Jean Stetten-Bernard

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Jean Stetten-Bernard
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Portrait par le studio Harcourt, collection du musée de la Résistance.
Nom de naissance Jean Stetten
Alias
Jean Bernard, Jean Stetten-Bernard, Jean Stetten-Pigasse
Naissance
Paris (17e)
Décès (à 95 ans)
Paris (18e)
Nationalité Français
Pays de résidence France
Profession
Activité principale
Autres activités
Résistant faussaire
Formation
Conjoint

Jean Stetten-Bernard, né le à Paris (17e), et mort le à Paris (18e), est un dessinateur et illustrateur français, qui a mis ses talents au service de la Résistance en créant en région lyonnaise un important atelier de fabrication de faux papiers.

Biographie[modifier | modifier le code]

Noms d'usage[modifier | modifier le code]

À sa naissance, son état-civil complet est Jean Maurice José Stetten, fils de Maurice José Albert Stetten, négociant, et de Marie Marguerite Antoinette Bernard, son épouse[3].

Au début de sa carrière professionnelle, il signe sous son nom de naissance (« Jean Stetten »), et à partir de 1930, il utilise de plus en plus souvent le nom de jeune fille de sa mère, jusqu'à le faire sien en 1938 (« Jean Bernard »)[4]. Enfin, on constate en marge de son acte de naissance qu'il est adopté en 1983 par le second mari de sa mère, Albert Pigasse[3] : son patronyme est désormais « Stetten-Pigasse ». Ceci explique que dans les archives et sur le web, on le trouve sous plusieurs identités : « Jean Stetten », « Jean Bernard », « Jean Stetten-Bernard », « Jean Stetten-Pigasse »[5].

Le dessinateur et l'illustrateur[modifier | modifier le code]

En 1930, alors qu'il est élève au lycée Carnot à Paris[6], Albert Pigasse, ami de la famille, remarque ses talents de dessinateur et lui demande de réaliser des couvertures pour la collection Le Masque qu'il a créée cinq ans plus tôt. Jean Stetten-Bernard en deviendra le directeur artistique[4]. Il signe sa première jaquette sous le nom de J. Stetten pour le roman Le doigt volé de Stanislas-André Steeman. Il réalise aussi une jaquette passe-partout dite Poste de police, utilisée à partir de [6].

À l'issue de ses études, Albert Pigasse l'engage comme directeur artistique jusqu’en 1939, où il est mobilisé au début de la Seconde Guerre mondiale au 60e régiment d'infanterie. De son lieu de cantonnement, il continue de travailler à des illustrations, et son épouse Simone dessine et signe des jaquettes à partir d'esquisses qu'il lui envoie assorties d'un descriptif de couleurs[6].

Le résistant faussaire[modifier | modifier le code]

Fait prisonnier en , il met à profit ses compétences dans le domaine des arts graphiques pour fabriquer de faux ordres de mission allemands qui lui permettent de s'évader, avec huit de ses camarades. Avec sa femme et ses enfants, il parvient à passer en zone libre, où l'accueille son oncle Félix Dailly, industriel mégissier lyonnais lié aux résistants qui éditent Témoignage chrétien[7].

Dès , Jean Stetten-Bernard côtoie la grande Histoire : pour répondre à un discours du président Roosevelt capté sur Radio Londres, il prend l'initiative de rédiger et faire imprimer chez Eugène Pons, l'imprimeur de Témoignage chrétien, plusieurs milliers d'exemplaires d'un tract qui sera diffusé, notamment par la Poste, à Lyon et sur la zone sud pour être remis à la représentation des États-Unis. Un exemplaire de ce tract est visible au musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon[8],[9]. Il en témoigne ainsi après la guerre :

« Une des premières choses que nous avons faites est un tract à la suite d’un discours de Roosevelt, du , dans lequel il disait : « Je me refuse à croire que le peuple français accepte de collaborer librement avec un pays qui l’écrase économiquement, moralement et politiquement. » Nous nous mettons immédiatement à rédiger un papier sur lequel apparaît la phrase de Roosevelt et on ajoute : « La France ne veut pas collaborer. Recopiez ce papier répandez-le en vitesse. Pour vous, signez-le, votre nom suffit, vos initiales ou votre profession. Envoyez-le le plus vite possible au consulat des États-Unis d’Amérique, 2 place de la Bourse à Lyon ou à l’ambassade des États-Unis d’Amérique, hôtel des ambassadeurs à Vichy. Diffusez-le et répandez-le le plus vite possible. » Mon épouse a imprimé ce tract par milliers. [...] Trois ou quatre jours après, stupeur : des sacs postaux entiers de tracts rédigés à la main arrivent à l’ambassade d’Amérique, à tel point que la presse en parle [10],[8]. »

La réussite de son évasion, due pour une grande part aux faux documents qu'il a réalisés, l'incite à développer cette activité, principalement au service des résistants, des Juifs à qui il fournit des faux papiers pour les « aryaniser »[11],[12], et des réfractaires au STO, ces trois ensembles n'étant pas disjoints. Il prend pour pseudonyme « Articles de pêche »[8].

Il installe d'abord son laboratoire dans la villa de son oncle, au 9 montée Saint-Laurent à Lyon. Mais un endroit plus discret devient nécessaire : ce sera d'abord dans la maison de campagne de son oncle, le « château de la Roche », à Vourles, qu'il implantera son atelier. Puis pour faire face à la demande, et gagner en discrétion, Jean Stetten-Bernard s'isole dans une cabane que les résistants vont construire dans un bois de la propriété. Une cache enterrée y est aménagée pour abriter le matériel et la production[7]. Précaution supplémentaire : il s'est trouvé une couverture sous la forme d'un emploi de metteur en page au journal vichyste Vaillance[8].

Au début, les moyens sont rudimentaires : les premiers faux cachets utilisés sont taillés dans du linoléum. Puis avec l'aide d'imprimeurs qui lui donneront plus de 650 cachets[7], il réalise 30 000 cartes d'identité, 50 000 cartes d'alimentation et des centaines d'autres documents vitaux, en français et en allemand : cartes de démobilisation, actes d’état civil, cartes de travail, cartes de textile, ou encore Ausweis. En 1943, le laboratoire devient une véritable entreprise[11]. Jusqu'à la Libération, il aura fabriqué plus de 100 000 faux papiers en tout genre[8].

Une de ses spécialités est la fourniture de « trousses d'urgence », du genre « kit de survie » : à partir d’un cachet basique exploitable pour n’importe quel lieu, une personne non spécialiste peut réaliser rapidement des faux papiers. Jean Stetten-Bernard fournit une de ces trousses à Monseigneur Saliège, l’archevêque de Toulouse qui s'insurgea publiquement contre les exactions nazies, en particulier envers les Juifs[8].

En , il est sollicité par le colonel Descour alias « Bayard », responsable de l’Armée secrète pour la région R1 (grande région lyonnaise), afin de fournir en faux papiers les Mouvements unis de Résistance (MUR). Son laboratoire devient alors un service rattaché au BCRA et reçoit des subsides[8].

Il est amené à avoir des relations avec d'autres personnalités de la Résistance : le père Chaillet[8], Alexandre Glasberg, Germaine Ribière, qui le persuade de travailler aussi pour l’« Amitié chrétienne », organisation inter-confessionnelle[11],[12].

Compte tenu de l'étendue de ses activités, il est répertorié dans le fichier des résistants du Ministère des Armées sous la double appartenance aux Forces françaises combattantes (FFC) et aux Forces françaises de l'intérieur (FFI)[13].

Après la guerre[modifier | modifier le code]

Après la Libération, il monte sa propre agence, J.S.B. (Jean Stetten-Bernard), qu'il dirigera jusqu'en 1993[14], et se diversifie vers l'illustration de livres[15], et la réalisation d'annonces et de documents publicitaires[16].

Jean Stetten-Bernard meurt le à Paris, à l'âge de 95 ans[3].

Œuvre graphique décorative[modifier | modifier le code]

Sa collaboration avec la collection Le Masque se traduit durant les années trente par la création de 210 couvertures sur un total de 327[17],[14],[18]. Il en fait aussi pour Jeanne Gaston-Leroux et la collection Police Secours de Roger Simon[14],[19].

Il a également à son actif des affiches et annonces publicitaires[20].

Il a illustré quelques ouvrages[21],[22].

Collections publiques[modifier | modifier le code]

Distinction et hommage[modifier | modifier le code]

Après la victoire, le général de Gaulle lui décerne la médaille de la Résistance[17],[25], avec la mention « Pour Jean Stetten-Bernard qui a tant fait »[26] :

Médaille de la Résistance française Médaille de la Résistance française (décret du )[27],[28].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Ordre de la Libération, « Les femmes et les hommes médaillés de la Résistance française : Simone STETTEN BERNARD », sur www.ordredelaliberation.fr, (consulté le ).
  2. Ministère des armées – Mémoire des Hommes, « Base des médaillés de la résistance : Simone STETTEN BERNARD », sur www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr (consulté le ).
  3. a b et c Paris archives, « État civil : 1913, naissances, 17e », 17N 247, sur archives.paris.fr (consulté le ), p. 18.
  4. a et b BnF Catalogue général, « Notice de Jean Bernard », sur catalogue.bnf.fr (consulté le ).
  5. Cette instabilité se répercute sur les fichiers d'autorité et les bases de données ; ainsi, sur le catalogue général de la BnF, on trouve deux notices de personne le concernant : une au nom de « Stetten-Bernard, Jean », et une autre au nom de « Bernard, Jean (1913-2008) ».
  6. a b et c A l'ombre du Polar, « Les illustrateurs de la collection du Masque », sur polars.org, (consulté le ).
  7. a b et c Julien Arbois, Histoires insolites de la Résistance française, City Éditions, , 230 p. (ISBN 2824606258 et 9782824606255, OCLC 920907338, BNF 44377936, présentation en ligne).
  8. a b c d e f g h et i Musée de la Résistance et de la Déportation (Besançon), « L’atelier de fabrication de faux-papiers de Témoignage chrétien et de l’Armée secrète de la région R1, dirigé par Jean Stetten-Bernard » [PDF], sur hg.ac-besancon.fr (consulté le ). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article.
  9. Renée Bédarida et François Bédarida, Les Armes de l'Esprit : Témoignage chrétien (1941-1944), Paris, Éditions Ouvrières, , 378 p. (OCLC 180609152, BNF 34703429, lire en ligne).
  10. Collège André Malraux, Chatelaillon-plage, « Concours national de la Résistance et de la Déportation 2013 : Les tracts – Quelques témoignages », sur cnrd2013-chatelaillon.e-monsite.com, (consulté le ).
  11. a b et c Christian Sorrel et Madeleine Comte, Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (LARHRA) (Jean Stetten-Bernard : cf § 29), L’abbé Glasberg au secours des Juifs [« Alexandre Glasberg 1902-1981. Prêtre, résistant, militant »], (1re éd. 2013) (ISBN 9791036543159, présentation en ligne).
  12. a et b Anonymes, Justes et Persécutés durant la période Nazie dans les communes de France, « Germaine Ribière : Juste parmi les Nations », sur www.ajpn.org (consulté le ) : « Dès 1942, elle met en place un réseau de sauvetage de Juifs dans le Poitou et fournit des faux papiers grâce à l'aide du dessinateur Jean Stetten-Bernard ».
  13. Ministère des armées – Service historique de la défense, « Dossiers administratifs de résistantes et résistants : STETTEN, Jean Maurice José (cote GR 16 P 557144) » [PDF], sur www.servicehistorique.sga.defense.gouv.fr (consulté le ).
  14. a b et c k-libre, « Biograpgie Jean Bernard », sur k-libre.fr, (consulté le ).
  15. WorldCat, « Résultats de recherche pour "jean stetten" -thierry' », sur www.worldcat.org (consulté le ).
  16. HPRINTS, « Résultats pour Stetten », sur hprints.com (consulté le ).
  17. a et b La bibliothèque d'Oncle Archibald, « Collections Le Masque et Le Masque Emeraude », sur oncle-archibald.blogspot.com (consulté le ).
  18. Paris – Bibliothèques patrimoniales, « 37 résultats pour : "Stetten, Jean" », sur bibliotheques-specialisees.paris.fr (consulté le ).
  19. Papy Dulaut, « Police-Secours aux éditions Roger Simon », sur www.papy-dulaut.com, (consulté le ).
  20. HPRINTS, « Publicités : Résultats pour Stetten », sur hprints.com (consulté le ).
  21. WorldCat, « "jean stetten" -thierry », sur www.worldcat.org (consulté le ).
  22. BnF-Catalogue général, « Notices bibliographiques : Stetten-Bernard, Jean », sur catalogue.bnf.fr (consulté le ).
  23. « 37 résultats pour : "Stetten, Jean" (dont 1 article de revue) » (Dessins originaux de couvertures ou jaquettes), Bibliothèque des littératures policières, Paris (consulté le ).
  24. « 1 résultat pour : "Stetten-Bernard, Jean" » (Ouvrage illustré), Bibliothèque L'Heure joyeuse, Paris (consulté le ).
  25. Jean-Pierre François (préf. Roland Dumas), Vol d'identité : le conseiller occulte de Mitterrand raconte, Paris, Albin Michel, , 317 p. (ISBN 9782226115034, OCLC 468051418, BNF 37101484, présentation en ligne), p. 68.
  26. Véronique Tinel, « Biographie de Jean Stetten-Pigasse, faussaire résistant », sur biographe.net, (consulté le ) : « Pour Jean Stetten-Bernard qui a tant fait. Charles de Gaulle ».
  27. Ordre de la Libération, « Les femmes et les hommes médaillés de la Résistance française : Jean Maurice José STETTEN BERNARD », sur www.ordredelaliberation.fr, (consulté le ).
  28. Ministère des armées – Mémoire des Hommes, « Base des médaillés de la résistance : Jean Maurice José STETTEN BERNARD », sur www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr (consulté le ).

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]