Khôl

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Égyptienne aux yeux fardés de mesdemet (Louvre)

Le khôl, kohol ou kohl (en arabe: كحل, kuḥl, en égyptien ancien : mesdemet) est une poudre minérale autrefois composée de sulfure de plomb ou de sulfure d’antimoine. Elle fut aussi composée dans le passé d'un mélange de plomb sous forme de galène, de soufre et de gras animal, voire de bois brûlé ou de bitume[1], utilisée pour maquiller ou soigner les yeux.

Le khôl peut être noir ou gris, selon les mélanges qu'il contient.

Si le khôl est maintenant théoriquement utilisé sans plomb toxique en tant que cosmétique pour souligner le tour de l'œil, des intoxications graves par le plomb sont encore constatées à la suite de l'usage de khôl contenant du sulfure de plomb[2],[3],[4],[5].

Le khôl semble d'ailleurs avoir autrefois surtout eu un objectif médicinal, sa toxicité ayant une fonction biocide. Il a même peut-être été le premier antibiotique composé de molécules chimiques synthétisées par l'homme, il y environ 4 000 ans[6].

Étymologie[modifier | modifier le code]

En égyptien ancien, le mot utilisé pour désigner ce fard est mesdemet[7],[8], terme qui revient très fréquemment dans les inscriptions de l'Égypte pharaonique[7],[9]. Le mot mesdemet aurait comme origine l’expression « rendre les yeux parlants, expressifs » (de mistim ou stim : « qui rend les yeux parlants »), étymologie qui souligne le fait que les fards égyptiens étaient, à une époque, noirs[10]. En hiéroglyphes, msdmt (mesdemet) s'écrit de la façon suivante : 𓁼[11].

Le mot khôl provient de l’arabe كحل kuḥl (« antimoine, collyre à l’origine à base de poudre d’antimoine »). Le mot est issu de la même racine sémitique KHL, et apparenté à l'hébreu כחל kaḥal[12].

Il est appelé ⲥⲧⲏⲙ stēm en copte, στίμμι stímmi ou στίβι stíbi en grec ancien et stibium en latin, tous ces termes étant dérivés de l'égyptien ancien mesdemet[13],[14]. Le terme arabe إثمد ithmid (iṯmid), qui désigne l'antimoine, provient lui aussi de l'égyptien ancien, par le biais du grec stimmida, forme accusative de stimmi[15],[16].

En langue amazighe (berbère), le mot correspondant est taẓult (« antimoine, nom d'un fard pour les yeux »), terme attesté dans les racines amazighes communes[17].

En amharique, le terme utilisé est ኩል kul[18], tandis que le verbe ተኳለ täkʷalä signifie « mettre du khôl sur les paupières » (afin de faire ressortir la luminosité du regard par contraste)[19].

Fonctions[modifier | modifier le code]

Dans l'antiquité le plomb semble avoir été utilisé sous plusieurs formes non présentes dans la nature, comme composé de cosmétique, comme protection contre les mauvais esprits et pour ses vertus biocides (sa toxicité vaut aussi pour de nombreux microbes).

Les manuscrits gréco-romains (cent ans avant notre ère) signalaient déjà deux sels de plomb non naturels, synthétisés il y a 4 000 ans pour le maquillage ou pour soigner les yeux ou le visage. Ces compositions ont pu être confirmées par l'analyse de restes de fards trouvés dans les tombes[20], égyptiennes notamment ; ces fards étaient le plus souvent à base de plomb (mélange noir de sulfure de plomb obtenu en broyant de la galène naturelle et de substances blanches, naturelles ou synthétisées à partir notamment de sels de plomb (laurionite notamment, qui est un chlorure de plomb que les premiers « chimistes » de l'Égypte antique savaient déjà synthétiser en brassant dans de l'eau tiède de la litharge et du chlorure de sodium). En soutirant l'eau et donc la soude, ils pratiquaient un déplacement d'équilibre favorisant la laurionite qui précipitait au fond du bassin de brassage.

Synthèse de la laurionite : PbO  +  NaCl +  H2O  → Pb(OH)Cl +  NaOH
litharge      sel       eau        laurionite     soude

Les textes de médecins grecs (comme Dioscoride) et romains (Pline l’Ancien) insistent sur le rôle capital de ces substances pour le soin aux yeux. Une étude en 2010 a montré[6] que de très faibles doses de plomb appliquées sous forme de laurionite aux cellule de la peau ne les tuait pas, mais induisait en réaction la production par une enzyme cellulaire de monoxyde d'azote, molécule connue pour activer le système immunitaire (bactéricide naturel).

Les fards à base de plomb libéraient lentement des ions Pb2+ (acétate de plomb) dans la peau. Une partie de ces ions migraient vers l'œil, via le liquide lacrymal principalement. Même à faible dose, l'acétate de plomb est toxique, mais à « très faible dose », c'est-à-dire à des concentrations infinitésimales (sub-micromolaires ; 0,2 µmol suffit), les ions acétate de plomb se montrent in vitro capable de renforcer la défense immunitaire des cellules sans les tuer, ce qui était probablement utile en cas d'infection bactérienne oculaire.

Le monoxyde d'azote (NO°) semble ici jouer un double rôle :

  • C'est un médiateur du système immunitaire, qui attire des macrophages dans une zone infectée ;
  • C'est aussi un régulateur de la pression sanguine, et il favorise le passage des macrophages au travers des parois des capillaires et vaisseaux sanguins.

On ignore toujours comment les Égyptiens ont découvert cette propriété des très faibles doses de laurionite, et comment ils ont appris à synthétiser la laurionite (qu'on peut aussi trouver dans les scories de plomb argentifère, mais qu'il faut épurer).

Histoire[modifier | modifier le code]

Masque funéraire en or du pharaon Toutânkhamon, dont les yeux sont peints de mesdemet.

Les Égyptiens utilisaient la mesdemet en tant que collyre pour prévenir et soulager des infections oculaires, et pour protéger les yeux des fortes réfractions de la lumière du désert.

Le pharaon et ses sujets semblent avoir été également conquis par l'effet esthétique que conférait la mesdemet à leur regard, et femmes et hommes l'utilisaient pour se maquiller. On en trouve de nombreux exemples dans l'iconographie égyptienne antique.

Le fard noir fut aussi utilisé par les Sémites (Assyriens[21], Phéniciens, Hébreux, Arabes, etc.), les Couchites et les Amazighs, de l'Antiquité jusqu'à nos jours.

Un papyrus contenant l'oeuvre poétique connue sous le nom du « grand poème d'Amour » nous révèle un des emplois de ce produit. L'héroïne de ce poème, une jeune fille, expose qu'un jeune homme l'a troublée à ce point qu'il lui a détraqué le coeur. « Ce cœur, dit-elle, ne me laisse plus me conduire comme les autres... Il ne me laisse plus me chercher une robe, ni me parer de mon éventail ; il ne me laisse plus mettre de la mesdemet sur mes yeux. »[7]. Ainsi, la mesdemet est avant tout un fard oculaire. À l'origine, l'application d'un trait noir autour des paupières est une précaution contre l'éclat du soleil ; les Égyptiens d'aujourd'hui recourent encore parfois à ce procédé. Mais l'intention cosmétique est prédominante chez les femmes qui dessinent, à partir de l'angle externe de l'œil, un faux sourcil prolongé jusqu'au-dessus de l'oreille[7].

Un message de l'Au-delà (ou du moins un papyrus qui a la prétention de nous en donner la teneur) a été adressé par un certain Pay, qui écrit ceci à son fils Parahotep : « Ne t'arrête pas de pleurer sur moi, car je suis dans les ténèbres... Apporte-moi donc un peu de miel pour mes yeux, et en plus de la graisse de... et de la mesdemet vraie. Fais-le, je te prie, fais-le... Je veux avoir mes yeux, ils ne sont pas là ! ». Ceci prouve que l'ingrédient en question entrait dans certaines préparations pharmaceutiques, plus particulièrement dans les collyres. On le conservait dans des fragments de roseaux ou même dans de luxueux étuis, où nos archéologues en ont retrouvé des traces, ce qui a permis à nos chimistes d'en déterminer la composition[7]. On avait cru longtemps qu'il s'agissait d'antimoine, parce que les textes hébreux et les traités de Dioscoride et de Pline signalent la seule utilisation du stibium comme calliblépharique. Or, sur une quarantaine de collyres égyptiens soumis à l'analyse, un seul s'est révélé comme étant du sulfure d'antimoine. Les autres sont du sulfure de plomb, autrement dit de la galène, produit d'ailleurs commun en Égypte[7].

Jésabel ayant appris que Jéhu devait entrer dans Samarie, se farda les yeux avec de l'antimoine, ou selon l'hébreu, se mit les yeux dans l'antimoine, elle se les frotta entièrement, ou même elle les plongea dans le fard pour parler à cet usurpateur et pour se montrer devant lui[22].

Comme les yeux grands, bien fendus et noirs passaient pour les plus beaux, ceux et celles qui avaient soin de leur beauté, se frottaient les yeux, le tour de l'oeil et la paupière avec une aiguille trempée dans une boite de fard d'antimoine pour se noircir l'oeil, pour étendre la paupière ou plutôt pour la replier, afin que l'oeil en paraisse plus grand. Encore aujourd'hui, les femmes syriennes, arabes et babyloniennes se frottent et se noircissent le tour de l'œil ; et tant les hommes que les femmes, dans le désert, se mettent du noir dans les yeux pour se les conserver contre l'ardeur du soleil et contre la vivacité de ses rayons. M. Darvieux dit que les femmes arabes bordent leurs yeux d'une couleur noire composée avec de la tutic que les Arabes appellent Kehel. Elles tirent une ligne de ce noir en dehors du coin de l'oeil pour le faire paraître plus fendu. Isaïe (Esa 3 :2), dans le dénombrement qu'il a fait des parures des filles de Sion, n'y a pas oublié les aiguilles dont elles se servaient pour peindre leurs yeux et leurs paupières[22].

Jérémie (Jer 4 :50) parlant aux filles de Sion : « En vain vous vous revêtirez de pourpre et vous mettrez vos colliers d'or, en vain vous vous peindrez les yeux avec l'antimoine : vos amants vous mépriseront ». Et Ezéchiel (Eze 23 :48) découvrant les dérèglements de la nation juive sous l'idée d'une femme débauchée, dit qu'elle s'est baignée, qu'elle s'est parfumée, qu'elle a frotté ses yeux d'antimoine, qu'elle s'est parée, qu'elle s'est assise sur un très-beau lit et devant une table bien couverte, etc. Job (Job 42 :14) marque assez l'estime que l'on faisait de l'antimoine, en donnant à une de ses filles le nom de vase d'antimoine ou de boite à mettre ce fard : cornu stibii. L'auteur du livre d'Enoch dit que dès avant le déluge, l'ange Azléel apprit aux filles l'art de se farder[22].

Cyprien de Carthage, berbère converti au christianisme, reprocha à de nombreuses reprises aux dames de la bonne société l'usage du khol pour mettre en valeur les yeux[23].

Tertullien et saint Cyprien ont fort déclamé contre cette coutume usitée en Afrique, même parmi les hommes, de se peindre les yeux et les sourcils : Inauge oculos tuos non stibio diaboli, sed collyrio Christi, dit saint Cyprien. Pline parlant des dames romaines, dit qu'elles se fardaient jusqu'aux yeux : Tanta est decoris affectatio, ut tinguantur oculi quoque. Sardanapale se peignait les yeux et les sourcils. Josèphe fait le même reproche aux séditieux qui prenaient le nom de Zélés et qui s'étaient emparés du temple de Jérusalem[22].

Archéologie[modifier | modifier le code]

Parmi les quatre des cinquante-deux objets du Département des Antiquités Égyptiennes (Musée du Louvre) dont le contenu a été étudié, l'un d'eux est un fard qui comporte une colonne de hiéroglyphes indiquant que le fard est de la « mesdemet » (= fard noir) véritable d'excellente qualité[24].

Parmi les nombreux monuments mégalithiques que comporte l'Éthiopie, des petites bouteilles ont été découvertes dans des monuments du Chercher, dont l'une, trouvée dans le monument à chambre circulaire et cellule latérale de Raré à Dobba, était remplie de khôl[25].

Composition[modifier | modifier le code]

Les recettes traditionnelles de cette poudre varient de l'Irak au Maroc, chaque région et chaque famille ayant ses propres recettes et variations.

L'une des recettes classiques consistait à mélanger en proportions égales du sulfate de cuivre, de l'alun calciné, du Zenjar et quelques clous de girofle, puis de réduire les différents ingrédients dans un mortier. Au Maroc, on y ajoutait de l'huile d'olive pour le rendre plus doux à l'application.

Traditionnellement, on l'applique sur le bord interne de la paupière en utilisant un bâtonnet en bois appelé mirwed. Après l'avoir enduit de khôl, on glisse le bâtonnet entre les deux paupières jointes et, par un mouvement de va-et-vient, le khôl souligne harmonieusement l'œil ou la paupière.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Les artifices de toilette : les fards
  2. M. Bruyneel, J.-P. de Caluwe, J.-M. des Grottes, F. Collart. « Use of kohl and severe lead poisoning in Brussels » Rev Med Brux 2002 ; 23(6):519-522 (résumé)
  3. J.-P. de Caluwé, Lead poisoning caused by prolonged use of kohl, an underestimated cause in French-speaking countries ; J Fr Ophtalmol. 2009 Sep; 32(7):459-63. Epub 2009 Aug 5 (résumé).
  4. C. Parry, J. Eaton, Kohl: a lead-hazardous eye makeup from the Third World to the First World. Environ Health Perspect. 1991 Aug; 94:121-3.
  5. Z.-A. Mahmood, S.-M. Zoha, K. Usmanghani, M.-M. Hasan, O. Ali, S. Jahan, A. Saeed, R. Zaihd, M. Zubair, Kohl (surma): retrospect and prospect : Pak J Pharm Sci. 2009 Jan; 22(1):107-22 (résumé)
  6. a et b Issa Tapsoda, Stéphane Arbault, Philippe Walter, Christian Amatore ; Finding out Egyptian Gods' secret using analytical chemistry: biomedical properties of Egyptian black makeup revealed by amperometry at single cells. ; Analytical Chemistry ; 2010/01/15 ; étude conjointement publiée par des chimistes du CNRS, de l'UPMC et de l'ENS Paris, en collaboration avec le C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France)
  7. a b c d e et f Eugène-Humbert Guitard, « La « mesdemet » : Dr. F. Jonckheere, in Histoire de la médecine... », Revue d'Histoire de la Pharmacie, vol. 41, no 138,‎ , p. 111–112 (lire en ligne, consulté le 2 juillet 2019)
  8. Robert Steven Bianchi, The Treasure of Harageh, JARCE, , 19-31 p. (lire en ligne)
  9. Samantha Edwards, The symbolism of the Eye of Horus in the Pyramid Texts, (lire en ligne)
  10. Annie Mollard-Desfour, CNRS.
  11. Andréas Stauder, On System-Internal and Differential Iconicity in Egyptian Hieroglyphic Writing, Signata, (lire en ligne)
  12. Philippe Bouysse et François Girault, Gemmes, pierres, métaux, substances utiles: Florilège, de l'Antiquité aux Temps modernes, Editions Publibook, (ISBN 9782342164091, lire en ligne)
  13. (en) Physical Techniques in the Study of Art, Archaeology and Cultural Heritage, Elsevier, (ISBN 9780080461861, lire en ligne)
  14. (en) Robert James Forbes, Studies in Ancient Technology, Brill Archive, (lire en ligne)
  15. Philippe Bouysse et François Girault, Gemmes, pierres, métaux, substances utiles: Florilège, de l'Antiquité aux Temps modernes, Editions Publibook, (ISBN 9782342164091, lire en ligne)
  16. Greek-Englis Lexicon de Liddel-Scott-Jones : la déclinaison et la vocalisation varient; vary; Endlich, F.M. On Some Interesting Derivations of Mineral Names, The American Naturalist, Vol. 22, No. 253. (Jan., 1888), p. 21–32 (p. 28); Celse, 6.6.6 ff; Pline, L'Histoire Naturelle 33.33; Lewis and Short: Latin Dictionary.
  17. Mohand Akli Haddadou, Dictionnaire des racines berbères communes, Tizi-Ouzou, Haut commissariat à l'amazighité, 2006-2007, 314 p. (ISBN 978-9961-789-98-8, lire en ligne), p. 162.
  18. (en-US) « Ethiopian STEM Translation », sur Ethiopian Scientific and Academic Network (consulté le 20 juillet 2019)
  19. Benjamin Volff. La perception du pouvoir en Éthiopie à travers les biographies amhariques du ras Mäkwännǝn (1852-1906). Histoire. Institut National des Langues et Civilisations Orientales- INALCO PARIS - LANGUES O’, 2013. Français. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00992651/document
  20. Des formulations de fards égyptiens anciens ont été décrites in : Ph. Walter et al., Making make-up in Ancient Egypt. Nature, 397, 483-484 (1999)
  21. F. Joannès, « Parfums et maquillage », dans Joannès (dir.) 2001, p. 632-634
  22. a b c et d Encyclopedie theologique, Chez l'éditeur, aux ateliers Catholiques du Petit-Montrouge, (lire en ligne)
  23. Robin Daniel, L’héritage chrétien en Afrique du Nord, (lire en ligne)
  24. Pauline Martinetto. Cristallographie des matériaux hétérogènes ou partiellement cristallisés : application aux matériaux du Patrimoine et solides moléculaires organiques. Science des matériaux [cond-mat.mtrl-sci]. Université de Grenoble, 2011. https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00675961/document
  25. Roger Joussaume, Mégalithisme dans le Chercher en Éthiopie, Centre français des études éthiopiennes, (ISBN 9782821882638, lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]