La Disparition (roman)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Disparition (homonymie).
La Disparition
Auteur Georges Perec
Pays Drapeau de la France France
Genre Roman en lipogramme
Éditeur Éditions Gallimard
Date de parution 1969

La Disparition est un roman en lipogramme français écrit par Georges Perec en 1968 et publié en 1969. Son originalité est que, sur ses 300 pages (variable selon les éditions), il ne comporte pas une seule fois la lettre e[1] (lettre la plus usitée dans la langue française).

Résumé[modifier | modifier le code]

Genèse et thèmes du roman[modifier | modifier le code]

Membre de l'Oulipo, Georges Perec considérait que les contraintes formelles sont un puissant stimulant pour l'imagination. Il a donc choisi dans ce roman l'utilisation du lipogramme pour écrire une œuvre originale, dans laquelle la forme est fortement liée au fond. En effet, la disparition de cette lettre e est au cœur du roman, dans son intrigue même ainsi que dans son interrogation métaphysique, à travers la disparition du personnage principal, au nom lui-même évocateur : Anton Voyl. Le lecteur suit les péripéties des amis d'Anton qui sont à sa recherche, dans une trame proche de celle du roman policier.

Les thèmes de la disparition et du manque sont extrêmement liés à la vie personnelle de Georges Perec : son père meurt au combat en 1940 et sa mère est déportée à Auschwitz début 1943. Le livre débute d'ailleurs par la description d'un climat de violence et d'assassinats généralisés qui évoque très clairement la guerre, et la déportation des juifs y est expressément nommée ; en outre, la trame du roman est une vengeance clanique comportant l'assassinat systématique de certains membres d'une même famille. En écrivant ce roman, Perec parle donc du drame majeur de sa propre existence.

Selon Boris Cyrulnik, ce sont ces e manquant qui symbolisent la disparition de ses parents.

Cette même technique littéraire fut utilisée en anglais par Ernest Vincent Wright (en) dans son roman Gadsby publié en 1939 et qui fut écrit sans e. Ce roman n'a pas été traduit en français. En revanche, La Disparition a été traduit en anglais par Gilbert Adair, sous le titre A Void, en allemand par Eugen Helmlé sous le titre Anton Voyls Fortgang (1986), en italien par Piero Falchetta sous le titre La scomparsa (1995), en espagnol sous le titre El secuestro (1997)[2], en turc par Cemal Yardımcı sous le titre Kayboluş (2006), en suédois par Sture Pyk sous le titre Försvinna (2000), en russe par Valery Kislov sous le titre Исчезание [Ischezanie] (2005), en néerlandais par Guido van de Wiel sous le titre ’t Manco (2009), en roumain par Serban Foarta sous le titre Dispariția, editura Art (2010), en japonais par Shuichiro Shiotsuka sous le titre 煙滅 [En-metsu], éditions Shueisha (2010), en catalan par Adrià Pujol Cruells sous le titre L'eclipsi (2017), traduction dans laquelle c'est la lettre a, la plus fréquente en catalan, qui est omise.

Réception de l'œuvre[modifier | modifier le code]

À la sortie de l'ouvrage, aucune indication du procédé employé n'était fournie. Il revenait au lecteur de comprendre « ce qui avait disparu » (et certains critiques n'ont pas remarqué le procédé employé, notamment René-Marill Albérès)[3]. Seul le nom de l'auteur restait écrit normalement. De nombreux indices mettaient cependant le lecteur sur la voie :

  • l'inscription, sur la couverture de l'édition originale, d'un énorme « E » ;
  • la définition de la chose disparue, « un rond pas tout à fait clos, fini par un trait horizontal », qui évoque la forme du e minuscule ; la forme du « e » majuscule est par ailleurs suggérée à plusieurs reprises sous la forme d'un trident ou d'une patte de canard ;
  • le nom du héros principal, qui disparaît mystérieusement à la fin du chapitre 4 : Anton Voyl, la consonance « voyelle » privée de « e » ;
  • le fait que le roman comporte 25 chapitres numérotés de 1 à 4 et de 6 à 26 : il manque le cinquième (« e » est la 5e lettre de notre alphabet de 26 lettres), ce qui est clairement visible dans l'index en fin de volume ;
  • l'évocation, dans le cours du roman, de plusieurs séries de 26 où manque le 5e : Anton Voyl voit dans une bibliothèque 26 livres où manque le tome 5, une course hippique où le cheval n° 5 ne prend pas le départ, etc.
  • la présence enfin, dans le livre, de pastiches de plusieurs poèmes classiques, de Baudelaire, Recueillement (dont le premier vers, Sois sage, ô ma douleur, devient Sois soumis, mon chagrin), et attribué à un fils adoptif du commandant Aupick, de Victor Hugo, Booz endormi (devenu Booz assoupi) ainsi que de Voyelles (devenu Vocalisations) d'Arthur Rimbaud.

D'ailleurs, Perec se joue des contraintes avec amusement et multiplie les clins d'œil : « ni une, ni deux » devient « ni six moins cinq, ni dix moins huit » ; « à malin, malin un quart » et « prenant ses cliques et ses claques », « ayant pris son clic sans pour autant qu'il omît son clac ». Le post-scriptum d'un message laissé par Anton Voyl : « Portons dix bons whiskys à l'avocat goujat qui fumait au zoo », pastichant un célèbre pangramme (portez ce vieux whisky au juge blond qui fume), est un exemple de ces multiples performances facétieuses. Perec s'amuse de même à écrire quelques paragraphes sous la contrainte supplémentaire d'une disparition de la lettre « a » doublant celle du « e ».

Des études récentes[4] ont montré, quoique très partiellement, à quel point le texte regorge de codages et d'allusions cachées d'une densité souvent inouïe et dont l'abondance en rend un relevé exhaustif quasiment impossible, comme dans la description de chacun des assassinats des six frères de Maximin (Nicias, Optat, Parfait, Quasimodo, Romuald et Sabin) qui, outre qu'ils représentent la disparition symbolique des lettres N, O, P, Q, R, et S, comporte un foisonnement d'évocations de la lettre qui disparaît ; le passage du meurtre de Nicias, par exemple, renferme plus de vingt fois l'allusion, par synonymes ne comportant pas de e, à des mots comportant le son n : Athènes, naine, pas de haine, hyène, Aisne, Zen, alène, à l'aine (plusieurs fois), haleine, peine, gêne, graine, veine, vaine, aubaine, huitaine, fontaine, Maine, semaine.

Édition[modifier | modifier le code]

  • Georges Perec, La Disparition, Paris, Gallimard, coll. « L'Imaginaire », , 319 p. (ISBN 207071523X)

Traductions[modifier | modifier le code]

Antithèse[modifier | modifier le code]

  • Les Revenentes, (1972). Ce texte de Georges Perec, publié trois ans après La Disparition, est un monovocalisme en e, c'est-à-dire qu'il est écrit en n'utilisant que la lettre e comme voyelle.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Anne-Françoise Bertrand, « La Disparition », le roman écrit sans « e », sur L'Avenir.net (consulté le 17 juin 2014)
  2. Cette « traduction » est un lipogramme en a, la lettre la plus fréquente en espagnol.
  3. Camille Bloomfield, entretien avec John Lee, Vanda Miskic, Valéry Kislov, Marc Parayre, Shuichiro Shiotsuka, « Traduire "La Disparition" de George Perec », sur Academia.edu, Vingt-Huitièmes Assises de la traduction littéraire (Arles 2011), (consulté le 14 décembre 2014)
  4. Voir Marc Parayre, « La Disparition, en 11 lettres bien sûr », dans De Perec etc., derechef. Textes, lettres et sens, Nantes, éditions Joseph K., 2005, p. 309-325.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]