La Société du spectacle (livre)
| La Société du spectacle | ||||||||
Première édition de La Société du spectacle (Buchet/Chastel). | ||||||||
| Auteur | Guy Debord | |||||||
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| Genre | Essai philosophique Essai politique |
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| Éditeur | Buchet-Chastel | |||||||
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La Société du spectacle est un essai du théoricien conseilliste Guy Debord publié initialement le chez Buchet-Chastel. Le livre, qui est principalement une critique de la société de consommation et du mode de production capitaliste, connut un fort retentissement après les événements de Mai 68.
La forme du livre et son propos
[modifier | modifier le code]L'ouvrage est composé de 221 « thèses » et subdivisé en neuf chapitres comme suit :
- « la séparation achevée »
- « la marchandise comme spectacle »
- « unité et division dans l'apparence »
- « le prolétariat comme sujet et comme représentation »
- « temps et histoire »
- « le temps spectaculaire »
- « L'aménagement du territoire »
- « la négation et la consommation dans la culture »
- « l'idéologie matérialisée »
Le livre, agencé comme un essai politique, vise à exposer son sujet de manière assertive : Debord ne cherche pas à convaincre ni même à démontrer, mais à montrer. Il rejoint ainsi la conception de Marx disant que la philosophie doit trouver sa réalisation et non plus sa discussion[1].
Dans cet essai, l'auteur poursuit la critique du fétichisme de la marchandise que Marx développe en 1867 dans Le Capital, elle-même un prolongement de la théorie de l'aliénation que Marx avait déjà exposée dans ses Manuscrits de 1844. L'originalité de la réflexion de Debord consiste alors à décrire l'avance contemporaine du capitalisme sur la vie de tous les jours, c'est-à-dire le resserrement de son emprise sur le monde « à travers » la marchandise. Cette filiation, revendiquée dès la première phrase du livre, s'exprime par un certain nombre de « clins d'œil » et de reprises dont la phrase d'ouverture du livre n'est que l'annonce. En effet, l'ouverture de la Société du Spectacle est un détournement[2] de la phrase d'ouverture du Capital de Karl Marx :
« La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une immense accumulation de marchandises. »
— première phrase du Capital
« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. »
— première phrase de La Société du Spectacle
Thèses de l'auteur
[modifier | modifier le code]La Société du spectacle est essentiellement une critique radicale de la marchandise et de sa domination sur la vie, que Guy Debord voit dans la forme particulière de l'« aliénation » de la société de consommation. Le concept de spectacle se réfère à un mode de reproduction de la société fondé sur la reproduction des marchandises, toujours plus nombreuses et en réalité toujours plus semblables dans leur variété. Debord prône alors la mise en acte de la conscience que l'on a de sa propre vie, envers une illusoire pseudo-vie qu'impose la société capitaliste, particulièrement depuis l'après-guerre.
La Société du spectacle décortique les processus d'individuation dans la société post-industrielle alors naissante, puis décrit l'évolution de la pratique de « séparation » comme dispositif économique capitaliste et comment, depuis l'introduction des chaînes de montage où le travailleur est séparé de ce qu'il produit, la société libérale-marchande, dans les années 1950, produit le sujet/consommateur en tant qu'être séparé de ses véritables désirs par diverses industries socio-culturelles (cinéma, télévision etc.). Par exemple, comment les stéréotypes du jeune « branché » ou du rebelle deviennent des modèles de comportements à suivre, faisant désormais partie de notre volonté de se montrer à l'autre, le pastiche d'une reproduction consommable et interchangeable (« Le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Thèse 4 du chapitre premier, « Le vrai est un moment du faux » ; thèse 9 du chapitre premier).
Debord soutient, dans le premier chapitre essentiellement, que la direction immanente du spectacle en est aussi le but et qu'ainsi, au fur et à mesure de son application, elle se justifie elle-même de façon exponentielle.
Selon lui, le spectacle est le stade achevé du capitalisme, il est un pendant concret de l'organisation de la marchandise. Le spectacle est une idéologie économique, en ce sens que la société contemporaine légitime l’universalité d’une vision unique de la vie, en l’imposant aux sens et à la conscience de tous, via une sphère de manifestations audio-visuelles, bureaucratiques, politiques et économiques, toutes solidaires les unes des autres. Ceci, afin de maintenir la reproduction du pouvoir et de l’aliénation : la perte du vivant de la vie.
Aussi, le concept prend-il plusieurs significations. Le « spectacle » est à la fois l'appareil de propagande de l'emprise du capital sur les vies, aussi bien qu'un « rapport social entre des personnes médiatisé par des images »[3].
Dans les sociétés spectaculaires, la marchandise devient le vecteur, le dispositif des conditions économiques et sociales les produisant (« Sous toutes ses formes particulières, information ou propagande, publicité ou consommation directe de divertissements, le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante. Il est l'affirmation omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa consommation corollaire. Forme et contenu du spectacle sont identiquement la justification totale des conditions et des fins du système existant ») – thèse 6.
Dans les sociétés dites libérales, l'abondance et l'hétérogénéité des entreprises productrices et de leurs produits est décrite par Debord selon le terme « spectaculaire diffus » (thèse 65) tandis que dans les sociétés dites « socialistes », la gestion des marchandises et de leur production sont centralisées par les structures bureaucratiques gérant la totalité de ces États. Debord la décrit selon le terme « spectaculaire concentré » (thèse 64).
En 1988, dans Commentaires sur la société du spectacle, Debord décrit l'évolution de la société spectaculaire en ceci que ces rapports marchands se sont totalement fondus dans la société, à tel point qu'ils sont devenus systémiques. Il la décrit en tant que combinaison des deux formes précédentes selon le terme « spectaculaire intégré » (commentaire IV). Debord y résume la thèse de son livre en une phrase, pour lui le « spectacle moderne » est « le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne ».
I - La sépartation achevée (§ 1-34)
[modifier | modifier le code]- §1: Une paraphrase détournant la première phrase du Capital: « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans la représentation. » Debord relève lui-même le détournement[4] et propose sa propre traduction de Marx: « Toute la vie des sociétés modernes dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme immense accumulation de marchandises. » Emmanuel Roux rappelle que Marx comme Debord parlent de la vie sociale aliénée: le premier par la marchandise, le second par le spectacle[5]. Il est remarquable que la traduction française du Capital s'ouvre en réalité par « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une "immense accumulation de marchandise". L'analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent le point de départ de nos recherches. »[6]
- §2: Le spectacle est l'inversion de la vie, le non-vivant autonome, où les points de vues partiels s'accumulent et s'articulent en un pseudo-monde détaché de la vie concrète.
- §3: Le spectacle concentre les regards et consciences sur lui-même; de fait, il prétend à unifier la totalité sociale alors qu'il n'en est qu'une partie; donc, il produit une société unie dans la fausse conscience.
- §4: Le spectacle est un rapport social médié par des images.
- §5: Le spectacle est « une vision du monde qui s'est objectivée »
- §6: Le spectacle est le « résultat et le projet » de l'économie contemporaine, le coeur de son irréalisme, cet irréalisme étant la justification se manifestant en permanence à la conscience des membres de la société moderne.
- §7: Le spectacle n'a pas d'autre but que de se reproduire, étant la scission de la conscience sociale qui, paradoxalement, en unifie la pratique, la vie, l'économie.
- §8: La réalité sociale surgit dans le spectacle, comme le spectacle fait partie de cette réalité. Spectacle et société co-existents l'un pour l'autre: cette relation fonde la société contemporaine.
- §9: « Dans le monde réellement inversé, le vrai est un moment du faux »
- §10: Le spectacle réduit toute vie humaine à la simple apparence; la critique du spectacle le révèle comme apparition de la négation de la vie.
- §11: Le spectacle est le sens, la finalité de la formation économique-sociale qui est la nôtre. L'analyser, le réduire à des éléments abstraits les uns par rapport aux autres, c'est déjà tomber dans le langage spectaculaire.
- §12: Le spectacle, par son monopole de l'apparence, identifie l'apparent et le Bien; il exige par cette identification la passivité qu'il a déjà obtenu par son monopole même.
- §13: Le spectacle est tautologique, ses moyens étant son but. « Il est le soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivité moderne. Il recouvre toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre gloire. »
- §14: L'économie moderne est fondamentalement spectacliste. Le développement du spectacle même, son auto-affirmation, est son seul but - ergo, le but de l'économie moderne.
- §15: Le spectacle est la principale production de l'économie moderne, car:
- Il est la parure des objets produits aujourd'hui.
- Il est la rationnalité organisatrice du système économique.
- Il est le secteur de l'économie qui produit de plus en plus d'images.
- §16: Le spectacle se soumet les individus vivants que l'économie a déjà totalement soumis. Il reflète fidèlement la production des choses, et objectifie infidèlement leurs producteurs.
- §17: L'économie a d'abord dégradé l'être humain en avoir. Le spectacle dégrade cet avoir en paraître. La réalité individuelle, désormais totalement façonnée socialement, ne peut exister que dans ce paraître - en niant donc son être profond.
- §18: Le monde devenant paraître, les images deviennent réelles, et hypnotiques. Le spectacle fait voir, contre le dialogue, la reconsidération et la correction de l'activité humaine. La représentation indépendante de l'agir humain reconstruit le spectacle.
- §19: Le spectacle hérite de la faiblesse philosophique réduisant la compréhension du faire au voir, et il déploie la technique héritière de cette réduction spéculative de l'agir humain. La vie concrète de tous s'est réduite au pur spéculatif, et la réalité a été philosophée, plutôt que la philosophie réalisée, concrétisée dans la vie courante.
- §20: La philosophie, parce qu'elle est pensée du pouvoir séparé de l'agir concret, n'a jamais dépassé la théologie. Le spectacle replace l'aliénation religieuse, la conjuration des pouvoirs dans un au-delà, au coeur d'un être humain devenu scindé au-dedans de lui-même.
- §21: « A mesure que la nécéssité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n'exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien de ce sommeil. »
- §22: L'aliénation de la puissance pratique de la société moderne dans l'illusion religieuse renouvelée qu'est le spectacle s'explique par l'auto-contradiction aux prises de laquelle cette puissance s'est retrouvée.
- §23: La spécialisation du pouvoir est le fondement de la spécialisation spectaculaire du travail social. Le spectacle, comme le pouvoir, prétendent parler pour tous les autres secteurs de la vie sociale, et ne souffrent aucune contradiction.
- §24: Le spectacle est le monologue élogieux et ininterrompu que s'adresse l'ordre établi. Son caractère unilatéral, plutôt que son expression superficielle quoiqu'impressionnante dans les mass-media, explique son emprise. C'est parce que l'Etat moderne, produit de la division du travail social et organe de la domination de classe, centralise les moyens d'agir, les leviers de pouvoir, que le spectacle, lui-même d'une puissance écrasante, apparaît comme un développement naturel de l'évolution technique. Ce n'est pas l'évolution technique elle-même qui a causé le spectacle, mais l'utilisation sociale de cette évolution dans le cadre d'une société de classes et d'un état centralisateur du pouvoir.
- §25: La séparation est le principe et le but du spectacle. Toute société dotée d'un pouvoir séparé de la société civile a été, à divers degrés, spectacliste. Mais le spectacle moderne se singularise montre ce que le pouvoir permet, par opposition à ce que le travail social rend possible. C'est un pseudo-sacré, montrant ce qu'il est: l'accroissement pour lui-même du pouvoir séparé de la société civile, elle-même morcelée sans cesse par la spécialisation du travail social. La communauté et le sens critique de cette société se dissout dans le mouvement d'auto-acroissement du pouvoir séparé, lui-même séparant les forces sociales devant encore se retrouver.
- §26: Parce que le travailleur est de plus en plus séparé de son produit dans une économie où s'accumule sans cesse les produtis séparés et où le processus productif se concentre en divers pôles, la communication dans et l'unité de l'activité humaine n'a lieu que dans les sphères de la direction. La prolétarisation du monde social est le succès de l'économie de la séparation.
- §27: Parce que le travail n'est plus source d'une expérience riche pour le producteur, la liberté est recherchée du côté de l'inactivité. L'augmentation et la diversification des loisirs n'est pas une libération de l'économie de la séparation, mais la soumission à son résultat, à la rationnalité propre au spectacle. Il n'y a pas d'activité autonome de l'individu, pas de liberté, dans cette économie de la séparation, car toute activité réelle y est captée pour maintenir son hégémonie.
- §28: Le spectacle se fonde sur l'isolement même qu'il produit - voiture, télévision, etc. produisent des masses solitaires, sans communauté réelle.
- §29: Le spectacle tire son origine de la perte d'unité du monde, et s'étend d'autant plus que cette perte est complète. Le spectacle réunit la vie sans unité, séparée de ses produits, mais en tant que cette vie est sujette à cette séparation.
- §30: Le spectacle imprime aux spectateur (qui en est le producteur ignorant) des gestes qui ne lui appartiennent pas. Le spectateur se comprend d'autant moins, est d'autant moins lui-même ou chez lui, qu'il contemple le spectacle, s'imprègne des formes de vie qu'il produit et que ce spectacle est partout.
- §31: Le travailleur produit une puissance qui lui est indépendante, et cette puissance indépendante se montre à lui comme dépossession des produits de son travail, dépossession de son monde, de son temps. Les forces qui échappent à l'humanité se révèlent à elles dans toutes leur puissance.
- §32: Le spectacle fabrique concrètement l'aliénation sociale; l'économie s'étend dans la mesure où elle étend cette production d'aliénation; l'économie autonome ne peut que faire croire son principe, qui est l'aliénation du producteur vis-à-vis de son produit.
- §33: Le travailleur est d'autant plus séparé de sa vie qu'il produit lui-même, de façon aliénée, le monde dans lequel il vit.
- §34: « Le spectacle est le capital à un tel degré d'accumulation qu'il devient image »
II - La marchandise comme spectacle (§ 35-53)
[modifier | modifier le code]- §35: Le mouvement essentiel est la coagulation en choses l'activité humaine et sa valeur vécue à l'état fluide. En ce sens, il dérive de la marchandise.
- §36: Le spectacle est l'expression la plus intense du fétichisme de la marchandise, remplaçant le monde vécu, concret, par des images abstraites passant pour sensibles.
- §37: Le monde rendu manifeste par le spectacle est celui de la marchandise, dont le mouvement est l'éloignement interhumain comme celui entre producteurs et produit du travail global.
- §38: La marchandise est le règne du quantitatif, de l'égalité à soi-même; cela explique la perte de la qualité des produits et des modes de vie spectaclistes.
- §39: Cela étant, ce règne du quantitatif inclut lui-même un seuil qualitatif: son mouvement pratique fait de la Terre un marché mondial.
- §40: Le développement des forces productives a constitué « l'histoire réelle inconsciente » ayant structuré les changements de la base économique de la survie et des entreprises humaines. Le secteur marchand a pu rester artisanal tant qu'il était marginal. Dans les sociétés où il a trouvé de grands marchés et une forte accumulation de capitaux, cependant, ce secteur est devenu dominant. Dans sa domination, il a fait de tout travail production de marchandise, a fait du travail lui-même une marchandise par le salariat. Le sociétés modernes sont libres de la pression naturelle s'opposant à leur survie, mais le rapport marchand a créé une nouvelle dépendance, la dépendance face à la marchandise, qui créé une survie augmentée, ayant une base sociale plutôt que naturelle.
- §41: L'économie politique se constitue comme science dominante et critique de la domination lorsque, dans le monde manufacturier, la marchandise, jusqu'alors masquée par l'argent, se révèle principe de la production et occupante de la vie sociale.
Emmanuel Roux souligne ici la connexion entre cette thèse et les § 6, 14, 16 et 17. La qualité d'occupant de la vie sociale qu'est le spectacle vient de sa capacité à saturer totalement, par la forme marchandise, du monde social. Il est image et résultat de l'économie marchande, car il rend manifeste la logique de la commodification totale de l'existence par l'économie de la séparation du vivant d'avec son produit. La division du travail économique se retrouve dans le monde politique par la division entre gouvernants et gouvernés, représentée par l'Etat. L'Etat manifeste le spectacle car il veut unir la société comme société de la division et péréniser la séparation dont il dépend. En ce sens, il faut lire les thèses 3, 23 et 24[7].
- §42: Le spectacle apparaît lorsque la marchandise passe le seuil de « l'occupation totale de la vie sociale », la totalité du travail vendu, aliéné, devient la marchandise totale de la société, que les masses se doivent de consommer, comme elles se doivent d'aliéner leur travail. De fait, l'individu fragmenté consomme une marchandise elle-même fragmentée.
- §43: Avant le seuil spectacliste, l'économie politique ne se souçiait que de la seule force de travail du prolétaire. Passé le cap du spectacle, le prolétaire, hors de la chaîne productrice, devient le consommateur respecté, dont le monde marchand se soucie du bien-être et des loisirs. L'aliénation prend désormais en charge toute l'existence humaine.
- §44: La survie augmentée du règne marchand n'est que la privation infligée à l'individu par l'ordre social, augmentée des richesses de la société des loisirs. C'est une guerre de l'opium renouvelée.
- §45: L'automation a ceci de contradictoire qu'elle réduit à la fois le temps de travail nécessaire, et qu'elle doit être le lieu privilégié de l'aliénation de l'agir humain comme travail-marchandise. Le secteur tertiaire permet à la fois de bénéficier de cette augmentation de productivité et de garder l'aliénation qui est à la base de l'économie marchande par un accroissement immense les structures de distribution et d'échange de la marchandise.
- §46: La valeur d'échange, au départ une aide à la valeur d'usage, a fini par prendre la position dominante vis-à-vis de cette dernière. « La valeur d'échange est le condottiere de la valeur d'usage, qui finit par mener la guerre pour son propre compte. »
Emmanuel Roux fait le lien entre cette thèse et les § 2 et 10. Il propose de lire ici Debord à travers les travaux de Michel Henry sur Marx, et, derrière ses travaux, l'analyse que fait Aristote de l'art d'acquérir - analyse qui fonde la division entre valeur d'usage et valeur d'échange. Aristote, reprenant en retour Héraclite, voyait dans l'art d'acquérir une hybris, une illimitation de l'échange qui devient recherche de l'argent et soumet la vie et l'usage des choses à cette recherche. Là où le cordonnier non-chrématistique vend ses chaussures pour chausser son semblable et se permettre de manger à sa faim, le cordonnier chrématistique produit des chaussures pour se faire de l'argent, et cherche à chausser son semblable de manière lucrative, et non plus par souci de se montrer utile. De même, pour Marx, le salariat dégrade le travailleur au rang de marchandise, de façon à ce que son existence n'est considérée que dans la mesure où elle peut produire de l'abstraction monétaire. La marchandise est un fétiche, une abstraction métaphysique, dans la mesure où, alors qu'elle passe pour une chose ordinaire, elle enveloppe en réalité l'inversion de la téléologie vivante, de la recherche de l'utile, en recherche de la valeur, désir d'accumulation de l'argent sans limite. La qualification de la valeur d'échange en condottierre de la valeur d'usage est une allusion stylistique à la Renaissance, notamment florentine: le condottiere est le chef d'une armée de mercenaires italienne, qui peut continuer la guerre contre les ordres de son client s'il en voit le profit. De même, la valeur d'usage, autrefois dominante sur la valeur d'échange, en est devenue la victime[8].
- §47: L'économie capitaliste enveloppe comme constante « la baisse tendancielle de la valeur d'usage », qui produit une nouvelle privation au sein de la survie augmentée, exigeant de tous la participation à l'effort continu d'auto-affirmation de l'économie pour pouvoir vivre. C'est ce chantage fondamental de la survie augmentée qui mène à l'acceptation de l'illusion marchande. Le spectacle n'est autre que la manifestation générale de l'illusion marchande que le consommateur, résigné à la survie augmentée, accepte et vit.
- §48: La réalité inversée du spectacle doit maintenant explicitement exprimer la valeur d'usage, autrefois simplement impliquée par la valeur d'échange. La pseudo-justification de l'utilité de la marchandise devient nécessaire à la fausse vie du consommateur.
- §49: Le spectacle, pseudo-usage de la vie, est la face visible de l'argent, l'équivalent général de toutes les marchandises, indépendamment de leur usage. Le spectacle est le résultat de l'échange entre l'entièreté de l'usage de la vie et la représentation abstraite de cette vie.
- §50: Le capital, come résultat concentré du travail social, ne domine plus secrètement la société, mais en fait sa manifestation, son portrait, en même temps qu'il se l'asservit.
- §51: Le triomphe de l'économie autonome signe aussi sa perte. Le déchaînement des forces productives qu'elle entraîne supprime la nécessité économique, la pression naturelle exercée sur la survie de la société. Sortie de l'inconscient social, l'économie perd de sa force hypnotique - suivant les remarques de Freud sur la friabilité de tout ce qui devient conscient.
- §52: La prise de conscience de la dépendance de la société envers l'économie se renverse en dépendance de l'économie envers la société. Le sujet conquiert son autonomie dans la lutte des classes, à la fois produite par et productrice de la base économique de l'histoire.
- §53: La société du spectacle, autocontemplation de la marchandise dans le monde qu'elle a créé, s'oppose la « conscience du désir et le désir de la conscience », réclamant l'abolition des classes, donc la possession, par les producteurs, sur « tous les moments de leur activité ».
III - Unité et division dans l'apparence (§ 54-72)
[modifier | modifier le code]- §54: Dans le spectacle édifie, comme la société moderne, son unité dans la séparation. La division sociale fait l'unité du spectacle, et la réalité unie qu'il prétend révéler est en réalité divisée.
- §55: L'unité réelle du système spectaculaire se présent comme lutte de pouvoirs prétendant à la domination de la même économie marchande. On retrouve cette unité internationalement comme au sein des nations.
- §56: Le capitalisme est le mouvement unique qui rassemble en un principe commun tous les blocs rivaux de la planète, qu'ils soient ouvertement marchands, prétendent régler l'économie par une bureaucratie étatique, ou qu'ils se constituent de sociétés semi-colonisées.
- §57: Les économies avancées dominent les économies plus faibles aussi bien en tant qu'économies qu'en tant que spectacle. Les sociétés avancées donnent leur modèles aux sociétés sous-développées, à leurs classes dirigeants, ainsi que des pseudo-modèles révolutionnaires. Il y a une « division mondiale des tâches spectaculaires ».
- §58: L'autarcie protectionniste ne protège pas du développement planétaire du spectacle.
- §59: La banalisation du spectacle va jusqu'à atteindre la famille et la religion. La répression qu'elles peuvent infliger aux individu se combine sans problème avec la pseudo-jouissance du monde marchand, lui-même fondé sur la privation. L'insatisfaction peut elle-même devenir marchandise, et la révolte illusoire, si l'économie est suffisament développée pour la commodifier.
- §60: La vedette, comme spécialisation du vécu apparent s'appropriant décision et consommation, est la représentation spectacliste de l'homme vivant. Mais les activités choisies et consommées ne sont pas réellement variées, pas plus que la vedette n'a réellement d'emprise globale sur sa vie.
- §61: La vedette est l'antithèse de l'individu vivant. La vedette est d'autant plus admirable qu'elle s'identifie aux valeurs de l'ordre spectaculaire et s'aliène son être profond.
- §62: Le faux choix que propose la société spectaculaire se manifeste en opposition fantomatiques: entre régions, races, équipes sportives en compétition, listes électorales. En particulier, l'opposition entre jeunesse et monde adulte est vide: l'autonomie de l'âge adulte est socialement introuvable, et la force de changement de la jeunesse est accaparée par le capitalisme. Seules les choses peuvent être dites jeunes.
- §63: Derrière les oppositons fantasmatiques du spectacle se cache « l'unité de la misère ». Le spectacle ne fait qu'offrir une fausse image heureuse masquant la misère réelle de la séparation de l'individu avec lui-même.
- §64: Le capitalisme bureaucratique se manifeste par du spectaculaire concentré. Le spectaculaire concentré impose un choix total à la population; tout pseudo-choix risquerait de le démanteler. Le spectaculaire concentré se focalise sur une vedette absolue, à laquelle chaque individu doit s'identifier, ou disparaître. « Si chaque chinois doit apprendre à être Mao, c'est qu'il n'a rien d'autre à être. Là où domine le spectaculaire concentré domine aussi la police. »
- §65: Le capitalisme d'abondance se manifeste par le spectaculaire diffus. La satisfaction fausse des marchandises-vedettes diverses s'obtient par la consommation de marchandises fragmentaires, sans cohérence d'ensemble et parfois directement antithétiques. Ainsi, la marchandise automobile détruit la marchandise touristique des quartiers historiques, puisqu'elle nécessite un réaménagement du territoire détruisant l'urbanisme ancien.
- §66: Chaque marchandise lutte pour réaliser pour elle seule le devenir-monde de l'économie marchande, corélat du devenir-marchandise du monde humain. Chaque marchandise nie la légitmité de toute autre à un tel devenir-monde, et le spectacle est « le chant épique de cet affrontement, que la chute d'aucune Ilion ne pourrait conclure. » Il y a une « ruse de la raison marchande », faisant que, par l'épuisement de chaque marchandise particulière s'épuisant dans la lutte spectacliste, la forme-marchandise se réalise absolument.
- §67: Le gadget et l'enthousiasme qu'il peut susicter à remplacé les vieux transports mystiques de la religion. Le gadget offert à l'achat d'une marchandise prestigieuse montre en réalité que l'aberration même de la surproduction marchande est devenue marchandise. Le seul usage exprimé par le gadget offert, « [induglence] de la marchandise » et « signe glorieux de sa présence réelle parmi ses fidèles », est la soumission à l'ordre spectaculaire-marchand.
- §68: Là où tout désir ou besoin fondamental était retravaillé, informé par les puissances sociales et l'histoire collective, la marchandise libère l'artificialisation des besoins de toute limite organique. La libération d'un tel artifice indépendant d'une base dans l'usage social falsifie toute la vie sociale.
- §69: Le prestige de l'objet vedette du moment vient de son rôle de pseudo-justification de l'ordre économique marchand. Il demeure prestigieux tant qu'il est inaccessible, mais dès qu'il est accessible à la consommation de masse, il redevient vulgaire, sans intérêt, et un autre objet le remplace. Ainsi, la division fondamentale à l'élaboration de la société spectaculaire prétend à la réunification par un produit vedette, qui donnerait accès à la « terre promise de la consommation totale », mais cette réunification est à chaque fois postposée par la destitution du dernier produit vedette par le produit suivant.
- §70: Aussi bien dans la publicité marchande et ces produits vedettes que dans la propagande totalitaire et ses vedettes absolues, chaque nouveau mensonge, chaque nouvelle vedette illusoire, admet tacitement la fausseté de la prétention unificatrice de la vedette précédente, et révèle la fausseté de la communauté spectaculaire s'étend rassemblée autour de cette vedette.
- §71: Le spectacle, de par sa nature, prétend établir un dogme fixe, mais sa base est changeante. Sa transformation permanente est à la fois son état naturel et en totale contradiction avec son but.
- §72: Le spectacle masque la division de classe, principe de l'unité réelle de la société capitaliste, par l'image d'unité irréelle qu'il construit. Le pouvoir abstrait, spectaculaire de la société fait aussi sa non-liberté réelle.
IV - Le prolétariat comme sujet et comme représentation (§ 73-124)
[modifier | modifier le code]- §73: La victoire de l'ordre bourgeois-marchand a rendu historique tout ordre prétendant autrefois à l'absolu.
- §74: La projection dans l'histoire et l'expérience de la lutte demande de considérer le rapport à autrui de façon désillusionnée. « Le sujet de l'histoire ne peut être que le vivant se produisant lui-même, devenant maître et possesseur de son monde qui est l'histoire, et existant comme conscience de son jeu. »
- §75: L'époque révolutionnaire et la pensée de l'histoire se développent ensemble; la pensée se fait pensée de la « dissolution de tout ce qui est », et dissout toute séparation.
- §76: Hegel, penseur de la révolution bourgeoise, a pensé non pas le mouvement révolutionnaire même de transformation du monde, mais le fait accompli de cette transformation. Sa philosophie reste une glorification du monde tel qu'il est devenu, réconciliation de la pensée avec l'ordre tout juste institué du monde. Sa pensée vient encore trop tard, quand tout s'est joué et que la sentence de l'histoire est rendue.
- §77: La confirmation de la méthode de la pensée de l'histoire passe par la manifestation du prolétariat dans l'histoire, récusant la conclusion de la pensée du fait accompli historique.
- §78: Marx, Stirner et Bakounine s'affirment comme théoriciens de la révolution ouvrière dans leur confrontation avec la pensée hégélienne. La pensée de l'histoire se sauve en devenant pensée pratique, et la pratique révolutionnaire ouvrière est la conscience historique en acte.
- §79: Marx se connecte à Hegel dans la mesure où la pensée marxienne est vraie, c'est-à-dire révolutionnaire, comme l'a souligné Bernstein, pour déplorer l'enthousiasme de visionnaire du Manifeste du parti communiste.
- §80: La rupture de Marx envers Hegel se fait par le refus de la position contemplative externe du monde se faisant. La théorie, avec Marx, devient connaissance de ce que fait le sujet qui la pense. L'histoire doit devenir histoire consciente et sans finalité extrinsèque. La part non dialectique de la pensée marxienne est la contemplation de l'ordre économique se développement mécaniquement, sans conscience.
- §81: La pensée de Marx est scientifique dans la mesure où elle s'intéresse aux forces en présence dans la société, mais dépasse la légalité scientifique parce ce qu'elle s'intéresse à la lutte entre ces pouvoirs, et non à leurs lois propres.
- §82: La prétention à fonder l'histoire comme science se fonde sur la prétention à la scientificité de l'étude économique, elle-même faussée par l'intervention de la force étatique pour rééquilibrer la balance économique, qui n'est donc pas laissée à ses propres moyens. La science de la société doit se mettre certes au service de la réappropriation par la société de son histoire et de son économie, mais une telle réappropriation dépasse la scientificité.
- §83: L'utopisme du socialisme utopique vient de son refus de penser la lutte actuelle et l'histoire postérieure à l'établissement de sa société idéale, mais non d'un refus de la scientificité. Ne prenant pas en compte les intérêts pratiques de la société actuelle, les utopistes sont en-deçà de l'histoire, et pensent en astronomes, comme le soulignait Georges Sorel. Ils postulent le bonheur prédestiné de l'humanité comme Newton postule l'inertie des corps.
- §84: L'unité de la pensée marxienne s'est vue mutilée par son exposé scientiste, qui a laissé la porte ouverte à l'idéologisation de la pensée de Marx. L'advenue du sujet historique est toujours post-posée, l'économie étant contemplée et étudiée dans son mouvement, sensé porter son auto-négation. Engels lui-même pensait que le développement économique devait encore suivre son cours pour que la conscience historique puisse être mature, effective.
- §85: Le défaut de la pensée marxienne est le défaut de la pratique révolutionnaire qui lui était contemporaine. Il n'y a pas eu de déclaration de la révolution permanente et planétaire par les communards. L'attentisme scientifique attendant le développement futur de la classe ouvrière deviendront les principaux obstacles à la conscience prolétarienne.
- §86: L'identification du prolétariat à la bourgeoisie par la saisie du pouvoir via la révolution constitue l'insuffisance principale de l'apologie scientifique de la révolution.
- §87: Marx a contredit sa propre pensée historique en postulant, dès le Manifeste, une succession linéaire des ordres économiques. Cela obscurcit le fait que la bourgeoisie a été la seule classe révolutionnaire victorieuse, du fait qu'elle soit née dans l'affaiblissement médiéval de l'état et du gain de puissance de l'économie marchande. Marx a raison, cependant, lorsqu'il voit dans le bonapartisme un accord entre l'état et le capital, où la bourgeoisie renonce à la vie historique, établissant ainsi le fondement du spectacle qui est la domination des choses et de l'économie sur la vie. En négatif, le prolétariat devient « seul prétendant à la vie historique ».
Roux souligne ici que c'est bel et bien l'exemple bureaucratique bonapartiste qui figure, chez Debord, la naissance du spectacle contemporain, comme unité du règne économique et de la spécialisation du pouvoir séparé des gouvernants par rapport aux gouvernés[7]. Roux cite ici les Commentaires de Debord. Le spectacle y demeure « le règne autocratique de l'économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l'ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne. »[9]
- §88: La bourgeoisie et le prolétariat, les deux seules classes révolutionnaires de l'histoire, mais à des conditions différentes: la bourgeoisie a fait sa révolution, en se basant sur l'économie en développement dont elle est la classe, sur le mûrissement des forces productives. Le prolétariat est la « classe de la conscience », contre toute réalité partielle proposée par l'idéologie, contre le projet de saisie de l'état. Le prolétariat a pour lui la conscience de sa tâche immense.
- §89: La base de l'économisme politique, fondée par Marx, ne l'a pas lui-même dupé. Il a reconnu lui-même que ses propres tendances subjectives, dans le Capital, ont orienté et biaisé ses conclusions, que son analyse propre ne nécessitait nullement.
- §90: L'impensé principal de la première génération des théories révolutionnaires est le problème de l'organisation dans le moment révolutionnaire de la société et de la vie, qui permet l'institution de la conscience historique, et le renversement de théorie de la praxis en théorie pratique. Cela a mené à la cooptation des structures issues de la révolution bourgeoise, et donc à la fragmentation de l'unité première de la théorie en savoirs parcellaires, divisés. Cette théorie aliénée par l'idéologie voit dans les mouvements révolutionnaires réels des débordements à réprimer et oublier. Cependant, ces pratiques, exprimant la vérité de la lutte révolutionnaire, exigent une théorisation à leur hauteur. « Le soviet n'était pas une découverte de la théorie. Et déjà, la plus haute vérité théorique de l'Association Internationale des Travailleurs était sa propre existence en pratique. »
- §91: La querelle entre Bakounine et Marx a été symptomatique de la scission de l'unité première de la pensée révolutionnaire, et chaque camp a été le reflet des travers de l'autre, comme la critique vraie de ses travers. Bakounine reprochait à Marx la confiance en une direction de la révolution par un haut commandement qui ne manquerait pas de refaire une séparation du pouvoir d'avec le corps social, tout en se vantant de constituer une dictature secrète de pilotes de la révolution. Marx reprochait à Bakounine son élitisme conspiratif des révolutionnaires s'auto-proclamant les plus zêlés, tout en promouvant l'éducation progressive des masses ouvrières par un état démocratique et législateur, en attendant le paroxysme opportun des contradictions économiques. Ainsi, il y a eu un schisme réel au sein de l'idée unitaire révolutionnaire, donnant lieu à deux idéologies partiellement vraies, mais prétendant également à l'autorité sur l'entièreté de la Révolution. La FAI et la sociale-démocratie allemande sont des exemples d'organisations vouées à l'échec, basées sur l'une ou l'autre de ces idéologies.
- §92: L'idéologie de la pure liberté qu'est l'anarchisme collectiviste enveloppe ceci de vrai qu'elle refuse toute partialité au but révolutionnaire, et toute réforme partielle des conditions sociales de la séparation et de la domination, et que la théorie doit trouver son sens dans la pratique social. Mais il est faux et idéologique dans le sens où il se représente les solutions à la misère économique et politique comme immuables, et où il refuse ce qu'il peut y avoir de changeant dans les maux du siècle. De fait, l'anarchisme refuse toute pensée stratégique, méthodique de la pratique.
- §93: L'anarchisme se démarquant par la pureté de son zèle idéologique, les organisations anarchistes tendent à reproduire en elles la séparation organisationnelle, où mèneront les apologues de la liberté les plus ardents, d'ailleurs tendant à répéter sans cesse les mêmes vérités éculées. De même, refusant de reconnaître qu'une société d'indivdus libres diffère de beaucoup d'un groupuscule de partisans en résistance contre la domination, les anarchistes tendent à s'isoler du reste du mouvement révolutionnaire - pour Debord, les multiples insurrections dans l'espagne franquiste en sont le témoin.
- §94: Le mérite de l'anarchisme espagnol a été de fonder, en 1936, une société au plus près de son idéal. Mais cette révolution, qu'un anarchisme sincère considère toujours comme imminente, a en réalité été causée par l'insurrection franquiste, qui a par ailleurs écrasé l'opposition, anarchiste comme républicaine, avec l'appui de l'étranger, pendant que le mouvement anarchiste a été détruit par les partis ouvriers étatistes et les forces bourgeoises opposées à Franco, qui ont donc à la fois tué la révolution et perdu la guerre d'Espagne.
- §95: La seconde internationale incarne le versant scientifique de l'idéologie socialiste. Elle fonde son savoir et la confiance envers celui-ci dans la connaissance des lois de développement de l'économie, mais le fait sous un mode contemplatif, passif. A la limite, elle dissocie l'unité de la pensée marxienne originale en ne voyant pas de connexion entre reconnaissance de la nécessité du développement économique et attitude pratique à adopter à l'égard de celle-ci.
- §96: Le pouvoir social-démocrate est aux mains des éducateurs de la classe ouvrière, élèves passifs de la doctrine socialiste. Une telle séparation entre intellectuels au pouvoir et masses ouvrières mènent à l'embourgeoisement plus avancé d'intellectuels déjà bourgeois. La bureaucratie syndicale sociale-démocrate traite toujours le travail comme marchandise, mais cherche à la vendre à son juste prix, en extrayant ces éléments du mouvement ouvrier effectif. Cette approche pensait que le capitalisme ne pouvait pas supporter une telle bureaucratisation de la masse ouvrière - ce qui s'est avéré l'inverse de la réalité.
- §97: Bernstein est le social-démocrate le plus lucide en tant qu'il récuse l'idée d'une crise nécessaire à venir du capital qui donnerait le signal du début de la révolution ouvrière, ainsi que sa légimité. Une telle idée d'une crise génératrice de révolution a été démentie par les faits, avec le ralliement de la sociale-démocratie allemande à la guerre impériale de 14-18, ensuite par l'écrasement social-démocrate de la ligue spartakiste. Ebert, haïsssant la révolution, se montre ennemi du prolétariat car pour lui « Le socialisme veut dire travailler beaucoup ».
- §98: Lénine se révèle être un disciple droit de Kautsky, appliquant la méthode sociale-démocrate à la Russie tsariste, fermée même au réformisme allemand. Dans le parti des révolutionnaires professionnels, des intellecutels dirigeant du dehors la révolution, c'est la « profession de la direction absolue de la société » qui se développe et s'affirme.
- §99: Le bolchévisme autoritaire, après la défaite de la sociale-démocratie allemande, s'est révélée l'idéologie révolutionnaire adéquate au scientisme de la 2ème Internationale.
- §100: Dans le même mouvement, où la sociale démocratie a défendu le vieux monde, et le bolchévisme s'est imposé en Russie, la représentation ouvrière, antagoniste à la classe, s'est imposée comme coeur de la domination spectaculaire.
- §101: Rosa Luxemburg, peu avant l'écrasement de la Ligue Spartakiste, a découvert la fonction réelle de la sociale démocratie allemande: la protection de l'ordre ancien sous les couleurs de la représentation révolutionnaire. Cette représentation est à la fois le résultat central et le principe de la falsification des luttes sociales, rendant impossible de formuler clairement et honnêtement les intérêts en lutte et les questions sociales.
- §102: La démission des partis ouvriers européens donna l'ascendant à la formation autoritaire bolchevik, qui servit de modèle pour les révolutions ultérieures. Cette démission fut aggravée par la destruction, du fait du monde ouvrier, de sa propre frange radicale. Ainsi, le parti bolchevik s'est affirmé dans la prise de possession de l'état, monopolisant les deux « propriétaires du prolétariat » que sont la répresentation et la défense du pouvoir ouvrier. La démission des partis européens renforça la prétention mensongère des bolcheviks à être l'unique issue de secours du prolétariat.
- §103: La dictature de la bureaucratie étatique, permettant la mainmise d'une minorité sur l'ensemble du mouvement révolutionnaire, donna à Lénine raison contre ses opposants. En défendant le monopole du pouvoir détenu par la tête du parti lui-même à la tête de la Révolution, Lénine ne pouvait que donner raison plus tard à Staline, en refusant l'existence à la moindre opposition vis-à-vis de l'autorité suprême au sein du parti.
- §104: La logique stalienne d'industrialisation forcée et de terreur contre la paysannerie montre la réalité profonde du capitalisme bureaucratique d'Etat. Ce capitalisme bureaucratique instaure une accumulation primitive à marche forcée, brutale, sauvant l'essentiel de la forme-marchandise et de sa domination sur le monde social. La bureaucratie est une bourgeoisie de substitution dans l'économie de la séparation d'inspiration stalinienne. Cette classe possède collectivement une économie concentrée, quoique sous-développée; et elle n'aspire qu'à rattrapper son retard sur le développement. Le parti ouvrier organisé selon la logique bourgeoise de la séparation entre gouvernants et gouvernés a fourni le cadre de cette séparation économique de substitution.
- §105: Le stalinisme est le moment où l'idéologie léniniste de la volonté révolutionnaire se renverse d'outil stratégique en fin en soi. Elle devient un immense mensonge sans contradiction qui, contrairement au capitalisme d'abondance, n'a pas réellement changé le monde, mais changé autoritairement la perception de celui-ci, suivant sa logique policière totalitaire.
- §106: La contradiction entre la mainmise bureaucratique sur la société toute entière et la proclamation officielle de l'inexistence de la classe bureaucratique fonde « l'organisation sociale du mensonge absolu », et rend démente l'entièreté de la vie sociale sous le joug de la classe idéologique-totalitaire.
- §107: Au sein de la classe bureaucratique bolchévique, c'est la personne de Staline qui fait office de garant de la survie des membres de cette classe. En effet, la classe bureaucratique, propriétaire effective du prolétariat, n'a, dans le discours totalitaire, aucune existence légitime. Le bureaucrate réel doit se présenter effectivement comme le révolutionnaire socialiste qu'il ne peut pas être. Le pouvoir terroriste qu'exerce la bureaucratie stalinienne sur la population, elle le subit elle-même de la part de Staline, souverain réel du monde stalinien, fixant sans cesse et sans appel la frontière entre prolétaire fidèle à la cause et au pouvoir et traître à la solde du Japon ou des Etats-Unis. Staline est le Souverain absolu du monde soviétique.
- §108: Parce que l'idéologie absolue détentrice du pouvoir absolu et promulgant le mensonge absolu annihilie la pensée historique, le monde totalitaire vis dans un présent perpétuel. Non seulement la signification des faits historiques, mais aussi les faits eux-mêmes, sont justiciables de la police totalitaire. Lyssenko est l'expression paradigmatique de ce déni de la rationnalité élémentaire au sein d'une économie qui, parce que calquée sur le modèle capitaliste, a besoin de la science pour progresser. La contradiction entre besoin objectif de la rationnalité et refus idéologique du rationnel fait la faiblesse de l'économie bureaucratique sur le développement capitaliste normal.
- §109: L'autre pourfendeur du mouvement ouvrier de l'entre-deux-guerres fut le fascisme, dont la structure totalitaire fut dérivée (selon Debord) du modèle bolchevik. La rationnalisation de l'intervention massive de l'Etat dans l'économie pour le sauver de la subversion prolétaire que propose le fascisme est endiguée par son irrationnalisme fondamental. « Le fascisme est l'archaïsme techniquement équipé ». Le fascisme est un des éléments fondateurs de l'ordre mondial contemporain, à la fois parce qu'il a participé à l'écrasement des mouvements révolutionnaires, et par son rôle comme initiateur du spectaculaire contemporain. Cependant, son pouvoir est faible et son irrationnalisme mythique coûteux - il tend à être remplacé par des états capitalistes plus rationnels et forts.
- §110: La déstalinisation de la société bureaucratique ne change pas le mensonge qui en est le fondement. La bureaucratie demeure fondée sur son monopole idéologique, et ne peut maintenir ce monopole si elle se libéralise culturellement ou politiquement. Même si l'idéologie n'est plus crue et n'inspire plus la terreur du passée, elle garde son rôle de monopolisation de la conscience sociale. Même le faux choix du capitalisme marchand dont elle se présente comme l'ennemie mortelle lui est intolérable. La bureaucratie dé-stalinisée reste le « parent pauvre du capitalisme ».
- §111: La rupture sino-soviétique, l'appel à Berlin-Est pour un gouvernement réellement ouvrier, ainsi que l'apparition de républiques de conseils en Hongrie, rendant manifeste la supercherie d'un bloc soviétique ou communiste uni contre le bloc capitaliste, constituent en dernière analyse une perte pour l'Occident, car la bourgeoisie perd l'adversaire illusoire unifiant en un monolithe toutes les oppositions à son hégémonie sociale.
- §112: Seul le trostkisme maintient encore l'illusion léniniste malgré tous les résultats historiques de cette idéologie. Le bolchévisme inconditonnel de Trostky l'a rendu aveugle à la nature contre-révolutionnaire de l'organisation du parti en instance de direction séparée des pratiques révolutionnaires concrètes. Georg Lukács a vu dans le parti bolchévique l'inverse de ce que ce parti était réellement, et, en soutenant ce modèle léniniste, a désavoué ce qu'il proposait lui-même dans Histoire et conscience de classe. Lukács n'a fait que brosser le portrait du parti visant à se saisir du pouvoir au sein de l'Etat.
- §113: Reste, comme terrain d'exercice de l'illusion trostkiste, les pays du tiers-monde. Les divers compromis de ce parti prétendument révolutionnaire avec une bourgeoisie embryonnaire et des systèmes hiérarchiques plus archaïques (en particulier, l'islamisme) ne lui laisse que son seul pouvoir policier. La Chine, avec son Grand bond en avant, copie l'industrialisation à marche forcée de la Russie de 1917, dans une économie encore moins avancée. L'Egypte a formé une bureaucratie à partir des cadres de l'armée embourgeoisés. En Algérie, la bureaucratie ayant dirigé la lutte cherche un équilibre fusionnel avec la bourgeoisie naissante. En Afrique noire prolifèrent les Etats où la bourgeoisie a pris le pouvoir, indépendamment des masses mais avec l'assistance des puissances coloniales. Dans tous les cas, la bourgeoisie impuissante se renverse en bureaucratie stalinisante, mais cette même démocratie, accumulant capital et prolétariat, dévoile le mensonge de ses prétentions révolutionnaires.
- §114: Le prolétariat, dans tous ces développement historiques, a perdu ses illusions, mais non son être. Le prolétariat inconscient de son existence comme classe et de son statut révolutionnaire, ennemi de toute séparation du pouvoir, se reconnaît véridiquement dans « le tort absolu d'être rejeté en marge de la vie », et se fait ennemi non seulement du capitalisme, mais aussi des formations hiérarchiques, héritières du scientisme de la sociale-démocratie et du léninisme, qui le séparent tous de son propre pouvoir, qui extériorise ce pouvoir humain, alimentant toute l'économie, en spécialisation diverses et en figurations externes.
- §115: La nouvelle vague de protestation contre l'ordre bureaucratique syndical et contre l'aménagement spectaculaire de la vie quotidienne se montre comme un nouveau luddisme criminel, s'attaquant aux « machines de la consommation permise ».
- §116: Le communisme de conseil a donné lieu aux conditions institutionnelles de l'apparition de la conscience historique. Dans le conseil, l'attitude contemplative est rompue, et la conscience de classe s'identifie à l'organisation de classe du prolétariat.
- §117: Le pouvoir des Conseils est l'auto-production permanente du mouvement prolétarien, et l'exacte négation du spectacle lui-même.
- §118: Alors que le conseillisme a été balayée dans l'entre-deux-guerres par les efforts conjoins du stalinisme, du fascisme et de la sociale-démocratie, il apparaît désormais comme le seul moment invaincu du mouvement ouvrier terrassé, et point de départ d'une nouvelle époque.
- §119: L'organisation révolutionnaire pré-conseilliste ne peut pas prétendre à la représentation de la classe, mais seulement se séparer radicalement de la logique de la séparation.
- §120: L'organisation révolutionnaire, qui assure la communication non-unilatérale entre de multiples luttes pratiques, doit disparaître en tant qu'organisation séparée dans la pratique même du mouvement révolutionnaire mondial.
- §121: L'organisation révolutionnaire tient son unité de la cohérence entre théorie devenue pratique et pratique elle-même théorisée. Elle ne peut reproduire les conditions de la séparation du pouvoir contre laquelle elle lutte, ni pactiser avec aucune forme de pouvoir séparé. Elle doit permettre l'auto-appropriation, par tous ses membres, de la cohérence de sa critique de la société de la séparation, cohérence qui est celle entre praxis et théorie.
- §122: L'organisation révolutionnaire « ne peut plus combattre l'aliénation sous des formes aliénées ».
- §123: Désormais, et contre la révolution bourgeoise s'asseyant sur la domination d'une section de la population sur l'économie, la théorie révolutionnaire doit être reconnue et éprouvée par les masses sans qualités comme compréhension de la vie pratique. L'organisation spectaculaire de la non-vie rend visible ce que la révolution bourgeoise, instauratrice de la société de classe, était essentiellement dès le départ.
- §124: « La théorie révolutionnaire est maintenant ennemie de toute idéologie révolutionnaire, et elle sait qu'elle l'est. »
V - Temps et histoire (§ 125-146)
[modifier | modifier le code]- §125: L'être humain s'identifie au temps. La conscience historique, propre à l'être humain, manifeste et rend vérace le mouvement du temps jusqu'alors inconscient.
- §126: La société humaine commençant à prendre conscience du temps le conçoit d'abord comme présent statique, lorsque sa mémoire, celle des anciens, reste celle des vivants. Plus tard, elle nie le temps en en percevant que ce qui revient, lorsqu'elle prend conscience du temps au-delà de la mort et de la procréation. « La société statique organise son expérience du temps selon son expérience immédiate de la nature, dans le modèle du temps cyclique. »
- §127: Le nomadisme a une expérience du temps cyclique car la société nomade retourne, à intervalles réguliers, aux mêmes endroits. L'agriculture sédentaire fixe la société sur un lieu, lui donne un contenu propre par l'aménagement individualisé du territoire. Le mythe, comme pensée de la garantie de l'ordre cosmique, se fonde sur l'ordre territorial ainsi constitué. Dans la société agraire, l'éternité est intérieure au social, par le retour cyclique des saisons. C'est la fin de la liberté « paresseuse et sans contenu » et le début du travail.
- §128: La production de l'homme par le travail humain se fonde dans une société en classe. Distincte de la base laborieuse vivant dans un temps cyclique, la classe dirgeante s'approprie ce qu'il y a d'irréversible dans le temps vital, c'est la propriétaire de la « plus-value temporelle » de cette société. Cette plus-value est le temps de la guerre et des aventures personnelles de la classe dirigeante. L'histoire est vécue alors comme une perturbation extérieure, la friction avec l'étranger. Elle réveille aussi l'inquiétude fondamentale de l'être humain, alors endormie.
- §129: L'histoire lutte, au sein du monopole de la classe dirigeante, pour percer au sein de la société cyclique et ne plus être un monopole superficiel, somptuaire, d'une élite.
- §130: Les "sociétés froides", que l'ethnologue externe, revenu du temps historique, reconnaît comme pétries de l'auto-création plastique humaine, se vivent comme exclues de tout changement significatif. Le conformisme social y est absolu, et la déviation s'y voit suspecte de retomber dans l'animalité.
- §131: L'âge du fer signe la naissance d'un pouvoir politique pleinement historique, libéré des liens de consanguinité. Le temps irréversible devient temps dynastique, de la succession des pouvoirs régnant, et hors de tout caractère cyclique. L'écriture apparaissant ici constitue la mémoire impersonnelle de l'administration de la société par le pouvoir séparé.
- §132: La chronique est l'expression de l'histoire comme propriété privée de la classe dirigeante. Le sens historique que la classe dirigeante se donne reste séparé du temps cyclique de la paysannerie, immuable au sein des heurts des pouvoirs rivaux. Ces même maîtres se donnent la possession exclusive des pouvoirs mythiques garants de l'ordre éternel de la société cyclique (immortalité de l'Âme en Egypte et en Chine). Le pouvoir historique affranchit les maîtres de l'ordre cyclique dont, paradoxalement, ils sont les garants.
- §133: La communication historique, qui se distingue de la chronique et dont Hérodote d'Halicarnasse est l'initiateur, devient possible lorsque des groupes humains étendus se reconnaissent co-possesseurs d'une même temporalité, d'un même présent, et découvrent dans le temps irréversible ce qui est à la fois mémorable et menacé d'oubli.
- §134: Réflexion historique et réflexion sur le pouvoir sont indissociables. La Grèce a été la « démocratie des maîtres de la société », où la théorie du pouvoir et la discussion sur son changement étaient possibles. En cela, elle était l'antithèse de l'Etat despotique et de ses révolutions de palais, qui coupaient court à toute discussion. Cependant, ceux qui vivaient le temps historique dépensaient le travail cyclique des classes laborieuses sur lesquelles ils fondaient leur pouvoir. Il n'y a pas eu d'unité dans les guerres médiques, ni même dans les calendriers grecs. « En Grèce le temps historique est devenu conscient, mais pas encore conscient de lui-même. »
- §135: Les religions semi-historiques ont pris la place de la pensée historique naissante, morte avec la Grèce des Cités. Ces religions se sont diffusées dans la méditérannée avec la formation et la chute de l'Empire romain.
- §136: Le monothéisme est un compromis entre mythe et histoire. L'éternité est sortie de l'Histoire, mais la rabaisse comme attente d'un évènement ponctuel (le Royaume de Dieu). Le temps historique doit s'y abolir dans l'éternité divine, extra-historique.
- §137: Le moyen-âge, avec sa conception de la vie comme voyage vers l'au-delà et la figure du pélerin, voit le temps cyclique de la production rongé par le temps irréversible de l'histoire. L'échec historique des Croisades révèle que le travail historique réel, quoiqu'inconscient, de l'ère médiévale, fut l'établissement du temps vécu de la bourgeoisie, la découverte de la Terre par le commerce, l'urbanisation croissante. Cela a été rendu possible par la division du pouvoir séparé entre état du suzerain et Eglise au sein de la féodalité, d'autant plus complexifié par les réseaux de vassalité et l'établissement de communes urbaines autonomes.
- §138: Le memento mori médiéval est l'expérience du déclin de l'ordre du monde ancien. L'utopie millénariste, revenant dans les révoltes de paysans de l'époque, est une réaction à l'histoire détruisant l'ordre du monde éternaliste qui fut le leur. Le millénarisme voulut détruire l'Eglise qui, depuis Augustin, était persuadée d'avoir établit le Royaume de Dieu, et satisfaite de cet établissement. Les millénaristes sont la première classe révolutionnaire, la dernière à parler le langage religieux, dont l'échec est dû à l'attente d'un signe divin propice, donc à l'ignorance de son statut purement historique, détaché de tout assujettissement à un principe mythique. La sociale-démocratie descend de l'appréhension augustinienne de l'Eglise, comme la lutte des classes de la lutte millénariste contre l'ordre établi, Eglise comprise. Le millénarisme, en ce sens, a repris ce qu'il y avait de subversif dans le christianisme primitif.
- §139: La Renaissance reprend possession de la conscience historique Antique et rompt avec la passion de l'éternité. Machiavel, fort de la connaissance renouvelée de l'histoire de la démocratie et de ses faiblesses, va reprendre la réflexion sur le pouvoir désacraliser, l'indicible de l'Etat. Dans l'esprit renaissant, la vie est jouissance passagère du passage du temps.
- §140: La monopolisation de la vie historique par la monarchie absolue préfigure l'emprise de la bourgeoise, classe du travail affranchit du temps cyclique. Le progrès du travail est le progrès de la classe bourgeoise. La liberté du temps historique féodal a perdu dans la froide administration de l'état, masquée par la cour. Après la Fronde et le soulèvement jacobite, le monde prend pour base l'ordre bourgeois.
- §141: L'économie marchande, le temps du travail, fait du mouvement global historique un temps irréversible, autrefois restreint aux seules luttes au sein de la classe dominante. Mais ce temps historique, du travail et du progrès accumulant les fruits de ce travail, est encore une fatalité inconsciente, et non une prise en main de l'histoire par l'humanité.
- §142: Le temps irréversible démocratisé par l'économie marchande est le temps des choses, et de leur production par la loi de la forme-marchandise. Le temps vécu par des individus, socialement, dans les classes sociales dominantes de l'époque pré-bourgeoise est étouffé par ce temps des choses dominant la vie sociale.
- §143: Le temps irréversible a été imposé par la bourgeoisie à la société, mais l'usage social du temps a été refusé par cette même bourgeoisie. L'histoire est déclarée finie par la classe possédante, quoique le changement est irréversible et se trouve à la base de la structure sociale. La revendication de vivre pleinement le temps historique est le noyau permanent de toute révolution prolétarienne.
- §144: Le calendrier révolutionnaire a déclaré officiellement la fin de l'ère médiévale et du calendrier chrétien. Cependant, la liberté révolutionnaire étant la liberté du commerce, et nécessitant de reconstruire la passivité ébranlée par la révolution, un concordat avec le christianisme a été nécessaire. Ainsi, la Révolution a abandonné son propre calendrier pour reprendre l'ère chrétienne jusqu'alors honnie.
- §145: L'histoire universelle est réalisée par la domination du Capital sur l'ensemble de la planète. Cependant, cette histoire est refus intra-historique de son propre caractère changeant. C'est le temps du marché mondial, séparé en intervalles de temps égaux, où partout sur la planète a lieu le même jour au même moment. C'est également le temps du spectacle mondial.
- §146: Le temps général de la société étant celui de la production de marchandise, le temps général n'est que la généralisation d'un temps particulier.
VI - Le temps spectaculaire (§ 147-164)
[modifier | modifier le code]- §147: Le temps spectaculaire est le temps de la marchandise, abstrait, mesuré au chronomètre. C'est un temps dévalorisé, à l'opposé du champ de l'épanouissement de l'humanité.
- §148: En plus de sa face productive, le temps spectaculaire se double d'un temps consommable, établissant au sein de la société du temps irréversible un temps pseudo-cyclique.
- §149: Ce temps pseudo-cyclique est un sous-produit du temps de production de la marchandise, et doit se faire passer comme temps différencié, valorisé, différant avec le temps économique (dont il est le corrélat exact) du tout au tout.
- §150: Le temps pseudo-cyclique imite le temps cyclique pré-industriel, mais se trouve soumis non plus aux nécessités vraies de la Nature, mais à la pseudo-nécessité instituée par l'aliénation du travail humain. Il se retrouve dans la division entre jour et nuit, la navette, l'alternance entre travail et congés, etc.
- §151: Le temps pseudo-cyclique a été transformé par l'industrie, et son temps irréversible. Il rassembles les vies privée, économique et politique des individus dans un bloc uniforme similaire à ceux des sociétés pré industrielles. Ce temps consomable est un produit proposé sous la forme d'emplois du temps organisés par la société marchande.
- §152: L'économie tertiaire rassemble ces différentes formes de temps consommables dans des blocs de temps tout équipés, proposés à la consommation, proposant des ersatzs d'expériences authentiques progressivement remplacées.
- §153: Le temps spectaculaire est tout à la fois temps de consommation d'images (littéralement, dans le cas de la télévision), et image de la consommation du temps (représentation des vacances au grand public comme temps de la vie réelle). Les promesses de vie libre sont toujours commandées par l'ordre spectaculaire: la vie réelle promise est la vie réellement spectaculaire.
- §154: La société spectaculaire étant sans communauté ni luxe réels, ses fêtes cycliques (vacances) sont des pseudo-fêtes. La valeur d'usage réduite rend dons et paroles creuses. « La réalité du temps a été remplacée par la publicité du temps. »
- §155: Le travail cyclique des sociétés pré industrielles était conforme avec son temps de fête cyclique - ces sociétés avaient l'illusion sincère de vivre dans un temps immobile, vécu comme tel. La consommation pseudo-cyclique de la société fondée sur le temps irréversible de la production marchande, par contre, marque le temps d'un changement permanent de la réalité, vécu illusoirement comme fixe.
- §156: « Parce que le travail mort continue de dominer le travail vivant, dans le temps spectaculaire le passé domine le présent. »
- §157: Comme corrélat de la défaillance de la vie historique collective, la vie individuelle demeure anhistorique. Le remplacement effréné des pseudo-évènements spectaculaires par d'autres réprime l'histoire individuelle. Le vécu individuel s'oppose à l'ersatz consommable de temps cyclique qu'est le temps spectaculaire. Ainsi ce vécu-ci demeure impensé, incommunicable, incompris et remplacé par la fausse mémoire des faux évènements spectaculaires.
- §158: « Le spectacle, comme organisation sociale présent de la paralysie de l'histoire et de la mémoire, de l'abandon de l'histoire qui s'érige sur la base du temps historique, est la fausse conscience du temps. »
- §159: L'expropriation du temps vécu individuel est la condition du retour du temps spectaculaire comme temps « libre ».
- §160: A l'absence sociale de la vie correspond une abscence sociale de la mort. L'irréductible composante biologique du temps vécu (cycles organiques et usure de la vie) sont secondaires pour la production, et négligées par le discours spectaculaire, fabriquant un « capital-jeunesse », pouvant être mal employé, mais non pas accumulé.
- §161: Au temps comme aliénation nécessaire, perte de soi pour exprimer l'authenticité de soi-même, la société substitue un présent étranger, en séparant le sujet de sa production vitale, de son temps vécu, l'empêchant d'entreprendre lui-même quoi que ce soit de réellement risqué, aliénant, pour se réaliser.
- §162: Aux modes s'annulant mutuellement dans le temps pseudo-cyclique s'oppose le « grand style » d'une époque, se découvrant dans ce qui s'oriente par la « nécessité évidente et secrète de la révolution ».
- §163: La vie historique généralisée, versant temporel de la société sans classes, affirme un modèle ludique du temps des individus et des groupes, « modèle dans lequel sont simultanément présents des temps indépendants fédérés ». C'est ainsi que le communisme se réalise, en supprimant toute réalité hors des individus.
- §164: « Le monde possède déjà le rêve d'un temps dont il doit maintenant posséder la conscience pour le vivre réellement. »
VII - L'aménagement du territoire (§ 165-179)
[modifier | modifier le code]- §165: L'unification capitaliste de l'espace a pour corrélat la banalisation, la destruction de l'autonomie et de la singularité des lieux.
- §166: L'« espace libre de la marchandise » se retrouve reconstruit et modifié en permanence pour tendre à la plus parfaite monotonie immobile.
- §167: « Cette société qui supprime la distance géographique recueille intérieurement la distance, en tant que séparation spectaculaire. »
- §168: Le tourisme (circulation humaine comme produit de consommation) consiste donc à aller voir le banal, le pré-aménagé par l'urbanisme monotone de la marchandise.
- §169: L'urbanisme se constitue comme emprise du Capital sur l'environnement humain et naturel pour resculpter l'espace à son image.
- §170: L'urbanisme satisfait la nécessité capitaliste de préférer une coexistence paisible dans l'espace à l'inquiétude liée au devenir temporel.
- §171: L'urbanisme est le cas paradigmatique illustrant le caractère séparateur du Capital usager de la technique.
- §172: A l'isolation de la population par l'urbanisme, par souci de contrôle, s'accompagne d'une réintégration de ces individus en tant qu'individus isolés dans le système de la production et de la consommation. Même dans la cellule familliale, l'individu est isolé en pseudo-collectivité, propre à laisser les images dominates du spectacle s'exprimer à pleine puissance.
- §173: Pour la première fois, les blocs d'habitation de masse (par ex. HLM) montre une architecture pensée autour de la condition sociale des pauvres. C'est la décision autoritaire qui se trouve, comme dans toute option politique, au centre de cette logique de construction. Cette habitation de masse est la forme architecturale adéquate à la société de masses isolées qu'il s'agit d'instituer.
- §174: Dans cette logique même de l'architecture, la ville se trouve en état d'auto-destruction, d'éclatement et de dispersion permanentes. L'automobile et l'autoroute commandent un éclatement des plans urbains, et l'apparition de supermarchés, lieu de la consommation précipitée, entraîne l'apparition de nouvelles urbanisations, elles-mêmes bientôt ré-éclatées, prises dans la logique auto-destructive de l'urbanisme.
- §175: L'opposition historique entre ville et campagne, au stade contemporain de paralysie de la vie historique au profit de la seule logique accumulative de l'économie régnante, se trouve résolue par la destruction mutuelle des deux termes de l'équation, plutôt que par le dépassement de ladite opposition par la réconciliation des contraires.
- §176: La ville a été le lieu d'apparition de la bourgeoisie et de l'histoire. Elle a été ensuite le milieu pour la lutte sociale, de possession du mouvement historique. Son actuelle auto-destruction permanente est le signe du retard de la resaisie, par la conscience historique même, des différents pouvoirs (politiques et économiques, principalement), qui se sont détachés d'elle pour se la soumettre.
- §177: La destruction des villes construit une « pseudo-campagne ». Les villes nouvelles, pseudo-campagnardes, sans rapport naturel à son environnement, comme dans la paysannerie, et sans rapports sociaux citadins, comme dans la ville historique, sont l'expression des forces de l'absence historique, du déni intra-historique du changement, productrices d'une apathie socialement fabriquée.
- §178: Sur son versant territorial, la révolution prolétarienne est une « critique de la géographie humaine », permettant la réappropriation, par les individus et les collectivités, de leur historicité totale. La logique ludique d'un tel urbanisme redonne son sens au voyage spatial, parmi des lieux singuliers et composites, et le sens à la vie comme voyage.
- §179: Le rôle du Conseil des travailleurs est de reconstruire l'espace selon ses besoins, ceux de la « dictature anti-étatique » du prolétariat. La reconstruction du territoire à son image est crucial dans le rôle de totale transformation de l'existence sociale que s'assigne un tel conseil.
VIII - La négation et la consommation dans la culture (§ 180-211)
[modifier | modifier le code]- §180: La culture est « la sphère générale de la connaissance, et des représentations du vécu, dans la société historique divisée en classes ». C'est à la fois la « division du travail intellectuel » et le « travail intellectuel de la division ». La culture se sépare de l'unité de la société du mythe, gagne son indépendance en cherchant à s'enrichir à tout prix, mais par cet enrichissement, elle finit par perdre l'autonomie conquise. En recherchant l'unité perdue, la culture doit se nier elle-même.
- §181: Pour que la culture se développe dans la société historique, il faut que l'innovation en lutte contre la tradition domine toujours. Cette même innovation ne peut être portée que par le mouvement historique total qui, devenu conscient de lui-même, dissout toute séparation, y compris celle faisant naître la culture comme sphère séparée.
- §182: L'essor des connaissances sociales, parmi lesquelles l'historiographie comme coeur de la culture, s'éveil à lui-même en faisant l'expérience de la Mort de Dieu. Cette Mort est la condition de toute critique et l'obligation d'une « critique infinie ». L'autonomie d'une discipline quelconque, parmi laquelle la philosophie, entraîne la destitution de cette discipline à la prétention d'explication universelle du monde social, mais également à sa domination sur une parcelle du savoir. La culture enveloppe en elle-même une exigence de rationnalité qui la condamne à disparaître comme sphère séparée de la conscience.
- §183: La culture est « le sens d'un monde trop peu sensé ». Elle apparaît dans le processus de dissolution du monde pré-révolutionnaire, mais, demeurant séparée du reste du monde social, elle reste le lieu d'une communication et d'une intelligence partielle dans une société « partiellement historique ».
- §184: L'achèvement de l'histoire culturelle a deux manifestations possibles:
- Via la « critique sociale », la fin de la culture passe par son « dépassement dans l'histoire totale ».
- Via la « défense du pouvoir de classe », la culture se finit par sa contemplation spectaculaire comme objet mort.
- §185: Cette opposition entre les deux fins de la culture se retranscrit sur deux plans: la question de la connaissance, et celle de l'art:
| Critique sociale (Accès à la vie historique libérée de l'aliénation marchande) | Défense du pouvoir de classe (Maintien de l'ordre spectaculaire de l'humanité séparée de sa vie) | |
|---|---|---|
| Connaissance | Théorie de la praxis, détenant le secret de l'usage de toutes les connaissances fragmentaires, ergo la vérité de ces connaissances. | Connaissances fragmentaires à laquelle l'on renonce dans l'approbation de la société existante. |
| Art | L'« autodestruction critique de l'ancien langage commun » de la société de classe. | « Représentation spectaculaire du non-vécu », reconstruction truquée de l'ancien langage commun d'un monde dissous par la logique spectaculaire. |
- §186: La perte de l'unité mythique dans la société culturelle mène à la pulvérisation du langage commun, qui ne peut être restauré que dans l'accès à la vie historique. L'art, se séparant de son univers religieux primitif, est le symptôme de cette pulvérisation du langage commun. L'« affirmation indépendante » de l'art entraîne sa dissolution comme sphère séparée.
- §187: L'anéantissement formel de l'art moderne exprime deux choses:
- Positivement: la perte du langage commun.
- Négativement: la nécessité de retrouver un langage commun dans la praxis, réunion de l'activité directe et du discours qui lui est propre. « Il s'agit de posséder effectivement la communauté du dialogue et le jeu avec le temps qui ont été représentés par l'oeuvre poético-artistique ».
- §188: L'excellence de l'art exprime la perte de vitalité.
- §189: Le baroque fut l'art d'un monde décentré, ayant perdu le mythe du monde chrétien. L'art « du changement » qui s'établit avec le baroque voit la vie comme passage, et ce passage comme coeur de la fête théatralisée, où chaque partie s'ordonne à un tout construit. Contre le classicisme qui imite extérieurement le langage de la monarchie absolue ou de la rome antique, c'est le baroque comme art de la négation, continué par le romantisme et le cubisme qui, affirmant l'émiettement et la négation de l'art, continuent le mouvement propre du baroque. Le pouvoir capitaliste, dépouillé de la dimension ludique des anciennes classes aristocratiques, retrouve cependant la notion d'unité supérieure du baroque en restituant, sous forme muséale, la totalité de l'histoire de l'art comme totalité de consommation - ce mode de consommation, cette restitution intégrale de l'art planétaire, où la communication entre les singularités d'origine c'est perdue dans la perte mondiale de la communication, est « la fin du monde de l'art ».
- §190: L'art se dissolvant, tout en étant art du changement, exprime l'impossibilité de ce même changement. L'art devient nécessairement d'avant-garde, mais disparaît parce qu'il est d'avant-garde.
- §191: Le dadaïsme (supprimant l'art sans le réaliser) et le surréalisme (réalisant l'art sans le supprimer), contemporains de la dernière grande poussée révolutionnaire européenne, ce sont retrouvés piégés et immobilisés dans le même champ artistique contre lequel ils luttaient lorsque cette poussée fut vaincue. Le situationnisme, dans son optique de dépassement de l'art, vise à les synthétiser.
- §192: Le spectacle, au chapitre de l'art, se proclame lui-même, dans sa culture, « communication de l'incommunicable ». La destruction du langage se voit exaltée comme valeur positive. L'usage critique de cette destruction du langage commun, qui permet la création poétique individuelle réelle, est masquée par le spectacle, générateur de l'oubli de l'histoire culturelle. En littérature, on s'intéressera ainsi au texte sans chercher ce qu'il communique pour lui-même. En urbanisme, on cherchera à intégrer des éléments artisitques épars dans le plan urbain. Là où l'économie cherche à produire des producteurs-consommateurs bien intégrés à l'ordre marchand, la pseudo-culture vise à une « restructuration sans communauté ».
- §193: La culture-marchandise devient marchandise-vedette, comme le pronostique Clark Kerr, pour s'en féliciter, aux USA.
- §194: La « pensée du spectacle » est l'ensemble des connaissances produites aujourd'hui [1967], s'ordonnat au principe de ne pas penser sa base matérielle, économique. Elle est fausse science et justification d'une société injustifiée.
- §195: Cette « pensée de l'organisation sociale de l'apparence » défend une « sous-communication » rendant la saisie adéquate de son concept d'autant plus complexe. Notamment, elle ignore le rôle crucial du conflit comme principe générateur du monde. Le mépris naturel, justifié [selon Debord], envers le spectateur corrompt absolument la pensée des « spécialistes du pouvoir du spectacle ».
- §196: La pensée soumise au Spectacle se développe en deux branches a priori conflictuellement, mais en soi complémentaires:
- Le faux désespoir de la « critique spectaculaire du spectacle », rapporté à une certaine sociologie moderne utilisant des outils spectaculaires pour critiquer le spectacle, le monde de la séparation du vivant envers son activité.
- Le faux optimisme de l'apologie du spectacle, rapporté au structuralisme [par Debord], pensée attitrée de l'oubli de l'histoire.
IX - L'idéologie matérialisée (§ 212-221)
[modifier | modifier le code]Réactions diverses
[modifier | modifier le code]- Le philosophe Giorgio Agamben, en 1990, à la lumière de la chute du Mur de Berlin et du Bloc de l'Est : « L’aspect sans doute le plus inquiétant des livres de Debord tient à l’acharnement avec lequel l’histoire semble s’être appliquée à confirmer ses analyses. Non seulement, vingt ans après La Société du spectacle, les Commentaires sur la société du spectacle (1988) ont pu enregistrer dans tous les domaines l’exactitude des diagnostics et des prévisions, mais entre-temps, le cours des événements s’est accéléré partout si uniformément dans la même direction, qu’à deux ans à peine de la sortie du livre, il semble que la politique mondiale ne soit plus aujourd’hui qu’une mise en scène parodique du scénario que celui-ci contenait. L’unification substantielle du spectacle concentré (les démocraties populaires de l’Est) et du spectacle diffus (les démocraties occidentales) dans le spectacle intégré, qui constitue une des thèses centrales des Commentaires, que bon nombre ont trouvée à l’époque paradoxale, s’avère à présent d’une évidence triviale. Les murs inébranlables et les fers qui divisent les deux mondes furent brisés en quelques jours. Afin que le spectacle intégré puisse se réaliser pleinement également dans leur pays, les gouvernements de l’Est ont abandonné le parti léniniste, tout comme ceux de l’Ouest avaient renoncé depuis longtemps à l’équilibre des pouvoirs et à la liberté réelle de pensée et de communication, au nom de la machine électorale majoritaire et du contrôle médiatique de l’opinion (qui s’étaient tous deux développés dans les États totalitaires modernes). »[10]
- Jacques Ellul, dans les notes de ses cours publiées sous le nom La pensée marxiste, confirme que l'affirmation de la vie ressentie comme ramenée à un simple spectacle par le prolétariat se trouve bien chez Marx, et que de Debord n'en est donc pas l'initiateur.
- En opposition partielle à la position de Guy Debord, Florent Schoumacher souligne que, selon lui, les sociétés hypermodernes, celles qui succèdent aux sociétés postmodernes fondatrices du modèle « spectaculaire », adoptent en fait un contrat social implicite qui dispose que les agents sociaux y emploient tous des « simulacres » notamment grâce à l’Hybris (l’orgueil). Ainsi l’Eidelon (le simulacre) devient un rapport biaisé à la réalité du monde, non pas parce que la réalité n’est pas accessible à la cognition (propos courants de la pop culture), mais parce que les agents sociaux ne souhaitent pas voir les choses telles qu'elles paraissent, poussés à cela par les images fausses de la propagande, au sens historique d'Edward Bernays. Ainsi, le simulacre devient, dans ce cas, le constituant principal de l'époque hypermoderne, renouvelant la critique de notre époque.
Éditions
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- La Société du spectacle, éditions Buchet/Chastel, Paris, .
- La Société du spectacle, éditions Buchet/Chastel, Paris, .
- La Société du spectacle, éditions Buchet/Chastel, Paris, .
- La Société du spectacle, éditions Champ libre, Paris, .
- La Société du spectacle, éditions Buchet/Chastel, Paris, [11].
- La Société du spectacle, éditions Gallimard, Paris, , 184 p.
- La Société du spectacle, éditions Gallimard, coll. « Folio » (no 2788), Paris, [12].
- La Société du spectacle, éditions Gallimard, coll. « Folio » essais (no 644), Paris, [13].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c'est de le transformer », Karl Marx (1845), Thèses sur Feuerbach
- ↑ Guy-Ernest Debord & Gil J. Wolman, Mode d'emploi du détournement.
- ↑ Guy Debord, La société du spectacle, 4
- ↑ Guy Debord, Jean-Louis Rançon, Alice Becker-Ho et Vincent Kaufmann, Oeuvres: Tous les livres de Debord. Des tracts, manifestes et textes introuvables ou inédits. Des textes extraits des revues. Les scénarios de ses films. Des traductions, un choix de lettres et de nombreux documents iconographiques rares ou inconnus, Gallimard, coll. « Quarto », (ISBN 978-2-07-077374-9), « Relevé provisiore des citations et des détournement de La Société du spectacle »
- ↑ Emmanuel Roux, Guy Debord: abolir le spectacle, Michalon Éditeur, coll. « Le bien commun », (ISBN 978-2-84186-973-2), chap. 2 (« "Le soleil qui ne se couche jamais sur l'empire de la passivité moderne" - la société comme spectacle, le spectacle comme société »), p.34
- ↑ John Holloway et José Chatroussat, Lire la première phrase du "Capital" suivi de Crise et critique, Libertalia, coll. « À boulets rouges », (ISBN 978-2-918059-58-5), « Note du traducteur », p.15-17
- Emmanuel Roux, Guy Debord: abolir le spectacle, Michalon éditeur, coll. « Le bien commun », (ISBN 978-2-84186-973-2), « La double dimension économique et politique du spectacle », p.38-40
- ↑ Emmanuel Roux, Guy Debord: abolir le spectacle, Michalon éditeur, coll. « Le bien commun », (ISBN 978-2-84186-973-2), « La négation visible de la vie », p.35-38
- ↑ Guy Debord, Jean-Louis Rançon, Alice Becker-Ho et Vincent Kaufmann, Oeuvres: Tous les livres de Debord. Des tracts, manifestes et textes introuvables ou inédits. Des textes extraits des revues. Les scénarios de ses films. Des traductions, un choix de lettres et de nombreux documents iconographiques rares ou inconnus, Gallimard, coll. « Quarto », (ISBN 978-2-07-077374-9), chap. II (« Commentaires sur la société du spectacle »), p.1594
- ↑ http://juralibertaire.over-blog.com/article-20137929.html Postface de Giorgio Agamben à l'édition italienne en un volume de La Société du spectacle et des Commentaires sur la société du spectacle
- ↑ (en) « Search Results for “La Société du spectacle” », sur Situationniste Blog (consulté le ).
- ↑ « La Société du Spectacle - Folio - Folio - GALLIMARD - Site Gallimard », sur gallimard.fr (consulté le ).
- ↑ « La Société du Spectacle - Folio essais - Folio - GALLIMARD - Site Gallimard », sur gallimard.fr (consulté le ).
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Jean-Louis Moinet, Genèse et unification du spectacle, Champ Libre, 1977.
- Anna Trespeuch-Berthelot, « Les vies successives de La Société du spectacle », Vingtième siècle Revue d’histoire, Paris, Presses de Sciences Po, n°122, avril-.
- Florent Schoumacher, Eidolon: simulacre et hypermodernité, Paris, Balland, 2024. (ISBN 978-2-94071-965-5)
Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Internationale situationniste (organisation, 1957-1972)
- Commentaires sur la société du spectacle (essai, 1988)
- Champ libre (maison d'édition, 1969-1984)
- La Société du spectacle (film, 1973)
- Guy Debord
- Gérard Lebovici
- Culture de masse
- Fétichisme de la marchandise
- Société de masse
- Société de consommation
- Aliénation (Marx)
- Joseph Gabel (La Fausse Conscience)
Liens externes
[modifier | modifier le code]- Relevé de citations d'autres auteurs « détournées » par Guy Debord dans La Société du Spectacle, Geocities
- Jean-Marie Tremblay, « Guy-Ernest Debord, La société du spectacle (1967) », texte complet, sur Les classiques des sciences sociales par l’Université du Québec à Chicoutimi, (DOI 10.1522/cla.deg.soc, consulté le )