Jupiter, Neptune et Pluton

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Jupiter, Neptune et Pluton
Jupiter, Neptune and Pluto-Caravaggio (c.1597-1600) flipped.jpg
Artiste
Date
Type
fresque
Technique
huile sur maçonnerie
Dimensions (H × L)
500 × 285 cm
Mouvement
Collection
Localisation

Jupiter, Neptune et Pluton est une fresque de Caravage peinte à l'huile en 1597 ou 1599, sur un plafond de la villa Ludovisi de Rome. Caravage la réalise sur commande du cardinal del Monte, son mécène et protecteur d'alors, pour orner le plafond de son cabinet d'alchimie. L’œuvre, dont la symbolique complexe évoque donc de nombreux principes alchimiques, représente les dieux romains Jupiter, Neptune et Pluton autour d'une sphère céleste d'astronomie. C'est une œuvre inhabituelle dans le parcours du peintre, qui ne semble avoir réalisé aucune autre fresque ; elle est particulièrement connue pour ses audacieux raccourcis anatomiques.

Historique[modifier | modifier le code]

La villa de Mgr del Monte[modifier | modifier le code]

gravure représentant un plan de propriété vu du dessus avec jardins et bâtiments.
La villa Ludovisi, représentée sur une gravure de 1683 par Giovanni Battista Falda. Le casino où Caravage peint sa fresque est le petit bâtiment situé à gauche.
Article détaillé : Période romaine de Caravage.

Michelangelo Merisi arrive dans la ville de Rome au début des années 1590, sans le sou et fort vulnérable comme le raconte un peu plus tard Giovanni Pietro Bellori, l'un de ses premiers biographes : « sans protection ni recommandation, incapable d'engager la dépense d'un modèle, sans lequel il ne pouvait pas peindre, et si démuni qu'il ne pouvait assurer sa subsistance »[1]. Après avoir travaillé dans plusieurs ateliers successifs et vécu en divers lieux, il finit par faire la connaissance de Mgr del Monte, un cardinal très influent, grand amateur d'art et qui va devenir le protecteur du jeune Lombard. Le prélat lui obtient des commandes publiques prestigieuses, mais passe aussi pour lui-même des commandes d'importance : au moins sept tableaux du peintre sont intégrés à sa collection, comme Les Tricheurs ou encore Les Musiciens[2]. Caravage est même invité à s'installer dans la résidence romaine du cardinal, au palazzo Madama, où il va rester plusieurs années[3]. Cette rencontre déterminante entre Caravage et son mécène n'est pas précisément datée, mais elle pourrait avoir lieu dès 1595[4].

Outre le palazzo Madama situé tout près de l'église Saint-Louis-des-Français, le cardinal possède également le palazzo Firenze, à proximité du port de Ripetta[3]. À la fin de l'année 1596 — et donc vraisemblablement peu après l'installation de Caravage dans sa maisonnée — il décide d'acquérir une troisième résidence, située cette fois un peu à l'écart de la ville et au milieu des vignes, à Porta Pinciana (non loin de la villa Borghese)[5],[6]. Il décide d'installer dans un pavillon (qu'on appelle en italien un casino) sa propre distillerie pharmaceutique, ce qui correspond bien à l'une des modes intellectuelles de l'époque[7].

Contraint de revendre sa nouvelle propriété dès l'année suivante au cardinal Aldobrandini, le cardinal del Monte parvient toutefois à racheter sa « Villa Pinciana » encore un an après, en 1599[8]. Ce n'est qu'en 1621 que la maison entre en possession de la famille Ludovisi[9], d'où son nom actuel de « villa Ludovisi »[8]. Ces péripéties immobilières mènent à deux possibilités concernant la datation de l’œuvre de Caravage dans la villa : soit en 1597 au moment du premier achat par del Monte, soit après 1598 lorsque la villa est rachetée à Aldobrandini [10]. Les avis varient selon les experts : John T. Spike, par exemple, avance la date de 1597[11] ; Sybille Ebert-Schifferer penche plutôt pour l'année 1599[12] ; tandis que Catherine Puglisi propose le créneau 1599-1600, en expliquant que cela coïncide bien avec les grands travaux de rénovation qu'entreprend alors del Monte dans sa nouvelle résidence[13].

Le cabinet d'alchimie[modifier | modifier le code]

Gravure représentant un cardinal.
Le cardinal Del Monte, protecteur de Caravage, est le commanditaire de la fresque qui décore son cabinet d'alchimie. Portrait à la craie d'Ottavio Leoni, 1616 (Ringling Museum of Art, Floride).

L’œuvre orne la voûte d'une pièce qu'emploie peut-être le cardinal pour ses expériences d'alchimie[8] — à moins qu'il ne l'emploie plus simplement comme un bureau[13]. Cette petite pièce discrète, étroite et rectangulaire, jouxte la distillerie que le cardinal y a installé[14]. Bellori la cite dès le XVIIe siècle, en soulignant le tour de force technique que tente Caravage dans ces raccourcis anatomiques ; il souligne également que la peinture à fresque est pour lui une pratique tout à fait inédite[6] :

« le Caravage, s'entendant blâmer de ne rien connaître aux plans ni à la perspective, s'ingénia si bien à figurer les corps vus de bas en haut qu'il le disputa aux raccourcis les plus difficiles[15]. »

Toutefois, après des siècles d'oubli, il faut attendre l'année 1969 pour que l’œuvre soit redécouverte puis attribuée peu après à Caravage ; malgré certains débats après cette redécouverte, il n'existe plus guère de contestation désormais quant à l'attribution au peintre lombard[8]. En dépit de cette longue période d'indifférence, la pièce est en bon état de conservation à l'exception de quelques dommages mineurs dus à des craquelures du plafond et à des infiltrations d'eau[10]. Elle bénéficie d'une restauration en 1989, révélée au public en 1990[9],[10].

Description[modifier | modifier le code]

Une sphère céleste d'astronomie occupe le centre de la fresque, à l'image de celle que Raphaël peignit un siècle plus tôt au plafond de la chambre de la Signature au Vatican[16].

La fresque, de forme rectangulaire, met en scène trois divinités antiques au milieu d'un ciel couvert de nuages et entourant une sphère céleste translucide : Jupiter d'un côté, Neptune et Pluton de l'autre. Tous trois sont vus du dessous comme s'ils se tenaient en lévitation dans les airs, dans une perspective plongeante de type di sotto in sù[17] ; Pluton se tient debout, Jupiter est représenté assis sur son aigle et Neptune chevauche un cheval marin qui se cabre[18]. Ils se ressemblent comme des frères (ils sont, de fait, tous trois fils de Cronos et de Rhéa)[19] ; par ailleurs, ils ne sont pas sans évoquer la figure du Bacchus des Offices dans leur « robuste virilité »[6]. Il est possible que le visage renfrogné de Neptune constitue un auto-portrait de Caravage[18], à l'image de celui qui apparaît dans Le Martyre de saint Matthieu à la même époque[13].

Analyse[modifier | modifier le code]

Un style d'avant-garde[modifier | modifier le code]

Cette œuvre constitue l'unique peinture murale du maître lombard. Sa technique est particulièrement originale, puisque l'huile n'est pas le médium le mieux adapté pour des fresques, ce qui explique qu'elle soit rarement employée : il est permis de penser, par conséquent, que Caravage n'avait jamais véritablement appris la technique de la peinture à fresque[14]. En termes stylistiques, là aussi cette œuvre détone dans la carrière de Caravage puisqu'il s'agit sans doute de sa première et dernière incursion dans le domaine du maniérisme[18]. Il est possible que la fonction première de cette fresque réside, comme l'insinuait déjà Bellori, dans l'intention de réaliser une prouesse technique[18].

De fait, les effets de perspective sont particulièrement hardis[6], tout comme l'est la vue inhabituelle sur l'entrejambe de Pluton, qui fut longtemps masquée par un voilage pudique rajouté par un autre peintre[9].

Symbolique alchimique[modifier | modifier le code]

détail d'une peinture montrant une sphère translucide émaillée de dessins de couleur plus sombre.
La sphère céleste au centre de la voûte représente les positions zodiacales des constellations, avec le Bélier et le Taureau au centre.

La sphère céleste semble translucide ; elle est traversée par un bandeau zodiacal sur lequel apparaissent quatre symboles représentant dans l'ordre les constellations des Poissons, du Bélier, du Taureau et des Gémeaux. Le cercle sombre au centre désigne la position de la Terre, et le grand cercle lumineux à droite celle du Soleil ; sans doute n'est-ce pas un hasard si le Soleil est ainsi placé juste au-dessus du Cancer, le signe astrologique du cardinal del Monte qui est le commanditaire de l’œuvre et un fin connaisseur de la science alchimique[20].

Chacun des personnages est associé à un animal : l'aigle pour Jupiter, le cheval marin pour Neptune et Cerbère, le chien à trois têtes, pour Pluton. Mais au-delà de ces trois attributs assez classiques, l'iconographie de l’œuvre est assez énigmatique et renvoie à de complexes principes alchimiques[8].

Bellori explique le premier que ces trois dieux personnifient les éléments : l'air pour Jupiter, l'eau pour Neptune et la terre pour Pluton[15],[21]. Dans l'optique de la préparation du « Grand Œuvre » des alchimistes, la représentation de ces trois dieux pourrait renvoyer aux étapes de la transmutation de la matière, c'est-à-dire de la terre vers l'eau puis de l'eau vers l'air[21].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bellori 1991, p. 11.
  2. Puglisi 2005, p. 87.
  3. a et b Graham-Dixon 2010, p. 117.
  4. Salvy 2008, p. 127.
  5. Graham-Dixon 2010, p. 119-120.
  6. a b c et d Moir 1994, p. 11 (hors-texte).
  7. Graham-Dixon 2010, p. 120.
  8. a b c d et e Vodret 2010, p. 80.
  9. a b et c (it) Lauretta Colonnelli, « Il principe Nicolò Ludovisi: «Nemmeno io lo conoscevo» », Corriere della Sera, (consulté le 22 octobre 2017).
  10. a b et c Spike 2010, p. 83.
  11. Spike 2010, p. 81.
  12. Ebert-Schifferer 2009, p. 289.
  13. a b et c Puglisi 2005, p. 110.
  14. a et b Graham-Dixon 2010, p. 159.
  15. a et b Bellori 1991, p. 49.
  16. « Voûte - salle de la Signature », musées du Vatican (consulté le 14 juillet 2019).
  17. Jean Rudel, « DI SOTTO, peinture », sur Encyclopedia Universalis.
  18. a b c et d Graham-Dixon 2010, p. 160.
  19. Yves D. Papin, Dictionnaire de la mythologie, Jean-Paul Gisserot, , 127 p. (ISBN 9782877474702), p. 107.
  20. Puglisi 2005, p. 112, 115.
  21. a et b Puglisi 2005, p. 112.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Giovan Pietro Bellori (trad. de l'italien par B. Pérol), Vie du Caravage, Gallimard, coll. « Le Promeneur », (1re éd. 1672), 63 p. (ISBN 2-07-072391-7, lire en ligne).
  • Sybille Ebert-Schifferer (trad. de l'allemand par V. de Bermond et J-L Muller), Caravage, éditions Hazan, , 319 p. (ISBN 978-2-7541-0399-2).
  • (en) Andrew Graham-Dixon, Caravaggio : a life sacred and profane [« Caravage : une vie sacrée et profane »], Londres, Allen Lane, (réimpr. 2011), xxviii-514 p., 18 cm (ISBN 978-0-241-95464-5, présentation en ligne, lire en ligne [EPUB]).
  • Alfred Moir (trad. de l'anglais par A.-M. Soulac), Caravage, éditions Cercle d'art, coll. « Points cardinaux », (1re éd. 1989), 40 hors-texte + 52 p. (ISBN 2-7022-0376-0).
  • Catherine Puglisi (trad. de l'anglais par D.-A. Canal), Caravage, Paris, Phaidon, (1re éd. 1998), 448 p. (ISBN 978-0-7148-9995-4), 1re éd. française 2005, réimp. brochée 2007.
  • Gérard-Julien Salvy, Le Caravage, Gallimard, coll. « Folio biographies », , 317 p. (ISBN 978-2-07-034131-3).
  • (en) John T. Spike, Caravaggio, New York, Abbeville Press, (1re éd. 2001), 623 p. (ISBN 978-0-7892-1059-3, lire en ligne).
  • Rossella Vodret (trad. de l'italien par Jérôme Nicolas, Claude Sophie Mazéas et Silvia Bonucci), Caravage : l’œuvre complet [« Caravaggio. L'opera completa »], Silvana Editoriale, , 215 p. (ISBN 978-88-366-1722-7).

Articles connexes[modifier | modifier le code]