La Noblesse d'État
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La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps est un livre du sociologue français Pierre Bourdieu paru en 1989. Il traite de la haute fonction publique française et du champ du pouvoir français, notamment à travers une analyse de la sociologie des grandes écoles.
Résumé
[modifier | modifier le code]L'ouvrage est le résultat d'une enquête sociologique d'ampleur portant sur les élèves des grandes écoles françaises[1], sur la base de statistiques issues de questionnaires distribués dans ces établissements et de données obtenues de manière non révélée[2].
Pierre Bourdieu assimile le statut social des diplômés de ces grandes écoles, qui travaillent ensuite au service de l’État comme hauts fonctionnaires, à celui de la noblesse française d'Ancien Régime, et utilise par conséquent pour les désigner le terme « noblesse d’État »[3]. Il soutient que les hauts fonctionnaires, s'ils « servent en se servant », ont néanmoins historiquement fait progresser l'universel en dégageant une conception nouvelle du travail au sein de la puissance publique qu'est le service public[1].
Postérité
[modifier | modifier le code]Expression de « noblesse d’État »
[modifier | modifier le code]L'expression de « noblesse d’État » acquiert une certaine notoriété à la suite de la publication du livre. Elle est notamment réutilisée pour décrire certains des présidents de la République ultérieurs dès lors qu'ils étaient hauts fonctionnaires avant d'être élus[4]. Et elle est utilisée dans des études sociologiques relatives à la gouvernance de certains pays (dont par exemple la Turquie et la Chine)[5],[6].
Alain Supiot souligne, en 2019, que l'expression est issue de Paul Ardascheff, qui l'utilise en 1906[7].
Critiques
[modifier | modifier le code]Prétention à la nouveauté
[modifier | modifier le code]La Noblesse d’État est critiquée par Dominique Chagnollaud, professeur de droit public, dans son livre Le Premier des ordres, qui retrace la sociogenèse historique de la haute fonction publique française. Il critique la prétention, par Bourdieu, à la nouveauté dans son analyse de l'ENA et de la haute fonction publique : « L'auteur de La Noblesse de l'État prend soin d'abord de dire qu'il a lu les travaux consacrés à l'ENA, lesquels démontrent à l'évidence les processus inégalitaires du concours. Mais, se prétendant le seul à détenir la parole légitime en la matière, l'auteur utilise le vieux procédé de « l'intérêt à agir » pour disqualifier les chercheurs qui depuis plus de vingt ans ont découvert ce qu'il redécouvre. Cette mise hors jeu est néanmoins savamment graduée : tel chercheur est directeur de séminaire à l'IEP ; telle directrice de recherche a épousé un ancien élève de l'ENA [...] »[8].
Déterminisme et prédestination
[modifier | modifier le code]Dominique Chagnollaud critique ensuite la logique déterministe défendue par Bourdieu : « Certes le « vernis Science-Po » est moins épais que le langage d'autorité qui reformule d'une manière savante les évidences du sens commun. Mais son pourfendeur attitré délivre des jugements qui donnent un avant-goût, dans l'ordre intellectuel, du Jugement dernier. Faut-il penser alors que la violence, toute symbolique, de l'auteur de La Reproduction traduit la sourde révolte d'exclus qui intériorisent jusqu'à l'extrême un sentiment d'injustice et de déclassement illégitime et idéalisent leur refoulement dans la représentation d'une classe ou d'un système d'enseignement ? Cette vision qui se veut réaliste est en fait idéaliste, en ce qu'elle croit, dans l'ordre laïque, à la prédestination »[8].
Alain Supiot porte une critique similaire dans un article publié en 2019. Il soutient que l'ouvrage de Paul Ardascheff où est utilisée l'expression pour la première fois, publié en 1906, « nous éclaire davantage sur les forces et les faiblesses de l’Ena, que la dénonciation de la méritocratie, de l’école libératrice et du service public comme autant de « mythes républicains ». Il est vrai qu’à la fin du XXe siècle, cette réduction sociologique de l’État à un pur système de domination était dans l’air du temps »[7].
Liens externes
[modifier | modifier le code]- Notice dans un dictionnaire ou une encyclopédie généraliste :
Références
[modifier | modifier le code]- Pierre Bourdieu, La Noblesse d'État: Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, (ISBN 978-2-7073-3815-0, lire en ligne)
- ↑ Encyclopaedia Universalis, La Noblesse d'État de Pierre Bourdieu: Les Fiches de lecture d'Universalis, Encyclopaedia Universalis, (ISBN 978-2-85229-710-4, lire en ligne)
- ↑ « La noblesse d'Etat : grandes écoles et esprit de corps », sur France Culture (consulté le )
- ↑ Éric Maigret, L'Hyperprésident, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-24374-6, lire en ligne)
- ↑ Corine Eyraud, L'entreprise d'Etat chinoise : de "l'institution sociale totale" vers l'entité économique?, L'Harmattan, (ISBN 978-2-7384-8264-8, lire en ligne)
- ↑ Didier Lancien et Monique de Saint-Martin, Anciennes et nouvelles aristocraties de 1880 à nos jours., Les Editions de la MSH, (ISBN 978-2-7351-1371-2, lire en ligne)
- Alain Supiot, « L’École du service public: », Hors les murs, vol. N° 495, no 3, , p. 6–7 (ISSN 1956-922X, DOI 10.3917/ehlm.495.0006, lire en ligne, consulté le )
- Dominique Chagnollaud de Sabouret, Le Premier des Ordres: Les hauts fonctionnaires (XVIIIe-XXe siècle), Fayard, (ISBN 978-2-213-65777-6, lire en ligne)