Cette page est semi-protégée.

Kutama

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Ketama.

Les Kutamas ou Ketamas (en berbère : Ikutamen, au singulier Akutam, en arabe : كتامة (Kutâma)) sont une tribu berbère du nord de l'actuelle Algérie. Ils sont attestés historiquement dès le début du iie siècle, sous la forme Koιδαµoυσoι (Koidamousii) par le géographe grec Ptolémée. Au iiie siècle, ils sont classés dans la confédération des Bavares qui se soulève contre l'Empire romain.

Ils sont principalement connus pour avoir jouer un rôle majeur lors du califat fatimide (909-1171), formant l'armée fatimide qui renverse les Aghlabides qui contrôlent alors l'Ifriqiya (actuelle Tunisie), et conquis ensuite l'actuelle Égypte et le sud du Levant en 969-975.

Terminologie

Une anecdote expliquant les origines du terme « Kutama » est racontée par le juriste ismaélien du xe siècle, al-Qadi al-Nouman, dans son ouvrage intitulé Iftitāḥ al-da'wa. D'après celui ci, un prédicateur du nom d'Abou Abdallah al-Chii rencontre un groupe de chiites Kutama lors d'un pèlerinage à la Mecque en 893. Lors de la rencontre, ce groupe particulier de pèlerins Kutama est convaincu de la religion ismaélienne et ramène Abou Abdallah avec eux dans leur pays d'origine. En cours de route, Abou Abdallah interroge les pèlerins sur une région appelée la Vallée des Pieux (fajj al-akhyār). Les Kutamas sont étonnés d'apprendre qu'il connaissait cet endroit et lui demandent comment il en a entendu parler. Citant une tradition prophétique (hadith) de Mahomet, Abou Abdallah répond qu'en fait, cet endroit est nommé d'après les Kutamas eux mêmes : « Le Mahdi émigrera loin de chez lui à une époque riche en épreuves et en tribulations. Les pieux (al-akhyār) de cet âge le soutiendront, peuple dont le nom est dérivé de kitmān (secret) »[1]. Il explique que la tradition se réfère aux vrais Kutamas et qu'en raison de cela, la région s'appelle la Vallée des Pieux.

Origines

D'après Ibn Khaldoun, les Kutamas font parti de la branche des Branès[2]. Ils sont liés aux Zouaoua et sont situés en Kabylie. Au xiiie siècle, ils sont localisés dans l'Est de l'Algérie à la frontière des Wilayas de Béjaïa et de Constantine et aux frontières de l'Aurès qui correspond à la Petite Kabylie et à une partie de la Kabylie orientale (extrême Kabylie orientale) au xxe siècle. La tribu est voisine des zénètes ulhasa dans la partie orientale d'Annaba et des Aurès. Les Zedjala font partis des Ulhasa dans la Medjana, une plaine bordée par les Aurès. Ils sont installés près de la montagne Eiad des Aurès.

Histoire

Antiquité

Les Kutamas sont attestés sous la forme Koidamousii, par le géographe grec Ptolémée[3], dont la documentation paraît dater des années 100-110[4]. Ils se trouvent alors dans la région de la boucle de l'Ampsaga (l'actuelle oued el-Kébir, en Algérie). Ils font sans doute partie au iiie siècle de la grande confédération des Bavares, qui se soulève contre les romains et pilonnent plusieurs cités, tant dans la province romaine de Maurétanie césarienne (Sétifienne après 303) qu'en Numidie. Cette opposition politique et militaire n'empêche pas une certaine romanisation, au moins ponctuelle, ainsi la création d'une respublica Vahartanensium[5], sans doute liée à la nécessité d'une traversée routière du massif qui n'est attestée qu'à partir du règne de l'empereur Hadrien[6].

Les deux mondes « romain » (ou du moins romanisé) et berbère ne sont sans doute pas aussi opposés en tout temps et en tout lieu qu'on a pu le croire : en temps de paix, ils ont sans doute besoin l'un de l'autre. Les oppositions, débouchant parfois sur des affrontements violents, portaient sans doute sur la nécessité, pour les Romains, de traverser le massif pour exporter vers Rome les produits des hautes plaines sétifiennes et, pour les Bavares, d'accéder à la frange septentrionale des mêmes zones pour y cultiver les céréales dont ils avaient besoin. C'est sans doute à ce type d'affrontement qu'il faut rapporter une grande inscription bien connue[7], celle de Teniet el-Meksen, sur laquelle on voit trois rois bavares (à la tête sans doute de trois tribus non nommées) arrêtés et niés, leur familia capturée, au dernier col avant la plaine, par Sulpicius Sacratus, sans doute le procurateur de la Maurétanie césarienne, dans la seconde moitié du iiie siècle.

Comme la confédération des Quinquegentiens (dans le Djurdjura), la grande confédération bavare semble disparaître au début du ive siècle, sans doute disloquée par les expéditions punitives de l'armée romaine, notamment lors de l'expédition de Maximien en 297-298. Mais les tribus qui constituent la confédération restent en place, et notamment les Kutamas. Leur chef-lieu est reconnu dans le siège d'un évêque attesté en 411 : Ceramusa, Ceramudensis plebs. Pendant le « siècle vandale » (429-533), c'est probablement le même siège épiscopal qu'occupe en 484 un certain Montanus de Cedamusa. Au vie siècle, les Kutamas sont attestés par une inscription chrétienne de lecture difficile découverte au col de Fdoulès (l'actuelle Souk el Kedim), au sud d'Igilgili (l'actuelle Jijel), à l'un des derniers cols avant la descente sur Milev (l'actuelle Mila). Un roi des Ucutumani se proclame serviteur de Dieu[8]. La tribu semble pacifique et peut avoir entretenu de bons rapports avec les Byzantins[9]. C'est dans cette région escarpée qu'il faut placer le noyau originel des Kutama.

Moyen Age

Les plus anciens récits de la conquête musulmane, Ibn Abd al-Hakam et Khalifa ibn Khayyat, ne parlent pas d'eux, pas plus qu'Al-Yaqubi (mort 897) et Ibn al-Faqih al-Hamdhani (mort après 903). Leur nom apparaît pour la première fois parmi celui d'autres tribus berbères dans les Masâlik d'Ibn Khordadbeh, auteur mort en 885. Manifestement, la tribu n'est guère importante à cette époque. D'après les récits tardifs et controversés de l'historien Ibn Khaldoun, les Kutamas sont, dans les années 670 , sous l'autorité d'un roi awerba, Koceïla, avec l'ensemble des Branès[note 1]. Ce chef qui mène la lutte contre l'invasion musulmane, d'abord victorieux à Tahouda, est finalement vaincu à Mammès[10]. Les Arabes font quoi qu'il soit face à une forte résistance, la ville de Béjaïa est prise tardivement[11].

Un peu avant le milieu du viiie siècle, à une date indéterminée, les Kutamas, sans doutes bénéficiaires, embrassent l'islam, d'abord dans sa version kharidjite. Lors de la prise de Kairouan par les Ibadites en 757-758, des Kutamas figurent parmi les troupes kharidjites, alliés à Abou Khattab al-Mafiri et Abderrahmane Ibn Rustom. Ce dernier, alors gouverneur de Kairouan, désigne un des leurs, Oqayba, à leur tête. On sait peu de choses sur les Kutamas pour la suite du viiie siècle, après l'avènement des Aghlabides à Kairouan en 789. Isolés dans leurs montagnes, ils se contentent d'ignorer les autorités aghlabides et d'accueillir les soldats rebelles dans leurs montagnes inaccessibles. D'après Ibn Khaldoun lui même : « Forts de sa nombreuse population, le peuple Kutamien n’eut jamais à souffrir le moindre acte d’oppression de la part de cette dynastie [aghlabide][12] ».

Tout change à la fin du IXe siècle, lorsque les Kutamas forment une coalition avec les Fatimides chiites contre les Aghlabides sunnites qui dirigent l'Ifriqiya (actuelle Tunisie) et soutiennent les Abbassides. En 893-894, Abou Abdallah al-Chii, missionnaire chiite, rencontre les Kutamas et leur présente son maître à penser, Obeïd Allah al-Mahdi, un chiite ismaélien de Syrie comme le Mahdi (sauveur attendu par les musulmans). L'objectif d'Abou Abdallah al-Chii est de renverser le pouvoir sunnite des Abbassides de Baghdad en faveur d'une dynastie chiite.

Carte des mouvements fatimides au Maghreb de 909 à 973.

En 903, les Kutamas, convertis au chiisme et à l'idéologie d'al-Mahdi, deviennent les protecteurs féroces du nouvel État fatimide et constituent le pilier de son armée. Ils commencent le soulèvement. Le , ils détruisent la dynastie des Aghlabides installée par les Abbassides en Ifriqiya, près de Laribus. Six jours plus tard, ils entrent dans la capitale aghlabide, Raqqada. Plus tard, la capitale fatimide est déplacée à Mahdia. Les Fatimides, avec leur armée Kutama sous le général Jawhar al-Siqilli (le Sicilien), prennent l'Égypte en 969, ce qui provoque un fort exil des Kutamas vers l'Égypte, Ibn Khaldoun indique : « toute la nation des Kutama organisée en différentes tribus, partit s'établir en Égypte ». Une nouvelle capitale fatimide nommée al-Qahira (Le Caire), signifiant « La victorieuse », est fondée. Les Kutamas installent un camp militaire près du Caire, formant une formidable puissance militaire au service du calife fatimide. Ils mènent plus tard des expéditions à Damas contre les Abbassides.

Après avoir conquis l'Égypte, les Fatimides abandonnent le Maghreb, qui passe sous la houlette du général sanhadja Bologhine ibn Ziri, gouverneur de l'Ifriqiya. Il devient le fondateur de la dynastie ziride. L’accession des Sanhadjas au trône de Kairouan et la place prépondérante qu’ils prennent au Maghreb ne manque pas d’exciter la jalousie des Kutamas, alliés de la première heure et fidèles serviteurs des Fatimides.

Une dizaine d’années plus tard, les Zirides prennent un tel poids que leur suzerain en prend ombrage. Le fatimide al-Aziz envoie au Maghreb un missionnaire, Abou al-Fahm. Lors de son passage à Kairouan en 986-987, celui-ci se met en rapport avec le gouverneur de la cité, Abdallah, qui conspire contre son maître ziride. Abdallah facilite le passage d’Abou al-Fahm vers le pays Kutama. Celui-ci y lève des bandes armées. Malgré les ordres que tente de lui donner Al-Aziz, la réaction d’Al-Mansour est terrible. En 987, il se met en campagne, marche sur Mila, qui se rend, et dont les murailles sont ruinées. Il part ensuite pour Sétif « siège de la puissance de ses ennemis ». Les Kutamas, vaincus dans la plaine, se réfugient dans leurs montagnes. Le 3 mai 988, Abou al-Fahm, livré, est exécuté sous les yeux des ambassadeurs d’Al-Aziz, sans que ce dernier, soucieux de tranquilliser Al-Mansour, n’ose même dire quoi que ce soit.

En 988-989, un nommé Abou al-Faradj, qui se prétend petit-fils d’Al-Qaim (le fils du Mahdi fatimide), prend la tête des Kutamas, fait battre monnaie à son nom. Il fait harceler par ses troupes les garnisons zirides de Mila et de Sétif. Elles réagissent, et mettent en déroute les Kutamas. Abou al-Faradj est exécuté. Pour prévenir toute nouvelle tentative, Al-Mansour fait installer des garnisons dans le pays Kutama, y nomme des gouverneurs et les soumet à l’impôt.

Dès lors, à part quelques mentions isolées, on n'entend plus parler des Kutamas au Maghreb. Leur noyau originel est épuisé par un siècle de combats au service des Fatimides, le départ d’une partie de ses membres d’abord vers Kairouan et Mahdia, puis vers l’Égypte. La défaite du chiisme au Maghreb (notamment après son rejet par les Hammadides dès 1015) entraîne leur condamnation morale. D'après Ibn Khaldoun, « il en résulta que la plupart des peuples ketamiens renoncèrent à ce surnom à cause de l'idée de dégradation qu'il comportait et se donnèrent pour membres de quelque autre tribu[13] ». La confédération des Kutamas est définitivement morte. À l'époque d'Al-Idrisi (1100-1165), la tribu ne compte plus que 4 000 membres.

Époque contemporaine

Les Kutamas sont aujourd'hui situés dans les Wilayas de Béjaïa, Jijel, Sétif et Mila. La culture kutama est encore présente dans une large mesure ; par exemple, le « couscous au poisson », très populaire dans cette région et dans le nord de la Tunisie, est d'origine Kutama. Sur le plan culturel, les habitants de cette région conservent une trace de leur identité en tant que Kutama, mais la plupart des tribus sont assimilées aux Kabyles (Béjaia), aux Arabes (Annaba) et aux Kabyles hadra (Jijel, Mila), et Skikda, Sétif. Il y a aussi des descendants de Kutama chez les Siwis en Égypte. Le défi de résister à l'influence des tribus dominantes, telles que les Sanhadja ou Béni Hilal, et des dynasties berbères qui succèdent aux Fatimides, tels que les Zirides, Hammadides, les Almoravides et les Almohades est difficile. Le fait qu'il existe aujourd'hui une identité Kutama témoigne de leur persistance face à ces défis. La langue kutama est aujourd'hui largement arabisée (comme à Jijel) ou diluée dans d'autres dialectes berbères (comme c'est le cas à Bejaïa).

Aujourd'hui, des représentants des Ulhasa vivent dans le quartier de la Tafna, à l'ouest de l'Algérie moderne, dans la Wilaya d'Aïn Témouchent, près de Tlemcen. Les districts Kotama « El-Hai Kotamiyine » au Caire, et « Al-Harat Maghariba » à Damas témoignent encore de l'influence de cette tribu.

Référencement

Notes

  1. aucun autre auteur ne mentionne un pouvoir de ce type

Références

  1. (en) Shafique N. Virani, The Ismailis in the Middle Ages: A History of Survival, A Search for Salvation, New York, Oxford University Press, , 322 p. (ISBN 9780198042594, lire en ligne), p. 47
  2. Ibn Khaldoun 1841, p. 21 note 16.
  3. Ptolémée, Géographie, chap. IV, p. 2, 5
  4. Jehan Desanges, Catalogue des tribus africaines de l’Antiquité classique à l’Ouest du Nil, Dakar, Publications de la section d'histoire de l'université de Dakar, , p. 57 et 71
  5. Pierre Morizot, « Une étape sur les voies romaines de la wilaya de Jijel, la respublica Vahartanensium », 110e Congrès des Sociétés savantes, = IIIe colloque sur l’histoire et l’archéologie de l’Afrique du Nord, Montpellier,‎ , p. 317-336
  6. Pierre Salama, « Les voies romaines de Sitifis à Igilgili. Un exemple de politique routière approfondie », Antiquités africaines, vol. 16, no 1,‎ , p. 101-134 (DOI 10.3406/antaf.1980.1060, lire en ligne)
  7. Gabriel Camps, « Bavares », Encyclopédie Berbère, vol. 9,‎ (lire en ligne)
  8. Modéran 2013, p. 445-540 paragraphe 34.
  9. Modéran 2013, p. 63-119, note 203.
  10. Yves Modéran, « Koceila », Encyclopédie Berbère, vol. 28-29,‎ (lire en ligne)
  11. Nedjma Abdelfettah Lalmi, « Du mythe de l’isolat kabyle », Cahiers d’études africaines, vol. 44, no 175,‎ , p. 507-531 (ISSN 0008-0055, DOI 10.4000/etudesafricaines.4710, lire en ligne)
  12. Ibn Khaldoun 1852, p. 292.
  13. Ibn Khaldoun 1852, p. 298.

Bibliographie

Livres

  • Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique Septentrionale, t. 1, Impr. du Gouvernement, , 612 p. (lire en ligne)
  • Ibn Khaldoun (trad. Adolphe-Noël Desvergers), Histoire de l'Afrique sous la dynastie des Aghlabites, et de la Sicile sous la domination musulmane, Paris, Firmin-Didot, , 281 p. (lire en ligne)
  • Yves Modéran, Les Maures et l’Afrique romaine (IVe-VIIe siècle), Publications de l’École française de Rome, coll. « Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome », (ISBN 9782728310036, EAN 9782728306404, DOI 10.4000/books.efr.1395, lire en ligne)

Articles

  • Jean-Pierre Laporte, « Ketama, Kutama », Encyclopédie berbère, no 27,‎ (lire en ligne)
  • Jehan Desanges, « Koidamousii », Encyclopédie berbère, nos 28-29,‎ (lire en ligne)

Annexes

Articles connexes