Jacques Peletier du Mans

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Jacques Peletier du Mans ou Pelletier, né au Mans, le 25 juillet 1517, mort à Paris en 1582, est un mathématicien et un poète humaniste français, membre de la Pléiade. Il est un des premiers avec Guillaume Gosselin à user de lettres en algèbre pour résoudre les systèmes d'équations linéaires. Préfigurant la logistique spécieuse, ses notations et ses exigences de fonder de façon abstraite les mathématiques font de lui un précurseur immédiat de François Viète[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Formation[modifier | modifier le code]

Collège de Navarre en 1440

Jacques Pelletier est né dans une famille nombreuse (il est le neuvième des quinze enfants de l'avocat Pierre Pelletier et de Jeanne le Royer) ; son père est féru d'astrologie et note l'heure de sa naissance, à quatre heures du matin. Avocat du Sénéchal du Maine et Bailli de Touvoie, employé par la maison épiscopale, ce père le pousse vers des études de théologie et de droit ; mais de ses rencontres avec Jean Spineus, un ami de la famille, médecin et astrologue, naît cependant un amour des sciences. De cette époque datent également ses premiers démêlés avec l'orthographe et la grammaire.

Vers treize ans, il monte à Paris, et se tourne vers la philosophie, qu'il étudie au Collège de Navarre, à Paris, où son frère Jean (de neuf ans son aîné) est professeur de mathématiques et de philosophie et Ramus son condisciple. Il étudie également les mathématiques et la médecine en autodidacte, puis revient au Mans, exercer son droit pendant cinq ans (vers 1538), probablement aidé par son frère Victor[2]. Peu après, il apprend le grec, qui n'était pas pour lors enseigné au collège de Navarre.

Fréquentant le cercle littéraire de Marguerite de Navarre, il devient vers 1539 secrétaire de l'évêque René du Bellay (grand cousin du poète). On le retrouve au Mans en 1540 et, à nouveau, de 1541 à 1543, discutant déjà avec son protecteur de ses projets de réformes orthographiques. Il traduit alors L’art poëtique d’Horace en vers Français, où il plaide déjà pour l'utilisation de la langue vernaculaire et se lie d'amitié avec Pierre de Ronsard (tonsuré pour obtenu une cure, au Mans, le 6 mars 1543) et Joachim Du Bellay, dont on enterre l'oncle Guillaume du Bellay le 5 mars de la même année. Avec eux, Jacques Peletier fait partie des sept poètes formant la Pléiade. C'est à lui que Ronsard montre en 1543 ses premières odes[3].

Au collège de Bayeux[modifier | modifier le code]

Théodore de Bèze (1519-1605)

En 1543, le 6 novembre, il est nommé recteur du Collège de Bayeux à Paris.

En 1545, il publie des commentaires sur Gemma Frison dans son Arithmeticae practicae methodus facilis, et la même année sa traduction d'Horace (la première traduction de l’Art poétique). En 1546, il est à Paris avec Ronsard et conseille à Du Bellay de préférer l'ode et le sonnet ; son jeune ami entre comme élève au collège de Coqueret. En 1547, il prononce l’oraison funèbre d’Henri VIII et publie ses premières Œuvres poétiques, qui comprennent des traductions des deux premiers chants de l’Odyssée d’Homère et du premier livre des Géorgiques de Virgile, douze sonnets de Pétrarque, trois odes d’Horace et une épigramme dans le style de Martial ; ce recueil de poésie inclut également les premières poésies publiées de Joachim du Bellay et de Pierre de Ronsard.

Il fréquente alors un groupe d’humanistes autour de Théodore de Bèze, Jean Martin, et Denis Sauvage. Il finit toutefois par s'opposer au premier d'entre eux à propos de la réforme de l'orthographe[4]. Cette réforme, née sous la plume d'un "anonyme" d'Abbeville, et reprise en 1542 par Louis Meigret et ses "successeurs", Guillaume des Autels, Pelletier du Mans, Ramus et Honoré Rambaud, rencontre une farouche opposition chez Théodore de Bèze et un grand nombre de "conservateurs".

Premiers voyages ; de l'arithmétique à l'orthographe[modifier | modifier le code]

En 1547 Jacques Pelletier quitte son poste de recteur, qu'il juge ennuyeux, pour voyager, et achève ses études de médecine entre 1549 et 1552. Il subit une crise de dysenterie alors qu'il est reçu médecin. Puis il visite Bordeaux, Poitiers, Lyon et Bâle, vivant de ses leçons de mathématiques et de sa pratique médicale. En 1549, il publie sa propre Arithmétique (un des premiers livres du genre en français) et en 1554, une Algèbre où il développe les idées de Michael Stifel.

En 1550, il plaide enfin ouvertement pour une profonde réforme de l'orthographe dans son Dialogue de l'ortografe et prononciation françoese. Il encourage notamment à enseigner les sciences dans un français rénové. Sa tentative de réforme de l’orthographe se heurte toutefois à l'habitude prise depuis la Renaissance de modeler le vocabulaire français sur ses racines latines. Pendant ces années passées entre Bordeaux, Poitiers et le Piémont (vers 1554), où il a peut-être été le précepteur du fils du maréchal de Brissac, Peletier préconise une orthographe phonétique utilisant de nouveaux signes typographiques, qu’il a continué à employer dans toutes les œuvres qu’il a publiées. C’est la raison pour laquelle « Peletier » est toujours orthographié avec un seul « l ». Néanmoins, cette réforme est mal perçue et son orthographe phonétique rebute les lecteurs.

Lyon et l'art Poétique[modifier | modifier le code]

Louise Labé(1524-1566) dont Jacques Peletier fut amoureux

Entre 1553 et 1557, il s'installe à Lyon, où il se lie d'amitié avec les poètes et les humanistes Maurice Scève, Louise Labé, Olivier de Magny et Pontus de Tyard. Publiant en latin, Peletier revient à la poésie avec L’amour des amours (1555) qui rend hommage au poète Lucrèce. Ce nouveau recueil de poésie, composé d’une série de sonnets et de poésies encyclopédiques décrivant des météores, des planètes et les cieux devait influencer les poètes Guillaume du Bartas et Jean Antoine de Baïf. Parcouru par de nombreux phénomènes d'allitérations, ces poésies aux rimes riches, le rapprochent plus des grands rhétoriqueurs que de des autres poètes de la Pléiade[5]. C'est le premier recueil poétique de Peletier à paraître sous une orthographe réformée.

La même année, il donne l’Art poétique français à l’atelier de l’imprimeur Jean de Tournes au fils duquel, âgé de quatorze ans, il enseigne la géométrie. Cet atelier, fréquenté par Louise Labé, dont Colleret prétendit qu'il fut amoureux, il en est en quelque sorte un des responsables. Dans ce manuel de composition poétique, Jacques Peletier souligne que la poésie lui propose une véritable « récréation » et qu’elle est « un exercice d’une bien douce folie ». Dans la dédicace à Zacharie Gaudart, il indique aussi que « l’amour est un sujet capable ». Dans cette œuvre, il entreprend de définir les différents genres poétiques de son temps et l’attitude que les poètes doivent avoir. Il a en particulier le « projet d’y pouvoir appliquer choses naturelles, Cosmographie, Astrologie, et autres choses dignes des plus nettes et graves oreilles ».

Derniers voyages ; des éléments d'Euclide à la peste[modifier | modifier le code]

En 1557, Jacques Pelletier regagne Paris et s'occupe dès lors de médecine et de mathématiques ; il publie ses éléments d'Euclide : Euclidis elementa demonstrationum (1557), traité critiqué par Jean Borrel et Christopher Clavius. Dans ce traité, Pelletier revient sur l'angle de contact d'une courbe et de sa tangente : à l'opposé de Jérôme Cardan et de Christophe Clavius, il nie que l’angle de contact soit une grandeur infiniment petite et considère qu’il n’existe pas comme quantité[6]. Il est soutenu dans ses efforts par Henri de Monantheuil. Pour lui, les mathématiques doivent partir de postulats et de conventions ; la vérité se dégage au fruit d'hésitations et de tâtonnements qui, loin de le conduire au désarroi, lui permettent de mettre en forme.

En 1558, il fait imprimer un discours solennel en latin appelant à la paix entre Henri II et de Charles Quint.

La tour de Michel de Montaigne, auquel Jacques Peletier offrit un talisman[7]

Enfin, Pelletier passe les dernières années de sa vie à voyager en Savoie, en Allemagne, en Suisse, à Bâle, où il édite Jacobi Peletarii Medici et Mathematici, rééditée chez Jamet Mettayer en 1581, le De Peste compendium (une réfutation de Galien sur la peste), et De Constitutione Horoscopi entre 1562 et 1563. Il voyage également en Italie et dans diverses régions de France. De là, il publie de nombreuses œuvres en latin sur l’algèbre, la géométrie et les mathématiques, la médecine.

En 1572, il est brièvement directeur de l’université d’Aquitaine (Bordeaux), mais démissionne de ce poste qui le lasse. Pendant cette période, il a été en bons termes avec Montaigne et Pierre de Brach. Il plaide devant le parlement, en mauvaise posture, et comme pour se disculper de sa faillite. Les guerres de Religion le retiennent en Aquitaine. En 1579, il est nommé à Poitiers, comme professeur de mathématiques à l'Université, mais le 15 octobre de la même année il revient à Paris. Là, il engage la polémique avec Bressius qui lui reproche son âge et sa pauvreté, mais plus grave encore, d'ignorer le grec et d'appartenir à la religion réformée. En dépit de cette polémique à propos de la chaire créée par Ramus, Pelletier est enfin nommé directeur du collège du Mans, rue de Reims.

En 1581, il publie un dernier recueil de poésies, Louanges. Entouré d'amis protestants et de protecteurs qui inclinaient à la Réforme, Jacques Pelletier n'a jamais dévié de la foi de ses pères. À sa mort, Jean Dorat le remplace au sein de la Pléiade. Il est fêté de son temps par Scevolle de Sainte-Marthe, qui note l'étendue de ses talents, Pontus de Tyard, Jean Vauquelin de La Fresnaye, et Guillaume Colletet. Le poète savoisien Marc-Claude de Buttet, en réponse à son poème sur La Savoye, lui dédie un sonnet en lui appliquant l'épithète de « Divin Pelletier ».

Jacques Pelletier sombra dans l'oubli dès le XVIIe siècle. Sa vie fut étudiée par Gilles Ménage mais il ne reste pas de trace de cette monographie. Bayle le nomme à l'article Bonaventure Des Périers, dont Pelletier fut l'ami. Sainte-Beuve le ridiculise. Pelletier du Mans ne retrouvera son importance qu'au XXe siècle avec Paul Laumonier et la réimpression de ses œuvres en 1904.

Un novateur[modifier | modifier le code]

Poète et mathématicien[modifier | modifier le code]

Dans un de ses poèmes[8], Jacques Pelletier écrit à ceux qui blâment les mathématiques :

«  Tant plus je vois que vous blâmez

Sa noble discipline,
Plus à l'aimer vous enflammez
Ma volonté encline. »

À rebours, sa poésie se laisse souvent griser par un rythme 'mathématique' et le rapport des nombres plus que par l'oreille[9]. S'il nomme nombre sourds les irrationnels, Pelletier ne fait le plus souvent qu'obéir à sa devise « Moins et Meilleur ». Il a publié dans L'algèbre de Jacques Pelletier du Mans, départie an deus livres] chez Jan de Tournes (à Lion) en 1554[10] de nombreux exemples d'écritures mathématiques dans une langue à l'orthographe réformée.

Une nouvelle orthographe[modifier | modifier le code]

On donne ici un extrait de Dialogue de l’ortografe e prononciation françoese :

Madamɇ, lɇ grand dɇſir quɇ j’auoę̀ dɇ deſſe̱ruir (a toutɇ ma poßibilite) la gracɇ ſouuɇreinɇ dɇ feuɇ la Reinɇ votrɇ tre dɇbonnerɇ e tre rɇgretteɇ merɇ, m’auoè̱t induìt a lui vouloę̀r dedier un mien Dialoguɇ dɇ l’Ortografɇ e Prononciation Françoȩſɇ. Mȩ́s j’è etè priuè du bien, lɇquel j’etoe̱ tout pré̱t arɇcɇuoę̀r : c’ȩ́t dɇ cɇ bon e auantageus rakkeulh qu’ȩllɇ ſouloę̀t fe̱rɇ a toutɇs pȩrſonnɇs qui auoȩ́t lɇ keur a bonɇs choſɇs, e ſingulierɇmant aus lȩttrɇs.

La numération de Pelletier[modifier | modifier le code]

Tout en conservant le système original de Nicolas Chuquet, il propose des noms pour les nombres intermédiaires ; le groupement par six chiffres migre alors vers le groupement moderne par trois chiffres[11]. Ainsi il crée, à côté des mots à -illions existant déjà, les mots à -illiards.[Informations douteuses] Cette convention est utilisée à travers le monde, excepté dans les pays anglophones, le Brésil, la Grèce, la Turquie, la Russie et Puerto Rico.

Le système Chuquet-Pelletier
Base 10 Systématique Chuquet Pelletier[réf. nécessaire] Base 16 Préfixe
100 million0 unité unité 160 [unité]
103 million0,5 mille mille 162,5 kilo
106 million1 million million 165 méga
109 million1,5 mille millions milliard 167,5 giga
1012 million2 billion billion 1610 téra
1015 million2,5 mille billions billiard 1612,5 péta
1018 million3 trillion trillion 1615 exa
1021 million3,5 mille trillions trilliard 1617,5 zetta
1024 million4 quadrillion quadrillion 1620 yotta

Œuvres[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Jacobi Peletarii Cenomani In Euclidis Elementa geometrica demonstrationum libri sex, Lugduni, apud J. Tornaesium (Jean de Tournes) et G. Gazeium (Guillaume Gazeau), 1557 (lire)
  • Arithmeticae practicae methodus facilis per Gemmam Frisium, Huc accesserunt Jacobi Peletarii, annotationes. Ejusdem item de fractionibus astronomicis compendium et de cognoscendis per memoriam calendis, idibus, nonis, festis mobilibus et loco solis et lunae in zodiaco, Parisiis, apud G. Richardum (Guillaume Richard), 1545 gallica
  • L'algèbre de Jaques Peletier du Mans, départie en 2 livres, Lion, J. de Tournes, 1554 gallica
  • De l'usage de géométrie, Paris, Gilles Gourbin, 1573 gallica
  • Dialogue de l'ortografe e prononciation françoese departi an deus livres, Poitiers, J. e E. de Marnef à l'anseigne du Pelican, 1550 (gallica, Google Livres)
  • Discours non plus mélancoliques que divers, de choses mesmement qui appartiennent à notre France, et à la fin la manière de bien et justement entoucher les lucs et les guiternes, Poitiers, E. de Marnef, 1556 gallica
  • Euvres poétiques de Jaques Peletier du Mans, intitulez Louanges. Aveq quelques autres écriz du même auteur, ancores non publiez, Paris, R. Coulombel, 1581 gallica
  • Jacobi Peletarii Cenomani De occulta parte numerorum, quam algebram vocant, libri duo, Parisiis, G. Cavellat, 1560 gallica
  • L'amour des amours, vers liriques, Lyon, J. de Tournes, 1555 gallica
  • L'art poétique d'Horace, traduit en vers françois, Paris, M. Vascosan, 1545 gallica
  • La Savoye, Anecy, J. Bertrand, 1572 gallica

Sources[modifier | modifier le code]

  • Revue Historique et Archéologique du Maine, Le Mans, 2000, passim
  • Clément Jugé, Jacques Peletier, du Mans (1517-1582), essai sur sa vie, son œuvre, son influence, Paris : A. Lemerre, 1907 lire ici ou
  • Bernard Cerquiglini, La Genèse de l'orthographe française (XIIe-XVIIe siècles), Paris, Champion, Unichamp-Essentiel, 2004 lire un compte-rendu
  • Tibor Klaniczay, L'Epoque de la Renaissance : 1400-1600. Tome IV, Crises et essors nouveaux : 1560-1610, dir. Tibor Klaniczay, Eva Kushner, Paul Chavy, Amsterdam, J. Benjamins, 2000 lire

Références[modifier | modifier le code]

  1. Giovanna Cifoletti : Invention et disposition chez Pelletier du Mans in La question de l'algèbre. Mathématiques et rhétorique des hommes de droit dans la France du XVIe siècle (1995) pages 1393 et seq.
  2. L'abbé Clément Jugé : Jacques Peletier du Mans, 1517-1582; essai sur sa vie, son oeuvre, son influence page 18
  3. Jacques Peletier sur Préambule.net
  4. Bernard Cerquiglini : La Genèse de l'orthographe française (XIIe- XVIIe siècles), Paris, Champion, Unichamp-Essentiel, 2004. 180 pp.
  5. Jean-Charles Monferran : "Declique un li clictis" : la poésie sonore de Jacques Peletier du Mans.
  6. Sophie Arnaud, Les fictions astrales de Jacques Peletier du Mans, sur Fabula.org
  7. Guy de Pernon : MONTAIGNE "Essais" I page 111
  8. Jacques Pelletier : à ceux qui blâment les mathématiques
  9. Clement Jugé :Jacques Pelletier du Mans, 1517-1582; essai sur sa vie, son oeuvre, son influence page 380.
  10. gallica
  11. (Les nombres hexadécimaux devant être groupés par cinq chiffres. Le bus interne moderne 64 bits peut enregistrer 264 ou F FFFFF FFFFF FFFFF unités et le zéro. Seize trillion d’unités hexadécimales).

Liens internes[modifier | modifier le code]