Jaufré Rudel

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Jaufré Rudel
BnF ms. 12473 fol. 102v - Jaufré Rudel (2).jpg
Jaufré Rudel à cheval
Biographie
Naissance
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BlayeVoir et modifier les données sur Wikidata
Décès
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Nom dans la langue maternelle
Jaufrés Rudèls de BlaiaVoir et modifier les données sur Wikidata
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Mouvement

Jaufré Rudel ou Jaufre Rudel, né au début du XIIe siècle (entre 1110 et 1130) à Blaye, et mort selon la légende pendant la deuxième croisade (vers 1148 ou vers 1170[1]), est un troubadour aquitain de langue occitane.

Il est principalement connu pour avoir développé le thème de "l'amour de loin" (en ancien occitan : amor de lonh) dans ses chansons.

Biographie[modifier | modifier le code]

Blaye: ruines du château fort des Rudel
La mort de Jaufré Rudel dans les bras de Hodierne de Jérusalem

La vie de Jaufré Rudel est peu renseignée, et les informations glanées sont sujettes à caution dans la mesure le troubadour comptait de nombreux homonymes. L'hypothèse la plus vraisemblable est avancée par le critique Roy Rosenstein :

Jaufré Rudel est surnommé "le Prince de Blaye", d'après la ville dont il est le seigneur. Il reste toutefois longtemps dépossédé de son domaine, parce que Guillaume le troubadour avait pris au père de Rudel la forteresse de Blaye, et en avait détruit les murs et la tour. Elle ne lui est restituée que sous le règne de Guillaume X.

Il commence son activité de troubadour à partir des années 1120. Roy Rosenstein dresse un parallèle entre la jeunesse du comte de Blaye privé de ses biens, et sa carrière de troubadour :

On peut supposer que Jaufre Rudel a pu s'être tourné vers la cour de Poitiers où le comte Guillaume, le premier troubadour dont les œuvres nous soient connues, aurait été alors son maître de poésie ainsi que son suzerain.[2].

Il semblerait que Jaufré Rudel ait finalement été accueilli par la cour d'Ebles II, vicomte de Ventadour, rivale de celle de Guillaume de Poitiers[3].

Un poète contemporain, Marcabru, décrit Jaufré Rudel comme un musicien "oltra mar", c'est-à-dire "de l'autre côté de la mer", ce qui suggère qu'il aurait pris part à la deuxième croisade[4] (v. 1147-1149). Il aurait accompagné Louis VII et Aliénor d'Aquitaine lors de leur expédition, et serait mort dans l'entreprise, vers 1148 ou vers 1170.

Légende[modifier | modifier le code]

D'après la légende relatée dans sa Vie, composée par un rédacteur anonyme au xiiie siècle, Jaufré Rudel aurait écrit des chansons d'amour et serait parti en croisade après avoir entendu les rumeurs véhiculées par des pèlerins de retour d'Antioche, qui rapportaient la beauté extraordinaire de la comtesse Hodierne de Tripoli.

Jaufré Rudel aurait été si malade pendant le voyage (perdant l'usage de sa vue et de son odorat ou de son ouïe et de son odorat) qu'il serait arrivé mourant à Tripoli. La comtesse, en entendant parler, se serait alors rendue à son chevet pour lui permettre de mourir dans ses bras[5].

En présence de sa dame, il aurait retrouvé une dernière fois l'usage de ses sens avant d'expirer ; tandis que face à la mort de son amant, la comtesse se serait retirée au couvent pour devenir religieuse.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Seulement six poèmes (cansons) de Jaufré Rudèl sont parvenus jusqu'à nous, dont quatre avec des notations musicales :

L'œuvre qui nous a été transmise est très courte, mais d'une perfection inégalée. Elle demeure d'une interprétation très difficile.[6]

Les deux plus célèbres[7] sont :

  • "Lanquan li jorn son lonc en may" ("Quand les jours sont longs en mai")
  • "Quand lo rius de la fontana" ("Quand le ruisseau de la fontaine")

Suivies par :

  • "Belhs m'es l'estius e l temps floritz" ("L'été et le temps fleuri me sont agréables")
  • "No sap chantar qui so non di" ("Il ne sait pas chanter celui qui n'exécute pas de mélodie")
  • "Proi ai del chan essenhadors" ("J'ai assez de maîtres de chant")
  • "Quan lo rossinhols el folhos" ("Alors que le rossignol dans le bois feuillu")

S'y ajoute encore un poème apocryphe.

Deux premières strophes de "Quan lo rius de la fontana" en ancien occitan et en traduction française

Quan lo rius de la fontana
S'esclarzis, si cum far sol,
E par la flors aiglentina,
El rossinholetz el ram
Volf e refranh ez aplana
Son dous chantar et afina,
Dreitz es qu'ieu lo mieu refranba.


Amors de terra lonhdana,

Per vos totz lo cors mi dol ;

E no·n puesc trobar mezina

Si non au vostre reclam

Ab atraich d’amor doussana

Dinz vergier o sotz cortina

Ab dezirada companha.

Quand le ruisseau de la fontaine
S'éclaircit, comme il le fait
Et paraît la fleur d'églantier
Et le rossignolet sur la branche
Lance et reprend et adoucit
Son doux chant embellit,
Il faut bien que le mien reprenne.


Amour de terre lointaine,

pour vous tout mon cœur est dolent ;

je n’y puis trouver de remède

si je n’écoute votre appel,

par attrait de douce amour,

en verger ou sous tenture

avec la compagne désirée.

L'amour de loin[modifier | modifier le code]

Jaufré Rudel chante non seulement l'amour courtois, mais plus particulièrement ce qu'il appelle l'"amor de lonh" ("amour de loin"), un amour éventuellement non-réciproque qui n'existe qu'à distance, et ne se concrétise jamais par aucune rencontre directe.

Cette situation est source de détresse et de bonheur à la fois pour l'amant, car, comme le remarque le médiéviste Michel Zink, "l'amour tend vers son assouvissement et en même temps le redoute, car il entraînera sa mort en tant que désir.[8]" Il ressent ce qu'on appelle alors le joi, sentiment ambivalent entre la souffrance et le plaisir, comme l'écrit Jaufré Rudel :

D'quest amor suy cossiros

Vella e pueys somphnan dormen,

Quar lai ay joy meravelhos.

Cet amour me tourmente

quand je veille et quand, endormi, je songe :

c'est alors que mon joi est extrême.

Cet amour de loin peut également être interprété sur le plan spirituel, l'affection portée à une dame inaccessible représentant métaphoriquement l'amour voué à Dieu : "l'un des copistes de la pièce Lanquan li jorn son lonc en mai a osé accomplir ce pas en ajoutant une strophe où l'amor de lonh devient amour de la Terre sainte[7]".

Postérité[modifier | modifier le code]

Le Romantisme du xixe siècle s'est emparé de la légende de Jaufré Rudel : Heinrich Heine, Robert Browning (Rudel to the Lady of Tripoli) et Giosué Carducci (Giaufredo Rudel) lui ont consacré des poèmes, tandis qu'Algernon Swinburne reprend l'histoire pas moins de six fois dans ses œuvres. En France, elle inspire à Edmond Rostand une pièce, La Princesse lointaine, dans laquelle il remplace le personnage de la comtesse de Tripoli par la fille, Melisende, incarnée par Sarah Bernhardt. Au-delà de l'Europe, Sir Nizamat Jung Bahadur écrit Rudel of Blaye en 1929.

Plus récemment, la compositrice finnoise Kaija Saariaho a adapté la légende en montant l'opéra L'Amour de loin, sur un livret d'Amin Maalouf.

En 2013, la Principauté d'Hélianthis, une micronation, est créée en hommage à la Principauté seigneuriale de Blaye et Jaufré Rudel[9].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Alfred Jeanroy, Les Chansons de Jaufre Rudel, Paris, Honoré Champion, 1965.
  • Yves Leclair, Roy Rosenstein, Chansons pour un amour lointain de Jaufre Rudel, édition bilingue occitan-français, présentation de Roy Rosenstein, préface et adaptation d'Yves Leclair, éditions fédérop, 2011 (ISBN 978-2-85792-200-1).
  • Michel Zink, Bienvenue au Moyen Age, Éditions des Équateurs/France Inter, 2015, chap. 16 (L'amour lointain) & 17 (Jouissance et souffrance), (ISBN 978-2-84990-375-9).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Encyclopædia Universalis, « JAUFRÉ RUDEL », sur Encyclopædia Universalis (consulté le 6 janvier 2017)
  2. François Pirot Recherches sur les connaissances littéraires des troubadours occitans et catalans, Barcelone, 1972
  3. Que sait-on aujourd'hui sur le troubadour Jaufre Rudel ?, PATRIMOINE & CONNAISSANCE DE LA CIVILISATION OCCITANE [1]
  4. Gaston Paris, Mélanges de littérature française du Moyen Age,, New Uork, Burt Franklin, (ISBN 0-8337-4311-2 et 978-0-8337-4311-4, OCLC 893245, lire en ligne), p. 498-503
  5. Camille Chabaneau Biographies des troubadours en langue provençale
  6. Robert Lafont, Trobar, 1972
  7. a et b Jean Charles Payen, Histoire de la littérature française. Le Moyen Âge, Paris, Flammarion, p. 108
  8. Michel Zink, Le Moyen âge. Littérature française, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, , p. 47
  9. « L'Avènement d'une Principauté en Blayais », sur Site de la principauté d'Hélianthis (consulté le 9 avril 2020)

Liens externes[modifier | modifier le code]

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