Kerkennah

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Kerkennah
قرقنة (ar)
Image satellite des Kerkennah
Image satellite des Kerkennah
Géographie
Pays Tunisie Tunisie
Localisation Golfe de Gabès (mer Méditerranée)
Coordonnées 34° 39′ 29″ N 11° 04′ 07″ E / 34.658056, 11.068611 ()34° 39′ 29″ N 11° 04′ 07″ E / 34.658056, 11.068611 ()  
Superficie 160 km2
Nombre d'îles 6
Île(s) principale(s) Chergui et Gharbi
Point culminant non nommé (13 m)
Géologie Îles continentales
Administration
Statut Délégation et municipalité

Gouvernorat Sfax
Démographie
Population 14 400 hab. (2004)
Densité 90 hab./km2
Plus grande ville Remla
Autres informations
Découverte Préhistoire
Fuseau horaire UTC+01:00

Géolocalisation sur la carte : Tunisie (relief)

(Voir situation sur carte : Tunisie (relief))
Kerkennah
Kerkennah
Archipels de Tunisie

Les Kerkennah (قرقنة), parfois orthographié Karkenah, Karkena, Kerkenna ou Kerkena, sont un archipel tunisien de la mer Méditerranée composé de deux îles principales et de deux îlots, situé à une vingtaine de kilomètres au large de Sfax. Administrativement, il constitue une délégation rattachée au gouvernorat de Sfax, composée de dix imadas, mais aussi une municipalité.

Il est découpé en six îles dont deux sont peuplées : Gharbi — aussi appelé Mellita du nom du village qu'elle abrite — et Chergui ou Grande Kerkennah. Le périmètre de l'archipel dépasse 160 kilomètres. Elles sont reliées entre elles par une chaussée d'une longueur de 600 mètres existant dès l'époque romaine. L'unique route asphaltée, qui traverse l'archipel entre Sidi Youssef à l'extrémité ouest et El Attaya à l'extrémité est, mesure 35 kilomètres.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Les Romains, à travers les nombreuses descriptions faites par Diodore de Sicile, Polybe, Tite-Live ou Plutarque, dénomment ce groupe d'îles Cercina, nom libyco-berbère d'une ville portuaire fréquemment visitée par des vaisseaux de marchandises[1]. Les variantes de Kirkeni, Karkeneh ou Querquanes existent également.

Le nom de Kyrannis mentionné par Hérodote au Ve siècle av. J.-C.[2] serait quant à lui le résultat d'une erreur dans la retranscription du manuscrit, en l'occurrence l'oubli de la lettre grecque kappa.

Géographie[modifier | modifier le code]

Paysage des Kerkennah
Chemin serpentant entre palmiers et vergers

L'archipel, distant de Sfax d'une vingtaine de kilomètres, se caractérise par un relief plat et un milieu quasi-aride. L'altitude maximale est de treize mètres, c'est pourquoi l'archipel risque de disparaître avec la montée du niveau de la mer. Les sols sont souvent très salins et une partie du territoire est occupée par des lagunes appelées sebkhas. Les Kerkennah bénéficient par ailleurs de moins de 200 millimètres de précipitations par an[3].

L'arbre typique de l'archipel est le palmier : la palmeraie abritant plusieurs centaines de milliers d'arbres a toutefois un aspect très clairsemé du fait du manque d'eau et de sols très pauvres et salins. Les palmiers donnent donc des fruits de qualité médiocre, servant d'alimentation pour le bétail, alors que les palmes et les troncs servent à la confection du matériel de pêche.

Les fonds marins abritent, à cinquante kilomètres au large, l'un des plus remarquables herbiers de posidonies de la mer Méditerranée.

Histoire[modifier | modifier le code]

Article connexe : Histoire de la Tunisie.

Les Kerkennah sont décrites par Hérodote dans son Enquête rédigée au Ve siècle av. J.-C. :

« Auprès de ce pays est, au rapport des Carthaginois, une île fort étroite, appelée Cyraunis ; elle a deux cents stades de long. On y passe aisément du continent ; elle est toute couverte d'oliviers et de vignes. Il y a dans cette île un lac, de la vase duquel les filles du pays tirent des paillettes d'or avec des plumes d'oiseaux frottées de poix. J'ignore si le fait est vrai ; je me contente de rapporter ce qu'on dit : au reste, ce récit pourrait être vrai, surtout après avoir été témoin moi-même de la manière dont on tire la poix d'un lac de Zacynthe [...] Ainsi ce qu'on raconte de l'île qui est près de la Libye peut être vrai[4]. »

Les plus anciennes traces historiques remonteraient ainsi à l'époque phénicienne. Le climat ayant probablement été plus pluvieux à cette époque, on retient la description d'un lieu de production agricole.

Jules César, dans sa lutte contre Pompée, y fait une halte en 46 av. J.-C. pour ravitailler sa flotte maritime. Cette représentation contraste avec celle contemporaine d'un lieu quasiment impropre à la culture, même s'il est vrai que les Kerkennah ont longtemps servi de pâture à un important cheptel ovin et caprin.

Site archéologique de Borj Hassar

L'archipel accueille Hannibal Barca sur sa route d'exil en 195 av. J.-C., après sa défaite à la bataille de Zama, qui y séjourne quelques années avant de rejoindre la Phénicie du roi Antiochos III de Syrie. De même, Tacite rapporte dans ses Annales qu'il sert durant quatorze ans de prison pour Sempronius Gracchus, amant de Julie qui n'est autre que la fille de l'empereur romain Auguste[5], qui y est finalement exécuté.

C'est probablement à cette période qu'est construite une cité romaine sur l'archipel. Celle-ci devait se trouver à l'emplacement occupé par le fort de Borj Hassar — repris par les Ottomans au XVIIIe siècle — qui constitue le seul vestige historique de l'île situé sur la côte occidentale, près de Sidi Frej. Ainsi, des traces de cuves de salaison et de citernes utilisées à une époque où le niveau de la mer était supérieur de deux mètres à son niveau actuel ont été retrouvées. Quelle que soit l'époque, les Kerkennah ne restent donc jamais à l'écart des évolutions du continent en raison de la faible distance de la côte et de la facilité de navigation.

Rattachée tour à tour aux provinces d'Afrique proconsulaire, de Numidie et de Byzacène, elle devient un siège épiscopal au IVe siècle et saint Fulgence y aurait bâti le dernier monastère à Erramadia au VIe siècle. Au VIIe siècle, avec la conquête musulmane du Maghreb, l'archipel se convertit et prend comme nom définitif. Il apparaît vite comme un enjeu dans la rivalité entre les puissances de la Méditerranée occidentale : il est ainsi conquis tour à tour par les Almohades au XIIe siècle. En 1284, Pierre d'Aragon prend le contrôle des Kerkennah et devient pour vingt ans le suzerain de l'amiral Roger de Lauria. L'archipel passe ensuite sous le contrôle des troupes de Roger de Sicile puis des flottes espagnoles et ottomanes au XVIe siècle. Finalement, les Kerkennah sont définitivement conquises par Sinan Pacha pour le compte du sultan ottoman Selim Ier en 1574 et servent de base navale ; beaucoup de Kerkenniens entrent par la suite dans les marines marchande ou militaire.

Au début de l'année 1807, François-René de Chateaubriand passe plusieurs jours au large de l'archipel dont il mentionne les charfias[6]. Avec l'installation du protectorat français de Tunisie, des relations de voyage sont rédigées et décrivent les Kerkennah et les Kerkenniens en des termes marqués par le racisme colonial de l'époque mais très positifs, proches de l'idéal naturel de Jean-Jacques Rousseau :

« De tous les Orientaux qu'il nous a été donné de voir et d'étudier, les insulaires des Kerkennah sont ceux qui nous ont paru posséder le moins les défauts de leur race[7]. »

L'année 1888 voit l'ouverture de la première école franco-arabe de Tunisie dans le village de Kellabine[3]. En 1945, les Kerkennah recueillent le leader nationaliste Habib Bourguiba[8] en partance pour un exil en Égypte. En 1946, un Kerkennien nommé Farhat Hached fonde le grand syndicat ouvrier de l'Union générale tunisienne du travail qui participe au mouvement national tunisien aux côtés de Bourguiba[9]. La grande centrale syndicale de la Tunisie indépendante, aura par la suite l'occasion de compter parmi ses dirigeants des Kerkenniens comme Habib Achour et Abdessalem Jerad[10].

Démographie[modifier | modifier le code]

Carte de localisation des villages des îles Gharbi et Chergui

Les Kerkennah comptent une population de 14 400 habitants — selon le recensement de l'Institut national de la statistique de 2004[11] — répartis entre une douzaine de villages : Mellita et Ouled Ezzeddine 3 556, El Attaya 3 077, Remla ou Erramla 2 086, Ennajet ou Najet 1 242, Kraten 1 153, Ouled Kacem 941, Kellabine et El Abassia 763, Ouled Yaneg 660, Ouled Bou Ali et Sidi Fredj 569, Ech Chergui ou Chergui 353.

Le peuplement de l'archipel, ou plutôt son repeuplement après plusieurs siècles de déclin, remonte au XVIIIe siècle et à l'immigration de populations en provenance du Sud tunisien et de la Libye. Les ressources limitées de l'archipel et la tradition migratoire des Kerkenniens ont maintenu la population à ce niveau depuis plusieurs décennies. Durant l'été, elle décuple avec le retour saisonnier des émigrés de la Tunisie continentale, surtout de Sfax et Tunis, mais aussi de l'étranger, de la France ou de l'Italie : l'archipel compte alors près de 150 000 habitants[3]. Cet important courant migratoire constitue un apport certain pour la modernisation de l'archipel au niveau des infrastructures mais aussi des esprits, avec notamment la forte demande scolaire des habitants[3].

Économie[modifier | modifier le code]

Les activités économiques principales de l'archipel sont des activités de subsistance. La première d'entre elles est la pêche qui se pratique sur un mode extensif et selon des traditions séculaires. Si les Kerkennah possèdent, avec 2 000 embarcations, les deux-tiers de la flotte de pêche du gouvernorat de Sfax, les volumes pêchés représentent moins d'un douzième du total régional.

Dispositif d'une charfia
Gargoulettes utilisées pour la pêche au poulpe

L'archipel est entouré de hauts fonds de profondeurs extrêmement faibles, entre un et deux mètres, avec des ressources halieutiques limitées, ce qui conduit à des techniques de pêches particulières comme la charfia. Ainsi, depuis le XVIIIe siècle, une partie de la mer est découpée en parcelles dont la location est mise aux enchères chaque année avant le début de la saison de pêche. Les principaux produits de la mer sont les poissons — pataclets ou sbars, mulets, dorades, etc. — mais aussi les éponges, divers coquillages telles que les clovisses, et le poulpe qui est l'animal emblématique de l'archipel. Sa pêche saisonnière s'échelonne entre la fin octobre et la fin avril et se fait via la pose d'un réceptacle (gargoulette, autre poterie ou parpaing) qui sert à piéger le céphalopode capturé, frappé, nettoyé puis séché pendant plusieurs semaines à l'extérieur. Les pêcheurs utilisent des embarcations à voile latine, communément appelées felouques (flouka) ou loudes, et de plus en plus d'embarcations à moteur.

Artisanat en alpha et palmes

On peut aussi relever une petite agriculture de subsistance qui doit faire face aux contraintes climatiques et pédologiques. Céréales dont principalement l'orge, oliviers, vignes, figuiers et plantes maraîchères restent tributaires d'un apport d'eau minimal. L'artisanat est aussi tourné vers la pêche ; les ressources locales d'alfa et de palmes sont utilisées pour fabriquer des filets et tresser des cordes, mais aussi des chapeaux et des couffins souvent réalisés à domicile, même si un centre de tissage existe à Ech Chergui.

Le tourisme est une activité récente car remontant aux années 1960 et s'inscrivant dans une dynamique nationale. Mais il a toujours gardé une dimension modeste, ce qui est probablement la conséquence de l'enclavement et des ressources limitées de l'archipel. L'image « authentique » des Kerkennah est ainsi devenue l'argument de vente principal des tours-opérateurs européens, principalement britanniques. L'hébergement hôtelier reste concentré dans la petite zone touristique de Sidi Fredj où se trouvait le débarcadère du ferry jusqu'à son déplacement à Sidi Youssef, à la pointe occidentale de l'archipel. Il s'y trouvent des plages de sable, sites exceptionnels sur un littoral généralement rocheux.

Les eaux au large des Kerkennah font partie d'une important champ de prospection gazière dit « champ Cercina » exploité par la société British Gas.

Culture[modifier | modifier le code]

Troupe folklorique des Kerkennah

La troupe folklorique de Kerkennah composée de quatre musiciens et chanteurs, habillés en tenue traditionnelle blanche et rouge, se produit lors des cérémonies, notamment de mariages. Ils présentent une chorégraphie de groupe et pratiquent l'élégie (midh) dans le cadre de chansons du terroir.

Le Musée du patrimoine insulaire méditerranéen situé à El Abassia, village de l'île de Gharbi, est un musée privé ouvert à la fin 2004 sous l'égide du Centre Cercina pour les recherches sur les îles méditerranéennes dirigé par l'universitaire Abdelhamid Fehri. Dans une maison traditionnelle, il propose un parcours mettant en valeur l'histoire de l'archipel, ses productions artisanales voire quelques curiosités — comme un squelette de cétacé échoué mystérieusement sur le rivage — à travers des objets, des scènes reconstituées et des décors architecturaux.

Le tarf est une tapisserie brodée aux couleurs vives à dominante rouge originaire de l'archipel.

Festivals[modifier | modifier le code]

  • Festival du poulpe
  • Festival de la sirène

Gastronomie[modifier | modifier le code]

Couscous aux poissons des Kerkennah
Tombeau d'un saint homme

Les spécialités kerkenniennes valorisent les poissons locaux, comme le pataclet, le mulet ou la dorade, l'orge concassé, les dattes et les raisins secs, avec une place particulière pour le poulpe pêché et séché sur place.

Ce sont des productions locales aisément conservables dans des jarres qui faisaient l'objet d'un échange de troc avec les commerçants de Djerba. L'arrivée de l'électricité dans l'archipel a permis la réfrigération et la multiplication des supérettes, présentes dans tous les villages, qui élargissent la gamme des produits alimentaires. Paradoxalement, le poisson devient plus rare car c'est un produit à forte valeur ajoutée et tous les Kerkenniens ne peuvent se permettre d'en consommer aussi souvent qu'auparavant.

Un vin de palme était autrefois produit aux Kerkennah, à partir du legmi (sève sucrée) et appelé qêchem, que l'on devait boire frais.

Religion[modifier | modifier le code]

Comme dans le reste de la Tunisie, la religion dominante est l'islam. Le saint patron de l'archipel est Sidi Ali Khanfir, originaire de Khénifra au Maroc[12]. Il existe également 25 marabouts correspondant à des tombeaux de saints qui apparaissent en partie dans la toponymie locale : Sidi Youssef, Sidi Fredj, etc.

Personnalités[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (fr) Claude Albore Livadie, Variazioni climatico-ambientali e impatto sull'uomo nell'area circum-mediterranea durante l'Olocene, éd. Edipuglia, Bari, 2003, p. 270
  2. Jean Servonnet, Fernand Lafitte et Jurien de la Gravière, En Tunisie : le golfe de Gabès en 1888, éd. Challamel, Paris, 1888, p. 88
  3. a, b, c et d (fr) Abdesslem Ben Hamida, « Migrations et modernité dans les îles Kerkennah », Cahiers de la Méditerranée, vol. 68, 30 avril 2006
  4. (fr) Hérodote, L'Enquête, Livre IV, 195
  5. (fr) Tacite, Annales, Livre I, 53
  6. François-René Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, éd. Firmin Didot, Paris, 1856, pp. 148-149
  7. Jean Servonnet, Fernand Lafitte et Jurien de la Gravière, op. cit., p. 127
  8. Jean Rous, Habib Bourguiba, éd. Martinsart, Romorantin-Lanthenay, 1984, p. 32
  9. Tout comme son successeur Habib Achour, il est né dans le village d'El Abassia qui possède, dans l'entre-deux-guerres, la seule industrie notable de l'archipel — des salines ouvertes en 1902 — qui a employé jusqu'à 300 ouvriers dont 34 européens, principalement des Italiens, dans les années 1920. Il y avait là un terreau intéressant pour une sensibilisation au syndicalisme.
  10. (fr) Abdesslem Ben Hamida, « Marginalité et nouvelles solidarités urbaines en Tunisie à l'époque coloniale », Cahiers de la Méditerranée, vol. 69, 10 mai 2006, l'auteur analyse la surreprésentation des Kerkenniens à la direction historique de l'UGTT.
  11. (fr) Recensement de 2004 (Institut national de la statistique)
  12. Lucien Paye, Contes de Tunisie. Recueillis par le centre d'études des écoles maternelles et enfantines de Tunisie, éd. Hassan Mzali, Tunis, 1949

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Mariam Brûlon, Kerkennah au fil du temps, éd. Non Lieu, Paris, 2008 (ISBN 2352700426)
  • Armand Guibert, Périple des îles tunisiennes, éd. L'Esprit des péninsules, Paris, 1999
  • André Louis, Les îles Kerkena (Tunisie). Étude d'ethnographie tunisienne et de géographie humaine, éd. Institut des belles lettres arabes, Tunis, 1963

Liens externes[modifier | modifier le code]

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