Jacques Chailley

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Jacques Chailley
Naissance
Paris, Drapeau de la France France
Décès (à 88 ans)
Montpellier, Drapeau de la France France
Activité principale Compositeur, musicologue

Jacques Chailley est un musicologue et compositeur français, né à Paris le [1] et mort à Montpellier le .

Biographie[modifier | modifier le code]

Sa mère était la pianiste Céliny Chailley-Richez (1884–1973), son père le violoniste Marcel Chailley (1881–1936)[1]. Adolescent, il fut pensionnaire à l’Abbaye de Fontgombault (Indre) où il apprit à jouer de l’orgue et s'initia à la direction de chœurs. Âgé de 14 ans, il composa un Domine non sum dignus à quatre voix.

Il bénéficia d'un enseignement classique et musical de qualité. Il étudia ainsi l'harmonie avec Nadia Boulanger[1], le contrepoint et la fugue avec Claude Delvincourt[1], la musicologie avec Yvonne Rokseth qui l'initie à la musique médiévale. Au Conservatoire de Paris, il suit les cours d’histoire de la musique de Maurice Emmanuel et de composition avec Henri Büsser (dont Charles Gounod était le professeur). À la Sorbonne, il est l'élève en histoire de la musique d'André Pirro[1] avec lequel il présente son premier travail musicologique en 1935 (diplôme d'études supérieur)[2]. Le jeune Jacques Chailley prend également des cours direction d'orchestre dont ceux de Pierre Monteux ou encore de Willem Mengelberg et Bruno Walter à Amsterdam alors qu'il est pensionnaire de la Maison Descartes (1935-1936) [1]. Là, il travaille également la recherche musicologique avec Albert Smijers[2].

Passionné par la musique médiévale[1] pour laquelle il consacrera une grande part de son activité musicologique, il fonde dès 1934 le chœur Psalette Notre-Dame dans l'optique de la faire revivre. De même il fonde à la Sorbonne sous la direction de Gustave Cohen, le groupe de théâtre des Théophiliens[2]. Enfin, il collabore activement à la fondation du Groupe de Théâtre antique de la Sorbonne (en compagnie notamment de Jacques Veil et Roland Barthes)[3]. Dans cette université, il acheva ses deux thèses sur la musique, dans le cadre du cursus de littérature française médiévale : L'École musicale de Saint-Martial de Limoges jusqu'à la fin du XIe siècle ainsi que Chansons de Gautier du Coinci.

C'est à partir de cette époque que débute son intense production musicologique avec des ouvrages consacrés notamment à la musique médiévale, à la théorie de la musique et de l'harmonie, à l'évolution des langages musicaux, à la notation musicale, ainsi qu'à plusieurs compositeurs, dont Johann Sebastian Bach, Mozart, Schubert, Berlioz, Schumann, Wagner[4]. Parallèlement, il ne néglige pas les ouvrages d'enseignement et de vulgarisation (histoire de la musique, méthode de déchiffrage pianistique, guide pour les jeunes pianistes, etc.)[1]

Jacques Chailley compta parmi les membres d'un mouvement de résistance rassemblé autour du Parti communiste : le Front national des musiciens, créé en mai 1941, pendant la Deuxième Guerre mondiale, après l'invasion de l'URSS par les armées de Hitler. C'était une organisation de résistance spécifique aux professionnels de la musique, créée par Elsa Barraine, Roger Désormière, Louis Durey – tous trois proches du Parti communiste françaisRoland-Manuel – juif lui-même, ancien élève de la Schola Cantorum de Vincent d'Indy – et Claude Delvincourt[5].

En 1952, après la soutenance de sa thèse de doctorat et son élection comme professeur à la Sorbonne sur la chaire d'histoire de la musique laissée vacante par Paul-Marie Masson, Jacques Chailley prend la direction de l'Institut de musicologie de l'université de Paris qui devient en 1969-1970 l'UER (puis l'UFR) de Musique et musicologie de l'université Paris-Sorbonne, UFR qu'il dirige jusqu'à sa retraite en 1979[6].

En tant que professeur, il a enseigné simultanément la pratique chorale au Conservatoire de Paris, mais surtout la musicologie à l'Institut de musicologie puis à l'UFR de musicologie de Paris-Sorbonne[1]. Il a dirigé les thèses de doctorat de nombreux musicologues aujourd'hui reconnus (notamment de Barry Brook, Tran Van Khe, Simha Arom, Amnon Shiloah, Mireille Helffer, Gilles Léothaud, Jacques Viret, Michel Hugo, Jean-Rémy Julien, Annie Labussière, Danièle Pistone...)[4]. Entre 1951 et 1969, il pilote au Lycée Jean-de-La-Fontaine, duquel tant de collégiens fréquentaient les classes à horaires aménagés pendant leurs études au Conservatoire[1], les classes préparatoires au CAEM (Certificat d'aptitude à l'Enseignement Musical), concours national du professorat musique.

En 1970 il crée à l'université de Paris-Sorbonne la licence d'éducation musicale et de chant choral (ce que les étudiants eux-mêmes appelèrent couramment mais improprement la licence de « musicologie ») et le cursus complet qui mène au doctorat. Entre 1973 et 1975, il obtient la création des concours du CAPES et de l'Agrégation d'éducation musicale et de chant choral, succédant au CAEM. Il facilita ainsi la reconnaissance de la musicologie à l'université comme discipline autonome et permit à de nombreux musiciens de trouver une situation professionnelle plus stable[2]. Il fut également inspecteur général de la musique au Ministère de l'Éducation nationale et directeur de la Schola Cantorum de Paris de 1962 jusque vers 1982.

De 1946 à 1961, il dirigea également la chorale L’Alauda. Il est de surcroît nommé en 1969 le deuxième président de la Consociatio internationalis musicæ sacræ, créée en 1963 par le pape Paul VI. Jacques Chailley resta dans cette fonction jusqu'en 1974[7].

Son érudition et son éclectisme, mais aussi son caractère tranché et ses opinions marquées firent de lui un des principaux personnages de la vie musicale française de l’après-guerre. Toujours resté dans la tradition française post-debussyste avec un langage modal proche de Ravel, Roussel ou Honegger[1] fermement opposé aux « avant-gardes » atonales et sérielles (très en vogue dans les années d'après-guerre)[8]. Il laisse une œuvre de 129 numéros d’opus.

Controverse[modifier | modifier le code]

Jacques Chailley fut secrétaire général (1937) puis sous-directeur (1941) du Conservatoire de Paris[2]. Son rôle pendant la guerre fait l'objet de controverse.

Jean Gribenski, qui a enseigné à la Sorbonne sous les ordres de Jacques Chailley, mentionne dans un chapitre du livre collectif La vie musicale sous Vichy, qu'en collaboration avec Henri Rabaud en 1940, il a établi une liste des étudiants juifs du conservatoire de Paris :

« L’éviction des élèves juifs se fait en deux temps. La première étape commence dès le début d’octobre 1940. […] la direction du conservatoire (Rabaud ? Chailley, de sa propre initiative ?) réalise entre le 4 et le 10 octobre une enquête méticuleuse auprès des élèves. Ses résultats sont consignés dans un volumineux dossier, presque entièrement de la main de Jacques Chailley, qui comporte notamment les déclarations individuelles des élèves et des listes nominatives soigneusement établies[9]. »

Jean Gribenski, précise que la liste établie par Rabaud et Chailley n'a pas été communiquée aux Allemands, l'exclusion d'étudiants juifs a eu lieu deux ans plus tard, sous la contrainte, alors que le Conservatoire était dirigé par Claude Delvincourt[10].

Qu'une liste ait été utilisée pour l'exclusion des étudiants juifs du Conservatoire a été contesté par des témoins de l'époque dès le colloque où Gribenski avait présenté pour la première fois le résultat de ses recherches, en 1999[11].

Cette polémique est réapparue en 2011, après que la Sorbonne eut décidé de donner son nom à un amphithéâtre (polémique déclenchée par un article de l'hebdomadaire Le Canard enchaîné)[12].

Michèle Alten a publié depuis un article fondé sur une étude approfondie des archives[13], qui donne un autre éclairage sur les événements de 1940. Elle écrit :

« À la suite des remarques des services allemands s’étonnant de la non-application aux élèves des mesures anti-sémites[14], il [Rabaud] a fait passer une note interne aux 60 professeurs présents le 4 octobre dans l’établissement, leur demandant de faire remplir à leurs élèves une déclaration sur leurs origines raciales. Aucune synthèse nominale n’est alors effectuée. Seul un cahier, signé par chacun des enseignants, atteste que les déclarations ont été remplies. »

C'est à cette enquête que semble faire référence l'article de Jean Gribenski.

Publications[modifier | modifier le code]

Jacques Chailley a publié de nombreux ouvrages marquants, aussi bien sur la musique grecque que sur celle du Moyen Âge, sur les Passions, les chorals pour orgue et l’Art de la fugue de J. S. Bach, le Carnaval de Schumann, le Tristan de Wagner. On note son intérêt pour l'exégèse des aspects maçonniques de La Flûte enchantée de Mozart, du Winterreise (le « Voyage d'hiver ») de Schubert ou de Parsifal de Wagner.

Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’harmonie et son histoire, la question de la modalité, ainsi qu’une importante histoire de la musique en plusieurs volumes et des ouvrages de vulgarisation. On lui doit également des études sur des musiciens du Moyen Âge : Adam de la Halle, Guillaume de Machaut dont il rédigea la première transcription publiée de la Messe de Notre Dame ou Gautier de Coinci.

Écrits[modifier | modifier le code]

L'œuvre musicologique de Jacques Chailley comporte 53 livres et 429 articles divers. Parmi ses principaux ouvrages :

  • Petite histoire de la chanson populaire française. Paris : Presses Universitaires de France, 1942. 16°, 64 p.
  • Théorie de la Musique, avec Henri Challan, préf. de Claude Delvincourt. Paris : Alphonse Leduc, 1947. 4°, 95 p.
  • Histoire musicale du Moyen Âge. Paris : Presses Universitaires de France, 1950. 2e édition : 1969, 336 p.
  • Les notations musicales nouvelles. Paris: Alphonse Leduc, 1950.
  • La musique médiévale. Paris : Éditions du Coudrier, 1951
  • Précis de musicologie, PUF, 1958, 1984.
  • Traité historique d’analyse harmonique. Paris : Alphonse Leduc, 1951, rééd. 1977.
  • L'Imbroglio des modes. Paris : Alphonse Leduc, [1960]. 4°, 92 p. Réédité en 1977.
  • 40000 ans de musique. Paris : Plon, [1961], 326 p. Réédition à Paris : L'Harmattan, 2000, 328 p.
  • Les Passions de J.S. Bach. Paris : Presses universitaires de France, 1963. 4°, 455 p. 2e éd. : 1984.
  • Cours d'histoire de la musique, préparation aux professorats d'enseignement musical et aux instituts de musicologie... Paris : Alphonse Leduc, 1967. 8°. Nombreuses rééditions.
  • Jacques Chailley, Le voyage d'hiver de Schubert, Paris, Alphonse Leduc, coll. « Au-delà des notes » (no 6), , 53 p. (OCLC 1913297)
  • Jacques Chailley, La musique grecque antique, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Études anciennes », , 219 p. [détail des éditions] (ISBN 978-2-251-32512-5)
  • Éléments de philologie musicale. Paris : Alphonse Leduc, 1985. (ISBN 2-85689-027-X)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j et k Alain Lompech, Jacques Chailley, musicologue-praticien et infatigable chercheur, Consociatio internationalis musicæ sacræ, Musicæ scræ ministerium, Anno XXXIV-XXXVI (1997 - 1999), Rome, p. 146 - 147
  2. a, b, c, d et e De la Musique à la musicologie, étude analytique de l'œuvre de Jacques Chailley, Tours, Van de Velde, (ISBN 2-85868-054-X), p. 18-23
  3. Sylvie Patron, « Le Groupe de théâtre antique de la Sorbonne », Les Cahiers de la Com ́edie Fran ̧caise,‎ , pp. 48-53 (lire en ligne)
  4. a et b « Jacques Chailley, musicologue et théoricien », Musurgia, Volume XIX/1-3,‎ , p. 204 p. (ISSN 1257-7537, lire en ligne)
  5. Henry Barraud, Un compositeur aux commandes de la Radio : Essai autobiographique, édité sous la direction de Myriam Chimènes et Karine Le Bail, Paris : Fayard / Bibliothèque nationale de France, 2010, p. 356, note 1.
  6. Édith Weber, « Le rôle de Jacques Chailley dans l'évolution de la discipline musicologique à l'Université », Musurgia, vol XIX, 1-3,‎ , p. 17-29 (ISSN 1257-7537, lire en ligne)
  7. Consociatio internationalis musicæ sacræ, Musicæ sacræ ministerium, Anno XXXIV - XXXVI (1997 - 1999), Rome 1999, p. 31.
  8. Jean-Pierre Bartoli, « Jacques Chailley (1910-1999) [nécrologie] », Revue de musicologie, 85, 1,,‎ , p. 173-176 (ISSN 0035-1601, lire en ligne)
  9. Gribenski 2001, p. 147.
  10. Gribenski 2001, p. 148.
  11. Cahiers Boëllmann-Gigout, no 2-3, daté de 1997-1998, mais publié en 1999. Ces réfutations ont été publiées avant l'article de Jean Gribenski, qui n'en fait pourtant pas mention dans l'ouvrage de 2001.
  12. Bibliobs 4 avril 2011 « Sorbonne 1940-1944 »
  13. L'Éducation musicale. Michèle Alten. « Le Conservatoire de musique et d’art dramatique : une institution culturelle publique dans la guerre (1940-1942) »
  14. Ordonnance allemande du 27 septembre 1940, qui stipule que les juifs, définis soit par leur appartenance religieuse soit par le fait d’avoir plus de deux grands-parents juifs, doivent se déclarer comme tels en sous-préfecture et identifier leurs entreprises comme juives.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]