Jack Goody

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John Rankine Goody dit Jack Goody est un anthropologue britannique né le et mort le (à 95 ans)[1]. Initialement spécialiste de l'Afrique, Jack Goody s'est ensuite intéressé de près à l'histoire de la famille durant le Moyen-Âge européen, devenant une figure de proue du renouveau des études historiques sur la famille européenne, en Angleterre à l'école de démographie historique de Cambridge, mais aussi en France où il a exercé une grande influence au sein de l'anthropologie historique. Ses travaux comparatistes entre l'Eurasie et l'Afrique, et sur les transformations de la parenté en Europe dans le bas Empire romain sous l'influence grandissante de l’Église chrétienne, ont durablement marqué ces disciplines.

Biographie, œuvre et influences[modifier | modifier le code]

Une jeunesse insouciante[modifier | modifier le code]

John Rankine Goody est né le 27 juillet 1919 dans le quartier d'Hammersmith à Londres. Il est élevé avec son jeune frère Richard dans une famille de classe moyenne qui est très soucieuse de l'éducation de leurs enfants.

En 1938, il va suivre des études de littérature anglaise au collège de St John de l'Université de Cambridge. Il y rencontre alors ses amis Ian Watt et Eric Hobsbawm, eux aussi engagés au Club socialiste et grands fans de Jazz. Il suit l'engagement des étudiants de sa génération, dans les mouvements anti-fascistes mobilisés pour aider les réfugiés juifs et basques. La guerre d'Espagne est présente dans toutes les têtes et Jack Goody s'engage dans les mouvements de jeunesse socialiste anti-fasciste.

La drôle de guerre[modifier | modifier le code]

Il est engagé volontaire en octobre 1939 et intègre le corps d'entraînement des officiers à Cambridge. Après une formation de quatre mois à l'académie militaire de Sandhurst, Jack Goody est affecté en mars 1940 au régiment de Sherwood Foresters et se retrouve bientôt en poste à Nicosie, pendant près de deux ans après un rapide stationnement à Port Said.

L'experience de la captivité en Italie[modifier | modifier le code]

Son unité est déployée en Egypte au printemps 1942, et se retrouve très rapidement dépassée par la stratégie et l'efficacité des forces de Rommel. La petite unité de Jack Goody est facilement capturée par les manoeuvres des allemands à la bataille de Tobrouk en juin 1942, l'armée italienne transfère ensuite les soldats britanniques à Benghazi via le port de Cyrène, puis par avion cargo à Lecce, en Italie, puis finalement au camp de prisonnier de Chieti réservé aux jeunes officiers britanniques et aux pilotes américains abattus au dessus du Maghreb. Une détention italienne très peu contraignante qui dure près d'un an, jusqu'en septembre 1943, et l'armistice de Cassibile qui désorganise totalement l'Italie.

Avec la reprise en main de la péninsule par les troupes allemandes, les prisonniers sont transférés vers le nord, et c'est à cette occasion que Jack Goody et trois compagnons s'échappent d'un train en marche en sautant dans le vide en pleine nuit au milieu des montagnes des Abruzzes, dans la région de Sulmona. Goody raconte lui-même que sa vocation d'anthropologue serait née de la privation de livres durant cette période, puis au contact des bergers des Abruzzes illettrés qui l'ont caché. De là viendrait son questionnement sur la communication parmi les peuples sans écriture[2]. Après avoir rejoint des réseaux de prisonniers échappés et clandestins à Rome, il est finalement capturé par les allemands et envoyé en bavière pour être détenu au camp de prisonnier de Moosburg à partir d'avril 1944 jusqu'à la libération de la Bavière en avril 1945[3].

Jack Goody, anthropologue[modifier | modifier le code]

Formation universitaire[modifier | modifier le code]

En 1946, il retourne à Cambridge et termine en quatre mois son diplôme de Littérature anglaise commencé avant guerre. Il y rencontre Joan Wright qu'il épouse. Il décide de travailler comme éducateur car il est passionné par les experimentations alors en cours dans l'éducation pour adultes. Son travail dans le Hertfordshire, est malheureusement peu stimulant et il se retrouve plutôt dans un poste de superviseur avec des programmes peu stimulant.

Le terrain ethnographique chez les LoDagaa[modifier | modifier le code]

Goody décide en commun accord avec sa femme de reprendre ses études en anthropologie. Il étudie à Oxford et suit les séminaires de Sir Evans-Pritchard qui l'avait passionné pour la discipline. C'est une formation d'une année pour y obtenir un certificat en anthropologie en juin 1947. Il se rapproche surtout de Meyer Fortes, nouvellement nommée à Cambridge. Il décide de travailler en Afrique de l'Ouest, terrain exotique le moins lointain pour rentrer voir sa famille grâce à une bourse du Colonial Office. Il retourne à l'université de Cambridge pour son doctorat. Celui-ci reposa sur deux années de terrain d'études dans la colonie britannique de Gold Coast chez les groupes mal identifiés du Nord, spécifiquement les LoDagaa.[4].

Il soutient sa thèse The Ethnography of the Northern Territories of the Gold Coast, West of the White Volta devant Max Gluckman and G. I. Jones et obtient son doctorat en 1954 (il y tient plus tard la chaire de William Wyse, de 1973 à 1984, et y devient professeur émérite). Durant les années cinquante et au début des années soixante, sous la direction de Meyer Fortes et Evans-Pritchard, il étudie les sociétés du Nord du Ghana.

L'étude de la Literacy[modifier | modifier le code]

Il publie plusieurs ouvrages sur le thème de la "Literacy", étudiant les transformation sociales liées au développement de l'écriture et de l'alphabétisation, dont il situe l'apparition dans un contexte historique et socioculturel particulier. Dans The domestication of the savage mind (1977)[5], il montre les conséquences sur les processus cognitifs de l'invention de l'écriture. Il étend ce type d'analyse à des champs très variés des cultures humaines : la famille, les fleurs, la cuisine, les images.

Remarqué pour l'originalité de cette thématique et l'étendue de son érudition[réf. nécessaire], il acquiert à partir de la fin des années 1970 un rôle de premier plan dans le grand renouveau de l'histoire sociale et le rapprochement de l'anthropologie, de l'histoire et de la démographie, tant en Angleterre qu'en France où nombre de ses ouvrages sont traduits[6]. Proche du groupe d'histoire sociale de l'Université de Cambridge (Cambridge Group for the History of Population and Social Structure) dirigé par Peter Laslett, Goody ne participe cependant à l'ouvrage collectif Household and Family in Past Time[7] que pour en prendre le complet contrepied, réfutant la thèse centrale du livre sur le rôle de la famille hypernucléaire anglaise médiévale (le ménage plaçant tôt ses enfants) dans la réussite et la précocité de l'industrialisation, pour affirmer que les recensements utilisés par ses collègues dans la définition du ménage masquent des liens de parenté beaucoup plus denses [8].

S'écartant des concepts clés de l'anthropologie française, très marquée par les travaux de Lévi-Strauss (l'alliance dans les années 1950 et 1960, puis également la filiation à partir des années 1970), Goody travaille sur le « groupe domestique » en tant qu'unité de production économique et de transmission des biens, établissant alors des contrastes majeurs entre les traditions africaines et européennes. Après avoir participé en 1976 à l'ouvrage collectif Family and Inheritance : rural society in Western Europe, 1200-1800[9], il approfondit la même année cette analyse dans Production and Reproduction : A comparative study of the domestic domain[10].

Il publie en 1983 The Development of Family and Marriage in Europe[11], sur l'influence des préoccupations foncières de l'Église chrétienne à partir du IVe siècle de notre ère dans les transformations familiales et l'étendue considérable des interdits de mariage. Goody y suggère que la transformation du système de parenté au long du Moyen-Âge a des répercussions profondes et irréversibles sur l'ensemble de la société européenne, modelant la forme bilinéaire indifférenciée (encore actuelle) de la famille occidentale, par opposition aux systèmes unilinéaires (patrilinéaires ou matrilinéaires) plus courants dans les sociétés africaines[12]. L'ouvrage connaît d'emblée un important retentissement ; préfacé par Georges Duby pour sa première édition française en 1985, il est devenu un classique sur la parenté et a été réédité en 2012[13].

À partir de sa retraite en 1985, Goody s'écarte progressivement de ses préoccupations sur l'Europe. Parcourant le monde, il se met en devoir de dénoncer l'ethnocentrisme occidental[14]. Dans L'Islam en Europe[15], il tente de cerner les rapports complexes et conflictuels entre l'Europe et l'Islam. Plus récemment, dans Le Vol de l'histoire, il montre comment l'Europe a conservé sa mainmise sur la construction de l'histoire mondiale en faisant croire qu'elle avait été le lieu de toutes les inventions de la modernité et, ainsi, négligé l'histoire de tous les pays qu'elle dominait[16]. Il meurt à l'âge de 95 ans, le 16 juillet 2015[1].

Distinctions[modifier | modifier le code]

En France 

Publications[modifier | modifier le code]

Livres de Jack Goody[modifier | modifier le code]

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Articles de Jack Goody[modifier | modifier le code]

  • (en) « A note on the penetration of Islam into the west of the Northern Territories of the Gold Coast », Transactions of the Gold Coast and Togo Historical Society, no 1,‎ , p. 45.
  • (en) « The anthropologist's attitude to class », Granta, no 14,‎ , p. 22-23.
  • (en) « A comparative approach to incest and adultery », British Journal of Sociology, no 7,‎ , p. 286-305.
  • (en) « Fields of social control among the LoDagaba », Journal of the Royal Anthropological Institute, no 87,‎ , p. 356-62.
  • (en) « Anomie in Ashanti? », Africa, no 27,‎ , p. 75-104.
  • (en) « Ethnohistory and the Akan of Ghana (review article) », Africa, no 29,‎ , p. 67-81.
  • (en) Avec Ian Watt, « The consequences of literacy. », Comparative Studies in Society and History, no 5,‎ , p. 304-45.
  • (en) « Time: social organisation. », International Encyclopaedia of the Social Sciences, vol. 16,‎ , p. 30-42.
  • « Civilisation de l'écriture et classification, ou l'art de jouer sur les tableaux. », Actes de la Recherche en Sciences Sociales,‎ , p. 87-101.
  • « Memoire et apprentissage dans les sociétés avec et sans écriture: la transmission du Bagre. », L'Homme, no 17,‎ , p. 29-52.
  • « Les chemins du savoir oral. », Critique,‎ 1979-80, p. 189-196.
  • (en) « The secret language of flowers », Yale Journal of Criticism, vol. 3, no 2,‎ , p. 133-52.
  • « Une anthropologie de l'écrit (interview) », Le Debat, no 62,‎ , p. 119-23.
  • « Icones et iconoclasme en Afrique », Annales ESC,‎ , p. 1235-51.
  • « Le magnétophone et l’anthropologue », Medium, no 4,‎ , p. 114-121.
  • (en) « Technologies of the intellect and the future of the humanities », International Journal of the Humanities, vol. 2, no 3,‎ .

Traductions en français[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Jack Goody (trad. Jean Bazin et Alban Bensa), La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », , 272 p. (ISBN 978-2707302403)
  • Jack Goody, Cuisines, cuisine et classes, Paris, Editions du Centre Pompidou, coll. « Alors », , 405 p. (ISBN 978-2858502608)
  • Jack Goody, L'Évolution de la famille et du mariage en Europe, Paris, Armand Colin, (1re éd. 1985) (ISBN 978-2-200-27824-3)
  • La Logique de l'écriture : aux origines des sociétés humaines, Armand Colin, 1986.
  • Jack Goody (trad. Pierre-Antoine Fabre), La Culture des fleurs, Paris, Seuil, coll. « Librairie du XXIe siècle », , 640 p. (ISBN 978-2020177153)
  • Entre l'oralité et l'écriture, PUF, 1994.
  • « Alphabets et écriture », revue Réseaux, n° spécial "Sociologie de la communication", Paris, CNET, 1997, p. 165-189.
  • L'Orient en Occident, Seuil, 1999.
  • Famille et mariage en Eurasie, PUF, 2000.
  • La Famille en Europe, Seuil, 2001.
  • « L'Eurasie et les frontières entre l'Orient et l'Occident », dans Diogène, no200, 2002, p. 141-146.
  • La Peur des représentations : l'ambivalence à l'égard des images, du théâtre, de la fiction, des reliques et de la sexualité, La Découverte, 2003.
  • L'Islam en Europe. Histoire, échanges, conflits, La Découverte, 2004.
  • Jack Goody (trad. Marianne Kennedy), Au-delà des murs, Paris, Editions Parenthèses : MMSH, coll. « Parcours Méditerranéens », , 249 p. (ISBN 2863641514)Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jack Goody (trad. Claire Maniez), Pouvoirs et savoirs de l'écrit, Paris, La dispute, , 269 p. (ISBN 978-2843031434)
  • Jack Goody (trad. Fabienne Durand-Bogaert), Le vol de l'Histoire: Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », , 496 p. (ISBN 978-2070122387)
  • Jack Goody (trad. Claire Maniez), Mythe, rite & oralité, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, , 202 p. (ISBN 978-2814301917)

Jack Goody, études bibliographiques ou critiques[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • (en) David R. Olson et Michael Cole (dir.), Technology, literacy and the evolution of society : implications of the work of Jack Goody, Lawrence Erlbaum, Mahwah, N.J., 2006, 358 p. (ISBN 9780805854022)
  • (en) P.Laslett, R.Wall (dir), Household and Family in Past Time, Cambridge, Cambridge University Press, .
  • Georges Balandier, « L'anthropologue confessé », Le Monde, 7 juin 1996 (interview de Jack Goody)
  • Pierre Bonte et Michel Izard (dir.), « Jack John Rankine Goody », in Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, PUF, Paris, 2008 (1re éd. 1991), p. 302-303 (ISBN 978-2-13-055999-3)
  • Nicolas Journet, « Rencontre avec Jack Goody. De l'oral à l'écrit » ; « Un anthropologue éclectique » ; « L'affaire du "grand partage" » in Sciences Humaines, n° 83, mai 1998, p. 38-41
  • Nicolas Journet, « Jack Goody. La charrue et la plume » ; « Les trois vies de Jack Goody » ; « L'affaire du "bagré noir" » ; « Et la bonne cuisine dans tout ça ? » in Sciences Humaines, no 220, novembre 2010, p. 48-53
  • Adam Kuper, L'anthropologie britannique au XXe siècle, (trad. Gérald Gaillard), Karthala, 2000, 273 p. (ISBN 9782845860803)
  • Christian de Montlibert, Recension Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde www.transeo-review.eu/2010, n°02-03}

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b « Mort de Jack Goody, anthropologue britannique », sur lemonde.fr,
  2. Goody 1985, p. 4, Introduction par M.Segalen.
  3. Goody, 2004. pp.191-201.
  4. https://www.eth.mpg.de/4046084/Goody_AA_obituary_March2016.pdf
  5. Traduit en français en 1979 sous le titre Raison graphique, Paris, Éditions de Minuit.
  6. Berlioz Jacques, Le Goff Jacques, Guerreau-Jalabert Anita. « Anthropologie et histoire ». Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public: l'histoire médiévale en France. Bilan et perspectives, 20ᵉ congrès, Paris, 1989. p.277. http://www.persee.fr/doc/shmes_1261-9078_1991_act_20_1_1513
  7. Laslett 1972.
  8. Goody 1985, p. 12-13.
  9. J. Thirsk, EP. Thompson (dir), Cambridge, Cambridge University Press, 1976.
  10. Cambridge, Cambridge University Press, 1976.
  11. Traduit en français sous le titre L'Évolution de la famille et du mariage en Europe, en 1985.
  12. Goody 1985, p. 9.
  13. Goody 1985.
  14. Goody 1985, p. 11.
  15. Jack Goody, L'Islam en Europe. Histoire, échanges, conflits, Paris, La Découverte, 2004, 177 p., compte-rendu par Yazid Ben Hounet dans Études rurales.
  16. Frédéric Keck, « "Le Vol de l'Histoire. Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde", de Jack Goody », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne)

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Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]