Jérid

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Palmier-dattier dans l'oasis de Tozeur.

Le Jérid ou Djérid (arabe : الجريد), littéralement « palme de dattier », est une région semi-désertique s'étendant au sud-ouest de la Tunisie et comprenant une partie en Algérie et en Libye. Administrativement, cette région naturelle est le cœur du gouvernorat de Tozeur.

Elle est parsemée d'oasis dispersés entre deux chotts, dont le plus célèbre et le plus important est le Chott el-Jérid. Économiquement, cette région constitue un important centre de production de dattes et a connu un développement touristique important. Des activités minières autour d'importants gisements de phosphate sont également présentes un peu plus au nord de cette région naturelle.

Sa population d'environ 100 000 habitants[1] se concentre principalement dans les villes de Tozeur et Nefta. Elle s'est historiquement métissée entre Arabes, Berbères et esclaves venus d'Afrique subsaharienne. De nos jours, la population ne s'envisage qu'une identité arabe, la composante berbère ayant disparu et même été reniée car associée au « temps de l'ignorance » pré-islamique[2]).

Histoire[modifier | modifier le code]

Carte de l'Afrique par Hermann Moll (1710).

Le Jérid était déjà habité au temps des Numides. Par la suite, les Romains y érigent des fortifications (limes) à la frontière méridionale de la province d'Afrique dans le but de se protéger des incursions des populations nomades du Sahara.

Avec l'arrivée du christianisme, la région abrite deux sièges épiscopaux à Thusurus (Tozeur) et Nepte (Nefta). Après le passage rapide des Vandales et des Byzantins, le Jérid, comme le reste de la Tunisie, est arabisé et islamisé au VIIe siècle à la suite de la conquête omeyyade[3].

L'histoire du Jérid entre la conquête arabe et l'époque hafside a été étudiée de façon détaillée[4]. Le Sud tunisien se caractérise à cette époque par la diversité des communautés religieuses qui y vivent, notamment les chrétiens dont quelques communautés résiduelles subsistent jusqu'au milieu du XIIIe siècle[5]. Les ibadites y sont particulièrement nombreux, bien que divisés en plusieurs mouvements rivaux : ceux-ci ont été décrits par un auteur maghrébin de la seconde moitié du XIe siècle, al-Sûfî[6]. C'est à Djerba, avec la personnalité d'Abû Miswar et de son fils, que naît au Xe siècle une tradition savante dont émane le conseil des ‘azzâba qui dirige pendant plusieurs siècles les communautés ibadites en Afrique du Nord[7]. Progressivement, les populations ibadites du Sud tunisien vont se convertir au malikisme : on peut rajouter aux éléments fournis par les sources ibadites elles-mêmes de nombreuses données nouvelles tirées des textes juridiques malikites, mises en évidence par Allaoua Amara[8].

Grâce à l'apport des sources ibadites, plusieurs événements apparaissent comme particulièrement importants. Ainsi la révolte des ibadites menée à Bâghâya contre le calife fatimide Al-Muizz li-Dîn Allah en 968-969 marque profondément le sud de la Tunisie et l'histoire de l'ibadisme, les ibadites d'Afrique du Nord entrant à partir de ce moment dans une période de clandestinité (kitmân)[9]. Le massacre de Qal‘at Banî Darjîn en 1048-1049, où les ibadites sont massacrés par les troupes zirides[10], précipite leur désintégration en tant que communauté politique cherchant à faire revivre le régime rostémide, et les force à s'organiser finalement autour de la halqa des ‘azzâba. Cette dernière acquiert par conséquent un rôle politique en plus de son rôle intellectuel traditionnel. Enfin, il faut remettre en question l'idée répandue selon laquelle la migration des Banû Hilâl n'a apporté que dévastations et destructions en Afrique du Nord. Des sources ibadites révèlent que le sud de la Tunisie, contrairement à d'autres régions d'Afrique du Nord, semble avoir prospéré et être resté relativement sûr. Cela a duré environ un siècle, jusqu'à l'arrivée de Banû Ghâniya et de Qarâqûsh que Virginie Prevost décrit comme « les vrais Banû Hilâl » du Sud tunisien[11].

Au XVIIIe siècle, la région est assimilée au Biledulgerid sur certaines cartes d'Afrique sur la base de l'étymologie similaire des deux noms[12]. Pourtant, des cartes contemporaines montrent que la région appelée Biledulgerid par les Européens s'étendait bien au-delà des limites du Jérid[13].

Économie[modifier | modifier le code]

Le Jérid possède près de 1,6 million de palmiers-dattiers et constitue de ce fait une région de production dattière parmi les plus importantes de Tunisie : elle produit environ un quart de la production annuelle de dattes du pays (225 000 tonnes pour la campagne 2014-2015[14]). Malgré les conditions climatiques extrêmes — les températures maximales avoisinent les 50 °C et les précipitations annuelles sont très limitées, entre 80 et 120 millimètres —, les oasis du Jérid sont très productives en raison des ressources en eaux tirées de nos jours des nappes d'eau souterraines très profondes au moyen de forages modernes. Le système de distribution de l'eau d'irrigation au sein des palmeraies anciennes (remontant à l'Antiquité) a été, selon la mémoire locale, refondée et rationalisé au XIIIe siècle à Tozeur et partiellement à Nefta par Ibn Chabbat. Ces réseaux de petits canaux destinés à l'irrigation (pratique obligatoire pour qu'existe une agriculture en milieu désertique) ont été aménagés en nettoyant, curant et captant des milliers de filets d'eau résurgente et en les rassemblant en rivières artificielles (appelées localement oued). Son eau est ensuite partagée en volume (à l'aide de barrages en forme de peigne) puis en temps de main d'eau entre les milliers de jardins de la palmeraie. De nos jours, les sources ne coulent plus et ont été remplacées par des forages profonds ; le système de distribution est progressivement remplacé par un système plus moderne, destiné à limiter les pertes en infiltration et évaporation[15].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Présentation générale : Jérid, gouvernorat de Tozeur », sur vbat.org (consulté le 26 avril 2019).
  2. Vincent Battesti, « Tourisme d'oasis, les mirages naturels et culturels d'une rencontre ? », Cahiers d'études africaines, vol. XLIX (1-2), nos 193-194,‎ , p. 551-582 (ISSN 1777-5353, lire en ligne, consulté le 26 avril 2019).
  3. Nicolas Puig, Bédouins sédentarisés et société citadine à Tozeur (Sud-Ouest tunisien), Paris, Karthala, , 282 p. (ISBN 978-2-84586-473-3, lire en ligne), p. 32.
  4. Virginie Prevost, L'aventure ibāḍite dans le Sud tunisien : effervescence d'une région méconnue, Helsinki, Annales Academiae Scientiarum Fennicae, , 479 p. (ISBN 978-951-41-1019-1, lire en ligne).
  5. Dominique Valérian, « La permanence du christianisme au Maghreb : l'apport problématique des sources latines », dans Islamisation et arabisation de l'Occident musulman médiéval (VIIe-XIIe siècle), Paris, Éditions de la Sorbonne, (ISBN 978-2-859-44677-2), p. 133.
  6. Allaoua Amara, « L'évolution de la théologie ibāḍite maghrébine d'après une épître hérésiographique de la fin du Ve/XIe siècle », dans Ersilia Francesca, Ibadi Theology. Rereadind Sources and scholarly works, Hildesheim/Zürich/New York, Georg Olms Verlag, , p. 93-101.
  7. (en) Paul Love, « An Ibadi Islandscape: Ibadi Communities on Djerba in the Medieval Period », dans Cyrille Aillet, L'ibadisme dans les sociétés de l'Islam médiéval : modèles et interactions, Berlin, De Gruyter, (ISBN 978-3-11-058379-3), p. 197.
  8. Allaoua Amara, « Entre la conversion et la mort : le statut et le sort des ibāḍites maghrébins d'après les textes juridiques mālikites », dans Mohamed Meouak, Biografías magrebíes. Identidades y grupos religiosos, sociales y políticos en el Magreb medieval, Madrid, Conseil supérieur de la recherche scientifique (no XVII), (ISBN 978-8-400-09494-2), p. 65-86.
  9. Allaoua Amara, « Entre le massif de l'Aurès et les oasis : apparition, évolution et disparition des communautés ibâḍites du Zâb (VIIIe-XIVe siècle) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 132,‎ , p. 125 (lire en ligne, consulté le 6 août 2020).
  10. Cyrille Aillet, « L'ibadisme maghrébin en contexte fatimide (début Xe-milieu XIe siècle) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 139,‎ , p. 46 (lire en ligne, consulté le 6 août 2020).
  11. Amal Ghazal, « Virginie Prevost, L'aventure ibāḍite dans le Sud tunisien », Der Islam, vol. 90, no 1,‎ , p. 187-188 (ISSN 0021-1818).
  12. (en) John Senex (en), « Africa: corrected from the observations of the Royal Society at London and Paris », sur loc.gov, 1725 ? (consulté le 26 avril 2019).
  13. Alain Manesson Mallet, « Biledulgerid en général [avec] partie occidentale du Biledulgerid [avec] partie orientale du Biledulgerid », sur raremaps.com, (consulté le 26 avril 2019).
  14. « Évolution de la production et de l'exportation des dattes », sur gifruits.com (consulté le 26 avril 2019).
  15. (en) Vincent Battesti, « The Power of a Disappearance: Water in the Jerid Region of Tunisia », dans Water, Cultural Diversity, and Global Environmental Change: Emerging Trends, Sustainable Futures?, Paris/Jakarta, Unesco/Springer, (DOI 10.1007/978-94-007-1774-9_6, lire en ligne), p. 77-96.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Vincent Battesti et Nicolas Puig, « Le sens des lieux : espaces et pratiques dans les palmeraies du Jérid (Sud-ouest tunisien) », JATBA. Revue d'ethnobiologie, vol. XLI, no 2,‎ , p. 19-44 (ISSN 0183-5173, lire en ligne, consulté le 8 décembre 2020).
  • Vincent Battesti, Jardins au désert : évolution des pratiques et savoirs oasiens. Jérid tunisien, Paris, Institut de recherche pour le développement, coll. « À travers champs », , 440 p. (ISBN 2-7099-1564-2, lire en ligne).
  • Abdellatif Mrabet, L'art de bâtir au Jérid : étude d'une architecture vernaculaire du Sud tunisien, Sousse, Faculté des lettres et des sciences humaines de Sousse, , 167 p. (ISBN 978-9973-878-04-5).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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