Jean-Baptiste Faure

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Jean-Baptiste Faure dans le rôle d'Hamlet, photographié par Charles Reutlinger.

Jean-Baptiste Faure est un baryton français, né à Moulins (Allier) le , et mort à Paris le .

Ce chanteur d'opéra, l'un des plus célèbres du XIXe siècle, fut également un collectionneur essentiel de l'impressionnisme et associé du marchand de tableaux Paul Durand-Ruel (1831-1922).

Biographie[modifier | modifier le code]

Le chanteur[modifier | modifier le code]

Edgar Degas, L'Orchestre de l'Opéra (vers 1870), Paris, musée d'Orsay. Jean-Baptiste Faure commandera au peintre une série de toiles sur l'Opéra, ne les jugeant pas correctement fini il s'ensuivit un procès que Faure gagna contre Degas.

Après un passage à la maîtrise de l'église de la Madeleine, il entre en 1851 au Conservatoire de Paris dans les classes des ténors Théodore-François Moreau-Sainti et Louis Ponchard. Pourvu d'un premier prix de chant et d'un premier prix d'opéra-comique, il débute le à l'Opéra-Comique dans Galatée de Victor Massé (rôle de Pygmalion). Il y interprète les œuvres du répertoire, telles que Joconde de Nicolas Isouard, et en crée de nombreuses autres parmi lesquelles L'Étoile du Nord de Giacomo Meyerbeer (Peters) en 1854, Jenny Bell de Daniel-François-Esprit Auber (Greenwich) en 1855, Manon Lescaut d'Auber (d'Hérigny) en 1856, Quentin Durward de François-Auguste Gevaert en 1858 et Le Pardon de Ploërmel de Meyerbeer (Hoël) en 1859. Il épouse la même année sa partenaire de scène, la soprano Caroline Lefebvre (1828-1905). L'un de leurs témoins de mariage n'est autre que Meyerbeer.

En 1860, il se produit à Covent Garden avant de faire son entrée à l'Opéra de Paris en 1861 dans Pierre de Médicis de Joseph Poniatowski.

Il y chante Don Giovanni de Mozart (rôle-titre), La Favorite (Alphonse XI) de Gaetano Donizetti, La Pie voleuse et Guillaume Tell de Gioachino Rossini (rôle-titre) et Les Huguenots de Meyerbeer (le duc de Nevers). En 1869, il interprète Méphisto pour l'entrée au répertoire du Faust de Charles Gounod. Il y crée aussi les rôles de Pédro dans La Mule de Pédro de Victor Massé en 1863, Nelusko dans L'Africaine de Meyerbeer en 1865, Rodrigue dans Don Carlos de Giuseppe Verdi en 1867, Hamlet dans l'opéra-homonyme d'Ambroise Thomas en 1868, le Fou dans La Coupe du roi de Thulé d'Eugène Diaz en 1873 et Charles VII dans Jeanne d'Arc d'Auguste Mermet en 1876. Durant la guerre de 1870, il s'installe en Belgique puis en Angleterre, choix qui lui sera reproché, comme à d'autres artistes, par plusieurs journaux à son retour[1], tel le caricaturiste Bertall dans le journal L'Illustration qui légende ainsi le tableau de Manet, Le Chemin de fer, présenté au Salon de 1872 : « Le Chemin de fer de M. Manet, ou le départ de M. Faure pour l'Angleterre, ce qui explique l'air navré. Ce n'est pas gai non plus pour M. Manet. »

Professeur de chant au conservatoire de Paris de 1857 à 1860, Faure est l'auteur de traités pratiques sur le chant : La Voix et le Chant (1886) et Aux jeunes chanteurs (1898). Il laisse également plusieurs recueils de mélodies à caractère religieux dont certaines devinrent très populaires, telles le Sancta Maria, Le Crucifix d'après Victor Hugo et Les Rameaux. Il popularisa Minuit, chrétiens d'Adolphe Adam crée à Noël 1847, qu'il interpréta dans tous ses récitals. Il participa également à la création des oratorios de Charles Gounod Rédemption (1884) et Mors et Vita (1886). Le 21 novembre 1887, il crée à l'église de la Madeleine le Ô salutaris pour baryton et orgue de Gabriel Fauré, que le compositeur lui a dédié.

Touchatout dans son Trombinoscope en 1872, le décrit ainsi : « D'une taille imposante, le cou bien attaché, le front haut, le nez arqué, la bouche bien dessinée, - un peu forte, - l'œil doux, - un peu recouvert par la paupière, - des dents superbes, - c'est bien le baryton de tous les rêves féminins. […] Faure est un amateur enragé de tableaux, sa collection est admirable. […] Enfin Faure est sans contredit le plus grand chanteur de ce siècle. »[2]

Jean-Baptiste Faure possédait une voix de baryton sombre, douce et déliée. Il existe deux enregistrements de sa voix sur Cylindre phonographique de cire dans des collections privées. Pour avoir une idée de son style et de son articulation, on se reportera aux enregistrements de deux des ses élèves la basse lyrique Pol Plançon (1851-1914) et le baryton Jean Lassalle (1847-1909! qui lui ont succédé à l'Opéra de Paris.

Le collectionneur[modifier | modifier le code]

Édouard Manet, Jean-Baptiste Faure (1882), New York, Metropolitan Museum of Art. Portrait commandé (et refusé) à Édouard Manet par Faure, à l'occasion de la remise de sa Légion d'honneur[3].

Faure commence à collectionner dès les années 1850, lorsque le compositeur Ambroise Thomas le met en contact avec les peintres Jean-Auguste-Dominique Ingres, Hippolyte et Paul Jean Flandrin. Il s'intéresse par la suite à l'école de 1830 : Jean-Baptiste Corot, Eugène Delacroix, Jules Dupré, etc. Pour la première exposition impressionniste organisée en 1874, Faure prête deux Degas et neuf Monet dont Plage à Sainte-Adresse. La presse de l'époque y lit la marque de l'excentricité d'une vedette orgueilleuse de l'Opéra.

Vestige des murs d'enceinte de la Villa les Roches à Étretat.
Claude Monet, Étretat, la porte d'Aval : bateaux de pêche sortant du port (vers 1885), musée des beaux-arts de Dijon. Point de vue surplombant de la Villa de Faure. Ancienne Collection Faure.

Grand amateur du peintre Édouard Manet, il fait l'acquisition de 67 de ses œuvres, dont Le Déjeuner sur l'herbe (acquis de l'artiste en 1878) et Le Joueur de fifre, mais aussi de 63 toiles de Claude Monet dont Le Pont d'Argenteuil et d'autres œuvres d'Edgar Degas (16 toiles), Camille Pissarro (37 toiles) et Alfred Sisley (58 toiles), qu'il installe en Angleterre pendant quatre mois pour se consacrer à la peinture. Il présente sa collection dans son appartement parisien du no 52 boulevard Haussmann, mais en conserve une partie à Étretat dans sa villa Les Roches rachetée au comte d'Escherny[4], où se croisent les compositeurs Charles Gounod, Jules Massenet, Ambroise Thomas, les écrivains et librettistes Ludovic Halévy, Guy de Maupassant et les peintres James Abbott McNeill Whistler, Claude Monet, Edgar Degas, Anders Zorn. En 1880, la critique internationale considère ces lieux comme la « Galerie de l'art moderne ». Une partie des vues d'Étretat de Monet, pour lequel Faure met une de ses villas à disposition en 1882 et 1891, a été peinte à sa demande[5]. Il commande aussi son portrait à différents peintres dont Édouard Manet (en Hamlet)[6], Giovanni Boldini (en Méphistophélès) et Marcellin Desboutin (en Guillaume Tell). En 1881, il commande à nouveau à Manet son portrait à l'occasion de la remise de sa légion d'honneur. Mais le tableau déplaît à Faure qui commande un autre portrait à Anders Zorn.

À la mort de Manet, il défend néanmoins l'œuvre du peintre en vente publique. Il agit en banquier-associé du marchand Paul Durand-Ruel, lui permettant d'organiser les expositions impressionnistes aux États-Unis où il chante régulièrement. Faure réalise régulièrement sa collection au cours de sa vie, soit en vente publique (1878, 1881, etc.), soit au travers de la galerie de son associé, auquel il confie ses tableaux pendant la guerre de 1870 afin de la mettre à l'abri à Londres, où ils habitaient des maisons voisines à Brompton Crescent[7]. À la fin de sa vie, il se séparera de l'essentiel de ses pièces, ne conservant que quelques toiles d'Ingres, Prud'hon, Manet, Degas, Sisley. En revanche, coïncidence ou choix délibéré, il ne collectionna jamais ni Auguste Renoir ni Paul Cézanne, tous deux fervents wagnériens.

Les relations entre les peintres et le collectionneur ne sont pas toujours cordiales : Monet[8] à propos de qui Georges Clemenceau rapporte les visites tumultueuses et dialogues brutaux de Faure dans l'atelier du peintre [9]et la famille de Manet[10] voit en lui un « prédateur qui achète à bas prix et revend deux ans plus tard 20 fois plus cher »[11]. Degas en fera les frais et sera condamné après un procès, à rembourser Faure pour des toiles insuffisamment travaillées.

Vincent van Gogh, dans la lettre du d'Arles écrit à son frère Théo : « Tu as vu comme moi défiler dans la petite vitrine d’une maison d’encadrement de la rue Laffitte une partie de la collection Faure n’est ce pas. Tu as vu comme moi que ce lent défilé de toiles autrefois méprisées était étrangement intéressant.– Bon.– Mon grand désir serait que toi tu eusses plus tôt ou plus tard une série de toiles de moi lesquelles pourraient elles aussi défiler juste dans la même vitrine. »

Ses rôles à l'opéra[modifier | modifier le code]

Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe (1863), Paris, musée d'Orsay. Ancienne collection Faure.
Édouard Manet, Le Joueur de fifre (1866), Paris, musée d'Orsay. Ancienne collection Faure.
Claude Monet, La Plage à Étretat (1885-1886), Moscou, musée Pouchkine. Ancienne collection Faure.
Claude Monet, Mer agitée à Étretat, musée des beaux-arts de Lyon. Ancienne collection Faure.
Alfred Sisley, La Terrasse de Saint-Germain, Printemps (1875), Baltimore, Walters Art Museum. Ancienne collection Faure. Faure posséda quasiment l'intégralité de l'œuvre de Sisley[13].
Édouard Manet, L'Homme mort (1864-1865), Washington, National Gallery of Art. Ancienne collection Faure.


Rôles à l'Opéra entre 1852 et 1876
Rôle Opéra Compositeur Année
Amleto Amleto (Hamlet chanté en Italien) Ambroise Thomas 1871
Alfonso D'Este, Duke of Ferrara Lucrezia Borgia Gaetano Donizetti 1876
Alphonse XI, King of Castille La favorite Gaetano Donizetti 1860
Assur Semiramide Gioachino Rossini 1875
Borromée Marco Spada Daniel Auber 1853
Cacico Il Guarany Antônio Carlos Gomes 1872
Charles VII Jeanne d'Arc Auguste Mermet 1872
Crèvecœur Quentin Durward François-Auguste Gevaert 1858
Don Giovanni Don Giovanni Wolfgang Amadeus Mozart 1861
Don Juan Don Juan (Don Giovanni chanté en français) Wolfgang Amadeus Mozart 1866
Dulcamara L'elisir d'amore Gaetano Donizetti 1864
Falstaff Le songe d'une nuit d'été Ambroise Thomas 1854
Fernando La gazza ladra Gioachino Rossini 1860
Figaro Le nozze di Figaro Wolfgang Amadeus Mozart 1866
Gaspard Der Freischütz Carl Maria von Weber 1872
Guillaume Tell Guillaume Tell Gioachino Rossini 1861
Hamlet Hamlet Ambroise Thomas 1868
Hoël Le pardon de Ploërmel Giacomo Meyerbeer 1859
Hoël Dinorah (Le pardon de Ploërmelchanté en Italien) Giacomo Meyerbeer 1860
Iago Otello Gioachino Rossini 1870
Il conte di Nevers Gli Ugonotti (Les Huguenotschanté en Italien) Giacomo Meyerbeer 1876
Julien de Médicis Pierre de Médicis Józef Michal Poniatowski 1861
Justin Le chien du jardinier Albert Grisar 1855
Le Comte de Nevers Les Huguenots Giacomo Meyerbeer 1863
Le duc de Greenwich Jenny Bell Daniel Auber 1855
Le Marquis d'Hérigny Manon Lescaut Daniel Auber 1856
Lotario Mignon Ambroise Thomas 1870
Lysandre Joconde ou Les coureurs d'aventures Nicolas Isouard 1857
Malipieri Haydée Daniel Auber 1853
Max Le chalet Adolphe Adam 1853
Méphistophélès Faust création du rôle Charles Gounod 1863
Michel Le caïd Adolphe Adam 1852
Nélusko L'Africaine Giacomo Meyerbeer 1865
Paddock La coupe du roi de Thulé Eugène Diaz 1873
Pedro La mule de Pedro Victor Massé 1863
Peters Michaeloff (Peter the Great) L'étoile du nord Giacomo Meyerbeer 1854
Pharaon Moïse et Pharaon Gioachino Rossini 1863
Pietro La stella del nord (L'étoile du nord chanté ein Italien) Giacomo Meyerbeer 1864
Pietro La muette de Portici Daniel Auber 1863
Pietro Masaniello (La muette de Portici chanté en Italien) Daniel Auber 1853
Pietro Manelli La Tonelli Ambroise Thomas 1853
Polus La fiancée de Corinthe Jules Duprato 1867
Pygmalion Galathée Victor Massé 1852
Riccardo I puritani Vincenzo Bellini 1863
Rodolfo La sonnambula Vincenzo Bellini 1864
Rodrigue, Marquis of Posa Don Carlos Giuseppe Verdi 1867
St. Bris Gli Ugonotti (Les Huguenots chanté ein Italien) Giacomo Meyerbeer 1860
Torrida Marco Spada Daniel Auber 1854
Valbreuse Le sylphe Louis Clapisson 1856

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Léon Bienvenu, Le Trombinoscope, mars 1873.
  2. Touchatout , Le Trombinoscope, 1872, f. 81, sur Gallica.fr.
  3. Une étude préparatoire de ce portrait fait partie des collections du Metropolitan Museum of Art de New York.
  4. Appelée aussi « Château-Les Roches », la villa fut revendue, transformée en hôtel-restaurant de 1937 à 1950, puis abandonnée et finalement détruite en 1983. Aujourd'hui ne subsistent que les murs de soubassement en silex, à l'emplacement de la villa un peu en hauteur sur la falaise amont dans la ville. C'est aujourd'hui un espace de jeux pour enfants et les souterrains où il empilait ses collections de peinture et de faïences sont devenus des aquariums (In Jean-Pierre Thomas, Étretat autour des années 1900 : Promenade en cartes postales dans la station balnéaire).
  5. Sophie Monneret, L'Impressionnisme et son époque, Denoël, 1978.
  6. Après 34 séances de poses et plusieurs esquisses, le tableau est présenté au Salon de 1877, où il reçoit un accueil sarcastique. Vexé, Faure refuse de payer le prix prévu à Manet au motif que les jambes sont « ratées », n'étant pas les siennes puisque c'est un autre modèle qui avait posé pour le bas du tableau (in Sophie Monneret, op. cit.).
  7. Paul Durand-Ruel, Souvenirs d'un marchand de tableaux.
  8. Selon Marthe de Fels dans La Vie de Claude Monet (Gallimard, 1929), Faure avait refusé d'acheter 50 francs un paysage de Vétheuil à Claude Monet en 1872 avec cette explication : « Ah ! ça non, mon cher ! Il n'y a pas de peinture là-dessus. Moi ce que j'achète, c'est de la peinture, ce n'est pas un bout de toile. » Des années plus tard, visitant l'atelier du peintre, Faure propose pour la même toile 1 000 francs. Monet explose : « Ah ! non Faure. Vous n'avez pas de mémoire, mon ami. Ce tableau-là, vous l'avez refusé autrefois pour 50 francs. Vous aurez tous les autres si vous voulez, mais celui-ci, vous me le paieriez 50 000 francs que je ne vous le donnerais pas ! »
  9. Georges Clemenceau, Claude Monet, Parkstone International, New York, 2012, p. 85-86.
  10. « Édouard [Manet] vient de vendre deux tableaux bon marché à Faure qui l'a rançonné ». Lettre de Berthe Morisot en 1882 (in Sophie Monneret, op. cit.)
  11. « Lettre de Monet à Durand-Ruel », in Paul Durand-Ruel, op. cit.
  12. Il existe deux autres versions, une plus esquissée à la Kunsthalle de Hambourg et une autre aux États-Unis.
  13. Faure fut le mécéne du voyage de Sisley en Angleterre en 1874, puis comme associé de Durand-Ruel à partir de 1880, il en contrôle le marché, quand Faure réalise sa collection il lui reste 58 toiles - in Sophie Monneret art. Sisley et art Faure in L'impressionnisme et son époque Tome I, Denöel Paris, 1978-1979

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Joël-Marie Fauquet, « Jean-Baptiste Faure », in Dictionnaire de la musique en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2003 (ISBN 9-782213-593166).
  • Sophie Monneret, L'Impressionnisme et son époque, 2 vol., Denoël, 1978. Rééd. Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1987 (ISBN 978-2221055038).
  • Paul Durand-Ruel, Souvenirs d'un marchand de tableaux, Albin Michel, 2005 (ISBN 978-2226158673).
  • Jean-Pierre Thomas, Étretat autour des années 1900 : Promenade en cartes postales dans la station balnéaire, Éditions L. Durand, 1985 (réed. 2000) (ISBN 2-86743-392-4).

Liens externes[modifier | modifier le code]