La Forteresse vide

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
La Forteresse vide
Auteur Bruno Bettelheim
Genre essai
Traducteur Roland Humery
Date de parution

La Forteresse vide, sous-titré L'Autisme infantile et la Naissance du soi, est un essai de Bruno Bettelheim traitant de l'autisme infantile vu par le prisme des théories psychanalytiques de l'époque, paru en 1967 aux États-Unis, et traduit en français par Roland Humery deux ans plus tard. L'ouvrage est une étude de cas de trois enfants autistes non verbaux pris en charge par l'école orthogénique, Laurie, Marcia et Joey, que l'auteur décrit comme « enfermés dans leur forteresse vide ». Bruno Bettelheim détaille ses efforts et ceux de son équipe pour communiquer avec ces enfants. Il effectue une analyse critique de la littérature consacrée à l'autisme infantile et au mythe des enfants sauvages, développe sa théorie sur l'origine de l'autisme due aux parents, et notamment au manque d'amour et d'empathie de la mère. Il expose aussi ses idées sur la constitution du Soi.

Les théories de cet ouvrage sont désormais abandonnées dans la plupart des pays, les découvertes scientifiques ayant invalidé la théorie de la mère réfrigérateur. Bettelheim exerce une forte influence sur les psychanalystes français qui s'occupent d'enfants autistes. Le comité consultatif national d'éthique a jugé la diffusion de cette théorie comme responsable d'une souffrance inutile des parents d'enfants autistes en France, et de l’absence d'interventions adaptées.

Théories sur l'origine de l'autisme[modifier | modifier le code]

Il cite Anna Freud pour dire : « Heureusement, les psychanalystes commencent à dénoncer le spectre de la mère rejetante[1] ». Il ajoute que toutes les mères, et pas seulement les mères d'enfants autistes, ont des intentions destructrices à côté de leurs intentions aimantes... ainsi que tous les pères : « ce n'est pas l'attitude maternelle qui produit l'autisme, mais la réaction spontanée de l'enfant à cette attitude[2] ». Paradoxalement, Bettelheim écrit aussi :

« Tout au long de ce livre, je soutiens que le facteur qui précipite l'enfant dans l'autisme infantile est le désir de ses parents qu'il n'existe pas[3]. »

Histoire[modifier | modifier le code]

L'ouvrage de Bettelheim est traduit par un éditeur parisien en 1969, et se diffuse très rapidement parmi les psychanalystes français[4]. Cependant, d'après Jacques Hochmann, c'est surtout l'émission télévisée de Daniel Karlin, en 1974, qui contribue à le faire connaître, puisque l'auteur donne plusieurs conférences et séminaires en France cette année-là[5].

Critiques[modifier | modifier le code]

En 1984, Théo Peeters publie Autisme : La forteresse éclatée (traduit en français en 1988), ouvrage qui s'oppose à La forteresse vide, en affirmant que les parents ne sont en rien responsables de l'autisme de leur enfant[6].

Impact de l'ouvrage[modifier | modifier le code]

D'après Richard Pollack, la théorie de la mère réfrigérateur défendue par Bettelheim a été progressivement discréditée et abandonnée dans de très nombreux pays, dont les États-Unis, le Royaume-Uni et le Japon. Cependant, elle est toujours défendue et enseignée en France en 2005 : « Bettelheim reste encore une sorte de héros, et bon nombre de psychiatres et de psychanalystes français semblent continuer de penser que les parents ont une part de responsabilité dans la pathologie de leurs enfants, qu’ils demeurent toujours coupables pour une raison ou une autre, même si ce n’est plus aussi crûment dit[7] ». Pour Dominique Bourdin, « l'esprit antirépressif de l'ouvrage et sa contestation de l'autorité parentale furent glorifiés » parmi les cercles psychanalytiques français. La défense de la théorie de Betteilheim par les psychanalystes est vraisemblablement à l'origine de la contestation des associations de parents d'enfants autistes, qui se sont opposés (parfois de façon agressive) à la prise en charge psychanalytique de l'autisme, et ont défendu les causes biologiques de ce trouble ces dernières années[4]. Cette théorie est progressivement abandonnée en France[8], cependant, d'après Jean-Noël Trouvé, en 2015, elle continue à faire des « ravages dans quelques « noyaux durs » de la psychopathologie »[9]. Ainsi, le psychanalyste Charles Melman, répond dans une interview donnée au Télégramme en 2014 que « la prosodie du discours maternel joue un rôle dans le développement de l'autisme », ajoutant que « Ces enfants autistes sont vides comme un golem au sens où leur capacité combinatoire n'a pas de maître ni de limites. Ils ont des capacités de calcul souvent stériles, comme un ordinateur laissé à lui-même. Il n'y a pas d'instance morale ni réflexive venant leur donner une identité »[10].

L'avis 102 du comité consultatif national d'éthique, rendu en novembre 2007 en France, incrimine la diffusion des idées défendues dans cet ouvrage comme étant responsable d'une souffrance inutile des mères d'enfants autistes en France. La théorie de Bettelheim est également citée comme responsable de l'absence d'une prise en charge éducative adaptée aux enfants autistes en France[11].

« Les théories psychanalytiques de l’autisme – les théories psychodynamiques, dont le concept de « forteresse vide » – proposées durant les années 1950 pour décrire et expliquer le monde intérieur des enfants souffrant d’autisme, ont conduit à une mise en cause du comportement des parents, et en particulier des mères, décrites comme des « mères frigidaires », « mères mortifères » dans le développement du handicap. Considérer la mère comme coupable du handicap de son enfant, couper les liens de l’enfant avec sa mère, attendre que l'enfant exprime un désir de contact avec le thérapeute, alors qu'il a une peur panique de ce qui l'entoure, font mesurer la violence qu’a pu avoir une telle attitude, les souffrances qu’elle a pu causer, et l'impasse à laquelle cette théorie a pu conduire en matière d’accompagnement, de traitement et d’insertion sociale. »

— Jean-Claude Ameisen[12].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bettelheim 1998, p. 101.
  2. Bettelheim 1998, p. 102.
  3. Bettelheim 1998, p. 171.
  4. a et b Dominique Bourdin, La psychanalyse de Freud à aujourd'hui: histoire, concepts, pratiques, Editions Bréal, , 317 p. (ISBN 2749507464 et 9782749507460), p. 163.
  5. Jacques Hochmann, Histoire de l'autisme : de l'enfant sauvage aux troubles envahissants du développement, Paris, Odile Jacob, (ISBN 978-2-7381-2153-0, présentation en ligne), p. 369.
  6. Peeters 1988.
  7. Pollack 2005, p. 685.
  8. Marie-Rose Debot-Sevrin, Des enfants du spectre autistique et l'émotion, Éditions L'Harmattan, , 490 p. (ISBN 2336386542 et 9782336386546), p. 7.
  9. Jean-Noël Trouvé, « À propos de l’empathie » dans Graciela C. Crespin (dir.), « Quelle empathie pour les autistes ? », Cahiers de PréAut, no 112,‎ , p. 9-54 (ISSN 1767-3151, lire en ligne).
  10. Hubert Coudurier, « Autisme. « Un plan catastrophique » », sur Le Télégramme, (consulté le 27 juillet 2016).
  11. Claude Wacjman, Clinique institutionnelle des troubles psychiques, Eres, coll. « Santé mentale », 304 p. (ISBN 2749237955 et 9782749237954).
  12. Comité Consultatif National d’Ethique pour les Sciences de la Vie et de la Santé, « Avis n°102 : « Sur la situation en France des personnes, enfants et adultes, atteintes d’autisme » », .

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Source primaire[modifier | modifier le code]

  • [Bettelheim 1998] Bruno Bettelheim (trad. de l'anglais par Roland Humery), La forteresse vide: l'autisme infantile et la naissance du Soi, Gallimard, (1re éd. 1969), 862 p. (ISBN 207040434X et 9782070404346)

Sources secondaires[modifier | modifier le code]

  • [Leroy 2008] Martine Leroy, L'autisme en changement: de la théorie de la "forteresse vide" à la notion de "trouble envahissant du développement", , 58 p.
  • [Peeters 1988] Théo Peeters (trad. du néerlandais par Brigitte de Nayer et Brigitte Nelles), Autisme : La forteresse éclatée, Pro Aid Autisme, , 143 p. (ISBN 2907798006 et 9782907798006, OCLC 19828507).
  • [Pollack 2005] Richard Pollack, « Bettelheim l’imposteur », dans Le Livre Noir de la psychanalyse, Les Arènes, , p. 665-685