Jean Norton Cru

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Jean Norton Cru, né à Labatie-d'Andaure (Ardèche) le , mort à Bransles (Seine-et-Marne) le , est un écrivain français. Il est connu pour son essai Témoins, paru en 1929, dans lequel il contrôle la véracité des témoignages publiés par des combattants de la Première Guerre mondiale. Il en donne l'année suivante une version abrégée, Du témoignage.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance[modifier | modifier le code]

Aîné de six enfants[1], il naît à Gamon, en Labatie-d'Andaure, en Ardèche, le 9 septembre 1879[2]. Il est le fils de Jean Pierre Louis Cru, un pasteur protestant d'origine paysanne, et de Catherine Norton, une Anglaise (d'où son second prénom) issue d'une famille de médecins et d'ingénieurs du Gloucestershire[3]. De la fin décembre 1883[4] à 1890, Jean Norton vit en Nouvelle-Calédonie, dans l'île de Maré, où son père est missionnaire[3]. Il ne va pas à l'école. Son éducation scolaire et religieuse est prise en charge par ses parents, surtout par sa mère[5].

Études et activités d'enseignant[modifier | modifier le code]

De retour en France, son père est nommé à la paroisse de la Pervenche[4], en Privas. Louis Norton fait une année d'école primaire, puis il suit des études secondaires, en tant qu'interne, au lycée de Tournon. De 1897 à 1899, il est profondément marqué par l'affaire Dreyfus. Il en garde une exigence de la vérité et une défiance vis-à-vis des témoignages qui le conduiront plus tard à écrire Témoins[6]. Il obtient son baccalauréat en 1899. Durant l'année scolaire 1899-1900, il enseigne au Granville College de Ramsgate, dans le Kent[7]. De 1900 à 1903, il effectue son service militaire au 140e régiment d'infanterie, à Grenoble. Il le termine comme caporal[8]. Ses parents ont acheté une ferme à Mirmande, dans la Drôme. Il travaille à l'exploitation et participe aux travaux de restauration[4], tout en préparant son brevet d'instituteur, qu'il obtient. Il enseigne durant un an à Loriol[9]. De 1905 à 1908, il enseigne l'anglais à l'école primaire supérieure d'Aubenas (il reçoit son certificat d'aptitude à l'enseignement de l'anglais dans le primaire supérieur en 1906)[7]. C'est à Aubenas qu'il épouse Rose Souquet[1], en 1908[10].

La même année, il obtient son certificat secondaire d'anglais. Son plus jeune frère Robert Loyalty vient d'être pendant un an professeur dans une université privée américaine, le Williams College, à Williamstown, dans le Massachusetts. Sur son conseil, Jean Norton s'y rend. Il va y enseigner la littérature française jusqu'en 1911[7]. Durant l'année scolaire 1911-1912, il enseigne l'anglais au lycée d'Oran[11]. Il est peu satisfait de l'expérience, et sa femme contracte la fièvre typhoïde. Il retourne à Williams College[10].

La guerre[modifier | modifier le code]

Il participe à la Première Guerre mondiale. Cette expérience le marque pour le reste de sa vie[12]. Le , il est incorporé dans la territoriale (il a 34 ans), au 110e RIT, à Romans[8]. Il est d'abord garde-voies à la gare de Belleville-sur-Saône[13]. Il arrive au front le 15 octobre[8]. Le 24, il accepte d'être versé dans l'armée de réserve[14], au 240e régiment d'infanterie. En février 1915, il est nommé sergent[8]. Il est à la bataille de Verdun en juin 1916[15]. En décembre, il passe au 321e régiment d'infanterie[8]. En janvier 1917, il est à nouveau à Verdun[16].

En février, du fait de son bilinguisme, il est détaché à l’arrière comme interprète, à la 51e division d'infanterie britannique[17], puis en août à la 1re division d'infanterie américaine[8]. En décembre, il devient instructeur principal à l'école des interprètes de Biesles. Le , il est nommé adjudant[18]. Début septembre, il est envoyé en mission aux États-Unis pour y tenir des conférences sur le bien-fondé de l'intervention américaine dans le conflit[9]. Le , il est démobilisé[8]. En septembre, il retourne à Williams College[4].

Témoins et Du témoignage[modifier | modifier le code]

En août 1922, il se rend en pèlerinage à Verdun. L'année suivante, il commence à lire ou relire méthodiquement tous les témoignages publiés sur la Première Guerre mondiale[19]. Il écrit alors Témoins : essai d'analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928. Il analyse 304 titres, dus à 252 auteurs[20]. Il étudie et critique à l'aune de son expérience de la guerre, mais aussi d'une abondante documentation (cartes d'état-major, journaux de marche…)

Lorsqu'il soumet son manuscrit aux éditeurs, chacun pose en condition préalable une plus grande clémence à l'égard des écrivains maison. Cru préfère se résoudre à une publication à compte d'auteur[21], en octobre 1929[22]. Le livre suscite de vives réactions[23], car il remet par exemple en cause le caractère véridique et réaliste de romans aussi célèbres que Le Feu, d'Henri Barbusse. Il est aussi très sévère avec les écrits de Roland Dorgelès, et plus encore avec ceux de Jacques Péricard. On accuse Jean Norton Cru de vouloir « aseptiser la guerre »[24].

En janvier 1930, paraît chez Gallimard Du témoignage, version abrégée de Témoins (271 pages, au lieu de 727) où sont recensés 19 titres supplémentaires[20].

En 1932, à Williams College, Jean Norton Cru devient maître de conférences[7]. Songeant à rééditer Témoins, il révise, corrige et enrichit son livre. Mais il s'arrête en 1935, n'ayant accompli qu'un quart de la tâche[25]. Il prend sa retraite en juillet 1945[12], et rentre en France en 1946. Il meurt d'une hémorragie cérébrale[9] à 69 ans, le , à Bransles, en Seine-et-Marne[5].

Ses livres tombent alors dans l'oubli. Ce n'est qu'en 1967 que Jean-Jacques Pauvert réédite en partie Du témoignage. Les Presses universitaires de Nancy rééditent Témoins en 1993, puis en 2006[26].

Contexte historiographique[modifier | modifier le code]

Jean Norton Cru est le premier historien à promouvoir les témoignages, et veut écrire l'histoire de la Première Guerre vue d'en bas. Précédemment, les ouvrages des généraux, des politiciens et des diplomates avaient été les plus influents. Il n'y avait eu que quelques publications de carnets et de lettres, mais ces écrits n'intéressaient pas, dans les années 1920, l'essentiel des historiens. Des historiens précédents, tels que Renouvin, ont parfois combattu dans la guerre, mais considèrent que l'expérience du soldat de base n'est pas importante pour l'écriture de l'histoire[27].

Jean Norton Cru s'oppose en particulier à la conception développée par Stendhal dans La Chartreuse de Parme, où le héros, Fabrice Del Dongo, ne comprend rien à la bataille de Waterloo du fait de sa simple position de soldat[28], par opposition à la compréhension que sont censés en avoir les généraux de l'état-major. Contre la théorie selon laquelle les témoignages sont subjectifs ou biaisés, Jean Norton Cru développe l'idée que le soldat, qui vit jour après jour dans les tranchées, finit par avoir une conscience de ce qui se passe autour de lui et de ses conséquences. Une hiérarchie lointaine étant d'ailleurs dépendante d'informations partielles ou de ses préjugés tactiques ou stratégiques traditionnels.

Un exemple méthodologique[modifier | modifier le code]

Le travail de Jean Norton Cru — envisagé comme ayant pour objet essentiel de disqualifier de nombreux témoignages sur la Première Guerre mondiale — est revendiqué par plusieurs auteurs révisionnistes de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale (de Paul Rassinier et Maurice Bardèche à Robert Faurisson et Pierre Guillaume) comme le modèle de leur propre entreprise pour relativiser les persécutions anti-juives par le IIIe Reich allemand. En réalité, ainsi que l'explique l'historien Frédéric Rousseau, lorsque Jean Norton Cru dénonce les falsificateurs, « ce n'est pas dans le but de jeter le discrédit sur tous les témoins ; c'est au contraire pour mieux mettre en valeur les meilleurs, les témoins qui ont su peindre la guerre avec talent tout en restant sincères », ceci afin que ne puisse être remise en cause, par la faute des faux témoins, la réalité des souffrances des combattants de la Grande Guerre[29].

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Témoins : essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Paris, Les Étincelles, 1929, 727 p. Rééd. Presses universitaires de Nancy, 1993 et (en fac-similé) 2006.
  • Du Témoignage, coll. « Les documents bleus », Paris, Gallimard, 1930 (271 p., version abrégée de Témoins). Rééd. partielle Jean-Jacques Pauvert, 1967 (191 p., incluant une biographie de Jean Norton Cru par sa sœur Hélène Vogel[30]). Rééd. Allia, 1989 (221 p., incluant la biographie de Cru par Hélène Vogel) et 1997 (153 p., ne contenant pas le choix de documents de l'éd. 1989).
  • Lettres du front et d'Amérique 1914-1919, éditées par Marie-Françoise Attard-Maraninchi et Roland Caty (préface de Jean-Marie Guillon), coll. « Le temps de l'histoire », Publications de l'université de Provence, 2007 (ISBN 978-2-85399-677-8).

Traductions[modifier | modifier le code]

Du témoignage est traduit en allemand, publié, vendu en Allemagne, puis les exemplaires restants sont saisis et brûlés. Il est également publié en Norvège. Traduit en anglais, il n'est pas publié[25].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Le contrôle de la véracité des ouvrages traitant de la guerre », sur memoire-ardeche.com, note 2.
  2. Acte de naissance de Jean Norton Cru, sur archinoe.net, archives départementales de l'Ardèche.
  3. a et b Hélène Vogel, « Jean Norton Cru », in Jean Norton Cru, Du témoignage, Pauvert, 1967, p. 157.
  4. a, b, c et d Jacques Vernier, « Jean Norton Cru, illustre batioulou méconnu », sur lamastre.net, 14 février 2010.
  5. a et b Rémy Cazals, « Cru, Jean Norton », sur crid1418.org, décembre 2007.
  6. Hélène Vogel, op. cit., p. 159 et 160. Elle cite une lettre de Cru du 5 mars 1931.
  7. a, b, c et d (en) « Williams College - Class of 1942 », sur e-yearbook.com, p. 30.
  8. a, b, c, d, e, f et g Jean Norton Cru, « Avant-propos », Témoins, Paris, Les Étincelles, 1929, p. viii.
  9. a, b et c Alain Bihr, « Méthodologie de la critique du témoignage : autour de l’œuvre de Jean Norton Cru », sur revue-interrogations.org, Interrogations, no 13, décembre 2011.
  10. a et b Hélène Vogel, op. cit., p. 161.
  11. « Fichier des personnels du lycée Lamoricière », sur alysgo-apollo.org.
  12. a et b Marie-Françoise Attard-Maraninchi, « Dire la vérité après la Grande Guerre : le combat de Jean Norton Cru », in François Pernot, Valérie Toureille (dir.), Lendemains de Guerre…, sur books.google.fr, Bruxelles, Peter Lang, 2010, p. 186, note 7.
  13. Hélène Vogel, op. cit., p. 162.
  14. André Loez, 14-18. Les Refus de la guerre : une histoire des mutins, coll. « Folio histoire », Gallimard, 2010, p. 86.
  15. Hélène Vogel, op. cit., p. 163. D'après l'interview de Jacques Vernier par Flora Chaduc, il est en seconde ligne, chargé de l'intendance, et ses missions de ravitaillement le conduisent souvent en première ligne. Flora Chaduc, « Jean Norton Cru, un enfant du pays méconnu », sur hebdo-ardeche.fr, 30 juillet 2014.
  16. Hélène Vogel, op. cit., p. 164.
  17. Alain Bihr, article cité. Cru, dans l'avant-propos de Témoins, p. viii, dit : « la 55e DI Brit. », ce qui paraît être une erreur.
  18. Hélène Vogel, op. cit., p. 166 et 167.
  19. Hélène Vogel, op. cit., p. 171-173.
  20. a et b Jean Norton Cru, Du témoignage, coll. « Les documents bleus », Paris, Gallimard, 1930, p. 254.
  21. Hélène Vogel, op. cit., p. 178.
  22. Jean Norton Cru, Du témoignage, 1930, p. 9.
  23. Hélène Vogel, op. cit., p. 178-188.
  24. Flora Chaduc, article cité.
  25. a et b Hélène Vogel, op. cit., p. 189.
  26. Marie-Françoise Attard-Maraninchi, op. cit., p. 185, note 2.
  27. Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre, Paris, Éditions du Seuil, 2004, p. 28.
  28. Jean Norton Cru, Du témoignage, 1930, p. 29-32.
  29. Frédéric Rousseau, Le Procès des témoins de la Grande Guerre : l'affaire Norton Cru, Seuil, 2003, p. 267.
  30. Collectif de Recherche International et de Débat sur la guerre de 1914-1918.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Biographie[modifier | modifier le code]

  • Rémy Cazals, « Jean Norton Cru », in Patrick Cabanel et André Encrevé (dir.), Dictionnaire biographique des protestants français de 1787 à nos jours, tome 1 : A-C, Les Éditions de Paris Max Chaleil, Paris, 2015, p. 783-784 (ISBN 978-2846211901)
  • Hélène Vogel, « Jean Norton Cru », in Jean Norton Cru, Du témoignage, Pauvert, 1967, p. 155-189. Cette biographie se trouve également dans l'édition Allia 1989. Elle n'est pas dans l'édition Gallimard 1930, ni dans l'édition Allia 1997.

Sources d'archives[modifier | modifier le code]

Les papiers privés de Jean Norton Cru et de sa famille sont conservés aux Archives de Marseille (archives.marseille.fr) (46 II, 121 II, 137 II).

La Bibliothèque universitaire Lettres et Sciences humaines de l'Université Aix-Marseille, campus Schuman à Aix-en-Provence, conserve un don de Madame Hélène Vogel, sœur de Jean Norton Cru. Les ouvrages, 427 titres en 451 volumes, représentent la collection personnelle de J. Norton Cru qu’il a continuée jusqu’à sa mort, y compris le corpus à partir duquel il a écrit « Témoins » (1929). Ces ouvrages sont, dans leur majorité, des témoignages de combattants de la guerre 14-18. Mais le fonds Norton Cru comporte aussi d’autres documents : des articles critiques sur « Témoins » parus dans la presse française et étrangère, des articles critiques sur des ouvrages appartenant au corpus et des cartes d’état-major parfois annotées de la main de Jean Norton Cru.

Études critiques[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]