L'Homme Machine

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Page de titre de l'édition originale.

L'Homme Machine est un ouvrage du médecin-philosophe libertin Julien Offray de La Mettrie (1709-1751) paru en 1748 à Leyde[1].

Inspiré par le concept d'"animal-machine" formulé un siècle plus tôt par René Descartes dans son Discours de la Méthode, La Mettrie s'inscrit ici dans le mécanisme, courant philosophique qui aborde l'ensemble des phénomènes physiques suivant le modèle des liens de cause à effet (déterminisme) et plus largement une éthique radicalement matérialiste[2].

C'est par ce livre qu'il s'est fait connaître dans l’histoire de la philosophie, ne serait-ce que par son titre évocateur.

Un scientifique plus qu'un philosophe[modifier | modifier le code]

Dessin anatomique (1573) décrivant la morphologie du cerveau.
Dessin anatomique (1662) décrivant le système nerveux.

La Mettrie se montre particulièrement attentif aux recherches sur le système nerveux.

Rappelons que les toutes premières grandes découvertes en neurologie datent du milieu du XVIe siècle, en 1543 exactement, quand André Vésale a publié son De humani corporis fabrica. Ce livre était illustré d'images montrant de façon détaillée les ventricules, les nerfs crâniens, l'hypophyse, les méninges, les vaisseaux du cerveau et de la moelle épinière et les nerfs périphériques. En 1573, Costanzo Varolio, professeur d'anatomie à Bologne, a fait une présentation détaillée de la structure du cerveau. Et à la fin du siècle, un autre anatomiste italien, Bartolomeo Eustachi, a réalisé toute une série de gravures décrivant avec précision le système nerveux. Or ses dessins ne seront vraiment découverts qu’au XVIIIe siècle, celui de La Mettrie.

Les observations en neurologie se sont approfondies au XVIIe siècle. En 1664, notamment, l'Anglais Thomas Willis a publié son Anatomie du cerveau et en 1676, sa Pathologie cérébrale a permis de poser les fondations de la neuropathologie.

Or toutes ces recherches constituent pour La Mettrie un matériau plus précieux que les écrits de n'importe quel philosophe, Descartes compris, qui sont trop spéculatifs à ses yeux[3]. Raison pour laquelle lui-même sera assez mal accueilli par les philosophes. Voltaire, par exemple, le considèrera comme « dissolu, impudent, bouffon et flatteur » et Diderot comme « un auteur sans jugement ».

En 1733, La Mettrie se rend à Leyde, en Hollande, pour assister aux cours du médecin et chimiste Herman Boerhaave. A l'époque, l'université de Leyde est le premier centre médical d'Europe et Boerhaave, ouvert aux idées de Galilée et Newton, conçoit le fonctionnement du corps comme un processus mécanique. Rentré à Paris en 1742, La Mettrie fait une observation singulière sur lui-même. Lors d'une attaque de fièvre, il en vient à penser que les états corporels découlent de modifications dans le cerveau et il exprime ses conclusions en 1745 dans son premier ouvrage, L'Histoire naturelle de l'âme. Ses conclusions, jugées trop matérialistes, font scandale dans le corps médical. Ce qui ne le dissuade pas d'approfondir ses réflexions dans l'ouvrage suivant, L'homme-machine, cette fois publié anonymement.

Positionnement philosophique[modifier | modifier le code]

La Mettrie

Partant de ses connaissances en physiologie, que ne possèdent pas les philosophes, La Mettrie considère que, comme par le passé, les philosophes se trompent quand ils dissertent sur l’Homme. Les spéculations théoriques sont à ses yeux sans intérêt, seule en revanche la méthode empirique lui paraît légitime.

Bien qu'inspiré par Descartes en tant qu'initiateur du mécanisme, et dès 1745, La Mettrie rejette « cet absurde système (...) que les bêtes sont de pures machines.[4] ». Plus généralement, il rejette le principe d'une existence de « l’âme raisonnable », telle que Descartes l'a formulé un siècle plus tôt. Selon lui, le fonctionnement du cerveau humain est certes plus complexe que celui des autres animaux mais son principe est le même. Et la conscience (qu'il appelle encore "l'esprit") doit être considérée comme résultant uniquement d'une organisation sophistiquée de la matière : l’homme n’est donc qu’un animal supérieur.

La Mettrie rejette vigoureusement toute forme de dualisme au profit du monisme. En d'autres termes, il rejette toute idée de Dieu, même celle des panthéistes, qui voient Dieu dans la nature, comme encore Voltaire, des années plus tard, y recherchera « le grand horloger ».

Ses positions sont sans ambiguïté matérialistes :

« Qui sait si la raison de l'existence de l'homme ne serait pas dans son existence même ? Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur la surface de la Terre [...] semblable à ces champignons qui paraissent d'un jour à l'autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles.[5] »

Selon lui, c'est à tort que « nous imaginons ou plutôt nous supposons une cause supérieure ».

« Concluons donc hardiment que l'homme est une machine et qu'il n'y a dans tout l'Univers qu'une seule substance. Ce n'est point ici une hypothèse [...], l'ouvrage de préjugé ou de ma raison seule. [...] mais [...] le raisonnement le plus vigoureux [...] à la suite d'une multitude d'observations physiques qu'aucun savant ne contestera.[6] »

Postérité[modifier | modifier le code]

Dès le XIXe siècle, dans son Histoire du matérialisme, l'historien allemand Friedrich-Albert Lange compare La Mettrie à Copernic et Galilée : de même que ces derniers ont autrefois développé une image du cosmos dégagée de toute emprise religieuse, La Mettrie a traité la question de la conscience en dehors de toute considération métaphysique[7].

Les théories de La Mettrie anticipent les recherches en sciences cognitives et en neurobiologie, à la fin du XXe siècle[8].

De fait, en 1983, dans leurs livres respectifs, Le Cerveau Machine et L'Homme neuronal, le médecin Marc Jeannerod et le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux font état de leur dette intellectuelle à l'égard de La Mettrie [9]

Et en 2013, le philosophe Yves Charles Zarka estime que le livre préfigure non seulement les techniques d'interactions homme-machine, qui se mettent en place à la fin du XXe siècle, mais la théorie de l'homme augmenté du transhumanisme[10].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Claude Morilhat, La Mettrie, un matérialisme radical, PUF, 1998
  • Alain Prochiantz, Machine-esprit, Odile Jacob, 2000
  • Bernard Andrieu (dir.), Le cerveau, la machine-pensée (actes d'un colloque), L'Harmattan, 2000

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Julien Offray de La Mettrie, L'Homme Machine, Leyde, 1748. Dernière édition : Fayard/Mille et Une nuits, 2000
  2. Claude Morilhat, La Mettrie, un matérialisme radical, PUF, 1998
  3. Aram Vartanian, Le “philosophe” selon La Mettrie, Dix-Huitième Siècle n°1, 1969, pp. 161-178.
  4. La Mettrie, Histoire naturelle de l'âme, 1745 ; cité dans Ann Thomson, L'homme-machine : mythe ou métaphore ?, Dix-Huitième Siècle n°20, 1988, page 368
  5. Op. cit., pp. 53-54.
  6. Op. cit., p.82
  7. Friedrich-Albert Lange, Geschichte des Materialismus und Kritik seiner Bedeutung in der Gegenwart, 1866. Trad. fr. Histoire du matérialisme et critique de son importance à notre époque, tome 1, 2ème partie, chapitre 3, 1877
  8. Jean-Michel Besnier, La neurobiologie poursuit le projet déterministe de la génétique, entretien avec Catherine Ducruet, Les Échos, 13 septembre 2006
  9. Marc Jeannerod, Le Cerveau Machine : physiologie de la volonté, Fayard, coll. « Le temps des sciences », 1983 ; Jean-Pierre Changeux, L'Homme neuronal, Fayard, 1983. Réed. Fayard/Pluriel, 2012
  10. Yves Charles Zarka, De l'homme-machine à la machine post-humaine : La vision machinique du monde, Cités, 2013/3 n° 55, pp. 3-8

Liens externes[modifier | modifier le code]