Jean-Jacques Lefranc de Pompignan

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Jean-Jacques Lefranc de Pompignan
LeFranc de Pompignan.jpg
Portrait de Le Franc de Pompignan à l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse.
Fonction
Fauteuil 8 de l'Académie française
-
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PompignanVoir et modifier les données sur Wikidata
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I. D. B.Voir et modifier les données sur Wikidata
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Jean-Jacques Lefranc (ou Le Franc), marquis de Pompignan, dit Lefranc de Pompignan, né le à Montauban et mort le à Pompignan, est un poète français.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jean-Jacques Lefranc naquit dans une famille de noblesse de robe qui détenait de père en fils depuis le XVIIe siècle la charge de président de la Cour des aides de Montauban. Après des études à Paris au collège Louis-le-Grand, il fut avocat général près cette cour avant de succéder à son père dans les fonctions de président. Il mena la campagne de diffamation contre l’intendant de Montauban, Lescalopier, accusé d’irrégularités budgétaires et dont il finit par obtenir le déplacement. En 1745, il fut nommé conseiller d’honneur au parlement de Toulouse. Défenseur des privilèges fiscaux de la noblesse, mais ému en même temps par le poids des impôts que devait payer le peuple, il s’opposa avec véhémence aux réformes de Machault.

Distingué de bonne heure par l’étendue de ses connaissances, il n’avait que vingt-cinq ans lorsqu'il a donné sa première tragédie, Didon, représentée pour la première fois, le , à la Comédie-Française, sous le titre d’Énée et Didon, et réussit complètement[n 1]. Encouragé par le succès prometteur de ce début, il a enchainé avec une autre tragédie intitulée Zoraïde, qui a été unanimement reçue et avec enthousiasme par les comédiens. Voltaire, irrité du succès extraordinaire de Didon, l’ayant accusé d'avoir emprunté et le plan de son Alzire (1736) pour le sujet de cette pièce, les comédiens ont alors voulu l’obliger à en faire une seconde lecture, pour lui indiquer des changements[1]. Indigné de ce procédé, il a préféré retirer son manuscrit, renonçant dès lors à travailler pour le Théâtre-Français[n 2]. Les Adieux de Mars, représentée pour la première fois à la Comédie-Italienne, le [2],[n 3], et quelques livrets d’opéra qui les ont suivi, n’ont pas confirmé le succès de Didon[3].

Quelques jours après les Adieux de Mars, il est entré, en qualité d’avocat général, à la Cour des Aides de Montauban. Lefranc de Pompignan s’est fait avant tout connaître comme poète lyrique. Son Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau est une œuvre d’une grande noblesse d’inspiration. Très dévot, il chercha, comme son ami Louis Racine, l’inspiration dans les textes sacrés, publiant en 1751 et 1755 les deux volumes de ses Poésies sacrées, inspirées des Psaumes et des Prophètes. Il composa également des pièces plus légères comme son Voyage en Languedoc et en Provence, mêlé de prose et de vers à la manière de celui de Chapelle et Bachaumont.

Après avoir exercé la charge d’avocat général à la cour des aides de Montauban, il y a occupé celle de premier président. Aspirant à se livrer entièrement aux lettres, un mariage avantageux lui a permis d’abandonner son état pour venir s’établir à Paris. Libre de tous soins, il a effectué des traductions et à des recherches littéraires[3]. Le , il fut élu à l’Académie française, en remplacement de Maupertuis. Dans son discours de réception, prononcé le , il eut le tort de faire étalage d’une extrême vanité et d’attaquer vivement le parti philosophique – attaque d’autant plus inconsidérée que, dans l’assistance, plusieurs de ses membres avaient voté pour lui. Les Philosophes lui firent subir de violentes représailles, notamment Voltaire, qui en fit sa tête de Turc dans une longue bataille de libelles et de pamphlets. Couvert de ridicule, il n’osa plus reparaître à l’Académie et se retira, en 1763, fatigué des tracasseries en tous genres qu’on lui faisait éprouver, dans ses terres, partageant son temps entre ses châteaux de Pompignan, près de Montauban et de Caïx, qu’il fit reconstruire et où il passa le reste de sa vie. Il s’occupait, dans sa retraite, de l’étude de la langue hébraïque, et y a fait de tels progrès, qu’il se proposait d’en composer une grammaire et un dictionnaire. Possédant également une connaissance approfondie du grec, du latin, de l’espagnol, de l’italien et de l’anglais, il s’occupa notamment à traduire des classiques grecs comme Eschyle et anglais comme Pope[3].

Il pourrait être l’auteur d’un traité historique et politique publié anonymement en 1780 : Essai sur la dernière révolution de l’ordre civil en France, qui porte sur la réforme judiciaire réalisée en janvier 1771 sous l’impulsion du chancelier Maupeou[4].

Élu membre de l’Académie de Cortone (it), il lui adressa une dissertation en latin sur Les Antiquités de la ville de Cahors, où il rend compte de ses recherches archéologiques. Il avait également été élu membre de l’Académie des Jeux floraux de Toulouse en 1740.

Grand bibliophile, il fit acquérir pour sa collection quelque 26 000 volumes dont 1 500 partitions musicales. Vendu par ses héritiers à la bibliothèque du clergé de Toulouse, ce fonds est aujourd’hui conservé à la bibliothèque de Toulouse.

Famille[modifier | modifier le code]

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan est le frère de Jean-Georges Lefranc de Pompignan, qui fut archevêque de Vienne et président de l’Assemblée nationale en 1789.

La féministe Olympe de Gouges affirmait qu’il était son père naturel[5],[6].

Postérité littéraire de Lefranc de Pompignan[modifier | modifier le code]

La quasi-totalité de l’œuvre de Lefranc de Pompignan est aujourd’hui oubliée. Ses imitations des Cantiques et des prophéties de la Bible, et même deux ou trois de ses Psaumes, tous ces différents morceaux, qui font partie du recueil des Poèmes sacrés, ont obtenu, à une époque où la religion et les poésies religieuses, n’avaient pourtant guère de vogue, et en dépit des sarcasmes de Voltaire[n 4], l’assentiment des connaisseurs[7].

Ses Odes profanes sont toutes, pour le moins, fort médiocres, mais on peut y trouver une bonne strophe dans l’Éloge de Clémence Isaure composée en l’honneur de Clémence Isaure, la fondatrice des jeux floraux de Toulouse (1741). Après avoir nommé deux écrivains dont les essais informes ont jeté quelques lueurs dans des siècles d’ignorance, sans en dissiper les ténèbres, il use d’une comparaison fort juste et fort bien exprimée[7] :

Ainsi quand le Flambeau du Monde
Loin de nous parcourt d’autres Cieux
Et qu’une obscurité profonde
Cache les astres à nos yeux,
Souvent une vapeur légère
Forme une étoile passagère
Dont l’éclat un instant nous luit ;
Mais elle rentre au sein de l’ombre
Et par sa fuite rend plus sombre
Le voile immense de la nuit.

Mais aujourd’hui, Lefranc de Pompignan reste pour l’essentiel l’auteur d’une ode justement célèbre, et surtout l’une des victimes de Voltaire.

L’auteur de l'Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau[modifier | modifier le code]

Le chef-d’œuvre de Lefranc de Pompignan est l'Ode sur la mort de Jean-Baptiste Rousseau, dont plusieurs strophes sont justement célèbres. Le début, a dit La Harpe, est « beau comme l’antique, beau comme Horace et Pindare ». L’image du lion pleurant qui conclut la première strophe suscita une très grande admiration au XIXe siècle et les deux derniers vers ont longtemps été extrêmement connus :

Quand le premier chantre du monde
Expira sur les bords glacés
Où l’Èbre effrayé, dans son onde,
Reçut ses membres dispersés,
Le Thrace, errant sur les montagnes,
Remplit les bois et les campagnes
Du cri perçant de ses douleurs ;
Les champs de l’air en retentirent,
Et dans les antres qui gémirent
Le lion répandit des pleurs.

La France a perdu son Orphée !
Muses, dans ces moments de deuil,
Élevez le pompeux trophée
Que vous demande son cercueil :
Laissez par de nouveaux prodiges,
D’éclatants et dignes vestiges
D’un jour marqué par vos regrets.
Ainsi le tombeau de Virgile
Est couvert du laurier fertile
Qui par vos soins ne meurt jamais. […]

La neuvième strophe est également inspirée et fut longtemps parmi les vers les plus célèbres de la langue française ; l’allitération en «r» des deux derniers vers est digne du célèbre exemple tiré de l'Andromaque de Racine (« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? ») :

Le Nil a vu, sur ses rivages,
De noirs habitants des déserts
Insulter par leurs cris sauvages
L’astre éclatant de l’univers.
Cris impuissants ! fureurs bizarres !
Tandis que ces monstres barbares
Poussaient d’insolentes clameurs,
Le dieu, poursuivant sa carrière,
Versait des torrents de lumière
Sur ses obscurs blasphémateurs.

Cette ode est l’un des grands poèmes du XVIIIe siècle, à telle enseigne que Sainte-Beuve a pu dire avec malice que la meilleure ode due à Jean-Baptiste Rousseau est celle de Lefranc de Pompignan sur sa mort. Au moment de sa publication, elle passa complètement inaperçue et ne fut signalée à la postérité que par La Harpe dans son Cours de littérature, quelque vingt ans plus tard ; c’est lui qui, au cinquième vers, a substitué la formule « cris impuissants » à celle de « crime impuissant », qui figure dans l’original[8].

Une victime de Voltaire[modifier | modifier le code]

Malheureusement pour sa mémoire, le nom de Lefranc de Pompignan a surtout été conservé jusqu’à nos jours par les sarcasmes de Voltaire. Après son discours malheureux de réception à l’Académie française, Voltaire produisit une série de pamphlets plus ou moins spirituels, mais tous extrêmement durs, deux satires en vers La Vanité et Le Pauvre diable et de nombreuses épigrammes. Certains de ces traits sont restés justement célèbres :

Martin le Franc, qui barbouille Didon,
Vain dans ses mœurs et faible dans son style,
Sur la Dufresne allant à l’Hélicon,
S’était vanté d’avoir passé Virgile !

ou encore :

Savez-vous pourquoi Jérémie
A tant pleuré durant sa vie ?
C'est qu'en prophète il prédisait
Qu'un jour Lefranc le traduirait.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Voltaire, et La Harpe après lui, a soutenu à tort que Lefranc était redevable du plan de sa tragédie et de l’invention de ses personnages à la Didon abandonnée (1724) de Métastase. Le plan de la pièce est neuf, original et n’appartient qu’à lui. Il a, en outre, inventé plusieurs personnages absents des tragédies de ses devanciers, qui se sont inspirés du poème latin sans y rien ou presque rien ajouter. Il n’a emprunté à Virgile que les deux rôles de Didon et Enée, et encore, il en a modifié le caractère, surtout celui d’Enée. Les personnages d’Achale et de Madherbal sont de son invention. Le personnage de larbe, qui ne fait qu’une seule apparition dans Virgile, parait plusieurs fois : il a deux entrevues avec la reine. Le personnage d’Achate, qui n’est même pas mentionné par Virgile dans l’épisode du IVe livre, joue un rôle très important dans ce drame, en tant que conseiller et confident d’épée. Alors qu’Enée, au mépris des oracles, jure de ne pas abandonner la reine, c’est Achate le ramène de son égarement et le remet sur le chemin de l’honneur. Le rôle de Madherbal, dans le rôle du ministre fidèle à sa souveraine et du général qui veillant au salut de l’État a été également imaginé par Lefranc. Quant à Élise, la confidente de la reine, elle remplace Anne, sœur de Didon, qui figure dans le poème de Virgile.
  2. Cet incident montre que l’antagonisme entre Lefranc et Voltaire est dû moins au discours de réception du premier à l’Académie française en 1760 qu’au retrait forcé de Zoraide dû au second.
  3. Cette pièce a été remise au théâtre en aout 1741 avec une scène nouvelle composée par Romagnesi.
  4. Il a dit des Cantiques sacrés : « Sacrés ils sont car personne n’y touche ! ».

Références[modifier | modifier le code]

  1. Émile Vaïsse, « Lefranc de Pompignan, poète et magistrat : 1709-1784 », Revue de Toulouse et du midi de la France, Toulouse, vol. 9, no 18,‎ , p. 162-89 (lire en ligne).
  2. Antoine de Léris, Dictionnaire portatif historique et littéraire des théâtres, Paris, C. A. Jombert, , xxxiv-732 p., 1 vol. ; 22 cm (lire en ligne sur Gallica), p. 7.
  3. a b et c Répertoire général du Théâtre français, t. 26 ; second ordre, Paris, Ménard et Raymond, (lire en ligne), p. 6-7.
  4. Barbier, suivi par le catalogue de la Bibliothèque nationale de France, attribue ce traité à Jean de Dieu d'Olivier (ru), qui l’aurait donc composé à l’âge de 27 ans. Néanmoins, un document conservé à la bibliothèque de la Société de Port-Royal dans le fonds de l’avocat janséniste Louis Adrien Le Paige attribue l’ouvrage à Lefranc de Pompignan, qui l’aurait conçu et écrit pour soutenir la ligne théorique de Le Paige contre la réforme de Maupeou.
  5. Carmen Boustani et Edmond Jouve, Des femmes et de l'écriture : le bassin méditerranéen, Paris, Karthala, , 245 p. (ISBN 978-2-84586-746-8, Voir « krmhnVL06-cC » (sur Google)), p. 175-176.
  6. Sophie Mousset, Olympe de Gouges et les droits de la femme, Paris, Félin, 2003 (ISBN 978-2-86645-495-1), p. 41.
  7. a et b Jean-François de La Harpe, Cours de littérature ancienne et moderne, t. 3, Paris, Firmin Didot frères et Cie, , 688 p. (lire en ligne), p. 41.
  8. Arsène Cahour, Bibliothèque critique des poètes français, t. 3, Paris, Charles Douniol, , 392 p. (lire en ligne), p. 304.

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Œuvres, édition de 1784.

Théâtre[modifier | modifier le code]

Mémoires[modifier | modifier le code]

  • Voyage de Languedoc et de Provence, 1745.
  • De Antiquitatibus Cadurcorum, ad Academiam Cortonensem epistola (« Épître à l'Académie de Cortone sur les Antiquités de Cahors », 1746.
  • Dissertation sur les biens nobles, 1758.
  • Réponses aux ″quand″, aux ″si″, et aux ″pourquoi″, réponses à Voltaire, 1760.
  • Éloge historique de Mgr le duc de Bourgogne, 1761.
  • Discours philosophiques tirés des livres saints, avec des odes chrétiennes et philosophiques, 1771.

Traductions[modifier | modifier le code]

  • Alexander Pope, La Prière universelle : traduite de l’anglais de M. [Pope, s.l., s.n., (lire en ligne sur Gallica).
  • Poésies sacrées, 1751 et 1754.
  • Tragédies d’Eschyle, 1770.
  • Mélange de traductions de différents ouvrages grecs, latins et anglois sur des matières de politique, de littérature et d’histoire, 1779.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Theodore Edward Daniel Braun, Un ennemi de Voltaire, Le Franc de Pompignan, Paris, Minard, 1972.
  • Guillaume Robichez, J.-J. Lefranc de Pompignan, un humaniste chrétien au siècle des Lumières, Paris, SEDES, 1987.
  • Lumières voilées, textes de Le Franc de Pompignan présentés par T.E.D. Braun et G. Robichez, Publications de l'Université de Saint-Étienne, 2007.
  • François-Albert Duffo, J.-J. Lefranc, marquis de Pompignan , poète et magistrat (1709-1784) : étude sur sa vie et sur ses œuvres, Paris, A. Picard et fils, , 487 p. (lire en ligne sur Gallica).

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