Kig ha farz

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Kig-ha-farz
Image illustrative de l'article Kig ha farz
Une assiette de kig-ha-farz, plat traditionnel breton.

Lieu d’origine Léon, Bretagne, Drapeau de la France France
Place dans le service Plat principal
Température de service Chaud
Ingrédients farine de blé noir et froment, jarret de porc et de bœuf, lard, chou, carottes, poireaux, navets
Accompagnement lipig (oignons ou échalotes et beurre salé), sucre, lait, cidre breton, vin rouge
Classification Far breton, pot-au-feu, potée

Le kig ha farz est une spécialité régionale originaire du Léon, région située à l’ouest de Morlaix et au nord de Brest, en Basse-Bretagne. Son nom signifie littéralement en breton « viande et far » (kig, « viande, chair » ; ha, « et » ; farz, « farine en latin »). Le kig-ha-farz est une des nombreuses variétés de fars rencontrées en Bretagne.

Composition[modifier | modifier le code]

Le sac de farine plongé dans le bouillon

Cette recette typique fut autrefois considérée comme la nourriture du pauvre. Sorte de « pot-au-feu breton », elle se démarque par l'utilisation d'une pâte à base de farine de blé noir (farz gwinizh-du). Celle-ci est traditionnellement cuite dans un « sac » fabriqué maison, à base de linges noués, dans le même bouillon que la viande de bœuf et le jarret de porc salé. Une fois cuit, le « farz » prend la forme cylindrique du sac, qu'il faut rouler (brujuner en bretonnisme) à la main ou l'émietter à la fourchette pour en faire du « farz brujun », avec un aspect de semoule[1].

Son goût s'apparente à celui de la galette de sarrasin. Le far en sac (farz sac'h) pouvait être présenté en tranches et suppléait ainsi le pain. On ajoute généralement des légumes tels que la carotte ou le chou, parachevant la ressemblance avec le pot-au-feu classique.

La sauce lipig entourée des plats de légumes et de viandes

Si le farz noir se consomme souvent comme simple accompagnement, les puristes l'apprécient aussi réduit en morceaux (bruzunog) arrosé d'une sauce à base de beurre salé fondu, d'échalotes ou d'oignons et parfois de lardons appelée le lipig. Il peut aussi être saupoudré de sucre. Il existe une variante de ce far ; il s'agit du farz dit « blanc » (farz gwinizh), à base de farine de blé. Son goût s'apparente à celui des crêpes, moins original et légèrement sucré. Il se déguste également en tranche, doré à la poêle avec une noisette de beurre (farz fritet).

Plusieurs cuissons existent, comme le précise Le Gonidec dans son dictionnaire paru en 1821 : « Pâte faite de farine de froment ou de sarrasin, que l'on met dans un petit sac de toile, pour la faire cuire dans le bouillon. On en fait cuire aussi au four : on y mêle alors ordinairement des prunes ou des raisins secs. »[2].

Les ustensiles traditionnels sont des cuillères en bois, des sacs à far à coutures extérieures ou le Jañ koad, le support utilisé pour les remplir[3]. Le musée du Léon à Lesneven conserve un exemplaire rare d'un plat en bois, intégrant un billot destiné à servir le lard, le drailhouer. La viande était disposée sur un billot central et le far réparti dans l'assiette autour[4].

Histoire[modifier | modifier le code]

Bien que de nombreuses traces palynologiques soient attestées pour l'époque antique et médiévale[5], le sarrasin ou blé noir, originaire d'Asie, apparaît dans les textes Bretons[6] et Normands[7] à partir de la fin du XVe siècle. Il va rapidement s'imposer dans les terres pauvres de la Bretagne intérieure. Sa croissance rapide (quatre mois) et un rendement important lui assurent le succès[8]. Il remplace le froment pour l'alimentation et devient la céréale de base dans le Bas-Léon, « la partie de la Bretagne où l'on parle breton, vit de galettes de farine de blé noir » a écrit Stendhal[9]. Ceci permet la commercialisation du froment et assure une certaine prospérité en Bretagne[10]. En apportant à la population une alimentation correcte, le blé noir n'est probablement pas étranger à la poussée démographique bretonne du XIXe siècle[11].

Jusqu'à la Révolution, l'obligation d'utiliser les fours banaux et de payer les taxes restreint ce mode de cuisson, le far en sac restant ainsi le seul type de fars jusqu'au XIXe siècle[12]. Dès 1732, Grégoire de Rostrenen, dans son dictionnaire, définit le mot fars comme « de la farce cuite en un sac dans la marmite pour manger avec de la viande à la manière de Léon »[13]. Dans toutes les maisons du pays de Léon, on trouvait des sacs pour faire le far (leur réalisation en lin finement cousu, les coutures à l'extérieur, étaient au programme du cours ménager de Saint-Pol-de-Léon, avant de se marier). Dans certaines parties de la Cornouaille, on parle de farz poch ou de farz mañch, un far cuit dans une poche ou une vieille manche de chemise. La cuisson en sac est plus habituelle dans les îles ou dans les régions pauvres et déboisées. Claude Grassineau-Alasseur écrit dans l'ouvrage Briérons naguère : « On mangeait souvent en Brière, du grou, équivalent du kig ha far breton ; aux légumes du pot-au-feu on ajoute un morceau de lard et une bouillie de blé noir qu'on met dans un petit sac en toile ; la cuisson achevée, cette bouillie fait masse et peut être coupée en tranches. »[14]. Ce genre de mélanges cuits à l'intérieur d'une enveloppe est connu dans d'autres régions françaises : farcis du Poitou, farcidure du Limousin, farcement de Savoie (farçon à la tasque)[12]...

Au milieu du XIXe siècle, l'essor légumier de l'économie agricole, grâce aux amendements marins, donne au far en sac sa forme actuelle. Le farz sac'h, cuit seul ou avec du lard, permet de nourrir les ouvriers agricoles, en particulier les journaliers que le paysan va embaucher chaque matin sur la place de Saint-Pol-de-Léon et qu'on appelle plasennerien, ceux de la place[15]. Les légumes utilisés pour le kig-ha-farz dominical (bien souvent cuit le temps de la messe) proviennent du courtil, du liorzh, le jardin proche de la maison. Le repas du dimanche midi comprenait une soupe grasse (« an drusañ, ar gwellañ », plus c'est gras, meilleur c'est), la viande (jarret et exceptionnellement la viande de bœuf) et le far. Les restes permettaient de faire plusieurs autres repas : le bouillon servait à tremper la soupe de pain ou faire des soupes de farine, le far en tranches était revenu dans la graisse ou mieux dans le beurre (farz fritet). On servait les kig-ha-farz exceptionnels avec du lipig, une sauce préparée avec des oignons rosés de Roscoff fondus dans du beurre. Ce mot breton est associé au plaisir de manger et de manger gras : quelqu'un de gourmand était qualifié de bouche grasse, « beg lipous » ou de qui-lèche-sa-patte, « lip e baw », ce qui désigne aussi un gâteau dans le cap Sizun[16].

Ce plat « national » léonard permet à la population léonnarde de se rassembler souvent, un moyen convivial de financer des activités ; en 1982, le kig ha fars de Plouescat rassemble plus d'un millier de convives[4]. C'est dans le Léon que cette tradition culinaire demeure la plus vivante, bien que depuis les années 1970, le kig-ha-farz a tendance à se répandre au-delà de sa région léonarde d'origine. Ce sont les associations bretonnes, en particulier à Paris et dans les grandes villes, qui vont populariser un nom et une recette jusqu'alors familiale et localisée[17].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Kig Ha Farz du Puits de Jeanne, restaurantduterroir.fr
  2. Jean François Marie Maurice Agathe Legonidec, Dictionnaire celto-breton, ou breton-français, François Trémeau et Cie., 1821, p. 213
  3. Hervé 2014, p. 26
  4. a et b Le Goff 2010, p. 67
  5. Gaudin Loïc, Transformations spatio-temporelles de la végétation du nord-ouest de la France depuis la fin de la dernière glaciation. Reconstitutions paléo-paysagères, Rennes, Thèse doctorat, Université de Rennes 1,‎ , 772 p.
  6. Nassiet Michel, « La diffusion du blé noir en France à l’époque moderne », Histoire & Sociétés Rurales, no 9,‎
  7. Livre vert de la Cathédrale d'Avranches (Bibl. Mun. d'Avranches, ms 206).
  8. Collectif, Petit Futé Bretagne, Petit Futé, 2010, p. 62
  9. Stendhal, Mémoires d'un touriste, Volume 2, Michel Lévy frères, 1854, p. 20
  10. Le Goff 2010, p. 66
  11. Michel Renouard, Joëlle Méar, Nathalie Merrien, Dictionnaire de Bretagne, Editions Ouest-France, 1992, p.30
  12. a et b Hervé 2014, p. 19
  13. Patrick Hervé, Boued: expressions culinaires bretonnes, Skol Vreizh, 1994, 255 pages, p. 136
  14. Collectif, Briérons naguère, 1981
  15. Hervé 2014, p. 21
  16. Hervé 2014, p. 27
  17. Hervé 2014, p. 22

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Yves Le Goff et Les Amis du Musée du Léon, Le Léon de A à Z, A. Sutton,‎ , 144 p. (ISBN 9782813801418)
  • Patrick Hervé, Fars Bretons et kig-ha-farz : Histoire d'une tradition culinaire, vol. 68, Morlaix, Skol Vreizh,‎ , 84 p. (ISBN 9782367580210)
  • (br) Mikaël Madec, Kig-ha-farz ha bouedoù all a-wechall e Bro-Leon, Dastum Bro-Leon, 2013

Lien externe[modifier | modifier le code]