Jules Barrême

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Jules Barrême
Description de l'image Barreme, Jules.jpg.
Naissance
Avignon
Décès (à 46 ans)
Maisons-Laffitte
Nationalité Français
Profession
Activité principale
Formation
Distinctions
Signature de Jules Barrême

Marc-Antoine-Jules Barrême, né à Avignon le et mort à Maisons-Laffitte le , est un avocat puis haut fonctionnaire français dont l’assassinat n’a pas été élucidé.

Biographie[modifier | modifier le code]

Formation et carrière d'avocat[modifier | modifier le code]

Fils d'un professeur de langues et ancien directeur du mont-de-piété d'Avignon[1], Marc-Antoine-Jules Barrême obtient son baccalauréat dans la cité des papes. Il poursuit ensuite ses études à Paris, au collège Sainte-Barbe, au lycée Louis-le-Grand puis à l’École de droit.

Devenu avocat à la Cour d’appel en 1860, il est admis à la Conférence du stage, dont il est nommé secrétaire en 1863-1864. Également membre des conférences Portalis et Molé, il passe à la Cour de cassation en devenant le secrétaire de Stanislas Brugnon. Le 30 novembre 1866, il succède à Léonor Duquesnel comme avocat au conseil d’État.

Carrière dans l'administration[modifier | modifier le code]

Appartenant tout d’abord à un milieu légitimiste et clérical[2],[3], Barrême va rapidement évoluer vers le républicanisme dans la seconde moitié des années 1870[4], époque qui voit les républicains arriver enfin au pouvoir et pendant laquelle il entame une carrière de haut fonctionnaire. Selon Taxil et Verdun, c'est sous la protection du duc Decazes, membre orléaniste du gouvernement Dufaure, que Barrême serait entré dans l'administration[5]. En réalité, c'est un ministre de l'Intérieur issu du Centre gauche (républicains modérés), Émile de Marcère, qui lui attribue son premier poste. Par la suite, ses adversaires politiques dénonceront l'opportunisme carriériste de cette « conversion » à la République[2],[4].

Nommé sous-préfet à La Réole le 24 mai 1876, Barrême y fait preuve d'un zèle républicain et d'un interventionnisme qui lui attirent les foudres du député bonapartiste local, Robert Mitchell. Celui-ci n'hésite pas à porter ses doléances à la tribune de la Chambre le 26 janvier 1877, y accusant le sous-préfet de tentative de détournement de fonds (au sujet de la caisse du comice agricole) et de faux en écriture (à propos d'un permis de chasse antidaté), ce qui pousse le ministre de l'Intérieur et chef du gouvernement Jules Simon à prendre la défense de son fonctionnaire, qu'il présente comme « un républicain sage, honnête, respectueux des lois »[6]. Barrême prouve ses convictions républicaines en démissionnant quelques jours après la crise du 16 mai 1877[3].

Les républicains ayant remporté les élections, il rejoint l’administration au mois de décembre, comme secrétaire général de la préfecture de Gironde. À ce titre, il se signale par son efficacité lors des inondations de la Garonne en janvier 1879.

Le 3 mai 1879, il est promu préfet des Deux-Sèvres, département où il fait construire une École normale d’instituteurs et où il fait appliquer le décret de 1880 sur les congrégations en expulsant les chanoines réguliers du Latran de l'abbaye Notre-Dame de Beauchêne à Cerizay[7].

Le 30 mars 1881, Barrême est nommé préfet de l’Eure. En décembre de la même année, il reçoit la Légion d’honneur, distinction à laquelle s'ajoute celle d'officier d'Académie.

Manœuvres électorales[modifier | modifier le code]

En tant que préfet républicain de l'Eure, Barrême a notamment la tâche d'assurer le succès électoral des partisans du nouveau régime.

Il intervient ainsi en faveur de la réélection d'un conseiller général républicain en 1883, en laissant publier une lettre dans laquelle il promet l'élargissement d'un pont à Ivry-la-Bataille[8]. De même, il fait paraître, quelques jours avant les élections sénatoriales de janvier 1885, une lettre du ministre des Travaux publics confirmant le classement au réseau d'intérêt général de la ligne de chemin de fer de Saint-Pierre-du-Vauvray aux Andelys : ce procédé, ainsi que la prise en compte des voix des délégués de Bernay, pourtant désignés dans des conditions contestées, facilite l'élection de Charles d'Osmoy et la réélection du général Lecointe, tous deux républicains[9].

Majoritaires après les législatives de 1881 (quatre députés de l'Eure sur six), les républicains sont cependant battus lors des élections de 1885, organisées au scrutin de liste, qui voient la victoire des monarchistes dans le département. Toutefois, n'hésitant pas à user de coûteuses manœuvres (notamment en faisant afficher un manifeste copié sur la lettre de Brisson à ses électeurs de la Seine)[10], Barrême parvient à sauver le siège d'Alexandre Papon, réélu au second tour face au duc de Broglie (déjà battu, de dix voix, à l'élection sénatoriale du 25 janvier)[9].

Ces activités électorales, cumulées aux affaires courantes, amènent Barrême à se rendre régulièrement au ministère de l'Intérieur et, par conséquent, à effectuer deux fois par semaine le trajet entre sa préfecture d'Évreux et la capitale[11]. C'est au retour de l'un de ces déplacements qu'il est assassiné.

Enquête sur l'assassinat du préfet Barrême[modifier | modifier le code]

Découverte du corps[modifier | modifier le code]

Découverte du corps sur l'entrevoie du pont ferroviaire de Maisons-Laffitte.

Le 13 janvier 1886, vers 21h, le corps de Barrême est trouvé par un lampiste du chemin de fer de l’Ouest entre les deux voies du pont enjambant le grand bras de la Seine entre Maisons-Laffitte et Sartrouville. Il est vêtu d’un costume noir et d’une pelisse de loutre partiellement arrachée à l’épaule gauche. Le haut de son visage est bandé par un mouchoir marqué de la lettre « V » dissimulant, à la tempe gauche, une blessure causée par une balle de revolver de petit calibre (7 mm) qui a perforé le cerveau[3]. Le bandage, fermement noué, ainsi que l'absence de l'arme excluent formellement la thèse du suicide et valident celle du meurtre.

La victime avait manifestement été jetée vers 19h20 par la portière droite d’un wagon du Paris-Cherbourg. En voulant faire disparaître le corps, l’assassin se serait trompé de côté, le fleuve étant plus proche à gauche de la voiture[3].

Dès la nouvelle du drame, une hypothèse circule à Évreux : les assassins seraient des bonneteurs, qui se seraient ainsi vengés de mesures prises contre eux par le préfet. De tels escrocs sévissaient effectivement sur cette ligne, où le musicien Raoul Pugno avait déjà eu à faire à eux, mais la piste du crime crapuleux est cependant rapidement abandonnée, une somme d'un peu plus de 500 francs en liquide ayant été retrouvée dans les poches de la victime[3].

Un suspect, repéré au départ du train, gare Saint-Lazare, et descendu à Mantes, première station après le lieu du crime, a été vu par plusieurs témoins[3] mais ne sera jamais identifié. L'enquête, menée par le juge d'instruction Féron, piétinera face à une soixantaine de pistes[12], la plupart d'entre elles s'avérant être le fait de mystificateurs ou de délateurs malveillants attirés par le retentissement médiatique de l'affaire. Dans les mois et les années suivantes, de nombreuses personnes seront ainsi suspectées ou dénoncées en tant qu'auteurs ou commanditaires du crime.

Piste Foubert et hypothèse Wilson[modifier | modifier le code]

Illustration de l'ouvrage de Taxil et Verdun, adeptes de la piste Foubert.

Parmi les suspects figure Alfred Foubert, fils du sénateur Paul Foubert, chef adjoint du cabinet du ministre de l’Intérieur et, à ce titre, dispensateur des fonds secrets. Selon une rumeur, Foubert aurait remis 20.000[11] ou 30.000 francs[13] au préfet afin de couvrir les frais de la campagne électorale de 1885. Il aurait ensuite fait assassiner Barrême pour dérober la somme. Malgré le démenti du ministère (prévisible, s'agissant de manœuvres électorales illégales financées par les fonds secrets), cette hypothèse sera souvent reprise en raison de la brutale révocation de ce fonctionnaire puis de sa fuite en 1887. Foubert, qui était effectivement aux abois, voulait en réalité échapper à la Justice en raison de son inculpation dans une affaire d'escroquerie dont les faits remontent à l'année 1886[14],[15] et qui a éclaté au grand jour à la même époque que le scandale des décorations.

Le principal protagoniste de cette dernière affaire, Daniel Wilson, sera à son tour suspecté en 1894, quand un rédacteur de La Cocarde prétendra que Barrême possédait des documents prouvant le trafic auquel se livrait le gendre du président Grévy. Selon le journal dirigé par Barrès, l'assassinat aurait donc eu pour but de supprimer un témoin gênant et de récupérer des papiers compromettants[16]. Il est à noter que les papiers personnels du préfet ont été brûlés, non par Foubert (comme l'affirment Taxil et Verdun)[17], mais par Mme Barrême, aidée du chef de cabinet du défunt et d'un ami de la famille, le docteur Cortyl, après que ceux-ci aient été informés de l'imminence d'une perquisition[18].

La piste Wilson évoquée par La Cocarde en 1894 sera reprise au siècle suivant par l'historien René Pillorget[19].

Autres pistes[modifier | modifier le code]

D'autres hypothèses ont également été soulevées, mais sans plus de résultat.

Celle de la vengeance personnelle, longtemps privilégiée par les enquêteurs, s'appuie notamment sur une déclaration tardive de Mme Barrême, selon laquelle un ancien juge d'instruction d’Évreux, M. Bouzanquet[20], se serait senti trahi par le préfet, ce dernier ayant refusé d'intercéder en haut lieu en faveur de sa carrière[12]. Entendu à sa demande, Bouzanquet a été rapidement disculpé. Le mobile de la vengeance a également été évoqué à l'encontre du comte Roger de Molen, révoqué (pour inconduite et cléricalisme) de la sous-préfecture des Andelys en mars 1881, à l'arrivée du préfet Barrême. Homme effectivement violent (il sera condamné en 1887 pour avoir tiré sur son épouse), le comte de Molen a cependant été relâché, n'ayant pas été reconnu par les témoins de la gare Saint-Lazare[21].

Les hypothèses du crime d'honneur (une rumeur faisant de l'assassin de Barrême un lieutenant de vaisseau dont le frère aurait été cocufié par le préfet)[22] et du crime passionnel ne sont guère plus convaincantes, Barrême n'ayant vraisemblablement pas eu de maîtresse à cette époque.

En 1891, Maurice Souffrain, qui était agent de la Sûreté au moment des faits (et qui, à ce titre, avait brièvement participé à l'enquête sous la direction d'Ernest Taylor), est à son tour dénoncé par son ex-épouse[23],[24] avant d'être innocenté.

En 1896, le délai de prescription ayant été atteint, l'instruction est définitivement close.

Références[modifier | modifier le code]

  1. La Lanterne, 19 novembre 1888, p. 3.
  2. a et b Armand de Pontmartin, « Mes Mémoires », Le Correspondant, t. 142, 25 février 1886, p. 734-735.
  3. a, b, c, d, e et f M. Lecocq, « Assassinat du préfet de l'Eure », Le Figaro, 15 janvier 1886, p. 1-2.
  4. a et b La Lanterne, 12 novembre 1885, p. 2.
  5. Taxil et Verdun (cf. bibliographie), p. 260.
  6. Annales de la Chambre des députés, Paris, 1877, p. 106-117.
  7. La Croix, 20 janvier 1886, p. 2-3.
  8. Le Figaro, 22 août 1883, p. 2.
  9. a et b Journal officiel de la République française : Débats parlementaires (Sénat), séances du 8 et du 25 février 1885, p. 71 et 222.
  10. Le Gaulois, 12 novembre 1885, p. 2.
  11. a et b « Affaire Barrême », Le Matin, 15 janvier 1886, p. 1-2.
  12. a et b « L'affaire Barrême », La Lanterne, 10 novembre 1888, p. 1-2.
  13. Édouard Drumont, La Fin d'un monde, étude psychologique et sociale, Paris, Savine, 1889, p. 471.
  14. « Un nouveau scandale », Le XIXe siècle, 16 novembre 1887, p. 3
  15. « L'affaire Foubert », Le XIXe siècle, 30 décembre 1887, p. 2.
  16. Georges Docquois, « L'assassinat de M. Barrême et M. Wilson », Le Progrès (Mascara), 26 septembre 1894, p. 1-2.
  17. Taxil et Verdun, p. 273.
  18. La Lanterne, 18 novembre 1888, p. 3.
  19. René Pillorget, « Un préfet mystérieusement assassiné... en 1886 », Historia, no 632, août 1999, p. 96-98.
  20. Le Matin, 2 octobre 1894, p. 1.
  21. « Le drame de Dijon », Le Petit Parisien, 2 mars 1887, p. 2.
  22. Le Matin, 16 septembre 1894, p. 3.
  23. Le Matin, 6 juillet 1891, p. 1.
  24. La Presse, 8 juillet 1891, p. 1.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, t. XVII, 2e supplément, Paris, s.d. (1890), p. 481.
  • Léo Taxil et Paul Verdun, Les Assassinats maçonniques, 2e édition, Paris, Letouzey et Ané, 1890, p. 256-277.
  • « Le Dossier de l'affaire Barrême », feuilleton paru en page 3 de La Lanterne entre le 11 et le 27 novembre 1888.
  • Charles Lyon-Caen, « M. Jules Barrême », Bulletin annuel de l'Association amicale des secrétaires et anciens secrétaires de la Conférence des avocats à Paris, 1887, p. 136-141.

Liens externes[modifier | modifier le code]

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