Jules Jeanneney

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Jules Jeanneney
Illustration.
Jules Jeanneney, président du Sénat, en 1932.
Bibliothèque nationale de France.
Fonctions
Ministre d'État

(1 an, 1 mois et 23 jours)
Président du Conseil Charles de Gaulle
Gouvernement Charles de Gaulle I
Président du Sénat

(10 ans, 2 mois et 22 jours)
Prédécesseur Albert Lebrun
Successeur Auguste Champetier de Ribes (indirectement, Conseil de la République)
Sous-secrétaire d'État à la présidence du Conseil des ministres

(2 ans, 2 mois et 4 jours)
Président Raymond Poincaré
Président du Conseil Georges Clemenceau
Gouvernement Clemenceau II
Député 1902-1909
Sénateur 1909-1944
Gouvernement IIIe République
Groupe politique GRS (1902-1909)
GD (1909-1944)
Biographie
Date de naissance
Lieu de naissance Besançon (France)
Date de décès (à 92 ans)
Lieu de décès Paris (France)
Enfants Jean-Marcel Jeanneney
Diplômé de faculté de droit de Paris
Résidence Haute-Saône

Jules Jeanneney, né le à Besançon et mort le à Paris, est un homme d'État français de tendance radicale.

Il est le père de l'économiste et homme politique Jean-Marcel Jeanneney, et le grand-père de l'historien Jean-Noël Jeanneney.

Biographie[modifier | modifier le code]

Premières années[modifier | modifier le code]

Famille[modifier | modifier le code]

Son grand-père est agriculteur, établi jusque vers 1840 à Fondremand, en Haute-Saône, avant de devenir gérant d’un hôtel à Besançon. Son père est commissaire-priseur dans cette ville. Sa mère est originaire d’Azerailles, en Lorraine.

Il épouse en 1909 Lucie Jozon, issue d'une famille de la bourgeoisie dont l'esprit républicain s'est forgé sous le Second Empire. Son beau-père, Marcel Jozon (1839-1818), polytechnicien, a été vice-président du Conseil général des Ponts et chaussées, et le frère aîné de ce dernier, Paul Jozon (1836-1881), avocat et député de Seine-et-Marne, était un proche de Gambetta[1].

Son fils unique, Jean-Marcel, naît une année plus tard, en 1910.

Vocation d'avocat[modifier | modifier le code]

Il effectue des études secondaires au lycée de Besançon, où il est marqué par l’enseignement du socialiste proudhonien Edouard Droz[2].

Etudiant en droit à Dijon, il poursuit ses études juridiques à la faculté de droit de Paris.

Il est docteur en droit en 1888. Sa thèse de droit romain porte sur le « pacte commissoire dans la vente » et sa thèse de droit français, sur le « crédit agricole mobilier[3] ».

Inscrit au barreau, il est élu deuxième secrétaire de la Conférence du stage en 1889, derrière René Viviani, futur président du Conseil, et devant Théodore Lescouvé, futur premier président de la Cour de cassation. Dans le discours d'usage, il traite de « l'éloquence judiciaire dans les temps modernes[4],[5],[6] ». Il est avocat à Paris pendant douze ans[7].

Débuts en politique[modifier | modifier le code]

Vie politique locale[modifier | modifier le code]

Il se présente sans succès, dès 1892, à vingt-huit ans, aux élections cantonales à Rioz, en Haute-Saône, où son père a bâti sa résidence. Il adopte alors une position de radical intransigeant, contre la politique des opportunistes. L'impôt sur le revenu, réclamé dans le sillage de Gambetta par la gauche de la gauche, est son cheval de bataille[8].

Il est élu maire de Rioz en 1896, fonction qu'il occupera jusqu'en 1925.

Ardent dreyfusard, il est incité par Waldeck-Rousseau, chef du gouvernement, à se présenter aux législatives de 1902 en Haute-Saône dans la circonscription de Vesoul, au nom du Bloc des gauches, contre le sortant, le nationaliste Harold Fachard. Il l'emporte par 560 voix d'avance sur 22 277 votants. Jugeant ce mandat incompatible avec le barreau, il cesse de plaider, définitivement.

Député de la Haute-Saône[modifier | modifier le code]

Conseiller général du canton de Jussey en 1904, président du Conseil général en 1905 – il le restera vingt ans –, il est réélu député en 1906. Dans sa profession de foi, où il redit son souhait de voir créé un système d'assurances sociales et des retraites ouvrières et agricoles, il dit « répudier hautement la criminelle folie de l'antipatriotisme, qui, mettant en péril l'existence même de la nation, favoriserait l'invincible réaction d'un chauvinisme ou d'un nationalisme nouveau[9] ».

A la Chambre, il défend notamment le principe des chemins de fer d'intérêt local[10].

Il rédige un rapport[11] reconnu[12] sur la question controversée de la légitimité des syndicats de fonctionnaires – en particulier dans l'enseignement public –, où il appelle à ce que soient données aux fonctionnaires des garanties quant au recrutement, à la discipline et à l'avancement, seules susceptibles de justifier la perpétuation de règles moins libérales que dans le secteur privé, notamment en matière de droit de grève.

Sénateur[modifier | modifier le code]

Au Palais du Luxembourg[modifier | modifier le code]

En 1909, il est élu sénateur par 608 voix sur 837 suffrages exprimés. Quand on s'étonne qu'il quitte le Palais-Bourbon, cœur de la vie politique, il réplique: « Je n'aime pas le beuglant[13] ». Il reste trente-cinq ans au Palais du Luxembourg, où – sans s'être jamais inscrit au parti radical – il appartient au groupe la Gauche démocratique.

Il entre presque aussitôt à la Commission des Finances. Son combat le plus notable est conduit contre le principe de la représentation proportionnelle pour l'élection des députés. La Chambre en a adopté le principe. Son rapport[14], qu'il résume à la tribune[15], défend au contraire le principe de listes majoritaires. Clemenceau ayant soutenu avec vigueur cette position, le gouvernement Briand, mis en minorité sur ce sujet, démissionne: c'est l'un des rares cas, sous la IIIe République, où un cabinet ait été renversé au Sénat[16].

Action dans la Grande guerre[modifier | modifier le code]

Au Sénat, il s’est beaucoup rapproché de Clemenceau et il le suit à la Commission de l’Armée, à laquelle les circonstances donnent la vedette et qui, sous la présidence du Tigre, déploie une intense activité. Il participe dans ce cadre[17] au contrôle dans les domaines du service de santé militaire, de l’armement et des munitions[18], des effectifs et de la marche des opérations[19]. En décembre 1916, il fait adopter un ordre du jour sur la presse, déplorant qu’à côté de la légitime censure militaire et diplomatique ait pris place une censure politique caractérisée, au mépris de la législation en vigueur[20].

Son intervention la plus retentissante, à la Commission du contrôle des effectifs, concerne la lutte contre les « embusqués[21] ». Son rapport principal[22], suivi d'autres rapports[23],[24], est surnommé dans le public « le bottin de l’embusqué ». Il y dénonce en particulier la Maison de la presse établie rue François Ier par Philippe Berthelot pour centraliser la propagande à l’étranger, notoire pour le nombre de jeunes officiers fort valides qui s’y rencontrent au titre de la « pensée française », qui ont gagné leurs galons loin du front.

Gouvernement Clemenceau[modifier | modifier le code]

Lorsqu’il accède au pouvoir, en novembre 1917, Clemenceau lui propose d’entrer au gouvernement. Il n’accepte qu’un portefeuille qui le place à ses côtés. Il est nommé sous-secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil. Il doit « sur toutes questions dont la solution exige un accord interministériel ou interallié », assurer « la coordination des mesures qu’exige la conduite de la guerre » et « centraliser toutes les affaires d’ordre administratif relatives à la satisfaction des besoins des armées[25] ». Il est aussi responsable du Contrôle général de l’administration de la guerre, assure le secrétariat général du Comité de guerre, assiste au Conseil des ministres. Il s’installe rue Saint-Dominique, tout près du président du Conseil qu’il voit deux fois par jour[26].

Lors de la percée allemande par rupture du front de la 6e armée, le 27 mai 1918, il est chargé d’enquêter sur l’événement et fait approuver en Conseil des ministres un rapport qui dénonce la faiblesse des services de renseignement.

Après la Victoire, il est chargé par Clemenceau de prendre en main les nombreux problèmes – psychologiques, matériels, religieux, juridiques – posés par la rentrée de l’Alsace et de la Moselle dans l’unité française[27]. Son beau-frère, le préfet Georges Maringer, est désigné comme haut-commissaire. Jules Jeanneney souhaite que l’on profite de l’euphorie de la Victoire pour y diminuer, autant que cela se pourra, les différences de législation avec la France d’avant 1918, et appliquer en particulier la loi de 1905 sur la Séparation des Églises et de l’Etat, aux dépens du Concordat en vigueur dans les provinces recouvrées[28]. Attachées à leur particularisme, ces dernières rechignent[29]. Jules Jeanneney est ensuite déchargé du dossier au bénéfice d’Alexandre Millerand, nommé haut-commissaire à la place de Maringer.

Clemenceau lui demande de suivre les affaires de la Rhénanie, où se manifeste des tendances autonomistes, et le charge d'aller à Mayence, entre mai et juin 1919, réprimander le général Mangin qui encourage de façon trop voyante le mouvement séparatiste du docteur Dorten[30].

Retour au Sénat[modifier | modifier le code]

Commission des Finances[modifier | modifier le code]

Il est réélu sénateur en 1920 et en 1927, avec le soutien des socialistes[31]. Il reprend son activité parlementaire, comme membre de la Commission des Finances. Il est rapporteur des projets de loi sur les voies ferrées et il s'oppose à la concession que les réseaux de chemin de fer veulent obtenir de l'Etat, estimant que le système aboutit à réserver aux premiers tous les bénéfices éventuels, et à abandonner à l'Etat la charge des déficits[32],[33].

Proximité pérenne avec Clemenceau[modifier | modifier le code]

En méfiance envers la politique étrangère de Briand, il reste très proche de Clemenceau, qu’il reçoit chez lui, à Rioz, en juillet 1925[34] et qui le désigne comme l’un des rares amis autorisés à suivre son cercueil. De lui, Clemenceau dit au général Mordacq : « Jeanneney est un des rares hommes politiques qui me soient restés fidèles et je n’en ai pas été étonné […]. C’est un beau caractère et un ami sûr. Aussi pendant la période tragique de 1917 à 1920, me suis-je toujours adressé à lui quand j’avais besoin de quelqu’un pour une mission délicate et qui exigeait toute confiance […]. On lui a fait payer son attachement au devoir et à ma personne et ce n’est pas fini […]. Il est vrai qu’il a l’âme si haute et de plus est pourvu d’une telle dose de philosophie que, quoiqu’ils fassent [les « défaitistes »] n’auront pas barre sur lui[35] ».

Après la mort de Clemenceau, en novembre 1929, Jules Jeanneney préside la Fondation du musée Clemenceau, vouée à perpétuer dans l’état où il se trouvait au jour de son décès, au 8 rue Franklin, l’appartement que « le Tigre » avait occupé pendant trente-cinq ans et à entretenir une galerie riche en archives et objets de mémoire[36].

Président du Sénat[modifier | modifier le code]

Les années 1930[modifier | modifier le code]

En 1931, quand Paul Doumer est élu président de la République, laissant vacante la présidence du Sénat, Jules Jeanneney est désigné comme son candidat par la Gauche démocratique mais il est battu d’extrême justesse par Albert Lebrun (141 voix contre 143 au premier tour, 139 voix contre 147 au second tour). Il est élu, peu après, à la présidence de la Commission des Finances, dont il assurait l'intérim depuis plus d'un an – son titulaire, Etienne Clémentel, étant gravement malade.

Après l’assassinat de Paul Doumer, Lebrun allant à l’Elysée, il est élu président du Sénat le 3 juin 1932, sans concurrence, à la quasi-unanimité. Il est ensuite réélu sans interruption, d’année en année, jusqu’à la guerre – un quatrième mandat de sénateur lui étant conféré, en Haute-Saône, en octobre 1935.

Il assure une magistrature d’influence[37], scandée chaque année par ses allocutions à l’ouverture des sessions[38].

Lors du Front populaire, il donne à Léon Blum sa sympathie et ses conseils, mais défend les prérogatives de la Haute Assemblée quand des voix s’élèvent, à gauche, pour dénier à celle-ci le droit de censurer un gouvernement. Du haut du perchoir, au président du Conseil qui vient de l’affirmer, il répond : « Je suis obligé de vous rappeler à une interprétation plus exacte de la loi constitutionnelle. Il appartient au Sénat, assemblée de la République, de se prononcer librement […]. Ensuite il vous appartiendra d’interpréter son vote et d’en tirer librement aussi les conséquences…[39] ».

En septembre 1938, il se montre anti-munichois résolu et il déclare en janvier 1939, devant ses pairs: « L’alerte n’est pas close […]. La France n’a cessé de vouloir la paix: elle en a donné d’indiscutables preuves. Elle en suit encore le chemin rocailleux. Mais elle sait ce qu’il en coûte aux peuples qui pensent trouver leur intérêt dans les défaillances nationales[40] ».

Drôle de guerre et débâcle[modifier | modifier le code]

Durant la Drôle de guerre, il n’a guère d’affinités avec Daladier, président du Conseil, « montrant à courts intervalles des dispositions d’esprit opposées, concluant souvent dans le sens du dernier entendu, surtout s’il a parlé de l’intérêt ministériel. C’est de cela qu’est faite, pour une part, sa nature taciturne, à la fois craintive et brutale…[41] ». Il soutient, en revanche, Paul Reynaud, qui succède à Daladier après la chute de celui-ci, renversé par la Chambre à la fin de mars 1940: « Il a la culture, la connaissance des problèmes, le courage, de bonnes relations anglaises. On le trouve fat: effet de sa taille peut-être. Il est ambitieux; il en a le droit[42] ».

Lorsque le front est enfoncé, lors du Blitzkrieg, Jules Jeanneney accompagne le gouvernement en route vers Bordeaux. Au château de Chissay, il rencontre pour la première fois le général de Gaulle, que Reynaud vient de nommer sous-secrétaire d'État à la Défense nationale. Il en dit, à chaud : « Pâle et sobre de paroles, répliques brèves, sans ménagements, un passionné à froid qui, sans doute aussi se réserve devant des civils. Visiblement une nature forte[43] ». De son côté, de Gaulle écrit dans ses Mémoires de guerre: « Promenant un maintien résolu au milieu de l’agitation, [Jules Jeanneney] évoquait l’exemple de Clemenceau dont il avait été, dans les grands moments de 1917 et 1918, le collaborateur direct et intime au gouvernement[44] ».

Quand, le 16 juin, le gouvernement Reynaud s’effondre, écartelé entre les « durs » et les « mous », Jules Jeanneney et Edouard Herriot recommandent à Albert Lebrun de rappeler Reynaud à la tête d’un cabinet décidé à ne pas demander l’armistice et à poursuivre la lutte à partir de l’Afrique du Nord en s’appuyant sur la puissance de la flotte encore intacte[45],[46],[47],[48],[49],[50]. Mais Lebrun choisit d’appeler le maréchal Pétain.

Lorsque la décision paraît prise que les pouvoirs publics partent pour l’Afrique du Nord, Jules Jeanneney part en voiture vers le sud, le 20 juin, mais il est arrêté à Toulouse, un contrordre étant intervenu[51]. L’armistice est signé le 22 juin.

A Vichy, le 10 juillet 1940, il préside l’Assemblée nationale (réunissant Sénat et Chambre des députés) qui accorde au maréchal Pétain les pleins pouvoirs pour créer un nouveau régime. Lors de l'ultime séance du Sénat, le 9 juillet 1940, Jules Jeanneney prononce un vibrant hommage au Maréchal Pétain, condamne le "lamentable héritage" de la Troisième République et adhère à une réforme constitutionnelle permettant une restauration de l'autorité et des valeurs morales : "J'atteste enfin à M. le maréchal Pétain, notre vénération et la pleine reconnaissance qui lui est due pour un don nouveau de sa personne. (Vifs applaudissements.)Il sait mes sentiments envers lui, qui sont de longue date. Nous savons la noblesse de son âme. Elle nous a valu des jours de gloire. Qu'elle ait carrière en ces jours de terrible épreuve et nous prémunisse, au besoin, contre toute discorde. Le sort de la France semble être de se régénérer dans le malheur. En aucun temps, son malheur ne fut plus grand. A la besogne ! pour forger à notre pays une âme nouvelle, pour y faire croître force créatrice et foi, la muscler fortement aussi, y rétablir enfin, avec l'autorité des valeurs morales, l'autorité tout court. Ce n'est point d'aujourd'hui seulement que je réclame, devant le Sénat, les droits de celle-ci. Il eût fallu épargner à nos enfants le lamentable héritage que nous allons leur laisser. Ils expieront nos fautes, comme ma génération expia, puis répara, celles d'un autre régime. J'ose dire qu'ils ne pourront avoir plus d'attachement que nous en avons donné, à la terre de France, à tes libertés, à son génie propre, comme au patrimoine d'honneur et de grandeur qui y est celui de son peuple tout entier. Qu'ils y mettent plus de vigilance que nous n'avons fait. Il y va de la France éternelle. (Vifs applaudissements répétés.)" [52] Lors de la séance de l'Assemblée nationale du 10 juillet, le président Jeanneney accélère la procédure de vote du projet de loi constitutionnelle soutenu par Pierre Laval. Malgré ses promesses, Jeanneney refuse la parole à Vincent Badie, porteur d'un contre-projet pourtant plus respectueux des droits du Parlement.[53] En accord avec Edouard Herriot, il décide de suivre la tradition parlementaire et de ne pas prendre part au vote[54].

Sous Vichy[modifier | modifier le code]

Les bureaux des Chambres sont préservés jusqu’en août 1942[55],[56]. Jules Jeanneney, relégué à Chatelguyon en 1941, oppose aux agissements du régime de Vichy des protestations juridiques qui sont vouées, pour la plupart, à l’impuissance. Ainsi proteste-t-il avec Edouard Herriot lorsque les bureaux sont dissous peu avant l’invasion de la zone sud par les Allemands[57]. Il gagne Grenoble, où son fils Jean-Marcel enseigne l’économie politique à la Faculté de droit.

Après le drame du Vel d'hiv, il rédige la lettre suivante, qu'il signe avec Herriot, adressée au Grand rabbin de France, largement diffusée dans la presse clandestine[58]: « Nous avons, dès leur apparition, réprouvé les mesures, législatives et autres, qui sont prises en France, depuis deux ans bientôt, contre les Israélites. Nous avons suivi avec indignation le déroulement des iniquités et des spoliations ainsi commises. Devant les mesures qui viennent d’être infligées – en zone libre comme en zone occupée – aux Israélites proscrits de leur pays qui avaient trouvé asile dans le nôtre, devant la barbarie du traitement que subissent leurs enfants, c’est de l’horreur qu’on éprouve. Nous la ressentons toute. Nous vous prions de joindre le témoignage de notre profonde sympathie à ceux qu’une telle méconnaissance du droit humain et des traditions françaises n’a pu manquer de vous valoir[59] ».

Apprenant par la Résistance, en juin 1944, que les Allemands s’apprêtent à l’arrêter, Jules Jeanneney se réfugie dans la clandestinité à Izeaux, au-dessus de Grenoble, où il apprend que l’occupant a brûlé sa maison de Rioz, en Haute-Saône, le 24 juillet, où il conservait la plupart de ses archives et sa mémoire familiale[60]

Ministre d'Etat du Gouvernement provisoire[modifier | modifier le code]

En juin 1942, depuis Londres, de Gaulle envoie un émissaire à Jules Jeanneney, Philippe Roques, alias Rondeau, ancien collaborateur de Georges Mandel, avec une lettre où il lui demande « pour lui seul » son avis sur les institutions souhaitables pour une France libérée[61]. Il y répond par une note détaillée[62], « Vers un gouvernement provisoire[63],[64] », où il propose les fondements d’un gouvernement provisoire voué à proposer à la nation de nouvelles institutions, excluant qu’il puisse se fonder sur l’assentiment des Chambres de 1940.

En janvier 1944, Jules Jeanneney fait savoir à des intermédiaires qu’il refuse tout contact avec Pétain, qui voudrait alors évoquer un retour du pouvoir constituant à l’Assemblée nationale de 1940[65].

Au lendemain de la délivrance de Paris, de Gaulle envoie son collaborateur René Brouillet chercher en avion Jules Jeanneney dans l'Isère pour l'amener à Paris. A l’issue d’un entretien tenu le 4 septembre, il lui propose d’entrer dans le gouvernement provisoire comme ministre d’Etat, constatant, dans une lettre du 7 septembre, « qu’il existe entre eux un large accord sur les grandes lignes de la politique qui s’impose pour achever la victoire de la France côte à côte avec les Alliés, restaurer l’Etat républicain, organiser la consultation nationale dans le plus bref délai possible et faire valoir au-dehors les droits et intérêts du pays[66] ». 

Jules Jeanneney occupe cette fonction jusqu'à la fin du gouvernement provisoire, en novembre 1945. Souvent consulté par le Général[67], il assure l'intérim de De Gaulle pendant les voyages de celui-ci aux Etats-Unis et en URSS.

Il s’attache spécialement à la préparation du référendum et de l'élection d’une Assemblée constituante dont les pouvoirs sont d’avance limités. Il s'occupe de différentes réformes administratives, et en particulier de la création de l'Ecole nationale d'administration[68] et de la Fondation nationale des sciences politiques[69],[70].

Le 24 novembre, de Gaulle lui écrit pour le remercier « en [son] nom personnel du concours […] apporté pendant quatorze mois et, au nom de la France, pour l’effort de toute une vie consacrée au service du pays. Ajoutant : Votre présence […] dans le Gouvernement provisoire […] était le signe que la France continuait, que l’esprit de Clemenceau animait la nouvelle République[71] ». 

Sa retraite dure plus de onze ans, entre Paris et la Haute-Saône. Il espère en vain le retour aux affaires de De Gaulle, qui lui rend visite chaque année à Paris. Le 1er janvier 1956, à la veille des élections législatives, il écrit à de Gaulle : « Depuis notre entretien du printemps, la dépravation des pratiques parlementaires s’est accrue encore. […] Je m’alarme de voir l’homme du 18 juin à l’écart d’une œuvre de redressement que la France ne peut plus attendre sans péril de mort[72] ».

Sur sa tombe sont lues ses dernières volontés par Jean Berthoin : « Je désire que mes obsèques gardent la simplicité qui a eu ma prédilection durant ma vie. Elles seront civiles. Dès mes vingt ans, et très délibérément, j’ai répudié tous les dogmes religieux. Au terme proche d’une longue vie, le problème de l’univers demeure pour moi l’inconnaissable. Je finirai agnostique, en grand respect de toute croyance sincère et en aversion immense pour l’intolérance[73],[74] ». Joseph Paul-Boncour lui rend alors également hommage.

Son nom est donné au collège de Rioz[75].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Paul Jozon, Marcel Jozon (préf. Jean-Noël Jeanneney, éd. établie par Salomé Allorant, Jacques Résal, Pierre Allorant), La République au défi de la guerre: lettres et carnets de l'Année terrible, 1870-1871, Amiens, Encrage, , 242 p. (ISBN 978-2-36058-064-4)
  2. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 225-269
  3. Jules Jeanneney, Faculté de droit de Paris. Droit romain : du Pacte commissoire dans la vente. Droit français : du Crédit agricole mobilier, Besançon, Impr. de Millot frères,
  4. Jules Jeanneney, « De l'éloquence judiciaire dans les temps modernes », Association amicale des secrétaires et anciens secrétaires de la conférence des avocats à Paris,‎ , p. 104-145 (lire en ligne)
  5. Jules Jeanneney, De l'éloquence judiciaire dans les temps modernes, Paris, Alcan Lévy, , 48 p.
  6. Jules Jeanneney, « De l'éloquence judiciaire dans les temps modernes », Gazette du Palais, n°324/325,‎ 20-21 novembre 1890
  7. Jules Jeanneney, Tribunal correctionnel de Gien, plaidoirie de Me Jeanneney pour E. Merry, Paris, , 63 p.
  8. « Jules Jeanneney », L’Avenir de la Haute-Saône,‎ , n°2119
  9. Jules Jeanneney, « Profession de foi », L'Union démocratique de la Haute-Saône,‎
  10. Journal officiel, Débats de la Chambre, 16 décembre 1906
  11. Jules Jeanneney, Associations et syndicats de fonctionnaires. Etude législative, Paris, Hachette, , 304 p.
  12. René Wallier, Le XXe siècle politique. Année 1907, 234-335 p.
  13. « Souvenirs », La Nation,‎
  14. Jules Jeanneney, Rapport n°43 fait au nom de la Commission chargée d'examiner le projet de loi adopté par la Chambre des députés, portant modification aux lois organiques sur l'élection des députés, Paris, Imprimerie du Sénat, , 236 p.
  15. Journal officiel, Débats du Sénat, 18 mars 1913
  16. Georges Bonnefous, Histoire politique de la IIIe République, t. I, Paris, Presses universitaires de France, , p. 327-328
  17. Mermeix (pseud.), Au sein des commissions: Millerand, Briand, Galliéni, Messimy, Freycinet, Painlevé, Poncaré, Charles Humbert, Général Baquet, Paris, Ollendorff, , 460 p.
  18. Jules Jeanneney, Rapports sur les éclatements des pièces d'artillerie, Paris, Imprimerie du Sénat, 31 mai 1915 et 28 octobre 1916
  19. Jules Jeanneney, Rapport sur les opérations militaires, Paris, Imprimerie du Sénat,
  20. Jules Jeanneney, Rapport, Paris, Imprimerie du Sénat,
  21. Charles Ridel, Les embusqués, Paris, Armand Colin, 348 p. (ISBN 978-2-200-34747-5)
  22. Jules Jeanneney, Rapport au Sénat, Paris, Imprimerie du Sénat,
  23. Jules Jeanneney, Rapport au Sénat, Paris, Imprimerie du Sénat,
  24. Jules Jeanneney, Rapport au Sénat, Paris, Imprimerie du Sénat,
  25. Décret du 21 novembre 1917, art. 1 et 2
  26. Général Henri Mordacq, Le ministère Clemenceau. Journal d'un témoin, t. I, Paris, Plon, 1930-1931, p. 28-30
  27. Jean-Noël Grandhomme, « Le retour de l'Alsace-Lorraine », L'Histoire,‎ , n°336
  28. Joseph Schmauch, Les services d'Alsace-Lorraine face à la réintégration des départements de l'Est (1914-1919), Paris, thèse, Ecole des Chartes,
  29. La direction générale du travail, de la législation ouvrière et des assurances sociales au commissariat général d'Alsace-Lorraine : laboratoire du droit social (1919-1925)[PDF], colloque organisé sous la responsabilité scientifique de Jeanne-Marie Tuffery-Andrieu le 11 décembre 2009.
  30. Georges Wormser, La République de Clemenceau, Paris, Presses universitaires de France, , 523 p., p. 504-507
  31. Henri Carel, Le département de la Haute-Saône de 1850 à 1914, thèse dact., , 970-VIII p.
  32. Journal officiel, Sénat, 7 juillet 1921
  33. Jules Jeanneney, Quelques discours parlementaires (1902-1926), Paris, Georges Roustan, , p. 144-162
  34. Georges Clemenceau, Lettres à une amie, Paris, Gallimard,
  35. Général Henri Mordacq, Le ministère Clemenceau. Journal d'un témoin, t. I, Paris, Plon, 1930-1931, p. 189-190
  36. Sylvie Brodziak, Samuel Tomei (dir.) (Marcel Wormser, "Musée Clemenceau"), Dictionnaire Clemenceau, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », (ISBN 978-2-221-12859-6), p. 506-507
  37. Gisèle Berstein, Le Sénat sous la IIIe République (1920-1940), Paris, CNRS éditions,
  38. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Albin Michel, p. 252-259
  39. Journal officiel, Débats du Sénat, 23 juin 1937
  40. Journal officiel, Débats du Sénat, 17 janvier 1939
  41. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 20 [21 octobre 1939]
  42. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, p. 38
  43. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 67
  44. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. L'Appel, Paris, Plon, , p. 56
  45. Edouard Herriot, Episodes. 1940-1944, Paris, Flammarion, , p. 74
  46. Edouard Herriot, Déposition au procès Pétain, 30 juillet 1945
  47. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 75
  48. Paul Raynaud, La France a sauvé l'Europe, t. II, Paris, Flammarion, , p. 357-358
  49. Michel Tony-Révillon, Mes Carnets: juin-octobre 1940, Paris, O. Lieutier, p. 38
  50. Eric Roussel, Le naufrage: 16 juin 1940, Paris, Gallimard, (ISBN 978-2070734948)
  51. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 81-82
  52. Journal officiel de la République française, Débats parlementaires - Sénat, séance du mardi 9 mai [1940], n. 42, 10 juillet 1940, p. 352, col. 1 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6449164b/f2.item
  53. Sur cet épisode omis au procès-verbal de la séance, voy. Jean Sagnes, "Le refus républicain : les quatre-vingts parlementaires qui dirent non à Vichy, le 10 juillet 1940," Revue d'Histoire moderne et contemporaine, tome XXXVIII [4], 1991, p. 562-564. Plus largement, voir François-Marin Fleutot, Voter Pétain ? Députés et sénateurs sous la Collaboration (1940-1944), Paris, Pygmalion, 2015.
  54. Jules Jeanneney, Journal politique. Septembre 1939 - juillet 1942, Paris, Armand Colin, , p. 97-98
  55. Décret du 25 août 1942
  56. Edouard Herriot, Episodes. 1940-1944, Paris, Flammarion, , p. 155-157
  57. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 318-320
    Lettre reproduite
  58. Edouard Herriot, Episodes. 1940-1944, Paris, Flammarion, , p. 164-165
  59. Jules Jeanneney, Journal politique. Septembre 1939 - juillet 1942, Paris, Armand Colin, p. 287
  60. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 263
  61. Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, t. II [30 juin 1942], Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins »,
  62. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. L'Unité (1942-1944), Paris, Plon, , 712 p., p. 378-380
  63. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 314-317
  64. Jean-Marcel Jeanneney, Démocratie au village. La pratique du pouvoir à Rioz en Franche-Comté depuis la Révolution, Paris, Presses de Sciences-po, , 560 p. (ISBN 9782724611212, www.cairn.info/democratie-au-village--9782724611212-p-526.htm), p. 526-530
  65. Jacques Bardoux, La Délivrance de Paris. Séances secrètes et négociations clandestines. Octobre 1943 - octobre 1944. Journal d'un sénateur, Paris, Arthème Fayard,
  66. Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets. Juin 1943-mai 1945, Paris, Plon, , p. 306-307
  67. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. Le Salut, Paris, Plon, , p. 262
  68. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 264
  69. Jean-Marcel Jeanneney, « La création de la Fondation », Commentaire, vol. 80,‎ , p. 958-959 (ISSN 0180-8214)
  70. Jean-Marcel Jeanneney, « "Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre" », Le Débat, vol. 64,‎ , p. 11116
  71. Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, t. II [24 novembre 1945], Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins »,
  72. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 269
  73. Jules Jeanneney, Journal politique (septembre 1939 - juillet 1942), Paris, Armand Colin, , p. 268-269
  74. « Obsèques de Jules Jeanneney », L'Action républicaine (journal de Dreux),‎
  75. « Collège Jules Jeanneney à Rioz »

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jules Jeanneney (édition établie, présentée et annotée par Jean-Noël Jeanneney), Journal politique : septembre 1939-juillet 1942, Paris, Armand Colin, , XX-516 p. (présentation en ligne).
  • François-Marin Fleutot, Voter Pétain ? Députés et sénateurs sous la Collaboration (1940-1944), Paris, Pygmalion, 2015.
  • Jean Sagnes, "Le refus républicain : les quatre-vingts parlementaires qui dirent non à Vichy, le 10 juillet 1940," Revue d'Histoire moderne et contemporaine, tome XXXVIII [4], 1991, p. 555-589.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]