L'Étrange Obsession
| Titre original |
鍵 Kagi |
|---|---|
| Réalisation | Kon Ichikawa |
| Scénario |
Natto Wada Keiji Hasebe Jun'ichirō Tanizaki (roman) |
| Musique | Yasushi Akutagawa |
| Acteurs principaux |
Machiko Kyō Tatsuya Nakadai Ganjirō Nakamura |
| Sociétés de production | Daiei |
| Pays de production |
|
| Genre | Drame |
| Durée | 107 minutes |
| Sortie | 1959 |
Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.
L'Étrange Obsession (鍵, Kagi) est un film japonais réalisé par Kon Ichikawa en 1959, librement inspiré du récit La Clef ou la Confession impudique de Jun'ichirō Tanizaki, publié en 1956. Le film, présenté au Festival de Cannes 1960, a obtenu le Prix du Jury, ex æquo avec L'avventura de Michelangelo Antonioni.
Synopsis
[modifier | modifier le code]L’intrigue s’ouvre par un avertissement clinique de l’interne Kimura (Tatsuya Nakadai), lequel expose au spectateur la fatalité biologique du vieillissement humain, marquant le début d'une autopsie sans concession de la vanité masculine [1]. Au cœur de cette réflexion sur la sénilité se trouve Kenji Kenmochi (Ganjirō Nakamura), un expert en antiquités dont la vigueur s’étiole face à la jeunesse de son épouse, Ikuko (Machiko Kyō) [2]. Convaincu que seule la jalousie peut agir comme un « viagra virtuel » sur sa libido défaillante, Kenmochi orchestre une manœuvre vénéneuse en poussant Ikuko dans les bras de Kimura, le fiancé de sa propre fille, Toshiko (Junko Kano) [2],[3].
Ce qui débute comme un triangle amoureux se métamorphose en un rectangle d’obsessions croisées où chaque protagoniste joue un rôle ambigu et trouble [3]. Le patriarche se complaît dans un voyeurisme morbide, allant jusqu'à photographier sa femme inconsciente pour stimuler ses sens, tandis qu'Ikuko se prête aux jeux érotiques par une passivité qui semble cacher une stratégie de domination plus profonde [3]. Toshiko, de son côté, observe avec un mélange de dégoût et de fascination la déchéance de ses parents, oscillant entre le désir de s'approprier Kimura et la dénonciation de l'adultère maternel [3]. Dans le huis clos de leur demeure saturée de non-dits, où la sexualité est traitée comme une pathologie et les injections hormonales comme des remèdes dérisoires, les masques sociaux s'effritent inexorablement [3].
La manipulation devient l'unique mode de communication d'une famille en pleine déréliction, prisonnière d'une quête vaine de jouvence où le désir semble indissociable d'une lente agonie [1].
Fiche technique
[modifier | modifier le code]- Titre du film : L'Étrange Obsession[4]
- Titre alternatif : La Confession impudique[5]
- Titre original : 鍵 (Kagi)
- Réalisation : Kon Ichikawa
- Scénario : Keiji Hasebe, Natto Wada, Kon Ichikawa d'après La Clef ou la Confession impudique de Jun'ichirō Tanizaki
- Photographie : Kazuo Miyagawa
- Montage : Tatsuji Nakashizu, Hiroaki Fujii
- Musique : Yasushi Akutagawa
- Costumes : Yoshio Ueno
- Producteurs : Hiroaki Fujii, Masaichi Nagata
- Société de production : Daiei
- Pays d'origine :
Japon - Langue originale : japonais
- Format : couleurs - 35 mm
- Genre : drame
- Durée : 107 minutes[6] (métrage : 8 bobines - 2 933 m[6])
- Dates de sortie :
Distribution
[modifier | modifier le code]- Machiko Kyō : Ikuko Kenmochi
- Ganjirō Nakamura : Kenji Kenmochi
- Junko Kano : Toshiko Kenmochi
- Tatsuya Nakadai : Kimura
- Jun Hamamura : docteur Soma
- Ichirō Sugai : le masseur
Production
[modifier | modifier le code]Genèse et Contexte
[modifier | modifier le code]L'œuvre s'inscrit dans la tradition du bungei-eiga, terme désignant l'adaptation cinématographique de la « littérature pure » (jun-bungaku), un genre noble et respecté au sein de la production nippone de l'après-guerre [1]. En portant à l'écran La Clef ou la Confession impudique, roman licencieux de Jun'ichirō Tanizaki publié en 1956, Kon Ichikawa confirme sa réputation de cinéaste caméléon, capable de naviguer entre la satire sociale, la farce macabre et le thriller psychologique [1]. Ce projet intervient après d'autres succès notables tels que La Harpe de Birmanie ou Le Brasier (adaptation du Pavillon d'or de Yukio Mishima), témoignant de l'aisance d'Ichikawa à traiter les tourments et les obsessions de l'âme japonaise [1].
Pour cette production, le réalisateur s'entoure de ses collaborateurs les plus fidèles, notamment son épouse et scénariste Natto Wada, qui réussit le tour de force de transformer un récit épistolaire complexe, initialement basé sur des journaux intimes croisés, en une narration visuelle incisive et frontale [1]. La genèse du film repose également sur une esthétique chirurgicale servie par la photographie de Kazuo Miyagawa, dont les cadres suggestifs et les tons délavés capturent la décomposition morale de la bourgeoisie sans jamais recourir à la nudité explicite [1]. Le film explore ainsi le versant tordu du romantisme japonais, où l'on ne cherche plus l'amour mais un antidote à l'ennui et à la sénescence.
Attribution des rôles
[modifier | modifier le code]Le film s'appuie sur une distribution d'une grande profondeur dramatique, menée par Ganjirô Nakamura, acteur fétiche de Yasujirō Ozu, qui prête ses traits au patriarche Kenmochi, figure à la fois pathétique et monomaniaque [1],[2]. Face à lui, Machiko Kyô, icône du cinéma japonais révélée par Rashômon, incarne Ikuko avec une retenue troublante, symbolisant une féminité prise entre le carcan des traditions et l'appel de la transgression moderne[1],[2]. Tatsuya Nakadai, dans l'un de ses rôles les plus cyniques, interprète l'interne Kimura, un dandy dont le regard perçant souligne l'opportunisme sexuel et moral du personnage [2],[3]. Enfin, Junko Kanô complète ce quatuor en incarnant Toshiko, la fille lucide dont la modernité apparente cache une aliénation profonde face au jeu pervers de ses aînés, tandis que la vétérane Tanie Kitabayashi campe Hana, la servante dont la présence discrète semble couver une menace silencieuse pour l'équilibre précaire de la maison [2].
Différences majeures entre le film et le roman
[modifier | modifier le code]Structure narrative et narration
[modifier | modifier le code]Le roman de Tanizaki est une œuvre épistolaire qui entrecroise les journaux intimes du mari et de la femme, créant une « guerre des sexes » diffuse et complexe [1]. Ichikawa transpose ce récit en une narration cinématographique linéaire, utilisant des procédés visuels comme des arrêts sur image pour réagencer l'histoire [1]. Le film introduit un prologue inédit où l'interne Kimura s'adresse directement aux spectateurs face caméra pour exposer scientifiquement le déclin lié à la vieillesse [1].
Évolution des personnages et des intrigues
[modifier | modifier le code]Alors que le roman se concentre initialement sur un triangle amoureux (le mari, la femme, l'amant), le film transforme cette dynamique en un rectangle d’obsessions en intégrant pleinement la fille, Toshiko, dans le jeu de perversions [1]. Dans le film, la fille devient un personnage central qui observe et facilite parfois les déviances de ses parents, alors que le roman laisse planer plus de zones d'ombre sur son implication [1],[3].
Symbolisme et motifs érotiques
[modifier | modifier le code]Un changement notable concerne les thèmes de prédilection de Tanizaki. Contrairement à l'œuvre originale et aux autres écrits de l'auteur, le film fait l'impasse sur le « fétichisme du pied », préférant suggérer l'érotisme par des cadrages de paysages ou d'objets [1]. Là où le roman peut être plus explicite dans ses descriptions, Ichikawa choisit une visualisation chaste et clinique, utilisant la force suggestive du cadrage plutôt que la nudité [1].
La conclusion du récit
[modifier | modifier le code]La fin constitue la divergence la plus marquante. Le roman se termine sur une ambiguïté terrifiante [2]. À l'inverse, le film opte pour une résolution dramatique et démonstrative sous forme de comédie macabre [1],[2]. Le film introduit un final meurtrier provoqué par le personnage de la vieille servante, Hana, qui empoisonne les protagonistes survivants, une issue absente de l'œuvre littéraire.
Distinctions
[modifier | modifier le code]Récompenses
[modifier | modifier le code]- Prix du jury au Festival de Cannes 1960[4]
- Golden Globe du meilleur film en langue étrangère en 1960[8]
- prix Kinema Junpō du meilleur scénario pour Natto Wada[9]
- Prix Blue Ribbon du meilleur réalisateur pour Kon Ichikawa (conjointement pour Feux dans la plaine)[10]
Sélection
[modifier | modifier le code]- Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1960[4]
Notes et références
[modifier | modifier le code]- « L'étrange obsession: l'emprise du désir inassouvi », sur Il était une fois le cinéma, (consulté le )
- John Dory, « [L’ÉTRANGE OBSESSION] Kon Ichikawa, 1960 »
- Shangols, « L'étrange Obsession (Kagi) (1959) de Kon Ichikawa », sur Shangols (consulté le )
- « Kagi (L'Étrange Obsession) », sur www.festival-cannes.com (consulté le )
- ↑ [PDF] La Confession impudique (1992) : titre français du film lors de la rétrospective « Kon Ichikawa » du au à la MCJP
- (ja) L'Étrange Obsession sur la Japanese Movie Database
- ↑ « La Confession impudique », sur Centre national du cinéma et de l'image animée (consulté le ).
- ↑ (en) « Odd Obsession », sur goldenglobes.com (consulté le )
- ↑ (en) Stuart Galbraith, Japanese Filmography : A Complete Reference to 209 Filmmakers and the Over 1250 Films Released in the United States, 1900 Through 1994, Mcfarland, , 509 p. (ISBN 9-780786-400324), p. 475
- ↑ (ja) « 1959年 第10回 ブルーリボン賞 », sur allcinema.net (consulté le )
Liens externes
[modifier | modifier le code]
- Ressources relatives à l'audiovisuel :