Jeanne Nardal

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Jeanne « Jane » Nardal (19? – 1993)[1] est une écrivaine martiniquaise, philosophe, enseignante, et essayiste politique. Avec sa sœur Paulette Nardal, elles sont considérées comme ayant posé les bases théoriques et philosophiques de la négritude, un mouvement culturel, politique et littéraire qui a émergé dans les années 1930 à Paris et cherchait à rassembler les intellectuels noirs des colonies anciennes et contemporaines[2]. Le terme « négritude » a été inventé par l'écrivain militant martiniquais Aimé Césaire ; avec le poète sénégalais Léopold Senghor et l'écrivain guyanais Léon Damas, ils sont ordinairement reconnus comme les trois pères de ce mouvement culturel[3]. Cependant, ce n'est que récemment que les femmes du mouvement de la négritude, y compris Jane et Paulette Nardal, ont commencé à être reconnues.

Généalogie[modifier | modifier le code]

L'arrière-grand-mère des sœurs Nardal, Sidonie Nardal, est née esclave dans la région de La Trinité, connue à l'époque pour sa production de sucre. Elle a été reconnue libre en 1850, deux ans après l'abolition officielle de l'esclavage dans l'empire français. Sidonie avait cinq enfants ; son fils Joachim, le grand-père des sœurs Nardal, n'a été enregistré comme personne libre qu'en 1854. Joachim finira par déménager à Saint-Pierre et y avoir deux enfants : Marie-Hélène (née en 1861) et Paul Nardal (né en 1867), le père des sœurs Nardal. Ce dernier deviendra le premier homme noir à obtenir une bourse pour entrer à l'École des arts et métiers de Martinique. Il sera aussi le premier ingénieur noir à travailler pour le ministère des travaux publics et a également été professeur pour former de futurs ingénieurs[4].

Enfance[modifier | modifier le code]

Jane Nardal est la quatrième des sept filles (Paulette, Émilie, Alice, Jane, Lucy, Cécile, Andrée) nées de Paul Nardal, un ingénieur noir, et Louise Achille, une femme métisse institutrice, éminente musicienne et organisatrice. Paul et Louise transmettent à leurs filles un engagement pour l'éducation et les arts. Toutes leurs filles deviendront des femmes prospères et instruites, mais Paulette, et dans une moindre mesure Jane, seront les plus connues pour leurs écrits et essais politiques[4].

Vie à Paris[modifier | modifier le code]

Après avoir terminé ses études à l'école préparatoire, Jane Nardal rejoint sa sœur Paulette à Paris en 1923 pour étudier la littérature classique et française à la Sorbonne[4]. À Paris, Paulette et Jane tiennent un club littéraire où de jeunes intellectuels noirs - y compris Césaire, Senghor et Damas ainsi que des universitaires afro-américains et antillais - se réunissent les dimanches pour échanger des idées et poser les fondations d'une conscience de race naissante qui influencera toute la diaspora africaine. Paulette en particulier, agira comme relais entre les intellectuels francophones des Caraïbes et d'Afrique, et les universitaires et musiciens Afro-Américains[2].

En février 1928, Jane est parmi les rares femmes fondatrices de La Dépêche africaine[5], le journal bimensuel officiel du Comité de défense des intérêts de la race noire[2]. La même année en juin, sa sœur Paulette rejoint l'équipe. Le journal paraît irrégulièrement pendant quatre ans, mais est néanmoins l'un des journaux les plus populaires dans la population noire, avec un tirage de 12 000 à 15 000 exemplaires en 1929, supérieur au tirage de ses concurrents La Race nègre et Le Cri des Nègres (2 000 à 3 000 exemplaires)[5].

Jane et Paulette Nardal sont créditées dans les sections « La Dépêche politique », « La Dépêche économique et sociale » et « La Dépêche littéraire » du journal, qui offrent une riche perspective sur le monde. Les domaines de prédilection de Jane sont la politique et la culture, elle écrit deux essais critiques pour le journal dont « Internationalisme noir », publié dans le premier numéro de la revue. L'essai parle de l'éveil de la conscience raciale au sein de la diaspora noire et fournit quelques bases théoriques du mouvement de la négritude[2]. Dans le numéro d'octobre 1928 de La Dépêche africaine, Jane publie un essai intitulé « Pantins exotiques » qui discute de la fascination parisienne pour les femmes noires et leur exotisation, et appelle les intellectuels noirs à résister à l'altérisation de leur travail[5].

Dans ses écrits, Jane décrit également des concepts pivots qui seront au centre des débuts du mouvement de la négritude : la communauté internationale, la conscience de race afro-latine, le nouveau noir francophone, et le noir d'après-guerre. Ce dernier concept lie la formation d'une communauté euro-américaine après la Première Guerre mondiale à celle d'une communauté noire mondiale et aborde les tensions existant au sein de cette communauté, notamment parmi les élites noires, entre ceux qui ont connu l'esclavage et ceux ne l'ayant jamais vécu. Elle aborde également la construction d'une identité diasporique noire qui refuse de renoncer à son héritage afro-latin et à son héritage africain[2].

Vie après Paris[modifier | modifier le code]

Jane Nardal retourne en Martinique en 1929 où elle organise une conférence sur « Le Chant nègre aux États-Unis » en mettant l'accent sur l'influence du blues. Elle poursuit avec succès une carrière d'enseignante en Martinique puis pendant deux ans au Tchad. Elle épouse Jules Joseph Zamia, un médecin guadeloupéen en 1931.

Jane Nardal fait face à de nombreuses difficultés en essayant d'entamer une carrière politique. En 1956, un individu jette une torche dans la maison familiale des Nardal de Martinique, incendiant un nombre considérable d'écrits et de correspondances avec Paulette en réaction à son activité politique. En conséquence, sa famille lui interdit de poursuivre dans cette voie. Quatre ans plus tard, alors qu'elle commence à devenir aveugle, elle se retire loin de la vie publique[4]. Elle meurt en 1993[1].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (en) « Nardal, Jane », Dictionary of African Biography, Oxford Reference,
  2. a, b, c, d et e (en) T. Denean Sharpley-Whiting, « Femme négritude: Jane Nardal, La Dépêche africaine, and the francophone new negro », Souls: A Critical Journal of Black Politics, Culture, and Society, vol. 2, no 4,‎ , p. 8–17
  3. (en) Bertrade Ngo-Ngijol Banoum, « Negritude », sur Africana Age
  4. a, b, c et d (en) Emily Musil Church, « In Search of Seven Sisters: A Biography of the Nardal Sisters of Martinique », Callaloo, vol. 36, no 2,‎ , p. 375–390
  5. a, b et c (en) Jennifer Ann Boittin, « In Black and White: Gender, Race Relations, and the Nardal Sisters in Interwar Paris », French Colonial History, vol. 6,‎ , p. 120–135