].

Le langage neutre ou épicène vise à remplacer des termes masculins par des termes neutres. L'expression « Dieu écoute les prières de tous les hommes » est considérée par certains comme exclusive. L'expression « beaucoup de personnes travaillent au projet » est neutre. « Des hommes et des femmes travaillent au projet » est une expression inclusive[4]. Un langage neutre permet ainsi de désigner une personne de genre non-binaire ou de ne pas forcer l’activation du genre féminin ou masculin lorsqu’elle n’est pas nécessaire à la compréhension du discours[8]. Par exemple, dans les phrases « la chirurgienne a réussi ses examens » et « le chirurgien a réussi ses examens », l'information pertinente est la réussite de l'examen et non le genre de la personne, de sorte que les marques du genre (la + -ne, le + -ø) sont accessoires et non pertinentes.

Le langage ouvert est « l’ensemble des techniques [plus ou moins visibles] que l’on peut mobiliser à l’écrit, à l’oral, dans les images pour visibiliser équitablement les femmes, les hommes et les personnes non binaires. » Au-delà des mots employés à l'écrit ou à l'oral, ce concept met également en avant l'importance du contexte d'énonciation des discours. C'est-à-dire qu'il faut non seulement visibiliser les personnes non hommes avec des mots neutres ou des féminins sonores, mais il faut aussi porter attention aux hommeterruptions et aux mecsplications. Le langage ouvert venant d'abord des champs de la communication et du marketing, il permet de travailler sur la congruence entre les images et les mots, avec des codes couleurs dégenrés et une représentation de personnes diverses qui ne sont pas assignées à des rôles de genre.[réf. nécessaire]

La parité linguistique[Note 1],[9], lexie parfois employée avec « désexisation de la langue », est l'application dans la langue de la parité femmes-hommes, et s'observe en discours par la coordination des féminisations et des masculins[10],[11],[12],[13],[14],[15],[16].

Le masculin en français, mais dans d’autres langues également[17], peut véhiculer plusieurs sens. Il peut notamment être spécifique – se référant ainsi à l'homme comme mâle, ou générique – se référant ainsi à l'humanité ou un groupe indistinctement de sa constitution[18]. Par exemple, « des étudiants » peut se référer uniquement à des hommes qui étudient, ou à un groupe plus diversifié, sans autre précision. La recherche actuelle en sciences sociales montre que l’ambiguïté sémantique de la forme grammaticale masculine en français est difficile à gérer pour notre cerveau, et qu’elle est principalement résolue en défaveur des femmes[2].

Selon certaines autrices et certains auteurs[19], si la multiplicité des sens liés au masculin, alors que le féminin n’a qu’un sens, constitue une asymétrie linguistique importante lié au genre, il en existe d’autres nourrissant également le prisme androcentrique de la société. Le terme « mademoiselle » implique par exemple une différenciation entre une femme mariée et une femme qui ne l’est pas, alors qu’aucune distinction n’est habituellement faite pour un homme. L’ordre de mention, voyant les hommes majoritairement nommés en premier (mis à part « Mesdames et Messieurs »), constitue également une asymétrie flagrante.

En français, les pratiques pour un langage « non sexiste », inclusif ou épicène portent sur trois aspects[20] :

  • accorder les noms de métiers et de fonctions au genre de la personne qui l'occupe ;
  • utiliser des expressions non sexuées, comme « les droits humains » ;
  • utiliser les deux formes grammaticales. Pour cela, il existe deux possibilités[21] :
    • faire figurer les deux formes comme « il ou elle part en vacances » ;
    • utiliser à l'écrit une forme liée par un point, un tiret, une barre oblique, une majuscule, etc. comme « ami·e » « participant·e ».

Motivations psycholinguistiques pour l'utilisation du langage épicène[modifier | modifier le code]

D’après les tenants du langage épicène, la façon dont une langue exprime le genre linguistiquement influe sur les représentations mentales des locuteurs de cette langue, et in fine sur les conceptions sociales du genre. Ainsi, promouvoir un langage épicène, qui atténue les biais linguistiques en faveur du masculin, reviendrait à agir en faveur de l’égalité entre les genres[22],[23].

Les adeptes du langage épicène, et de ce qu’on appelle l’« écriture inclusive » plus spécifiquement dans les pays francophones, s’appuient donc sur l’hypothèse Sapir-Whorf, selon laquelle la structure de la langue façonne la pensée des locuteurs de cette langue. Cette hypothèse tient son nom des anthropologues Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf du début du XXe siècle et a été reprise par plusieurs auteurs, notamment Dan Slobin, qui propose la théorie « Penser pour parler », qui stipule que le langage, offrant un nombre limité d'options pour parler d'un monde illimité, nous contraint à construire des représentations du monde limitées par celui-ci[24].

Des études en psychologie et en linguistique ont été menées pour tester la validité de cette hypothèse pour le genre spécifiquement[25],[26],[27]. Les recherches ont porté aussi bien sur l’interprétation des masculins génériques, qui favoriseraient une interprétation spécifiquement masculine, que sur les effets psychologiques plus larges que ce biais interprétatif peut produire sur les lecteurs. Selon certaines et certains[2], cette perspective nous permet de comprendre (1) pourquoi nous nous représentons le genre de manière automatique, et (2) pourquoi, en français, l'utilisation du masculin comme valeur par défaut nous amène à voir le monde au travers d'un prisme masculin.

Interprétation spécifique des masculins génériques[modifier | modifier le code]

À partir des années 1970, certaines études montrent que le sens spécifique du masculin est pratiquement impossible à inhiber[28]. Ces résultats sont corroborés par des études plus récentes[25],[29]. On peut citer une étude menée en 2013 par Sato et al.[30], sur la façon dont les locuteurs francophones et les locuteurs anglophones interprètent les référents pour des noms de métier au pluriel (par exemple, « les assistants sociaux » et l’équivalent anglais the social workers). Le français et l’anglais diffèrent dans leur système linguistique de genre : le français est une langue à « genre grammatical », qui utilise les masculins de façon générique pour renvoyer notamment à des groupes mixtes (cf. la règle « le masculin l’emporte »), alors que l’anglais est une langue à « genre naturel », qui n’associe pas de genre grammatical à ses noms et utilise des formes épicènes pour renvoyer à des groupes mixtes. Les résultats de l’étude de Sato et al. suggèrent que ces différences au niveau de la structure des langues correspondent à des différences d’interprétation dans les deux langues, en accord avec l’hypothèse Sapir-Whorf. Les chercheurs observent que les locuteurs et locutrices francophones ont tendance à interpréter les noms de métier présentés dans l’étude sous la forme masculine générique comme référant à des groupes d'hommes, même quand le métier en question est associé à un stéréotype féminin (par ex. « les assistants sociaux »). Le genre grammatical affecte donc l'interprétation. En l'absence de genre grammatical dans leur langue, les anglophones rendent compte des stéréotypes dans leurs réponses : quand le stéréotype est masculin, l'interprétation masculine est privilégiée et quand le stéréotype est féminin, l'interprétation féminine est privilégiée. Crucialement, les mêmes participants interprètent différemment le genre des noms quand ils lisent en français et en anglais. D'après cette étude, le genre grammatical des masculins génériques introduirait donc un biais masculin dans l'interprétation des noms en français.

Ces résultats ont aussi été corroborés par d'autres études. Par exemple, une étude menée en 2008 par Markus Brauer et Michaël Landry montre qu'« en moyenne, 23 % des représentations mentales sont féminines après l'utilisation d'un générique masculin, alors que ce même pourcentage est de 43 % après l'utilisation d'un générique épicène »[31].

Le biais interprétatif du masculin a été montré également pour d’autres langues que le français, comme l’allemand [32], et serait déjà présent chez des enfants d’âge préscolaire ne sachant pas encore lire. En particulier, une étude menée en 2019[33] montre que des enfants entre 3 et 5 ans exposés auditivement à un nom de métier sous sa forme masculine générique ont tendance à privilégier une interprétation masculine, quand bien même le nom en question n’est pas fortement associé à un stéréotype masculin ou féminin.

Effets psychologiques du biais interprétatif masculin[modifier | modifier le code]

D’autres études[25] suggèrent que les masculins génériques non seulement biaisent l’interprétation en faveur de référents socialement masculins mais affectent aussi la capacité du lecteur à s’identifier aux rôles dénotés par ces noms. Par exemple, une étude de 2005[34] a montré que le fait de présenter un nom de métier sous une forme inclusive (par exemple « mathématicien(ne) » ou « mathématicien/mathématicienne ») renforce chez les lectrices le sentiment d’accessibilité à des métiers stéréotypiquement masculins par rapport à la forme masculine générique (par exemple « mathématicien »). Cet effet serait surtout marqué pour des métiers stéréotypiquement masculins associés à un haut prestige social (comme « chirurgien/chirurgienne »).

Plus récemment, Dries Vervecken et ses collègues ont montré qu’en présentant des métiers en utilisant des doublons (par ex., « les mécaniciennes et mécaniciens »), les enfants de 14 à 17 ans pensaient que des femmes pourraient avoir plus de succès dans ces métiers que lorsque ceux-ci étaient présentés au masculin[35]. Ces résultats corroborent des études en allemand ayant montré que des formes épicènes (par ex., des formes nominalisées) démasculinisaient les représentations mentales des participantes et participants[36].

Les langues utilisant des masculins génériques auraient ainsi tendance à invisibiliser les femmes et nourrir l'androcentrisme de la société, en imposant aussi une vision dichotomique du genre humain [21],[2].

Histoire de la langue[modifier | modifier le code]

Éliane Viennot historicise le français[37], montrant ses différents états et pratiques (double flexion, existence d'un genre neutre, masculin marqué en « s », etc.[38]) dans une perspective diachronique et y voit le processus de masculinisation de la langue française[39],[40],[41],[20] (dont le caractère volontariste est parfois nuancé ou contesté[42]) et les instances qui l'ont favorisée[20] : « L'histoire de la langue, qui a beaucoup de choses à nous apprendre, révèle en réalité une grande fluidité dans les usages spontanés au cours du Moyen Âge et de la Renaissance, un phénomène peu normé que la grammaire académique du XVIIe siècle n'eut de cesse de vouloir réduire. Le forçage en question s'est accompli au profit d'une évidente « masculinisation de la langue française » et prend à tous égards une dimension politique. »[43]

Cette interprétation est contestée dans une tribune publiée en 2020 sur le site de Marianne — et elle-même contestée[44] —, dans laquelle d'autres linguistes avancent que ces analyses partent du faux postulat que « la langue aurait été « masculinisée » par des grammairiens durant des siècles et il faudrait donc remédier à l’« invisibilisation » de la femme dans la langue. C’est selon eux une conception inédite de l’histoire des langues supposant une langue originelle « pure » que la gent masculine aurait pervertie, comme si les langues étaient sciemment élaborées par les locuteurs[45].

Du latin au français : fusion phonétique progressive du neutre et du masculin[modifier | modifier le code]

Le latin (dont est issu le français) connaissait trois genres grammaticaux, comme aujourd'hui encore l'allemand : le masculin, le féminin et le neutre. La grande ressemblance entre le masculin (-us à la 2e déclinaison) et le neutre (-um à la 2e déclinaison) les a fait se rapprocher puis se confondre à la suite de la chute phonétique de la consonne finale (phénomène d'amuïssement) dès la fin de l'Antiquité[46],[45]. Le masculin est donc devenu le genre « par défaut », ce qui explique qu’il intervient dans l’accord par résolution (la fille et le garçon sont partis), comme indéfini (ils ont encore augmenté les impôts), impersonnel (il pleut), ou neutre (c’est beau)[45].

Cette évolution a débouché au Moyen Âge sur un système à deux genres grammaticaux (aujourd'hui en vigueur dans toutes les langues romanes), qu'on désigne parfois par les expressions « genre non marqué » (masculin, parfois appelé aussi « masculin générique ») et « genre marqué » (féminin)[46]. Par exemple, le mot « chat » peut être soit commun (chat dont on ignore le sexe), soit masculin (chat de sexe mâle), alors que « chatte », substantif marqué, désigne nécessairement une féline femelle[46].

Mais le concept de « masculin générique », qui avance que le masculin peut faire office de neutre en français, « a souvent été critiqué et contesté, notamment par la critique féministe du langage »[46]. Pour la linguiste Lucy Michel, l'assimilation du masculin en français à un genre neutre « repose en fait sur une confusion terminologique, masquée par la référence au très autoritaire « héritage latin » : le neutre latin est un genre grammatical à part entière, qui se caractérise par une différenciation morphologique par rapport au féminin et au masculin, et non par une capacité à « neutraliser la différence entre les sexes », donc à référer à des entités 'mâles' et/ou 'femelles' »[47]. À la place d'une « valeur générique » ou neutre (ni l'un ni l'autre), elle propose à la place de parler d'une valeur « commune » (l'un et l'autre)[48]. Mais surtout elle juge que « ce qui est traditionnellement compris comme une capacité à s’abstraire de la référence au sexe correspondrait en fait simplement à l’invisibilisation d’un type de référent au profit de l’autre »[49].

Quelques traces d'un genre neutre subsistent en français moderne, notamment pour les animaux : « mouton » peut être considéré comme un neutre (avec un accord grammatical similaire au masculin pour des raisons historiques), alors que « bélier » en serait le mâle et « brebis » la femelle.

Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Au Moyen Âge, le langage utilisé se veut souvent épicène avec, à partir du XIVe siècle, mention courante de la forme masculine et féminine censée rendre compte de l'ordre créé par Dieu. Ainsi on trouvera dans le Mesnagier de Paris[50] (qui est un ouvrage d'économie domestique qu'on ne peut taxer d'un parti pris en faveur de l'émancipation des femmes) en 1393 les termes suivants : « Premièrement d'orgueil j'ai esté orgueilleux ou orgueilleuse et ay eu vaine gloire de ma beauté, de ma force de ma louenge, de mon excellent aournement, et de l'abilité de mes membres et en ay donné matière et exemple de péchier à moult de hommes et de femmes qui me regardoient si orgueilleusement[50] » (p. 32), « Certes, belle seur, je ne voy mie que, se la benoite vierge Marie sa mère ne nous sequeurt comme advocate[50] » (p. 23).

Les textes attestent aussi que François Ier questionnant son poète Clément Marot sur le bon usage de la langue française concernant les questions d'accord se vit donner la règle de l'accord du participe passé[51] suivante :

Enfans, oyez une leçon :
Noſtre langue a ceſte façon,
Que le terme qui va devant,
Volontiers regiſt le ſuivant.
Les vieux exemples je ſuivray
Pour le mieux : car à dire vray
La chanſon fut bien ordonnée,
Qui dit. M’amour vous ai donnée ;
Et du bateau eſt eſtonné,
Qui dit : M’amour vous ay donné.
Voilà la force que poſſede
Le femenin, quand il precede.

Or prouverai par bons teſmoings,
Que tous pluriers n’en font pas moins.
Il faut dire en termes parfaits,
Dieu en ce monde nous a faits :
Faut dire en parolles parfaictes,
Dieu en ce monde les a faictes.
Et ne faut point dire, en effect :
Dieu en ce monde les a fait :
Ne nous a fait, pareillement,
Mais nous a faits tout rondement.
L’Italien, dont la faconde
Paſſe les vulgaires du monde,
Son langage a ainsi baſty
En diſant : Dio noi a fatti.

— Clément Marot, Épigramme à ses disciples, CIX

« 

Enfants, oyez une leçon :
Notre langue a cette façon,
Que le terme qui va devant,
Volontiers régit le suivant.
Les vieux exemples je suivrai
Pour le mieux : car, à dire vrai,
La chanson fut bien ordonnée
Qui dit : M’amour vous ai donnée.
Et du bateau est étonné
Qui dit : M’amour vous ai donné[Note 2]
Voila la force que possède
Le féminin quand il précède.

Or prouverai par bons témoins
Que tous pluriels n’en font pas moins ;
Il faut dire en termes parfaits :
Dieu en ce monde nous a faits ;
Faut dire en paroles parfaites :
Dieu en ce monde les a faites ;
Et ne faut point dire en effet :
Dieu en ce monde les a fait.
Ni nous a fait, pareillement,
Mais nous a faits tout rondement.
L’italien, dont la faconde
Passe les vulgaires du monde,
Son langage a ainsi bâti
En disant : Dio noi a fatti.

 »

— Épigramme à ses disciples, CIX

La langue n'étant, au Moyen Âge, fixée par aucun code ni autorité et soumise aux variations de très nombreux dialectes et patois, il est difficile d'y déceler des tendances massives, et c'est avant tout la liberté des auteurs qui caractérise cette époque.

Âge classique (XVIIe et XVIIIe siècles)[modifier | modifier le code]

Alors que la Renaissance laissait encore une grande liberté aux écrivains en matière d'orthographe, c’est avec l'agrandissement du royaume de France que se constitue la nécessité d'unifier un territoire par la langue, afin de pouvoir transmettre les règles administratives. Ivan Illich le décrit pour la genèse de la grammaire espagnole de Nebrija[52] dans ses travaux sur la disparition de l'usage de la langue vernaculaire. En France, c'est Richelieu[53] qui initie ce mouvement d'unification du territoire par la langue, pendant aux conquêtes territoriales sous Louis XIV. Les grammairiens du XVIIe siècle entreprennent donc de réformer la langue pour la codifier et l'Académie française, fondée par Richelieu en 1635, devient la gardienne des règles édictées dans le domaine de la langue française. Les statuts de l'Académie sont clairs[54] : « La principale fonction de l’Académie sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences (article XXIV) » - c'est-à-dire de remplacer le latin, qui demeure à l'époque la langue savante. Dans ce contexte, l'utilisation du masculin pour exprimer les deux genres ne représente qu'une partie des nouvelles règles imposées. Elle ne fait pas d'emblée consensus et provoque de grands débats.

Sur la question de l'accord en genre, le grammairien Claude Favre de Vaugelas affirme en 1647 dans un ouvrage de grammaire qui devient vite une référence majeure : le genre maſculin eſtant le plus noble, doit predominer toutes les fois que le maſculin & le feminin ſe trouuent enſemble, mais l’oreille a de la peine à s’y accommoder, parce qu’elle n’a point accouſtumé de l’ouir dire de cette façon (« le genre masculin étant le plus noble, [il] doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble, mais l’oreille a de la peine à s’y accommoder, parce qu’elle n’a point accoutumé de l’ouïr dire de cette façon[55] »). Cette formulation est cependant un cas relativement isolé, et demeure purement linguistique, ne prétendant à aucune pertinence sociale[45]. Cette règle ne fut pas unanimement acceptée, ni les raisons données jugées justifiées, et ce texte (comme l'idée qu'il contient) n'a jamais été utilisé dans l'enseignement[56]. Ainsi Vaugelas note lui-même la résistance des femmes de Cour à cette masculinisation et propose de se soumettre à l'usage : Neantmoins puis que toutes les femmes aux lieux où l’on parle bien, diſent, la, & non pas, le, peut-eſtre que l’Vſage l’emportera ſur la raiſon, & que ce ne ſera plus vne faute (« Néanmoins, puisque toutes les femmes aux lieux où l’on parle bien, disent, la, et non pas, le, peut-être que l’usage l’emportera sur la raison, et que ce ne sera plus une faute ») (p. 28). Cette résistance est aujourd'hui attestée et documentée. Gilles Ménage rapporte ainsi une conversation avec Madame de Sévigné :

Mad. de Sevigny s’informant de ma ſanté, je lui dis : Madame, je ſuis enrhumé. Elle me dit : Je la ſuis auſſi. Je lui dis : Il me semble, Madame, que ſelon les regles de nôtre langue il faudroit dire : Je le ſuis. Vous direz comme il vous plaira, répondit-elle, mais pour moi, je ne dirai jamais autrement que je n’aye de la barbe.

— Gilles Ménage, Menagiana[57]

« Madame de Sévigné s'informant sur ma santé, je lui dis : Madame, je suis enrhumé. Elle me dit : je la suis aussi. Il me semble, Madame, que selon les règles de notre langue, il faudrait dire : je le suis. Vous direz comme il vous plaira, répondit-elle, mais pour moi, je ne dirai jamais autrement que je n’aie de la barbe. »

— Menagiana[57]

À la veille de la Révolution, Beaumarchais écrit dans Le Mariage de Figaro : J’étais née, moi, pour être ſage, et je la ſuis devenue (« J’étais née, moi, pour être sage, et je la suis devenue »)[53],[58].

La formule très citée par les partisans de l'écriture inclusive proclamant que « le masculin l'emporte sur le féminin » n'a en réalité que très peu d'attestations (et encore moins de prétentions à une métaphore sociale), et ne se trouve par exemple pas chez Bescherelle en 1835[45].

XXe siècle : remise en question de la prééminence du masculin[modifier | modifier le code]

Au cours du XXe siècle, la question du langage épicène émerge avec l'avancée du mouvement féministe dans les années 1970, sous l'impulsion d'écrivaines engagées. En France, Benoîte Groult, écrivaine féministe, abordait dès 1977 cette question, avec Ainsi soit-elle, mettant en particulier l’accent sur la féminisation des noms de professions.

Par la suite, le primat du genre masculin étant de plus en plus critiqué[Par qui ?], l'Académie française pose[Quoi ?] en 1984 dans une déclaration publiée à la suite d'une directive visant la féminisation des noms de fonctions[59]. Le débat se porte désormais sur la capacité du principe du genre masculin universel représentant le neutre générique par défaut à inclure véritablement et sans discriminations de genre tous les genres (sexuels cette fois-ci) possibles[60]. Ainsi, une querelle du neutre voit le jour en France avec la publication en 1988 d'un article de Marc Fumaroli intitulé « La querelle du neutre »[61] qui met en avant la transcendance des titres pour justifier la capacité du masculin à adopter une fonction neutre.

Les ouvrages, théoriques comme pratiques, sur le langage « non sexiste » se sont succédé :

  • Anne-Marie Houdebine, professeure émérite de linguistique et de sémiologie : Les femmes et la langue (in Tel Quel, 1977[62]), Trente ans de recherche sur la différence sexuelle (in Langage et société, 2003[63]), L'académie contre la langue française (corédigé avec Maria Candea et Yannick Chevalier, sous la direction d’Éliane Viennot, 2016[64]) ;
  • Éliane Viennot, professeure de littérature : avec en particulier Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin (2014), qui retrace trois siècles de batailles de grammairiens et les résistances sociales rencontrées pour imposer la règle de la prévalence du masculin dans les accords en genre[65],[66] ;
  • Louise-Laurence Larivière, docteure en linguistique : Guide de féminisation des noms communs de personnes (2005[67]), ou encore Dis-moi comment tu te nommes et je te dirai qui tu es (in Nouvelles Questions Féministes, 2007[68]) ;
  • Femme, j'écris ton nom… : guide d'aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions (1999).

Dans le même temps, l'OQLF contribue au développement de cette conception du langage. En 1991, il publie le guide de féminisation Au féminin, rédigé par Monique Biron[69], et, en 2006, le guide de rédaction épicène Avoir bon genre à l'écrit, rédigé par Pierrette Vachon-L’Heureux et Louise Guénette[69].

Débats et critiques[modifier | modifier le code]

Controverse sur l'usage dans l'enseignement (France, 2017)[modifier | modifier le code]

Le féminin & le masculin dans la langue : l’écriture inclusive en questions, sous la direction de Danièle Manesse et Gilles Siouffi, tente de rendre compte des enjeux de l'écriture inclusive. Toutefois l'ouvrage est partial[70], mal documenté[71], n'interroge pas « la suprématie du masculin » et postule une stricte séparation entre l'ordre de la langue et celui du monde[72].

Hatier publie en le premier manuel scolaire rédigé en écriture inclusive (point médian)[73],[74],[75] intitulé Questionner le monde[76],[77] et destiné au CE2. C'est principalement l'usage du point médian qui est vivement contesté[74],[73]. Le manuel suscite une forte opposition parmi les personnes militant au sein de la mouvance La Manif pour tous[75].

À la rentrée suivante, une série de critiques initiées par le journal Le Figaro donne naissance à une polémique nationale. Le , Le Figaro publie un article intitulé « Un manuel scolaire écrit à la sauce féministe »[78]. Le , lors d'une chronique à Europe 1[79], Raphaël Enthoven accuse l'écriture inclusive d'être un « lifting du langage qui croit abolir les injustices du passé en supprimant leur trace »[77] et la compare à la novlangue du livre 1984 de George Orwell[75]. Le même jour, le linguiste Alain Bentolila interviewé par Le Figaro affirme que « voir un complot machiste dans la langue française manifeste une totale ignorance »[80]. Le , dans Le Figaro, l'universitaire et académicien Marc Fumaroli affirme qu'« il faut défendre la langue française contre les Trissotin du féminisme », et qu'elle « relève de la grammaire, et non de la sociologie politique »[81]. Pour la journaliste scientifique Peggy Sastre, il s'agit d'un « terrorisme intellectuel », dans le sens où les défenseurs de l'écriture inclusive optent, selon elle, « pour une argumentation morale : le camp du bien contre celui du mal, les progressistes contre les réactionnaires, les féministes contre les phallocrates, la bonne marche de l'histoire contre la mauvaise, etc. »[82].

Le , Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale dans le gouvernement Édouard Philippe II, s'oppose à l'usage de l'écriture inclusive en jugeant qu'elle est source de « polémiques inutiles » qui abîment une cause respectable, l'égalité hommes-femmes[83]. Il déclare que l'expression « le masculin l'emporte sur le féminin » n'est « sûrement pas une bonne formule », mais qu'il est défavorable à la remise en question du fond de la règle. Il propose de « dire simplement qu'en cas de pluriel, on accorde au masculin, ce qui dans la langue française s'apparente souvent au genre neutre ». Enfin il déclare s'inquiéter de ce qu'il perçoit comme des « attaques répétées sur la langue française » et que « la langue française n'est pas à instrumentaliser pour des combats aussi légitimes soient-ils »[84].

Le , l'Académie française publie une déclaration sur l'écriture dite « inclusive »[85]. Elle y réaffirme dans une « solennelle mise en garde » un avis fortement négatif sur les formes complexes proposées par le « langage inclusif »[85] et qualifie l'usage de l'écriture inclusive de « péril mortel »[86]. L'académicien Marc Fumaroli déclare au sujet des décisions politiques visant à officialiser le langage épicène que « les politiciens adorent patauger dans notre langue, cela leur donne la satisfaction de doubler l'Académie française, dont la vocation dans l'État est exactement inverse de ces caprices : veiller à la propreté et aux propriétés de la langue nationale »[81].

Selon Geoffrey Roger, linguiste, l'utilisation d'un discours alarmiste de mise en garde est constitutif d'une pratique élitiste[86],[87],[88] : « De tels discours idéologiques, s'agissant du français comme d'autres langues dominantes, s'interprètent comme constitutifs de la reproduction des élites : il s'agit en définitive de défendre le monopole sur la norme standard exercé par des classes dirigeantes majoritairement masculines, pour mieux légitimer leur accès exclusif au pouvoir. ». Le , contre l'avis de leur ministre de l'Éducation nationale et pour suivre les recommandations du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, 314 fonctionnaires de l'éducation nationale s'engagent à ne plus enseigner la règle de la prééminence du masculin sur le féminin en classe[89] et signent un manifeste publié par Slate[90], puis lancent une pétition en ligne[91],[92] pour trois raisons : que c'est une « règle nouvelle du XVIIe siècle »[93], qu'il faut préférer l'accord de proximité[94] et qu'il ne faudrait pas que les enfants pensent que le masculin l'emporte toujours sur le féminin[95].

Le , à la suite de la polémique suscitée par la réception de communications officielles émanant de l'administration publique rédigées en écriture inclusive[96] et à la plainte notamment de Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale, le premier ministre Édouard Philippe émet une circulaire intitulée Circulaire du 21 novembre 2017 relative aux règles de féminisation et de rédaction des textes publiés au Journal officiel de la République française[97]. Cette dernière recommande l'utilisation du masculin générique, la féminisation des titres et fonctions lorsque la personne qui l'exerce est de genre féminin, et invite à ne pas utiliser les règles de l'écriture inclusive en matière faisant usage de tiret ou de point médian « graphie faisant ressortir l'existence d'une forme féminine »[98],[96],[99],[97]. Il estime que « le masculin est une forme neutre qu’il convient d’utiliser pour les termes susceptibles de s'appliquer aussi bien aux femmes qu'aux hommes. ». Néanmoins en ce qui concerne la féminisation des titres et fonctions, il suggère de féminiser la fonction à l'aide du guide Femme, j'écris ton nom… écrit par l'unité mixte de recherche Analyse et traitement informatique de la langue française du Centre national de la recherche scientifique et de l'université de Lorraine[98]. Il propose également que les formes inclusives soient à privilégier comme « le candidat ou la candidate »[100].

Cette circulaire adoptant le principe de la féminisation des titres est cependant considérée par les médias comme un refus officiel des règles d'écriture inclusive[101] alors qu'elle en adopte le principe de féminisation des titres[98].

Bernard Louvel, premier président de la Cour de cassation adresse une lettre à l'Académie française pour lui demander de revoir ses recommandations sur la question de la féminisation des titres et fonctions. Il écrit : « l'usage de la féminisation des fonctions s'est étendu au sein de la fonction publique et du corps judiciaire. »[102],[103]. À la suite de cette lettre, l'Académie française annonce pour la première fois son intention de se pencher sur les règles de féminisation[104],[105]. L'annonce est faite par Hélène Carrère d'Encausse (qui a toujours refusé de féminiser son titre de Secrétaire perpétuel de l'Académie française)[105], dans une lettre de réponse adressée à Bertrand Louvel, premier président de la Cour de cassation, où elle écrit que les membres de l'Académie française « se sont accordés à reconnaître la nécessité d'une harmonisation ».

Critiques : esthétique, efficacité et correction grammaticale[modifier | modifier le code]

Les recommandations grammaticales des défenseurs du langage inclusif suscitent différentes critiques. Les recommandations qui dérogent aux règles traditionnelles sont contestées par des personnes et institutions qui y voient une atteinte à la qualité de la langue[106]. Selon les opposants, en plus de ne pas correspondre aux standards d'écriture, elles produisent des phrases inesthétiques, difficiles à lire, manquant de fluidité et jonchées de redondances (par répétition du féminin après un masculin à valeur dite neutre). À cela s'ajoute que certaines de ces préconisations n'affectent que le langage écrit, car imprononçable en pratique, amoindrissant de fait drastiquement leur intérêt pour l'usage oral[45]. Enfin la critique porte sur la validité de l’hypothèse que la langue ou la grammaire seraient discriminatoires, ainsi pour Bertilo Wennergren, auteur du Plena Manlibro de Esperanta Gramatiko (PMEG), dans le chapitre « Genre lexical des substantifs » de ce même dictionnaire : « Ce n'est pas la langue elle-même qui est discriminatoire, mais le cas échéant ses locuteurs » (PMEG[107]§ 4.3). D'autres linguistes, sans évoquer la motivation du signe ou la part du signifiant dans la production du sens[42], avancent que « La langue ne détermine pas la pensée — sinon tous les francophones auraient les mêmes pensées, croyances et représentations. Si la langue exerçait un pouvoir « sexiste », on se demande comment Simone de Beauvoir a pu être féministe en écrivant en français « patriarcal » »[45].

Les critiques s'adressent principalement aux recommandations sur l'ajout de « ·e » en fin de mots, et autres formes tronquées usant de parenthèses, de points ou de tirets, ou utilisant le E majuscule ou la barre oblique. Au sujet du point médian, l'académicien français Marc Fumaroli estime que « l'enlaidissement de la page imprimée est à la hauteur de la sotte tautologie venue nier et alourdir inutilement l'évidence : les physiciennes sont nécessairement incluses dans le nombre neutre des physiciens »[81]. D'autres critiques s'adressent à l'emploi de nouveaux pronoms considérés neutres en genre comme « iels », « toustes » et « ceulles » (venant compléter respectivement « ils / elles », « tous / toutes » et « ceux / celles »)[21]. En réponse à ces critiques, les personnes en faveur de la langue inclusive avancent que l'ensemble des règles d'écriture ainsi que l'appréciation esthétique des phrases est principalement une question d'habitudes personnelles, fortement susceptibles de varier d'un individu à l'autre et d'une époque à l'autre ; et qu'il en va de même pour l'appréciation de la lisibilité et la fluidité des phrases[21]. Certaines études suggèrent même la possibilité d'une habituation rapide à de nouvelles formes d'expression[108].

D'autres font cependant remarquer que « des normes permettent l’apprentissage en combinant phonétique et morphologie. Or, les pratiques inclusives ne tiennent pas compte de la construction des mots : tou.t.e.s travailleu.r.se.s créent des racines qui n’existent pas (tou-, travailleu-). Ces formes fabriquées ne relèvent d’aucune logique étymologique et posent des problèmes considérables de découpages et d’accords »[45]. Ainsi, pour les détracteurs du point médian, l’écriture inclusive « va à l’encontre de la logique pratique et communicationnelle en opacifiant l’écriture » et en rend son apprentissage encore plus complexe et moins logique[45].

La sociologue en études de genre Marie Duru-Bellat, si elle défend la féminisation des noms de métiers, considère que « souligner toujours et partout, même quand cela n'a aucune pertinence, que la personne qui parle ou dont on parle est de sexe féminin, est une régression : quand je fais du jardinage ou que je lis un livre, le sexe n'est pas forcément la facette de mon identité que j'ai à l'esprit. Par ailleurs, ne nous faisons pas d'illusions : il y a des langues sans genre, comme le hongrois, et cela ne suffit pas à égaliser la société »[109],[110].

Pour la linguiste Danièle Manesse, professeure émérite de sciences du langage à l'université Sorbonne-Nouvelle Paris-III, l'écriture inclusive « fait partie de ces dispositifs volontaristes, ostentatoires, qui ne servent pas les causes qu'ils prétendent défendre. La preuve la plus simple en serait que ses différentes formes perdurent rarement plus de dix lignes dans un texte, à moins de compromettre définitivement sa lisibilité ». Pour elle, « rendre les langues coupables de solidarités avec des volontés idéologiques est un raccourci trop facile ». Elle ajoute, sur le clivage politique qui semble suivre la tendance, que « À gauche, les avis sont en fait très partagés. Le présumé enthousiasme relève souvent du conformisme et de la crainte d’être suspecté de machisme. On peut être irrévocablement féministe — c’est mon cas — et absolument rétive à l’écriture inclusive »[56].

Si l'utilisation des formes inclusives peut paraître encore compliquée car notre cerveau n'y est pas forcément habitué, certaines études ont montré qu'une simple exposition à des formes inclusives suffisait pour les utiliser ensuite de manière spontanée[111],[112].

Accessibilité[modifier | modifier le code]

Plusieurs associations de personnes en situation de handicap se prononcent contre le langage inclusif, la considérant comme un obstacle majeur pour la lecture et la compréhension, notamment par les aveugles utilisant des systèmes à synthèse vocale pour lecture de textes, les personnes dyslexiques ou encore celles avec un handicap cognitif[113]. Ainsi la Fédération des aveugles de France estime que « Vouloir à tout prix dans une même phrase faire référence aux deux genres revient à faire naître une langue illisible, incompréhensible en particulier par ceux qui éprouvent quelques difficultés avec cette même langue, les dyslexiques par exemple » [114]. L'association reproche également à l'écriture inclusive d'être indéchiffrable par les lecteurs d’écrans des aveugles[115],[116]. Pour Association handicap, cette écriture est discriminante car contraire au principe d'accessibilité, en précisant cependant que « seul le point médian est bloquant, mais il peut exister d'autres manières »[117]. Le rejet catégorique du langage inclusif est critiqué par des collectifs de personnes en situation de handicap féministes, qui estiment que le problème lié au point médian est uniquement technique et pourrait être résolu par une évolution des logiciels de synthèse vocale[118].

La Fédération française des DYS (pour dyslexie, dyspraxie et dysphasie) fait également le constat que l'usage du point milieu représente une difficulté supplémentaire pour les dyslexiques n'ayant pas automatisé la reconnaissance des mots. Selon la vice-présidente de la Fédération nationale des orthophonistes (FNO), Françoise Garcia, l'écriture inclusive « ajoute de la confusion » au travail de conversion grapho-phonétique, c'est-à-dire la conversion entre le terme entendu et le terme écrit, ce qui en fait une difficulté pour les dyslexiques. Elle note cependant un manque d'études scientifiques sur le traitement de l'écriture épicène par les enfants lambda et les enfants dyslexiques[119],[120],[121].

Le , dans une tribune publiée sur le site de Marianne, 32 linguistes (dont Élisabeth Bautier, Louis-Jean Calvet, André Chervel, Pierre Le Goffic, Georges Kleiber et Georges-Elia Sarfati) prennent position contre l’utilisation des graphies abrégées à l’aide du point médian[122],[44]. Les auteurs écrivent que « En réservant la maîtrise de cette écriture à une caste de spécialistes, la complexification de l’orthographe a des effets d’exclusion sociale. Tous ceux qui apprennent différemment, l’écriture inclusive les exclut : qu’ils souffrent de cécité, dysphasie, dyslexie, dyspraxie, dysgraphie, ou d’autres troubles, ils seront d’autant plus fragilisés par une graphie aux normes aléatoires »[45]. Une semaine plus tard, une autre tribune publiée sur le site Mediapart et signée par 65 linguistes prend le contre-pied de la première en critiquant sa « crispation obsessionnelle sur les abréviations utilisant des points médians » et suggère plutôt d’« envisager une réforme et une rationalisation de l’orthographe »[44],[123],[124].

Le Réseau d’Études HandiFéministes (REHF) exprime fin son désaccord sur cette question, estimant que le problème des personnes en situation de handicap face à l'écriture inclusive est une récupération par ses opposants. Le REHF juge non représentative les associations y ayant émis un avis défavorable, et estime que le problème réside dans la programmation des logiciels d'aide à la lecture[125].

Position de la communauté Wikipédia francophone[modifier | modifier le code]

Un sondage mené de à sur le site de Wikipédia en français[126] a obtenu des réponses de plus de trois cents contributeurs[127]. Les résultats montrent que la communauté ne souhaite pas changer la manière de rédiger les articles. Les médias concluent à une « crise de confiance »[128] et à un « rejet massif de l’écriture inclusive »[129].

L'Obs souligne les conséquences des résultats de ce sondage, de par l'importance de Wikipédia en termes de consultations, et conclut que « l'écriture inclusive, déjà rejetée par l'Éducation nationale, a subi là un revers supplémentaire[130] ». Dans les colonnes de ce même magazine, Éliane Viennot, très critique, précise que les contributeurs sont « souvent très frileux sur ces questions. Alors qu'ils ont globalement une sensibilité de gauche, ils s'alignent sur les théories réactionnaires de l'Académie française, par machisme. […] les contributeurs renâclent à démasculiniser la langue[130]. » Danièle Sallenave répond qu'« on ne fait pas évoluer une langue en la complexifiant[130] ».

Usages et recommandations[modifier | modifier le code]

Recommandations d'usage[modifier | modifier le code]

L'usage et la réception publique du langage épicène et de l'écriture inclusive varient selon les langues et les pays.

Europe[modifier | modifier le code]

En Europe, notamment en France, afin de réduire les discriminations et les inégalités, des recommandations pour adopter un langage non sexiste[131],[132]furent produites, comme le montrent le comité des ministres du conseil d'Europe en 1988[1] ou, en France, l'article 1er de la loi no 2008-496 du 27 mai 2008 sur la discrimination[133] et les guides pratiques diffusés par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes[134],[20] ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT[135].

En adoptant le la recommandation no R (90) 4, le comité des ministres du Conseil de l'Europe :

« Recommande aux gouvernements des États membres de promouvoir l'utilisation d'un langage reflétant le principe de l'égalité de la femme et de l'homme, et, à cette fin, de prendre toute mesure qu'ils jugent utile en vue :

  1. d'encourager l'utilisation, dans la mesure du possible, d'un langage non sexiste qui tienne compte de la présence, du statut et du rôle de la femme dans la société, ainsi qu'il en va pour l'homme dans la pratique linguistique actuelle ;
  2. de mettre la terminologie employée dans les textes juridiques, l'administration publique et l'éducation en harmonie avec le principe de l'égalité des sexes ;
  3. d'encourager l'utilisation d'un langage exempt de sexisme dans les médias[1]. »

La Chancellerie fédérale suisse la préconise en 1993 pour l’allemand, mais non pour le français, ni pour l’italien ou le romanche[136].

Allemagne[modifier | modifier le code]

En Allemagne, l'administration encourage l'usage de l'écriture inclusive à partir de 1987 et la fédération des länder publie un guide pratique en 2002[137].

Les formulations avec un slash sont utilisées depuis les années 1980 dans les universités allemandes. En 2013, les universités de Leipzig et Potsdam ont décidé d'utiliser le féminin générique pour dénommer l'ensemble des personnes d'un même titre ou fonction. L'expression « Die / der Professor / Professorin » est remplacée par la forme générique « die Professorin »[138]. À Potsdam, ce remplacement n'est plus effectué depuis 2015[139].

France[modifier | modifier le code]

Les linguistes Daniel Elmiger et Verena Tulger remarquent que les espaces francophones et italophones en contact avec d'autres langues (Québec, Trentin-Haut-Adige) sont plus sensibles à la féminisation de la langue[140].

En 2014, l'Académie française indique qu’elle « n’entend nullement rompre avec la tradition de féminisation des noms de métiers et fonctions… », mais souligne « le contresens linguistique sur lequel repose l’entreprise de féminisation systématique »[141].

En 2017, l'Académie française prend une position défavorable aux marques de l'écriture inclusive (c’est-à-dire la graphie double genrée à l’aide de points ou points médians), soulignant que « La multiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité »[142].

Cette position (ainsi que le rôle de l'Académie française en général) est vivement contestée par ses opposants. Selon l’historienne de la littérature et critique littéraire Éliane Viennot[143], l'Académie française « mène depuis le milieu des années 1980 une croisade contre la « féminisation », en dépit des besoins langagiers d'une société où l'égalité des sexes progresse (…) »[143]. Maria Candea, linguiste, renchérit en parlant de « préjugés sexistes et racistes des académiciens »[144] puisque, par exemple, « L’Académie française accepte la féminisation des métiers situés en bas de l’échelle sociale, mais pas celle de ceux tenus pour « importants »…(…) Au lieu d’admettre qu’en français tous les noms de métiers s’accordent avec le genre de la personne qui les exerce, l’Académie préfère légiférer au cas par cas, de manière arbitraire. Pharmacienne figure dans le dernier dictionnaire de l’Académie, mais chirurgienne n’est pas admis. »[144]

Éliane Viennot, dans une analyse de ce rapport, le qualifie d'« [exécution] a minima »[145] et critique l'Académie, qui y « nie (…) l’activisme qu’a développé l’institution depuis une trentaine d’années pour entraver les évolutions que connaît la langue, sous la pression conjuguée des évolutions sociales (…) et des signaux positifs envoyés par le pouvoir via des circulaires enregistrant cette avancée (1986, 1998, 2017). »[145].[source secondaire nécessaire]

Le gouvernement français s'exprime en 1984 en faveur de « la féminisation des titres et fonctions et, d’une manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes »[réf. souhaitée]. Deux circulaires du Premier ministre se prononcent en sa faveur : le [146] et le [147].

L'Académie française récuse l'autorité du gouvernement à réformer la langue et s'oppose à cette tendance en 1984 puis en 2002[59]. En 2014, elle reprend cependant une conclusion de la Commission générale de terminologie et de néologie qui « s'incline [devant] le désir légitime des individus de mettre en accord, pour les communications qui leur sont personnellement destinées, leur appellation avec leur identité propre[59] », concluant que c'est l'épreuve du temps qui doit l'emporter. Éliane Viennot, historienne, membre honoraire senior de l'Institut universitaire de France, contredit les arguments de l'Académie : selon elle, la langue française comporte tous les outils pour respecter les différences de sexe, et n'est pas inégalitaire de nature. Elle affirme qu'à l'époque de la Renaissance elle était beaucoup moins inégalitaire qu'aujourd'hui. Si elle l'est devenue, c'est selon elle à cause des abus des hommes au pouvoir, causant volontairement des infléchissements de la langue à partir du XVIIe siècle rendant les femmes invisibles dans leur action, abus qui entreront dans la langue avec l'école obligatoire[148].

Le sous l'impulsion de Roselyne Bachelot, les termes et expressions mademoiselle, nom de jeune fille, nom patronymique, nom d'épouse et nom d'époux sont supprimés des formulaires et correspondances administratifs français, par la circulaire no 5575[149]. Les défenseurs de ces termes arguaient qu'il était utile à l'administration pour savoir si le nom qui suivait était susceptible de changer. En France, chacun des époux peut user du nom de l'autre[150]. Cependant l'évolution moderne du droit des familles (divorces, mariage homosexuel et, depuis la loi du , la possibilité de transmettre aux enfants, le nom du père, de la mère ou des deux noms accolés[150]) a largement affaibli cet argument.

En , le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE) publie un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe[134],[151]. Ce guide détaille dix recommandations qui invitent à promouvoir un langage reflétant le principe d’égalité entre les femmes et les hommes[152]. Pour l’écrit, il propose notamment la pratique double genrée à l’aide du point (par exemple : « les sénateur.rice.s »). La possibilité d’utiliser le point médian comme alternative au point sera ajoutée dans la version 2016 du guide.

Inspirée par la démarche du HCE, une agence de communication édite et diffuse en un premier Manuel d'écriture inclusive[153] proposant trois conventions d'écriture afin de faire progresser l'égalité, notamment sur le plan professionnel, entre les femmes et les hommes. La circulaire du 21 novembre 2017 précise les règles de féminisation et de rédaction des textes publiés au Journal officiel de la République française, tout en bannissant l'écriture inclusive des textes officiels : « le masculin est une forme neutre qu’il convient d’utiliser pour les termes susceptibles de s’appliquer aux femmes »[154].

L'Académie française a rédigé en 2019 un rapport sur la féminisation des noms de métiers et de fonctions, en y préconisant le retour de certaines formes féminisées[59].[source secondaire nécessaire]

En , un des premiers gestes de la nouvelle municipalité de Lyon est de l'adopter pour sa communication institutionnelle[155].

Le , dans une circulaire publiée au Bulletin officiel[156], et adressée aux recteurs d’académie, aux directeurs de l’administration centrale et aux personnels du ministère de l’Éducation nationale, le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer proscrit une partie de l'écriture inclusive à l'école, en particulier son utilisation du point médian[157],[158],[159],[160].

Norvège[modifier | modifier le code]

Dans les années 1980, la Norvège décide de neutraliser la forme grammaticale masculine en supprimant les marques grammaticales féminines dans une idée égalitaire (Norsk Språkråd, 1997). Les résultats de cette réforme sont aujourd'hui mitigés : pour les métiers sans stéréotypes, les représentations restent masculines.[réf. nécessaire][161].

Suisse[modifier | modifier le code]

Le courant prônant l'emploi d'un langage épicène (expression souvent employée en Suisse) a atteint les sphères officielles à la fin du XXe siècle[162], à la suite de la parution en 1994 des ouvrages spécialisés de Thérèse Moreau s'adressant aux écoles, aux métiers, puis aux administrations (voir la bibliographie)[163]. En 1996 la Chancellerie fédérale édite un « guide pour la formulation non sexiste des textes législatifs et administratifs » pour l'allemand — le Leitfaden zur sprachlichen Gleichbehandlung[164] — puis, en 2000, un Guide de formulation non sexiste des textes administratifs et législatifs de la Confédération[165]. Les administrations cantonales et les hautes écoles publient leurs propres recommandations[166][source secondaire nécessaire].

En , le parlement de la ville de Zurich refuse d’examiner et de voter une interpellation rédigée (en allemand) par une conseillère communale UDC car il n’utilise que le genre masculin[167]. Cette décision est retoquée quelques mois plus tard par le Conseil de district de Zurich qui donne raison à l'élue UDC[168].

Québec[modifier | modifier le code]

Au Québec, la rédaction épicène est recommandée par l'Office québécois de la langue française (OQLF) depuis 1981[169],[170].

Les réflexions sur le sujet sont nombreuses au Québec dès les années 1970[171]. La féminisation lexicale est encouragée dès 1979 par l'Office québécois de la langue française[172], qui promeut également la rédaction épicène[173]. Dans la Banque de dépannage linguistique, l'Office propose le sous-thème Féminisation et rédaction épicène, qui regroupe de nombreux articles sur ces sujets[174]. Il offre également en ligne une formation sur la rédaction épicène[175].

Usages[modifier | modifier le code]

En informatique[modifier | modifier le code]

En 2017, le logiciel Word édité par Microsoft introduit la possibilité de « cibler le langage genré qui serait à même d'exclure, de rejeter ou de stéréotyper »[176].

Allemand[modifier | modifier le code]

Le débat sur la féminisation de la langue est assez fort dans les pays germanophones, en particulier dans les milieux de gauche. Ainsi, bien qu'on puisse en allemand obtenir le féminin d'un nom en y ajoutant le suffixe -in, il existe des mots qui font exception et pour lesquels le féminin est peu usité, ou assez récent. Par ailleurs, comme en français, le masculin peut servir de forme générique au pluriel. C'est notamment l'aspect le plus critiqué par les adeptes d'un langage féministe. Il est ainsi devenu relativement fréquent d'utiliser un pluriel en -Innen (Binnen-I), c'est-à-dire le pluriel féminin, mais avec une majuscule afin d'indiquer qu'il s'agit d'un pluriel mixte (die StudentInnen, die KollegInnenetc.)[177]. Plus souvent, cependant, se trouve le Gendersternchen *. Dans le langage oral, cet astérisque est exprimé par une courte pause dans le discours. On utilise aussi les formes /innen (die Student/innen, die Kolleg/innenetc.) ou _innen (die Student_innen, die Kolleg_innenetc.). On peut également remplacer certains mots par d'autres jugés plus neutres, notamment des participes employés comme substantifs (der/die Studierende, participe présent d’étudier[178]) ou des termes tels que Lehrkraft (personnel enseignant). De façon extrêmement marginale, on remplace parfois man (on) par mensch ou frau, formés à partir de Mensch (être humain, personne) et Frau (femme), à cause de la similitude entre man (on) et Mann (homme)[179].

Anglais[modifier | modifier le code]

Une personne, portant une barbe et des seins, montre sa grande robe rose sur laquelle est écrit en grosses lettres noires « THEY ».
Proposition à la Marche des fiertés de Boston du terme « they » par une personne qui ne s'identifie pas à un genre habituel. Juin 2019.

L'anglais apparaît relativement neutre du point de vue de l'usage grammatical des genres. La langue comprend un vestige de genres féminin et masculin pour les noms désignant des personnes, voire des animaux familiers du sexe correspondant ; la plupart des autres noms ont un genre non défini ou neutre (it). Le genre n'est toutefois pas marqué dans la conjugaison ni dans les adjectifs et n'apparaît donc que dans le choix des pronoms personnels utilisés pour remplacer les noms correspondants à la troisième personne du singulier, à savoir he pour le masculin, she pour le féminin, it pour le neutre. Cependant, on voit actuellement réapparaître un they singulier dont la fonction est de désigner une personne dont on ignore le sexe. Cet usage du pronom a plusieurs siècles, mais est tombé en désuétude au XVIIe siècle avant de réapparaître dans les années 1980[180].

Le terme en vieil anglais mann signifiait à l’origine « être humain » et composait alors les mots « homme » et « femme » avec wer « masculin » et wīf « féminin » pour construire les mots werman et wīfmann (devenu actuellement woman). Le mot man, quant à lui, qui signifiait simplement à l'origine « être humain », est à la base de mankind signifiant « humanité »[181]. S'il s'est spécialisé à partir du XIVe siècle pour signifier « homme » (être humain masculin), il reste utilisé de nos jours dans ce sens. Il y a donc la même ambivalence qu'en français avec le mot homme, un terme signifiant aussi tantôt un être humain masculin, tantôt l'humanité dans son ensemble[182] (voir la partie de l'article évoquant la langue française).

L'adjectif possessif (his, her, its, their) désigne, au singulier, le genre du possédant, plutôt que du possédé comme en français.

L'anglais dispose par ailleurs du terme asexué sibling, signifiant « frère ou sœur », ou au pluriel « fratrie ».

Certains auteurs, principalement aux États-Unis, emploient maintenant le féminin pour désigner une personne dont le sexe est indéterminé dans le contexte (le lecteur ou la lectrice quelconque hypothétique, par exemple) :

When you find value assumptions, you know pretty well what a writer or speaker wants the world to be like – what goals she thinks are most important ; but you do not know what she takes for granted […]

— M. Neil Browne, Stuart M. Keeley, Asking the Right Questions[183]

« Lorsque vous rencontrez des présupposés de valeur, vous savez fort bien à quoi un auteur ou un orateur voudrait que le monde ressemble – quels sont les objectifs qu'elle considère comme les plus importants ; mais vous ne savez pas ce qu'elle tient pour acquis […]. »

— Asking the Right Questions[183]

De plus, aux États-Unis, l'usage de he or she (« il ou elle ») à l'oral et de he or she, (s)he, ou s/he à l'écrit lorsque le sexe de l'individu n'est pas connu a aujourd'hui tendance à disparaître au profit du they singulier.[réf. nécessaire]

Espagnol[modifier | modifier le code]

Quand ils cherchaient à s'exprimer en un langage neutre, les hispanophones devaient employer des expressions répétées du type « queridos amigos, queridas amigas » (chers amis, chères amies). Comme souvent on passe du masculin au féminin en remplaçant le « o » par un « a », les hispanophones ont eu l'idée de remplacer la répétition par un mot avec un « @ » (car ressemblant visuellement à un « a » dans un « o »), ce qui donne « querid@s amig@s »[184].

L'usage de l'astérisque (l*s amig*s), du « x » (lxs amigxs) ou « e » (les amigues) est aussi possible.

Espéranto[modifier | modifier le code]

En espéranto, le genre grammatical n'existe pas[185]. La racine des mots est généralement sémantiquement neutre, le sexe pouvant être marqué par le préfixe vir- pour le masculin et le suffixe -in- pour le féminin. Par exemple, ŝafo (mouton), virŝafo (bélier), ŝafino (brebis).

L’espéranto compte trois pronoms personnels pour la troisième personne du singulier (li au masculin, ŝi au féminin, ĝi au neutre). Par ailleurs depuis les années 2010, le pronom non officiel ri est souvent utilisé pour désigner des personnes non-binaires.

Français[modifier | modifier le code]

Panneau effectuant cette pratique à Fontenay-sous-Bois.

Les pratiques possibles :

  • l'emploi de formules englobantes : « la population française », « les droits humains » ;
  • l'emploi de mots épicènes, c'est-à-dire prenant la même forme aux deux genres ou pouvant désigner aussi bien des femmes que des hommes : parler d'« élèves du lycée » plutôt que de « lycéens », de « personnalité politique » plutôt que d'« homme politique », au risque d'une altération du sens lorsqu'il n'existe pas de terme épicène strictement équivalent au terme genré. Le genre d'un nom prenant la même forme au féminin et au masculin peut toutefois apparaître dans le contexte si ce nom est précédé d'un article au singulier (« un/une ministre ») ou lorsqu'il est accompagné d'un adjectif (« trois élèves doués/douées »), ce qui doit être pris en compte si on cherche à utiliser un langage non genré[21] ;
  • la féminisation des noms de métiers : « bucheronne », « développeuse », « autrice » ;
  • le doublet (ou double flexion) : « Français et Françaises », « toutes et tous ».
  • formes contractées (ou doublets abrégés) :
    • l'emploi de parenthèses : « musicien(ne) ». Les parenthèses peuvent être également utilisées pour noter un pluriel facultatif : « le(s) musicien(ne)(s) » ;
    • l'emploi du caractère « / » : « musicien/ne » ;
    • l'emploi du E majuscule : « motivéEs »… Cette forme est fréquemment utilisée en allemand ;
    • l'emploi du trait d'union : « musicien-ne-s », « motivé-e-s », et même l'article « un-e » ;
    • l'emploi du point médian, semblable au trait d'union mais plus discret, avec ou sans un deuxième point[186] : « musicien·nes » (ou « musicien·ne·s »), « motivé·es » (ou « motivé·e·s »), mais empêche la lecture d'un texte par certains logiciels de synthèse vocale[187]. Des solutions existent avec des outils pour améliorer le support par les lecteurs d'écrans[188],[189],[190],[191],[192];
    • l'emploi du point, plus facile d'accès sur un clavier que le point médian, mais peut prêter à confusion : « musicien.ne.s », « motivé.e.s » ;
    • la terminaison à deux genres : « acteurs/trices » ou « acteurs·trices ».
    • L'emploi de néologisme mélangeant les deux terminologies : « agriculteurices ».
  • flexion neutre en x, z (au pluriel)[39], aire, an[193],[194].

L'Office québécois de la langue française préconise en premier lieu l'emploi de doublet complets (c.-à-d. la forme non réduite)[195]. À défaut, si l'on manque de place ou dans les écrits de style télégraphique, on peut utiliser les doublets abrégés avec des (parenthèses) ou des [crochets][195],[196], à l'exclusion d'autres formes[197].

L'accord de proximité[modifier | modifier le code]

L'accord de proximité est un accord grammatical qui consiste à accorder le genre et éventuellement le nombre de l’adjectif avec le plus proche des noms qu’il qualifie et le verbe avec le plus proche des chefs des groupes coordonnés formant son sujet. Cet accord, présent en latin mais progressivement abandonné en français, a commencé à être disqualifié à partir du XVIIe siècle[53].

L'accord au masculin a donc pu être considéré comme une marque de domination masculine[198]. Ainsi, pour justifier la primauté du masculin, l'abbé Bouhours déclare en 1675 que « quand les deux genres ſe rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte »[199] ; étant entendu que, comme l'explique le grammairien Beauzée en 1767, Le genre maſculin eſt réputé plus noble que le féminin, à cauſe de la ſupériorité du mâle ſur la femelle (« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle »)[200]. Cependant, pour la linguiste Danièle Manesse, qui entend résumer ainsi les travaux de l'historien André Chervel, la formule « le masculin l'emporte sur le féminin » n'est quasiment pas présente dans les manuels scolaires, tant au XVIIe siècle qu'au XXe siècle[56] (Louis-Nicolas Bescherelle, en 1850, utilise en effet à la place la formule « le masculin est plus noble que le féminin »[201]). Pour André Chervel, « le petit nombre des occurrences de la formule dans l'imprimé contraste avec son incroyable célébrité »[202].

Féminisation et neutralisation[modifier | modifier le code]

La féminisation consiste à utiliser des formes féminines pour expliciter la présence possible de femmes et/ou de filles dans un groupe. Des doublons, doublets ou « formes pairées », sont utilisés pour marquer la féminisation ; des étudiantes et/ou étudiants, au lieu de parler des étudiants. Ce procédé soulève cependant plusieurs questions[8]:

  • Quel ordre de mention choisir ?
  • Pour certains noms de métiers, quelle version féminine choisir ? Par exemple, professeuse ou professeure. Le dictionnaire de Thérèse Moreau présente un historique et une réflexion sur la féminisation des noms de métiers[203].
  • Les doublons nous poussent-ils à se représenter le genre de manière binaire ?

La neutralisation consiste à ne pas définir une personne ou un groupe en fonction d'un genre. Plusieurs stratégies peuvent alors être utilisées[2] :

  • L'utilisation d'un troisième genre grammatical (comme en allemand).
  • L'utilisation de termes épicènes (comme une personne, par exemple).
  • La désignation d'un groupe plutôt que l'utilisation de doublons (la population migrante au lieu du doublon les migrantes et les migrants).
  • La reformulation afin d'éviter d'expliciter le genre.

Suédois[modifier | modifier le code]

Dans les années 1960, la Suède propose un nouveau pronom neutre, hen. Il est réintroduit en 2012 par l'auteur de livres pour enfants Jesper Lundqvist et, malgré les critiques qu'il a engendrées cette année-là, il est majoritairement accepté et associé à des attitudes positives en 2015[204].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. À ne pas confondre avec la « parité linguistique » qui désigne en Belgique l'équilibre entre les représentants d'expression française et d'expression néerlandaise au sein des institutions.
  2. Amour est féminin au XVIe siècle, et l'est toujours aujourd'hui lorsqu'il est au pluriel.

Références[modifier | modifier le code]

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  7. Pour une communication sans stéréotype de sexe : le Guide pratique du Haut Conseil à l’Egalité, La Documentation française, , 68 p. (lire en ligne), p. 66 : « 10 RECOMMANDATIONS pour une communication publique sans stéréotype de sexe ✔ 1 Éliminer toutes expressions sexistes ✔ 2 Accorder les noms de métiers, titres, grades et fonctions ✔ 3 User du féminin et du masculin dans les messages adressés à tous et toutes ✔ 4 Utiliser l’ordre alphabétique lors d’une énumération ✔ 5 Présenter intégralement l’identité des femmes et des hommes ✔ 6 Ne pas réserver aux femmes les questions sur la vie personnelle ✔ 7 Parler «des femmes» plutôt que de «la femme », de la « journée internationale des droits des femmes » plutôt que de la « journée de la femme » et des « droits humains » plutôt que des « droits de l’homme » ✔ 8 Diversifier les représentations des femmes et des hommes ✔ 9 Veiller à équilibrer le nombre de femmes et d’hommes - sur les images et dans les vidéos ; - qui font l’objet d’une communication ; - à la tribune d’événements ainsi que dans le temps de parole ; - parmi les noms de rues, des bâtiments, des équipements, des salles.✔ 10 Former les professionnel.le.s et diffuser ce guide »
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Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]