La bête est morte !

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

La bête est morte ! est un album de bande dessinée publié en 1944, dessiné par Edmond-François Calvo, sur un scénario de Victor Dancette[1], éditeur de publications pour la jeunesse, et de Jacques Zimmermann[2].

L'album[modifier | modifier le code]

La bête est morte ! raconte, en deux volumes, la Seconde Guerre mondiale, sous forme de satire animalière du conflit et de l'occupation. La bande dessinée ayant été publiée après la libération de la France, mais quelques mois avant la fin du conflit en Europe, la fin de l'histoire annonce la chute d'Hitler sans la décrire. Le récit décrit pour l'essentiel le conflit en Europe, mais une page est consacrée à la guerre du Pacifique.

C'est une des rares bandes dessinées françaises réalisées sur l'Occupation, avec Les Trois Mousquetaires du maquis de Marijac. L'œuvre est créée peu après le dessin animé Blitz Wolf de Tex Avery, mais il semble peu probable que les auteurs aient pu le voir. Le style de Calvo, en revanche, est influencé par les dessins animés de Walt Disney[3].

Un extrait[modifier | modifier le code]

« La défaite indiscutable, totale, décisive infligée aux Barbares par les Bisons et les Dogs après leur débarquement, le soulèvement magnifique des Lapins de notre capitale, la libération des neuf dixièmes de notre sol par les Bisons, la délivrance du pays des Lionceaux par les Dogs, l’avance foudroyante et irrésistible des Ours à travers la Barbarie, tous ces évènements inouïs que nous attendons depuis plus d’un lustre et qui se précipitaient, fulgurants, en l’espace de quelques lunes, sonnaient bien le glas de la domination du Grand Loup.

La Bête déchainée – dont le règne devait durer mille ans ! était enfin terrassée après cinq années de luttes, de souffrances et de sacrifices de tous les animaux pacifiques. On devinait son agonie toute proche et déjà le régime qu’il avait instauré sentait le cadavre. »

Les deux fascicules[modifier | modifier le code]

  • Quand la bête est déchainée. « Entre Le Vésinet et Ménilmontant, dans la gueule du grand loup, au groin du cochon décoré, et sans l'autorisation du putois bavard, cet album a été conçu et rédigé par Victor Dancette et Jacques Zimmermann, et illustré par Calvo sous la direction artistique de William Péra. Il a été gravé et imprimé par la Néogravure, pendant le troisième mois de la Libération. »
  • Quand la bête est terrassée, conçu sous l'occupation et réalisé dans la liberté, ce deuxième fascicule a été écrit par Victor Dancette sous les calmes ombrages du Vésinet, encore illustré par Calvo et « achevé d'imprimer en juin 45 avec l'espoir que la bête est bien morte ».

Des rééditions sont sorties en 1977 chez Futuropolis et en 1995 chez Gallimard. L'édition Futuropolis contient également des reproductions monochromes pleine page de Calvo parues initialement dans le journal L'Armée française au combat à la fin de la seconde guerre mondiale.

L'édition de 1977 reproduit, en pages intérieures, les couvertures des deux albums initiaux, mais en des dessins grisés et quelque peu agrandis, alors qu'ils étaient polychromes. La comparaison des deux représentations du Grand Loup sont parlantes : la première le montre dans la fierté de la victoire, alors que la seconde lui attribue un œil crevé caché par un vilain morceau de cuir, un plaie à la patte gauche. Alors que le premier salue le bras droit levé et affiche un regard mauvais, le second lève les deux bras en signe de désespoir, voire de capitulation ; son nez est comme cassé, béant et partiellement recousu ; sa vareuse est déchirée au coude et d'autres endroits, sa botte droite laisse passer ses orteils ; la fin est proche.

Transpositions[modifier | modifier le code]

Animaux[modifier | modifier le code]

Les différents peuples et personnages impliqués dans la guerre sont représentés par des animaux :

Population Animaux représentatifs Personnalité Animal représentatif
Allemands loups Adolf Hitler « le Grand Loup » « toujours en fureur »
Hermann Göring « le Cochon Décoré »
Erwin Rommel « le fameux lieutenant du Grand Loup »
Joseph Goebbels « le Putois Bavard » « un avorton de putois, hargneux et contrefait »
Rudolf Hess « le plus fidèle lieutenant du Grand Loup »
Américains bisons Franklin Roosevelt « l'Élu des Bisons »
Congrès des États-Unis « le Congrès des Bisons »
Grecs un peuple millénaire dont les exploits remontent à l'Antiquité
Australiens kangourous
Belges lionceaux
Suisses bergers
Britanniques dogs (chiens) Winston Churchill « le Premier des Dogs »
Bernard Montgomery « Un Dog choisi parmi les Dogs maigres »
Chinois buffles et dragons
Danois danois (au pelage arlequin) le roi des Danois
Éthiopiens lions Hailé Sélassié « le Roi des rois des Animaux »
Français lapins, grenouilles, écureuils et cigognes Charles de Gaulle « notre cigogne nationale »
Troupes coloniales françaises[4] léopards
Italiens hyènes Benito Mussolini « la Hyène à peau de louve »
Japonais singes jaunes Hirohito « le Grand Singe »
Néerlandais vaches[5]
Polonais lapins[6]
Soviétiques ours polaires Staline « le Grand Ours »« maréchal de l'Ourserie »
Iraniens chats Shah d'Iran « le Chat impérial »

Toponymes[modifier | modifier le code]

Pays/lieu Nom dans la BD
Égypte Le pays des dix plaies
Ligne Maginot Livarot
La Grande Allemagne du Troisième Reich La Barbarie
Pearl Harbor la base principale des Bisons dans ces régions lointaines
Îles hawaïennes du Nord-Ouest (bataille de Midway) Le Pays des guitares
Tulle (Massacre de Tulle) Une cité célèbre pour ses dentelles
Oradour-sur-Glane (Massacre d'Oradour-sur-Glane) un petit village qu'ils cernèrent

Style et thèmes abordés[modifier | modifier le code]

  • Le récit est composé des éléments connus en 1944. En particulier, Hermann Göring est présenté comme le second de Hitler (il en est le successeur désigné) et donc responsable de la guerre que les Français ont subie, alors qu'il semble que le feldmaréchal de l'Air souhaitait marcher vers l'Est, écraser les bolcheviks, tandis que Joachim Ribbentrop (qui n'est pas évoqué dans l'album), agent du grand patronat allemand, voulait l'invasion de la France (Paul Stehlin, Témoignage pour l'Histoire, Robert Laffont, 1964). Des ouvrages publiés longtemps après conduisent à nuancer certaines affirmations.
  • Le style est vulgarisateur et plein de verve patriote, apportant aux générations futures (représentés par les petits-fils de l'écureuil unijambiste, vétéran paré de gloire qui fait office de narrateur tout au long du récit) un point de vue sans nuance sur l'horreur du conflit : la bête, c'est le nazisme et celui qui l'incarna.
  • Les auteurs soulignent quelques-unes des fautes qui ont conduit au désastre. La double page 26-27 évoque avec grandiloquence une prise de la ligne Maginot (dont le nom n'est pas mentionné, sauf par une allusion : Ligne Livarot) qui, en fait n'est pas historique puisque la Wehrmacht l'avait contournée par la Belgique. Le commentaire contient une condamnation : « Nous avions malheureusement cru que nous étions à l'abri derrière notre fameux mur, et vraiment nous ne nous étions pas préparés à la guerre. » La suite applique aux Allemands la désignation « poux » (« une immense mer de poux ») utilisée par les Nazis pour évoquer diverses variétés de sous-hommes, particulièrement les Juifs. En contrepoint, les auteurs citent (p. 29) « de nombreux détachements complètement encerclés [qui] se sont défendus pendant plusieurs semaines, refusant de se rendre, et ravitaillés par des pigeons [aviation de transport] qui bravaient les éperviers ennemis. Ceux des nôtres qui se battaient ainsi savaient bien qu'ils ne pouvaient espérer une victoire, mais ils avaient fait le sacrifice de leur vie. »
  • Le scénario fait l'ellipse de l'épisode de Vichy dans sa description du contexte français, pour présenter sous des accents de gloire la refondation nationale qui est le mot d'ordre généralisé du moment de parution de cet album (écrit en 1944). Le texte évoque cependant rapidement des « traîtres » et fait allusion, dans un jeu de mots (« On ne sait pas qui ») au journaliste de Radio Paris Jean Hérold-Paquis. Un dessin représente les collaborateurs sous forme de crapauds et de rats.
  • La représentation des souffrances vécues par les populations occupées est très réaliste, ce qui corrobore le contexte dans lequel cette bande dessinée a été conçue, contexte dans lequel ces souffrances étaient encore vécues. L'accent donné sur l'épisode de l'exode et ses douleurs montre que les auteurs se mettent au diapason de leur public, les Français tout juste libérés, en leur livrant un moyen de catharsis. Ainsi, en une vignette, Calvo évoque la saignée des réparations versées au titre de l'armistice, et montre des criquets qui portent des casques de l'armée allemande en train de ruiner les récoltes de blé, aidés dans leur tâche par des doryphores tatoués de la croix gammée. Les animaux souffrent crûment dans cette bande dessinée autant que ceux qui vécurent les évènements. Calvo montre au lecteur enfant la dureté de la guerre, allant à des extrémités que Disney, sur le plan de la représentation, aurait remplacé par une ellipse. En particulier, le dessin de la gare de Bécon-les-Bruyères est d'un réalisme presque atroce ; le cinéma et la boucherie chevaline en arrière-plan, la marquise qui avait abrité les quais, au verre cathédrale écrasé au sol, tout était ainsi ; Calvo n'a rien inventé, rien retouché.
  • Railleries des argumentations de la propagande : la défense élastique sur le front de l'Est, représentée par des loups de la Wehrmacht en retraite tenus les uns aux autres par des bretelles.
  • La Shoah est évoquée brièvement, en deux cases, mais de manière explicite, et l'étoile jaune apparaît dans le détail d'un dessin. Didier Pasamonik note qu'il s'agit là de la première évocation du génocide juif dans une bande dessinée[7], bien que sa description, qui assimile les victimes du régime nazi à des opposants politiques, ait pu être critiquée a posteriori[8]. Le texte, page 25, décrit ainsi la déportation et le génocide, dont la spécificité et l'ampleur n'avaient pas été encore réalisées à la fin 1944 : « Poursuivant plus particulièrement leur vengeance contre certaines tribus d’animaux pacifiques que nous hébergions et à qui nous avions bien souvent ouvert nos portes pour les abriter contre la fureur de la Bête déchaînée, les hordes du Grand loup avaient commencé le plus atroce plan de destruction des races rebelles, dispersant les membres de leurs tribus dans des régions lointaines, séparant les femmes de leurs époux, les enfants de leur mère, visant ainsi l’anéantissement total de ces foules inoffensives qui n’avaient commis d’autre crime que celui de ne pas se soumettre à la volonté de la Bête ». La seconde référence à la Shoah en bande dessinée date de 1955, dans une histoire américaine de EC Comics intitulée Master Race. En France, il faut attendre 1985 pour que la Shoah soit à nouveau évoquée dans une bande dessinée. En Belgique, le traumatisme est à deux reprises proposé à la réflexion via l'évocation de l'héroïque Raoul Wallenberg dans un épisode des Belles Histoires de l'Oncle Paul[9].
  • La libération de Paris est symbolisée par une transcription du célèbre tableau d'Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, avec des différences importantes dans la mimique des personnages. Alors que les visages de Delacroix sont graves, que la Liberté regarde derrière elle les hommes qui montent à l'assaut, les visages de Calvo sont rigolards, la Liberté affiche sa joie. Au fond, le Sacré-Cœur de Montmartre matérialise bien le parisianisme de l'évènement. Le texte souligne la joie des journées d'août 1944 : « Je ne pense pas que dans l'Histoire notre capitale ait jamais connu pareilles journées d'universelle exaltation ! » (p. 88) La page suivante poursuit sur le même thème d'enthousiasme, montrant le char Sherman « Iéna » dans une rue étroite du centre de Paris ; les tours de Notre Dame ferment le fond de la rue. Le nom du char[Note 1],[10] rappelle la bataille d'Iéna (1806), qui s'est terminée par une victoire totale des Français contre les Prussiens alliés aux Saxons. Au premier plan des deux pages, des restes de l'armée allemande (cadavres p. 88, casque, casquette et fusil p. 89) affichent l'écroulement de l'ennemi. La présence des deux édifices religieux rappellent les cloches sonnant à toute volée lorsque la 2e DB (2e division blindée) est entrée dans Paris ; ils évoquent peut-être aussi la participation active du bas clergé dans des formes diverses de résistance (distribution de tracts et journaux clandestins, rédaction de faux actes de baptême, dissimulation d'enfants juifs dans des internats catholiques, etc)[réf. nécessaire]. Déjà, p. 30, « les bonnes sœurs de charité » avaient matérialisé le dévouement des femmes qui « se dévouaient jusque sous le feu de l'ennemi. » Cette évocation est à rapprocher des images du film Le jour le plus long, qui montrent des religieuses accourant malgré la violence du combat, opposant le commando Kieffer aux forces allemandes qui lui font subir de terribles pertes.
  • Encore, p. 36, à propos du départ des prisonniers de guerre pour les camps allemands : « J'en sais qui, parmi les plus fiers, tombèrent à genoux sur cette terre qu'ils allaient quitter pour l'exil et leurs lèvres retrouvèrent les prières de leur enfance pour implorer le Dieu qu'ils avaient négligé depuis des années. »
  • Réception : en son temps, l'ouvrage a été une magnification du sacrifice, et des souffrances de ceux qui sortaient des Stalag, des camps de concentration, de ceux dont la santé avaient été détruite pour avoir refusé de travailler au service du grand Reich bien que prisonniers de guerre ; et de ceux qui avaient connu les nuits à la cave sous les bombes américaines et britanniques.
  • Aux néo-chantres des « valeurs françaises », on propose de relire la page 20 : « Au temps enfin où nous vivions, tous, heureux sans trop le savoir, dans une liberté totale dont personne d'ailleurs n'abusait vraiment. Bah ! on se disputait bien un peu, rapport que chez nous il faut toujours que quelqu'un parle et qu'un autre contredise, mais malgré quelques « jamais contents », comme on vivait bien au bon vieux temps ! [...] Voyez-vous, mon plus grand regret c'est qu'il ait fallu cette catastrophe épouvantable [...] pour nous faire apprécier vraiment notre bonheur d'alors, pour comprendre à quel point ce petit coin de terre nous tenait à cœur. On parlait bien de patrie à cette époque-là, mais nous étions si heureux que ce mot ne signifiait plus rien. Il aura fallu ce cataclysme pour nous rendre notre âme nationale et nous faire sentir combien nous étions attachés à cette terre qui buvait notre sueur, mais qui nous donnait aussi tant de joies ! »

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Le char Sherman « Iéna » a bien existé : il faisait partie du 501e régiment de chars, et donc de la 2e division blindée.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Victor Dancette sur data.bnf.fr
  2. Jacques Zimmermann sur data.bnf.fr
  3. La bête est morte sur actuabd.com
  4. Particulièrement les Spahis, compte tenu de leurs atours
  5. Visibles au travers des possessions en Indonésie dans le cadre de leur empire colonial
  6. Ce qui donne l'idée des accords stratégiques alors en place avec la France, ainsi que l'imminence du désastre de la débâcle, comme le sort fut jeté lors de l'invasion de la Pologne
  7. Article de Didier Pasamonik, mai 2004
  8. Article de François Peneaud sur Actua BD, janvier 2005
  9. Dans le labo de la Loubianka
  10. Jacques Tcharny, « Calvo, La bête est morte (1944-1945). La Bande dessinée au combat : Un grand illustrateur injustement oublié », Wukali,

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]