Kersantite

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Kersantite (Kersanton, Bretagne, France)

La kersantite, ou pierre de Kersanton, est une roche magmatique filonienne, de composition proche du granite. Appelée improprement granit de Kersanton, elle présente un intérêt certain pour la sculpture, car elle allie la facilité à être sculptée à la résistance au temps et aux intempéries.

La kersantite tire son nom du hameau de Kersanton[1] (commune de Loperhet) situé à proximité de la rade de Brest, à environ 15 km au sud-est de la ville de Brest. La carrière du Rhun-Vras (Run), à l'Hôpital-Camfrout exploite aussi cette roche[2]. On en trouve aussi des gisements à Penallan en Plougastel-Daoulas, à Penavoas au Faou, à Kerascoët et Tréoc en L'Hôpital-Camfrout, à Kersanton en Loperhet, à Moulin-Mer et Le Roz en Logonna-Daoulas, etc., tous ces gisements étant proches de la rade de Brest. L'Île Ronde en face de Plougastel avait aussi un gisement, abandonné depuis longtemps.

D'autres gisements se trouvent un peu plus en Bretagne intérieure comme au Moulin du Crann en Lennon, Guervénec en Rumengol, Resthervé en Poullaouen, Saint-Roch en Carhaix ou aux alentours du Tréhou[3].

C'est presque la seule pierre dont le nom officiel soit directement issu d'un toponyme de Bretagne (il en existe une autre, moins connue, la sizunite[4], une roche proche de la kersantite dont le nom provient du Cap Sizun). Roche unique au monde, elle fait partie intégrante du patrimoine géologique mondial[5].

Son nom s'écrivait aussi kerzanton ou kersauton par le passé, et encore au début du XXe siècle[6].

Propriétés[modifier | modifier le code]

Kersantite trouvée au Run en L'Hôpital-Camfrout

La kersantite fait partie des lamprophyres. Les lamprophyres sont des roches magmatiques subvolcaniques (c'est-à-dire formées par l'activité volcanique, mais n'ayant pas subi l'éruption). En conséquence elles se trouvent en filons et ont un grain très fin. Elles sont en général de couleur sombre (roches mélanocrates) à moyenne (roches mésocrates).

« Sous le nom de kersanton on exploite depuis des siècles en Bretagne des roches sombres, composées principalement de feldspath plagioclase et de mica, renommées pour leur résistance à l'air qui les fait employer, de tout temps, pour la sculpture. [...] Ces roches célèbres [sont] très développées dans la rade de Brest, notamment sur la commune de Loperhet, où elles forment près du hameau de Kersanton, au travers des schistes dévoniens, un filon épais de 10 mètres. [...] La Kersantite est essentiellement constituée par une association granitoïde d'oligoclase et de mica noir. [...] Les principaux [gisements], indépendamment de celui classique de Kersanton, s'observent au Fret, à Kerascoet, Troeoc, en L'Hôpital, Penan-Voas en Faou), Le Château et Rohon en Logonna, Penallen en Plougastel-Daoulas ; ceux qui se présentent sous forme de porphyrite micacée, [...] entre Poullaouen et Carhaix, au moulin du Crann et Quenecadec en Lennon, à Guervenec en Rumengol, le Roz en Loyonnaetc.[7] »

« La kersantite est souvent assimilée, à tort, aux granites avec lesquels elle ne présente en fait de commun que l'origine profonde. C'est une roche magmatique qui résulte de la fusion partielle des matériaux dans les profondeurs de l'écorce terrestre (30 à 50 km). Les masses fondues, moins denses que leur environnement, vont être chassées vers le haut, c'est le phénomène de l'intrusion (roches intrusives). Le magma achevant sa cristallisation (plus ou moins rapidement) et se refroidissant progressivement sans atteindre la surface. Ces roches sont observables maintenant car l'érosion a dégagé plusieurs milliers de mètres de couverture »[2]. La mise en place de la kersantite est datée d'environ 280 millions d'années (fin de l'ère primaire).

Plus particulièrement la kersantite fait partie des lamprophyres calco-alcalins. La composition typique de la kersantite est la suivante :

Les composants abondants[modifier | modifier le code]

  • Des plagioclases (oligoclase, andésine), ce sont des variétés de feldspaths calco-alcalin, contenant du sodium (Na) et du calcium (Ca).
  • La biotite : c'est un mica noir, présent par ailleurs dans le granite.
  • L'augite : c'est un inosilicates de formule : (Ca, Mg, Fe, Ti, Al)2((Si, Al)2O6). L'augite est toujours très faiblement colorée en brun jaunâtre.

Les composants moins abondants[modifier | modifier le code]

  • L'olivine : c'est un silicate ferromagnésien, comme son nom l'indique de couleur vert olive, de formule générale (Fe, Mg)2SiO4.
  • L'apatite : c'est un phosphate de calcium cristallisé de formule Ca5(PO4)3(OH, F, CL).
  • La hornblende : c'est un aluminosilicate naturel de calcium, de fer et de magnésium, de couleur noire ou vert foncé, du groupe des amphiboles.
  • Des feldspaths alcalins.
  • Du quartz.

Les composants présents en petites quantités[modifier | modifier le code]

La kersantite présente des variations de teinte et de taille des grains selon les filons. Louis Chauris distingue quatre faciès :

  • le faciès Kersanton (Loperhet), noir verdâtre, à gros grains, le plus typique, mais aussi le plus sensible à l'altération.
  • le faciès Rosmorduc (Logonna-Daoulas), gris foncé, presque noir, à grain très fin, très dur et très résistant à l'altération.
  • le faciès Pointe du Château (Logonna-Daoulas), gris bleuté, à grain très fin et très dur.
  • le faciès L'Hôpital-Camfrout, gris bleu à gris vert, grain moyen, de bonne tenue à l'altération[8].

L'exploitation de la pierre de Kersanton[modifier | modifier le code]

Les affleurements de kersantite dans les parages de la rade de Brest

La pierre de Kersanton est exploitée depuis la Préhistoire conne l'attestent des haches polies façonnées dans ce matériau et trouvées dans la région d'Hanvec ; une statue gauloise trouvée à Plougastel était déjà en Kersanton[9] ; son exploitation pour la statuaire et la construction d'édifices religieux commence au XVe siècle, dans des perrières, nom qui à l'époque était utilisé pour nommer une carrière, comme en témoignent les plus vieux monuments retrouvés. Concernant la carrière du Roz en Logonna-Daoulas un acte du et un autre de 1625 font obligation de « tenir la dicte perrière nette, désencombrée et délivrée de tous attraits »[9]. Les églises du Folgoët, de Rumengol, de L'Hôpital-Camfrout, etc..., ont été les premières construites avec ce matériau, utilisés aussi aux XVIe siècle et XVIIe siècle dans les ateliers de sculpture de Roland Doré, Julien Ozanne [par exemple pour le calvaire de Pleyben], Jean Le Bescont [par exemple l'enclos paroissial de Saint-Thégonnec], etc..). Arès un ralentissement de l'activité au XVIIIe siècle, l'exploitation reprend de manière industrielle dans la seconde moitié du XIXe siècle, de nouveaux débouchés s'étant ouverts, notamment pour la construction d'ouvrages d'art (par exemple des viaducs des lignes de chemin de fer et des phares), d'églises (de nombreuses églises sont reconstruites sous le Second Empire) et dans les monuments funéraires (y compris les monuments aux morts).

Camille Vallaux décrit ainsi l'activité en 1906 :

« En 1838, il n'y avait que deux carrières exploitées, l'une à Sainte-Marguerite en Logonna, l'autre à Kerascoët en L'Hôpital-Camfrout. Aujourd'hui, le centre de l'extraction s'est porté au grand et au petit Run dans la commune de Logonna [en fait dans la commune de L'Hôpital-Camfrout], à 300 mètres à l'ouest du bourg de L'Hôpital. Là existent quatre carrières dont deux sont très étendues et parfaitement outillées, avec machines à vapeur pour l'extraction et l'épuisement [de l'eau], treuils, rails et wagonnets. Le chargement des pierres se fait à pied d'œuvre sur des gabares[10], qui remontent la Rivière de L'Hôpital et qui transportent la kersantite à Brest et dans tous les ports de la côte. (...) En août 1904, le nombre [des ouvriers] ne dépassait pas 120, dont 100 pour les deux principales carrières, mais aux périodes de grandes activités, on a compté jusqu'à 300 ouvriers.[11] »

Cette exploitation s'est faite dans des carrières de faible profondeur, les filons étant situés entre une profondeur de 20 m à 40 m. Compte tenu de la faible altitude des carrières, les fronts de taille devaient être asséchés en permanence par pompage. Ces filons sont situés entre des couches de schiste, ce qui permet de les dégager assez facilement.

La pierre de Kersanton est de couleur verdâtre, mais elle noircit avec le temps. Elle se taille et se sculpte au sortir de la carrière, et durcit ensuite à l'air[12]. Un autre des gros atouts du site de Kersanton, hormis la qualité de la pierre, est la proximité de la mer. Situé à moins de 8 km du rivage, le transport maritime a de tout temps été utilisé pour acheminer ces pierres dans le monde entier. Mais une bonne partie de la production était sculptée sur place et acheminée comme produit fini[13].

Un élément du patrimoine architectural breton[modifier | modifier le code]

L'histoire du Kersanton est intimement liée à celle du patrimoine religieux breton. Pour Dany Sanquer, propriétaire de la carrière du Rhunvras, « cette roche est tendre et dure à la fois, très agréable à travailler, son grain fin et serré en fait une formidable matière. » Les carrières de l'Hôpital-Camfrout et celles de la pointe du château à Logonna-Daoulas, de Rosmellec à Daoulas et de Kersanton à Loperhet ont fourni une part non négligeable de la matière d'œuvre de la statuaire bretonne. Les premières utilisations remontent à l'ouverture du chantier de l'abbaye de Daoulas (1167-1179) et l'utilisation du Kersanton prend son essor au XIVe siècle avec le chantier ducal de la collégiale du Folgoët. C'est la pierre de prédilection des plus grands sculpteurs de la région (Roland Doré et Julien Ozanne). Parmi toutes les constructions et sculptures, citons les églises de Rumengol, de l'Hôpital-Camfrout, de Lampaul-Guimiliau, les ossuaires de Saint-Herbot, de Sizun, une partie du calvaire de Plougastel-Daoulas, les phares d'Eckmühl, de l'île Vierge, du Créac'h, de Kereon. Utilisation moins pacifique, le Kersanton a servi aussi à la fabrication des boulets de canon. Avant guerre, 450 ouvriers travaillaient la pierre dans six carrières de l'Hôpital-Camfrout et de Logonna-Daoulas. Il y a un siècle, ils étaient un millier. La dernière carrière, celle de Dany Sanquer à Run Vras, a cessé de fonctionner en 1987[14].

Quelques monuments en pierre de Kersanton[modifier | modifier le code]

De nombreux monuments[13] ont été construits en kersantite, en raison de ses propriétés. Prosper Mérimée a décrit les qualités de la pierre de Kersanton : « La pierre employée à cet effet est éminemment propre à la sculpture d’ornements, par sa dureté et la finesse de son grain. Elle ne se polit jamais parfaitement et reste âpre au toucher… »[15].

Christ aux liens, statue en kersanton, église d'Irvillac.

Cependant, malgré ce que prétend une légende persistante, il n'y a pas de pierre de Kersanton utilisée pour le socle de la statue de la Liberté à New York, qui est en fait constitué de béton et de granit provenant du Connecticut[17].

La kersantite a aussi beaucoup servi pour les travaux publics. Par exemple pour la plupart des viaducs de la voie ferrée entre Châteaulin et Brest (sauf le viaduc de Daoulas) ou les fortifications littorales construites à l'époque de Napoléon III sur le pourtour de la rade de Brest.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Le kersanton, une pierre bretonne par Louis Chauris, 2010, Presses Universitaires de Rennes, [ (ISBN 978-2-7535-1162-0)]
  • Jean-Yves Carluer et plusieurs autres auteurs, "Les carrières", Association du patrimoine de L'Hôpital-Camfrout, septembre 2009.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. "La kersantite de Kersanton", Bretagne vivante, section rade de Brest,Infini.fr
  2. a et b (fr) « La kersantite de Kersanton », sur www.rade-de-brest.infini.fr (consulté le 7 septembre 2010)
  3. Charles Barrois, Sur le kerzanton de la rade de Brest, Annales de la Société géologique du Nord, 1886, Gallica
  4. J. Cogné, La sizunite (Cap Sizun, Finistère) et le problème de l'origine des lamprophyres, Bulletin de la Société française de géologie, 1962
  5. le site de la Maison des minéraux à Saint-Hernot, Crozon
  6. Charles Barrois, Sur le kerzanton de la rade de Brest, Annales de la Société géologique du Nord, 1886, Gallica
  7. Charles Vélain, Conférences de pétrographie, 1er fascicule, 1889, Gallica
  8. Louis Chauris, "Une pierre bretonne : le kersanton", 119e congrès national des Sociétés historiques et scientifiques, Amiens, 24-28 octobre 1994, Carrières et constructions III, éditions CTHS Pari
  9. a et b http://www.amis-st-mathieu.org/spip.php?article16
  10. Par exemple le caboteur Les deux frères, venant de L'Hôpital-Camfrout chargé de pierres, sombra au large de la Pointe du Bindy (en Logonna-Daoulas) le .
  11. Camille Vallaux, 1906, cité par la revue Ar Vag n°3, éditions du Chasse-Marée.
  12. J. Foy, Étude sur les matériaux de construction, Revue Annales industrielles, 1880, Gallica
  13. a b et c http://hgsavinagiac.over-blog.com/article-31193678.html
  14. Louis Chauris, Le kersanton, un art breton de la pierre, Presses Universitaires de Rennes, 2010, [ (ISBN 2753511624)]
  15. Prosper Mérimée, Notes d'un voyage dans l'Ouest de la France
  16. Notice no IM29001241, base Palissy, ministère français de la Culture
  17. http://www.statue-de-la-liberte.com/Origine-des-pierres-du-socle.php