Irène Némirovsky

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Irène Némirovsky
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Irène Némirovsky vers 1917, à l'âge où elle commence à écrire.
Naissance
Kiev (Drapeau de l'Empire russe Empire russe)
Décès (à 39 ans)
Auschwitz (Drapeau de l'Allemagne nazie Reich allemand)
Activité principale
Distinctions
Prix Renaudot 2004 à titre posthume
Auteur
Langue d’écriture Français

Œuvres principales

David Golder (1929)
Le Bal (1930)
Les Mouches d'automne (1931)
L'Affaire Courilof (1933)
Le Vin de solitude (1935)
Les Chiens et les Loups (1940)
La Vie de Tchekhov (posth. 1946)
Suite française (posth. 2004)

Irène Némirovsky (en russe : Ирина Леонидовна Немировская, Irina Leonidovna Nemirovskaïa) est une romancière de nationalité russe et d'expression française. Elle est née le (11 février selon le calendrier julien) à Kiev (en Ukraine, alors dans l'Empire russe) et est morte le à Auschwitz (territoire du Troisième Reich, aujourd'hui en Pologne),

Auteur à succès dans la France des années 1930, oubliée après la Seconde Guerre mondiale et redécouverte dans les années 2000, elle est le seul écrivain à qui le prix Renaudot ait été décerné à titre posthume, en 2004, pour son roman Suite française.

Issue d'une famille juive plus qu'aisée mais bien peu unie, Irène Némirovsky reçoit une éducation imprégnée de culture française. Aussi se sent-elle peu dépaysée lorsque ses parents, fuyant la Révolution russe, s'installent à Paris, en 1919. Elle y mène une vie mondaine et insouciante, puis épouse en 1926 Michel Epstein, comme elle émigré russe juif, dont elle aura deux filles, Denise (1929-2013) et Élisabeth (1937-1996). Contrairement à ses parents, elle privilégie l'harmonie familiale.

Elle affirme par ailleurs très tôt sa vocation d'écrivain. Quelques uns de ses récits paraissent dès le début des années 1920, mais c'est le succès de son roman David Golder en 1929 qui lui apporte une vraie notoriété. Dès lors elle ne cesse plus d'écrire et de publier, en volumes ou dans des revues, des nouvelles et des romans dans l'ensemble assez courts, dont le réalisme social intransigeant n'exclut pas la sensibilité ni la psychologie. Entrecoupant sa narration de dialogues et usant fréquemment du point de vue interne pour se rapprocher de ses personnages, Irène Némirovsky fait de la compréhension des êtres sa priorité, sans se départir d'une lucidité volontiers ironique.

Nombre de ses récits tournent autour d'une figure maternelle détestée et détestable très inspirée de sa propre mère. Un autre thème essentiel de son œuvre est sa peinture sans concession de la bourgeoisie qu'elle connaît bien, et d'une époque — l'entre-deux-guerres — qu'elle montre gangrenée par toutes les corruptions, économiques, politiques, morales. Enfin, elle a volontiers mis en scène des personnages de Juifs poussés à l'affairisme par une soif de reconnaissance, voire une forme d'atavisme : cette représentation ambiguë et souvent stéréotypée, récupérée à l'époque par les antisémites, posait la question des rapports exacts de la romancière avec sa communauté d'origine et son identité juive.

Il semble qu'Irène Némirovsky ait tardé à réaliser que son amour pour la France et sa place sur la scène littéraire française ne suffiraient pas à la protéger des lois antijuives du régime de Vichy et de l'occupant allemand. Arrêtée en juillet 1942 dans le village de Bourgogne où elle s'était retirée avec son mari et sa famille, elle meurt en déportation ; Michel Epstein est déporté et assassiné peu après.

Leurs filles ont pu être cachées durant toute la guerre et sauvées. Mais il leur a fallu près d'un demi-siècle pour trouver le courage de travailler à faire redécouvrir l'œuvre de leur mère. Cela commence en 1992 avec Le Mirador, autobiographie imaginaire d'Irène Némirovsky par sa fille cadette Élisabeth Gille. En 1995, les deux sœurs confient à l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC) toutes les archives d'Irène Némirovsky, Denise Epstein se consacrant à transcrire certains manuscrits. Ce « fonds Némirovsky » ouvre d'une part aux chercheurs une riche documentation, gérée aujourd'hui par Olivier Philipponnat, co-auteur en 2007 d'une biographie de référence d'Irène Némirovsky. D'autre part, les brouillons et carnets de travail permettent la publication progressive de toutes ses œuvres, y compris des inédits. L'attribution du prix Renaudot à son roman inachevé Suite française contribue grandement à la faire connaître du public.

Au cours des années 2000, quelques voix s'élèvent pour suggérer que l'engouement suscité par les romans d'Irène Némirovsky tiendrait entre autres à son destin tragique. Parallèlement, en particulier aux États-Unis où une partie de son œuvre est traduite, resurgit la polémique autour de son antisémitisme supposé. Mais les spécialistes de Némirovsky montrent qu'on ne peut sérieusement faire d'elle un écrivain en proie à la « haine de soi juive ». Et ils s'accordent à lui reconnaître un talent dont elle n'aura pas eu le temps de donner l'entière mesure.

Sommaire

Biographie[modifier | modifier le code]

« Pour comprendre Irène Némirovsky, il faut la saisir d'abord dans son rapport à ses origines[1] » — ainsi débute l'essai que l'universitaire américain Jonathan Weiss[N 1] consacre en 2005 aux liens entre la vie et l'œuvre de la romancière. Or ce n'est pas chose facile, car peu de traces subsistent de son enfance en Russie, et même lors des interviews qu'elle avait accordées à des journalistes ou des critiques à partir de 1930, elle s'y étendait peu. La suite est mieux connue, grâce à des témoignages, à commencer par ceux de sa fille aînée, et grâce aux très nombreux documents d'archives du « Fonds Némirovsky » de l'IMEC : objets, photographies, papiers familiaux et administratifs, éditions originales de ses œuvres, manuscrits de ses textes annotés de sa main, journaux de travail regorgeant aussi de souvenirs et réflexions personnelles, correspondance avec ses proches, ses relations, ses éditeurs, jusqu'aux derniers mois, jours même, avant sa déportation[2].

Une enfance russe (1903-1917) : de Kiev à Saint-Pétersbourg[modifier | modifier le code]

Irène Irma Némirovsky (Irma pour la synagogue[3]) est la fille unique, née environ un an après leur mariage, de Leonid Borissovitch Némirovsky (1868-1932), « petit Juif obscur[4] » d'Elisavetgrad devenu homme d'affaires, et d'Anna Margoulis (1875-1972), issue d'une famille juive aisée d'Odessa, qui par snobisme se fait appeler Jeanne ou surtout Fanny, et par angoisse de vieillir fera modifier son état civil pour se rajeunir de douze ans[5], [N 2]. C'est principalement à Kiev qu'a vécu ce couple mal assorti et bientôt désuni, jusqu'à ce que la Révolution d'octobre 1917 pousse à l'émigration le banquier qu'est Némirovsky.

En 2005 ont été retrouvés des brouillons et carnets longtemps crus disparus, qui concernent notamment Le Vin de solitude, roman le plus autobiographique d'Irène Némirovsky[6]. En marge elle avait noté, dans un visible effort de remémoration, des souvenirs d'enfance, des scènes entrevues, des conversations. Ceci s'ajoutant à quelques autres documents et témoignages[N 3] ainsi qu'à ce qu'elle a transposé dans certaines de ses œuvres, il est devenu possible de reconstituer sa vie antérieure à son arrivée en France[8] : enfance protégée dans un milieu aisé, détaché du judaïsme, mais dans le contexte antisémite de la Russie tsariste ; éducation « à la française » de rigueur dans l'aristocratie et la bourgeoisie russes[9], et qui la plonge très tôt dans la littérature ; solitude aussi, entre un père peu présent et une mère qui ne l'aime pas, la laissant le plus souvent aux soins de sa gouvernante française.

Des nouveaux riches[modifier | modifier le code]

Origines familiales[modifier | modifier le code]
Photographie sépia d'une femme en buste, cheveux en chignon 1900, épaules dénudées et collier de perles.
Anna Margoulis-Némirovsky, photographiée ici avant 1914.

Irène Némirovsky elle-même s'interroge sur ce qui a pu rapprocher ses parents : elle suggère que Leonid était au premier abord séduit par la personnalité d'Anna, tandis que celle-ci attendait de lui l'accomplissement de ses ambitions sociales et matérielles[10].

Dessiné sur fond gris, homme en buste de trois-quart face avec petite moustache, cheveux crantés et lorgnons, costume et nœud papillon
Leonid Némirovsky, dessin sans date (avant 1914).

Leonid Némirovsky[N 4] semble avoir perdu son père à l'âge de dix ans[5] et a travaillé très tôt pour entretenir le reste de sa famille. Coursier, commis, gérant d'entrepôt, fabricant et négociant en produits divers, puis pour finir habile financier, il est amené à voyager de Moscou à Lodz ou Vladivostok[4]. De naissance très humble, il ne parle que russe et yiddish, et fera toujours un peu tache dans les milieux bourgeois qu'aime à fréquenter sa femme[10]. C'est l'archétype du « self-made man »[12], figure récurrente dans l'œuvre d'Irène Némirovsky et qu'elle caricature plus ou moins, comme le héros éponyme de David Golder, Alfred Kampf (Le Bal), Boris Karol (Le Vin de solitude), Dario Asfar (Le Maître des âmes), Ben Sinner (Les Chiens et les Loups). Très affectionnée à son père, qui le lui rend bien mais s'absente souvent pour longtemps, Irène Némirovsky tient de lui son teint très mat (il est surnommé « l'Arabe », comme Pouchkine[5]) et une grande bouche qu'elle n'aime pas[13]. Il transmet surtout à sa fille sa gaieté, son orgueil, sa ténacité, et sa conviction que tout dans la vie est histoire de rapport de force[14] : il incarnera toujours à ses yeux une hardiesse d'entreprendre pour elle caractéristique du « génie juif »[4].

Anna Margoulis, aussi vaniteuse et autoritaire que raffinée, passe pour une belle femme : elle est bien en chair et bien faite, très élégante avec un port de reine, malgré sa petite taille[15] dont hérite sa fille en plus de ses yeux aux paupières un peu lourdes[13]. Elle est d'une tout autre extraction que son mari : les parents de sa mère, Rosa Chtchedrovitch dite Bella (1854-1932), petite femme douce et pieuse, étaient de gros commerçants de blé à Ékatorinoslav[16] ; et son père surtout, Jonas Margoulis (1847-1931), est né à Odessa dans une famille enrichie depuis deux ou trois générations[N 5]. Irène se souvient de son grand-père, qui porte beau jusqu'à un âge avancé, comme d'un homme de grande culture. Séjournant souvent sur la Côte d'Azur, il parle couramment français, est féru de littérature française et d'opéra, et pratique lui-même la musique, tout en étant diplômé d'une prestigieuse école de commerce[18]. Anna, plus encore que sa sœur Victoria née dix-huit ans plus tard, a reçu une éducation parfaite : école supérieure de jeunes filles de Kiev, cours de français, leçons de piano[19]. Elle inspirera à sa fille différents portraits de parvenues égoïstes et hautaines, telles Gloria Golder, Rosine Kampf, Bella Karol, Gladys Eysenach (Jézabel)[19].

Anna a ses raisons d'avoir choisi, apparemment sans amour et contre l'avis des siens[20], ce Leonid tout juste sorti du shtetl et qui s'est déjà ruiné la santé dans ses pérégrinations[4]. D'abord, profitant du tournant économique libéral qu'a pris la Russie, il a le don pour investir et spéculer. Le caractère parfois embrouillé de ses affaires[21] ne l'empêche pas, de gérant d'usines qu'il était vers 1900[10], d'être devenu à la veille de la guerre non seulement très riche[21], mais encore Président de la Banque de commerce de Voronej ainsi qu'administrateur de la Banque de l'Union de Moscou et de la Banque privée de commerce de Saint-Pétersbourg — ce qui le rapproche des milieux gouvernementaux[22]. En outre, alors que les Juifs sont exclus des plus grandes villes de la Zone de Résidence où le pouvoir impérial les cantonne depuis le XVIIIe siècle, Némirovsky a pu accéder à la « première guilde » des commerçants et financiers juifs, autorisés à habiter Kiev même, et non ses faubourgs[23].

L'unique préoccupation de Leonid est selon Philipponnat et Lienhardt « d'élever un rempart d'or entre lui-même et son enfance [… et] d'offrir à sa fille l'enfance qu'il n'a pas eue[24] » : c'est pour la pragmatique Anna l'assurance de conjurer le spectre du ghetto[25].

Loin du ghetto et du judaïsme[modifier | modifier le code]

Dans les shtetlech de l'Empire règne une misère ravivée périodiquement par les crises et les épidémies, mais aussi les pogroms : Anna en a, plus que ses parents ou son mari, une profonde hantise.

Irène Némirovsky romancière se souviendra du Podol — cœur historique de Kiev devenu le quartier juif pauvre — qu'elle a pu apercevoir enfant et que sa mère dépeignait avec mépris : ruelles boueuses nauséabondes où grouillent des enfants sales et dépenaillés, boutiques sordides, artisans miteux accrochés au yiddish et à la religion[26]. Pour Anna comme pour d'autres Juifs russifiés, c'est un monde de parias infréquentables dont il faut se couper à jamais[25]. Mais les pogroms, s'ils ravagent en priorité les ghettos, remontent parfois jusqu'aux quartiers chics, rappelant à tous, riches, pauvres, de première ou de seconde guilde, ayant ou non payé leur droit de résidence, combien ils sont haïs[27]. Ainsi le , alors que le régime affaibli par neuf mois de troubles politiques et sociaux cherche des dérivatifs au mécontentement populaire[28], des rues entières sont dévastées et des centaines de Juifs tués à Kiev et à Odessa[N 6]. Quelques uns ont pu compter sur l'aide de voisins ou amis russes : Macha, la cuisinière des Némirovsky, passe une croix orthodoxe au cou de la petite fille âgée de deux ans et demi, et la cache derrière un lit en priant pour son salut[29], [N 7].

Photographie en couleur d'un chemin bordé de pelouses, de buissons et d'arbres, avec au premier plan un arbuste en fleur
Le Jardin botanique Fomine.

Il semble qu'Anne et Leonid avaient depuis longtemps cessé de pratiquer et n'aient jamais eu une foi bien ancrée[26]. La menace antisémite, qui s'amplifie encore les années suivantes, achève de rompre en eux tout attachement aux traditions, et a fortiori la fibre religieuse : « Pour eux, en effet, comme pour tant de Juifs en voie d'assimilation, l'émancipation n'irait pas sans renoncer à la foi[31]. » Apparemment, le seul devoir auquel Leonid Némirovsky se sente tenu vis à vis de Dieu, c'est de bien faire vivre les siens[14]. Safille notait en marge des cahiers du Vin de solitude : « Bien marquer que la religion n'existe pas dans la vie d'Hélène[N 8]. Sauf la prière du soir[N 9], le côté religieux de la vie est néant[31]. »

Photographie en couleur d'un imposant immeuble avec des colonnes et des sculptures
Le no 11 de la rue Pouchkine aujourd'hui.

Vers 1910, le couple emménage « dans le quartier huppé de Pétchersk[29] », au no 11 de l'opulente et paisible rue Pouchkine, bordée de tilleuls : ils louent un spacieux appartement dans une demeure de trois étages avec colonnades et portail écussonné flanqué de lions sculptés[32], [N 10]. Le mobilier toutefois est de seconde main, comme la vaisselle, les bibelots et les livres[34]. Les parents d'Anna s'y installent aussi avec Victoria, élevée comme la grande sœur d'Irène[17]. Irène Némirovsky se rappellera les promenades dans les rues animées et les beaux quartiers de Kiev, parmi les badauds, les musiciens de rue, les jeunes filles endimanchées, les lycéens ou étudiants fiers de leurs uniformes. Des parcs et terrasses de verdure qui agrémentent la ville, c'est du Jardin botanique qu'elle retire la plus forte impression, sans doute parce qu'il était le plus proche de la rue Pouchkine[35]. Elle exalte aussi le printemps, où le Pétchersk n'est que fleurs et parfums — et ce malgré les violentes crises d'asthme qui l'accablent dès sa prime enfance, allant de pair avec une grande acuité olfactive mais lui interdisant à jamais d'avoir des bouquets de fleurs chez elle[36].

Anna, au fil des ans et des ressources croissantes de son mari, impose le mode de vie de la bourgeoisie russe, avec domestiques et service « à la française »[34], la cuisine ashkénaze et le yiddish étant bannis. Elle ne parle que le français avec sa fille[17], chante en français en s'accompagnant au piano, fait venir de Paris ses toilettes et revues de mode[37], et ne se fournit que dans certaines boutiques[38]. Les Némirovsky fréquentent les théâtres, glaciers et salons de thé en vogue[38], et quand ils ne passent pas l'été au bord de la mer Noire[32], c'est à Paris ou à Biarritz. Ils vont prendre les eaux à Vichy, à Plombières, et séjournent l'hiver sur la Côte d'azur[29], dans des hôtels de plus en plus luxueux[39].

Par ailleurs avare, Anna paraît enfin n'avoir jamais assez de bijoux pour surmonter son angoisse de « redevenir » une Juive pauvre[25]. Plus encore que son mari, concluent Philipponnat et Lienhardt, elle a tout des parvenus de la ville haute tels qu'a pu les railler l'écrivain juif Cholem Aleikhem, qui a connu Kiev à la Belle Époque[37], et tels qu'apparaîtront dans l'œuvre d'Irène Némirovsky les Golder, Kampf, Karol ou Sinner[40].

Dissensions familiales[modifier | modifier le code]

Un couple qui ne s'entend pas[modifier | modifier le code]
Affiche illustrée avec bâtiment à droite illuminé de l'intérieur et foule de personnes en tenue de soirée
L'opéra de Vichy, affiche de L. Tauzin (1910). Entre Paris et le bord de mer, les Némirovsky font toujours halte à Vichy[41].

D'une « coquetterie maladive[25] », Anna multiplie les liaisons : son époux accaparé par ses affaires s'en accommode, mais pas sa fille, que choquent ces trahisons.

Névrotiquement effrayée à l'idée de vieillir et d'enlaidir, Anna, presque toujours habillée de clair, passe son temps à prendre soin de son corps et à s'enduire le visage de crèmes[25]. Très rapidement elle trompe sans retenue son mari, à qui elle reproche ses manières de rustre[10], et choisit d'ailleurs ses amants de préférence parmi les goys[37]. Une passion pour un riche Russe la conduit à un moment au bord du divorce ; mais la vénalité semble chez elle l'emporter encore sur les sens[15] : Leonid après tout ferme les yeux sur ses aventures, peut-être parce que lui-même, comme le suppose sa fille, est plus intéressé par l'argent que par les femmes[24]. Il satisfait à tous les caprices exorbitants de la sienne, et finit même par entretenir certains de ses amants — ce que met en scène Le Vin de solitude[14]. Les disputes ne sont pas absentes du foyer, mais le mode de vie des Némirovsky permet de les espacer. Leonid disparaît pendant de longs mois pour ses affaires[42], [N 11], et les séjours d'Anna en France, qui commencent toujours à Paris, peuvent se prolonger indéfiniment : Irène se souvient y être venue chaque année jusqu'à la Première Guerre mondiale, et une fois pour un an entier[44]. Ce sont des périodes fastes pour les amours d'Anna.

Le plus gros grief d'Irène envers sa mère est que celle-ci, s'imaginant qu'elle ne comprenait rien, l'ait rendue témoin de ses infidélités[22], et lui ait donné une image avant tout dégradante de l'amour[42]. Le seul avantage que retire l'enfant de cette situation atypique, c'est que quand elle voit ses amants — plus tard de vulgaires gigolos puis coureurs d'héritage[15] —, sa mère la laisse tranquille[45].

Une mère défaillante[modifier | modifier le code]

Anna Margoulis-Némirovsky conjugue au « déni de judéité » « le déni de maternité »[46]. Son manque d'amour, ses rudesses et ses injustices génèrent chez sa fille une véritable haine, que le temps seul a pu estomper.

Il est certain qu'Irène a reçu de sa mère, qui repoussait ses baisers spontanés[15], moins de tendresses que de remontrances, sur ses manières, ses propos, sa façon de se tenir[47] — celles qu'elle consigne dans le journal du Vin de solitude sont transcrites presque mot pour mot dans ce roman ou au début du Bal[48]. « Ce n'étaient pas tellement, écrit-elle, les paroles qui, dites doucement, avec un sourire, auraient pu sembler tolérables, c'est l'accent haineux que je ne puis rendre, l'accent qui, d'avance, posait la mère en ennemie[13] ». L'Ennemie, cruel portrait d'une marâtre vaniteuse en conflit avec sa fille, est précisément le titre d'une des premières œuvres publiées de Némirovsky[49].

Irène a très tôt compris qu'elle n'était pour sa mère qu'un fardeau ; adulte elle analyse que pour ce genre de femme, l'enfant est un cruel rappel de l'âge, son existence prouvant qu'elle n'est plus tout à fait jeune[47] et entravant son rêve de séduction perpétuelle : pour Philipponnat et Lienhardt, il est évident qu'Irène n'a pas été désirée[N 12], [51]. En voyage Anna la fait souvent loger à l'écart avec sa gouvernante[41] ; et elle la maintient dans l'enfance en l'habillant en fillette jusqu'à sa majorité[51], [N 13]. Si Leonid n'avait eu son mot à dire, sa fille aurait sans doute été mise en pension quelque part en France[53].

Irène Némirovsky essaie de retrouver dans ses carnets les nuances exactes de ses sentiments pour sa mère : la répulsion physique enfantine[47] s'est muée avant même l'adolescence en une haine qu'elle qualifie d'« abominable », pour laisser place plus tard à un mélange d'effroi et d'amertume face à sa propre indifférence[54]. « Détester une absence et non une présence : c'est une haine plus légère à porter », confiait-elle en 1937, pour la rasséréner, à la jeune Dominique Desanti, qui déplorait elle-même les absences répétées de sa mère[55]. Cependant Irène ne se révolte pas ouvertement contre Anna, mère méchante doublée d'une épouse indigne : au fil des ans elle éprouve même une sorte de compassion pour cette femme pathétique courant vainement après sa jeunesse[56].

« Zézelle »[modifier | modifier le code]

Irène enfant trouve l'affection et les soins que ne lui prodigue pas sa mère auprès de sa gouvernante française, qu'elle surnomme « Zézelle », et qui disparaît mystérieusement au cours de l'année 1917.

photo en couleur aux tons gris-mauve, comme brumeux ; au fond, des bâtiments ; devant, une grande étendue grise et blanche
Dans Le Vin de solitude, Mlle Rose disparaît un soir d'hiver happée par le brouillard qui s'élève de la Néva.

Par l'intermédiaire d'une agence de placement en vogue dans la bourgeoisie de Kiev, Anna recrute une méridionale cinquantenaire prénommée Marie, pour s'occuper de sa fille âgée alors de trois ou quatre ans[57]. À en croire le portrait physique qu'en fait plus tard la romancière, c'est une toute petite femme menue et gracieuse, vêtue avec autant de soin que de discrétion[58], mesurée, droite et compréhensive[59]. Bien que peu démonstrative, elle sait toujours consoler ou apaiser Irène[47], et devient vite pour elle une confidente, voire un substitut de mère[58] : « Dans mon enfance, elle représentait le refuge, la lumière. […] Je n'aimais vraiment qu'elle au monde », résume Némirovsky[5]. Au-delà de ce précieux réconfort, la française enseigne à l'enfant les premiers rudiments de sa langue, lui chante tout son répertoire de chansons enfantines, sentimentales ou patriotiques[57] ; elle est de tous les voyages en France et à Paris, dont elle lui communique sa nostalgie. « Tout permet de penser que c'est d'elle qu'Irène tient sa francophilie, son amour de la langue et de la culture françaises[59]. »

Dans la prière du soir pour ceux qu'Irène aime, « Zézelle » remplace bientôt « petite mère »[45]. Anna prend ombrage de cette relation et menace de congédier la demoiselle au profit d'une institutrice anglaise[13]. Peut-être cela a-t-il fini par arriver, et parce qu'Irène aurait dénoncé à son père l'adultère de sa mère qui se serait vengée[13] ; peut-être aussi la gouvernante, à qui pesait l'exil dans ce pays du nord, n'a-t-elle pas supporté la séparation. Il est en tout cas avéré, au-delà des versions romancées de L'Ennemie, du Vin de solitude ou des Mouches d'automne, que « Zézelle » s'est jetée volontairement dans la Moïka[60] ou la Néva[22], à Saint-Petersbourg[N 14].

« Je n'ai plus envie de l'appeler Zézelle, c'est trop sacré », note Irène Némirovsky en préparant Le Vin de solitude[22] : c'est sous les traits de « Mlle Rose » qu'elle lui rend hommage dans ce roman[61].

L'expérience de la solitude[modifier | modifier le code]

Éducation à la maison[modifier | modifier le code]

Hormis « Zézelle », Irène Némirovsky ne paraît pas avoir gardé un bon souvenir de ses précepteurs, ni des longues journées de son enfance à Kiev puis plus tard à Saint-Pétersbourg.

Anna veut faire d'elle une petite fille modèle instruite sans camarades à la maison, où se relaient préceptrices et professeurs particuliers[29]. Dès l'âge de quatre ans Irène apprend l'anglais et l'allemand en plus du russe[62], qui lui sera toujours moins spontané[44] que le français, sa langue d'élection, qu'elle a parlée en premier et dans laquelle elle pensera et rêvera toute sa vie. Sa mère l'élève d'ailleurs dans l'adoration du vers français et, cultivant l'espoir de la voir un jour monter sur scène, lui fait donner des cours de déclamation[63]. En fait de succès sur les planches, à huit ans, vêtue d'une réplique du costume de Sarah Bernhardt pour L'Aiglon, Irène récite une tirade de l'œuvre d'Edmond Rostand à la fête de charité du Home français de Kiev, devant le gouverneur général Soukhomlinov[29], qui la félicite et lui avoue qu'il aimerait avoir comme elle le loisir de séjourner souvent en France[64].

La romancière évoque dans L'Ennemie « les leçons ennuyeuses, la tyrannie de l'institutrice qui ne vous quitte pas plus qu'un geôlier, une discipline de prison, les devoirs quotidiens que l'on parviendrait à aimer, rendus haïssables à force d'imbécile contrainte », et dans Le Vin de solitude les jeux qu'elle s'invente seule dans sa chambre[62]. Le soir elle dessine et fait des découpages en compagnie de « Zézelle »[65]. Ses loisirs sont encadrés, sans détente ni distractions frivoles, à l'exception d'un peu de patinage le dimanche et des sorties au Café François ou aux projections de petits films Lumière au Théâtre Bergonnier[35]. Lors d'une interview accordée en 1935 à une journaliste, Irène Némirovsky conclut : « Je crois que c'est de cette enfance assez triste que vient le fond de pessimisme qui vous a frappée dans mes livres[65]. » Ainsi s'explique aussi la fascination qu'exerce sur elle la famille bohème d'une amie de sa jeune tante : Le Sortilège et Le Vin de solitude retracent ses séjours joyeux dans leur datcha près de Kiev[53].

Photographie en noir et blanc d'une large avenue bordée d'immeubles sombres, avec piétons et voitures à chevaux
La Banque privée de commerce a son siège au no 1 de la Perspective Nevsky (photographie de 1901).
Saint-Pétersbourg[modifier | modifier le code]

En mars 1914, à Nice, Leonid Némirovsky annonce que la famille doit s'installer d'ici la fin de l'été à Saint-Pétersbourg, sans repasser par Kiev[43].

À part des cours de piano, l'emploi des journées d'Irène ne change guère. Le no 18 de la Perspective des Anglais n'est pas situé dans le quartier le plus chic mais selon ses souvenirs, la maison offre une enfilade de salons blancs et or où l'argent et les vins fins coulent à flot[34]. La Première Guerre mondiale stimule encore les affaires de Leonid Némirovsky. Il n'est pas exclu qu'il ait fait partie des profiteurs de guerre spéculant sur les armes ou l'approvisionnement, ce que suggère sa fille dans Le Vin de solitude[66]. Dans la capitale des tsars, où sévit une virulente propagande antisémite[67], il a saisi surtout, comme d'autres Juifs déjà « citoyens à statut privilégié », l'opportunité de prouver son dévouement à la couronne en rejoignant le Comité des industries de guerre. La Banque privée de commerce de Saint-Pétersbourg engrange en tout cas de gros profits entre 1915 et 1917, et Leonid noue des liens avec des proches du pouvoir impérial[68], [N 15].

Pour Irène Némirovsky, Saint-Pétersbourg reste la ville des hivers qui durent six mois et des odeurs croupies qui montent de la Néva[70]. D'autant qu'elle s'ennuie de Paris, comme sa mère[71]. Française de cœur, elle souhaite la victoire de la France au moment où beaucoup de Russes voudraient se retirer du conflit mondial[72].

Lectrice passionnée[modifier | modifier le code]

Dès l'âge de huit ou dix ans, Irène se réfugie dans la lecture pour fuir les déceptions de la vie familiale : « Sans la lecture, fait-elle dire à son double dans L'Ennemie, elle serait tombée malade d'ennui. Les livres remplaçaient pour elle la vie réelle[73]. » Elle lit avec avidité aussi bien des romans de gare qui lui donnent l'illusion de percer la psychologie de sa mère que Guerre et Paix et Le Mémorial de Sainte-Hélène ou, en cachette, des contes libertins du XVIIIe siècle[65], ou . Elle dévore les classiques de la littérature française, Racine, Balzac, Stendhal, Maupassant, et quelques auteurs plus récents : « À cette époque, j'étais folle d'Edmond Rostand »[22]. C'est vers 1917, dans la bibliothèque de l'officier qui loue à son père son logement moscovite, qu'elle découvre, outre Le Banquet de Platon, les poètes français de Ronsard à Verlaine, À Rebours de Huysmans, Le Livre de la Jungle de Kipling, quelques tomes des Claudine de Colette, et par dessus tout autre, Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, qui lui paraît donner un contour à ses propres tourments[74]. L'année suivante, en Finlande où ses parents se sont réfugiés, elle tombe encore sur des volumes de Balzac, mais aussi de Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Maeterlinck et Henri de Régnier[75].


Le bouleversement d'une vie (1917-1919) : de Saint-Pétersbourg à Paris[modifier | modifier le code]

« Comment la vie a-t-elle cessé tout à coup d'être quotidienne ? » s'interroge plus tard Irène Némirovsky dans son journal. En 1917 la politique fait brutalement irruption dans son existence : c'est l'évolution du mouvement révolutionnaire entre février et octobre qui pousse sa famille à émigrer[76], d'abord en Finlande puis, une fois envolé tout espoir d'instauration d'un régime libéral, en France, via la Suède. C'est l'époque où la future romancière fait ses tout premiers pas d'écrivain.

D'une révolution à l'autre (1917)[modifier | modifier le code]

Même si face aux pénuries, aux revers militaires et à la valse des ministères, le peuple russe a eu tendance à vouloir refaire des Juifs des boucs émissaires, les trois premières années de guerre n'ont pas bouleversé le quotidien de la famille Némirovsky, ni les perspectives du banquier Leonid : la bourgeoisie continuait à espérer du conflit une libéralisation de cette autocratie malade[77]. Mais la guerre s'éternisant finit par cristalliser tous les mécontentements, et en février 1917 se multiplient les grèves et les défilés où le peuple réclame du pain, la paix et l'abdication de Nicolas II[78]. Irène, songeant que les Français qu'elle aime tant ont pris la Bastille, est favorablement impressionnée par une immense manifestation de femmes, puis par une scène de fraternisation entre la foule et des soldats casernés en face de chez elle[79]. A contrario, un simulacre d'exécution du dvornik (concierge) de son immeuble à cause de ses possibles accointances avec la police la traumatise, au point qu'elle le fait réellement assassiner dans l'épisode correspondant du Vin de solitude[80]. « Ce fut en cet instant-là, écrira-t-elle dans Le Figaro littéraire du , que je vis naître la révolution[81] », c'est à dire pour elle un démon qui bouleverse les habitudes, trouble l'âme de l'homme et altère sa pitié naturelle[22].

Leonid Némirovsky a pu poursuivre ses affaires durant une partie de l'année 1917[82], d'autant que le premier gouvernement provisoire avait levé les restrictions concernant les Juifs[22]. Quand survient la révolution d'octobre, les brutalités qui l'accompagnent à Pétrograd[N 16] l'incitent à partir pour Moscou avec les siens, dès juillet selon Jonathan Weiss[83], en octobre selon Philipponnat, après la prise de pouvoir des Bolcheviks, qui nationalisent en décembre le système bancaire[84]. Le pied-à-terre meublé que Némirovsky louait depuis longtemps devient pour sa fille un lieu enchanté où, indifférentes aux remontrances de sa mère, elle passe ses journées à lire[85]. Elle n'en garde pas moins le souvenir de batailles de rues qui dégénèrent en beuveries, transposées en Finlande dans sa nouvelle Les Fumées du vin : c'est là l'origine de son scepticisme à l'égard de toute Révolution[86]. Leonid — dont la tête a peut-être été mise à prix — transfère discrètement ses avoirs à l'étranger, avant d'organiser la fuite de sa famille[87].

Adieux à la Russie (1918-1919)[modifier | modifier le code]

En janvier 1918, les Némirovsky gagnent en traîneau la frontière finlandaise, toute proche de Pétrograd[N 17], puis le hameau de Mustamäki[N 18], perdu au fond des bois[89]. Ils cohabitent dans une vieille auberge en rondins avec d'autres exilés de toutes conditions, attendant comme eux quelle tournure vont prendre les événements[90].

Photographie en couleurs centrée sur une vive lumière, entre ciel bleu et étendue de neige arborée
Irène Némirovsky n'a pas oublié les étendues blanches et les ciels purs des paysages finlandais.

Ce séjour de quelques mois imprègne quatre chapitres du Vin de solitude ainsi que plusieurs nouvelles aux accents parfois fantastiques (Les Fumées du vin, Magie, Aïno). Il a en effet marqué à plus d'un titre Irène Némirovsky. Elle trouve féériques les landes et les forêts enneigées étincelant sous un ciel lumineux. Les journées sont courtes mais les promenades en traîneau exaltantes, quoique risquées, dans une région en proie à la guerre civile[90] ; les soirées sont longues mais du haut de ses quinze ans, elle est admise par les plus grands dans leurs discussions et leurs jeux de cartes ou de spiritisme[91] ; et ils l'emmènent aux bals du village où se mêlent réfugiés conservateurs et paysans finlandais bolchéviks[92]. Enfin elle connaît ses premiers baisers et émois sensuels entre les bras d'un jeune père de famille russe, séducteur invétéré : « C'est sans doute à cause de lui que tous mes héros ont une jolie bouche et de belles mains », note-t-elle en marge d'un carnet[93].

Précisément à cette période, à la faveur de l'ennui, Irène Némirovsky se met à écrire, en russe d'abord, des sortes de contes ou poèmes en prose teintés de folklore nordique et oriental[94]. Et elle inaugure son journal d'écrivain en y copiant des maximes de moralistes français (La Rochefoucauld, Chamfort)[95], avant d'y inscrire des projets de récits inspirés par la petite colonie de Mustamäki[96]. « J'ai commencé à écrivailler vers quinze ou seize ans, confie-t-elle en 1935 à une journaliste, pour le plaisir de comprendre d'autres vies que la mienne, et, mieux encore, pour le plaisir d'en inventer[97]. »

La ligne de front se rapprochant en avril 1918, les Némirovsky poussent jusqu'à la capitale, Helsingfors (Helsinki)[84]. Irène évoque peu l'année qu'elle y a passée, probablement en pension chez une veuve de pasteur qui l'aurait aidée à améliorer son allemand : elle est surtout frappée par le confort moderne de la ville et par une librairie aux ressources inépuisables[96]. Les nouvelles de Russie confirment les victoires bolcheviques : aussi, en mars 1919, la famille rallie-t-elle Stockholm, dont Irène, quoique logée au Grand Hôtel, retire d'abord une impression de froid et de grisaille[84]. Le temps sans doute pour Leonid de récupérer certains actifs en Pologne, dans les Pays baltes ou ailleurs[98], et c'est le départ, fin juin, à bord d'un cargo. La fin de David Golder garde la trace de cette traversée mouvementée qui en dix jours mène les Némirovsky à Rouen. En juillet 1919 ils sont à Paris[99].

France, terre d'élection (1919-1929)[modifier | modifier le code]

Pour les Némirovsky, l'asile est moins un exil qu'un retour à la vie d'avant la révolution : grands appartements, villégiatures luxueuses, gouvernante (anglaise cette fois). Ils ne sont comparables ni à beaucoup de Juifs immigrés, ouvriers, de gauche[100], ni à des Russes blancs partis presque sans rien[101]. Irène, qui a vécu jusque là dans la nostalgie de la France, ne doute pas de son accueil : sa volonté d'intégration est telle qu'« il ne s'agira pas pour elle de vivre à côté des Français mais de vivre avec eux, comme eux »[102]. Grâce à ses études en Sorbonne et surtout à son caractère très sociable, elle noue quelques amitiés solides et beaucoup de relations mondaines. Non sans céder parfois à la mélancolie, elle adore danser, faire la fête et flirter, du moins jusqu'à son mariage avec Michel Epstein en 1926. La politique l'intéresse peu[103], [104] mais elle a décidément trouvé sa voie dans l'écriture.

Une vie facile[modifier | modifier le code]

Jeunesse dorée[modifier | modifier le code]

Les affaires repartent très vite à la hausse et la famille mène de nouveau grand train.

Il ne semble pas que Leonid Némirovsky ait dû, comme le prétendait sa fille lors d'une interview en 1930, redémarrer à zéro[101]. Certes une partie de ses avoirs avait été confisquée par le gouvernement bolchévik, et il a perdu de l'argent à rassembler le reste. Il est néanmoins en mesure d'installer en arrivant sa famille dans un hôtel près de la place Vendôme, et d'offrir bientôt à sa femme les cadeaux qu'elle attend de lui : automobile, toilettes, dîners au Ritz[105]. Il siège au Comité des banques commerciales russes et reconstitue rapidement sa fortune à partir de la succursale parisienne de la Banque de l'Union[106], dont il devient vice-président en 1928[49]. La France des années 1920, en pleine expansion industrielle, est très favorable à l'activité bancaire[107] ; et elle accueille volontiers les Russes qui ont fui le bolchévisme, étant même le seul état à avoir reconnu l'éphémère république de Crimée du général Wrangel[108].

Photographie en couleur d'une grande façade claire et ouvragée sur fond de ciel bleu, avec des palmiers devant
L'Excelsior Hôtel Régina, édifié à Nice en 1896 pour la reine Victoria, et découpé en appartements en 1937.

Les Némirovsky emménagent d'abord dans un grand appartement meublé du 115 rue de la Pompe, dans le 16e arrondissement de Paris où logent d'ailleurs pas mal d'émigrés russes. Tout comme à Kiev, ils ne se soucient pas d'en améliorer la décoration, et Irène garde en mémoire le mauvais goût comme « la loufoquerie de la maison »[108]. En 1920 ou 1921, ils s'installent non loin de là, 18 avenue du Président-Wilson, dans un hôtel particulier à l'intérieur tape-à-l'œil, avec stucs et marbres. Irène en occupe apparemment seule avec sa gouvernante tout le rez-de-chaussée, de style Directoire rose et vert[109]. Il n'empêche que dès 1923, pour ses vingt ans, elle a son propre appartement, de l'autre côté de la place d'Iéna : elle l'ignore encore, mais le 24 de la rue Boissière est l'immeuble même qu'habitent le poète Henri de Régnier et son épouse[110].

Six mois après leur arrivée, les Némirovsky sont allés passer la fin de l'hiver et le printemps à Nice : une série de photographies de 1920 les montre, toujours à la dernière mode, le long de la promenade des Anglais et sur les marches de l'Excelsior Régina Palace. Désormais, enchaînant comme naguère des séjours sur la Côte d'azur et dans des villes d'eau, sur la côte normande ou sur la côte basque[110], ils ne descendent plus que dans des hôtels de grand luxe, tels l'Hôtel du Palais à Biarritz[111]. Irène garde les mêmes habitudes lorsqu'elle s'offre des virées en voiture ou même en side-car avec des amis aussi riches, oisifs et insouciants qu'elle : les années 1921 et 1922 la voient tant à Hendaye, Saint-Jean-de-Luz ou Juan-les-Pins[112] qu'à Deauville et Paris-Plage, tandis que ses excursions la mènent dans l'arrière-pays niçois comme en forêt de Fontainebleau[113]. Cette jeunesse dorée se retrouve, sur fond des années folles, dans plusieurs de ses romans (David Golder, Deux, Le Malentendu) et nouvelles (Dimanche, Les Rivages heureux).

Très entourée[modifier | modifier le code]

En dehors de sa famille, Irène Némirovsky n'a aucun mal à se faire des relations car elle est très liante, toujours enjouée et d'un entrain communicatif[114].

Certains êtres manquent à son bonheur. Personne ne peut remplacer « Zézelle » dans son cœur. Dès juillet 1919, les Némirovsky ont engagé comme gouvernante et chaperon une anglaise, Miss Matthews[106]. Irène prend d'abord en grippe sa longue figure, son allure austère, ainsi que l'obligation de lui parler anglais : elle reconnaît par la suite qu'elle lui doit de meilleures manières, plus réservées. Et elle apprécie finalement la compagnie de celle qui l'a surnommée « Topsy » (tête-en-l'air) au point de la garder à son service après son mariage[115]. Ses grands-parents Margoulis, affaiblis par l'âge et les problèmes de santé, marqués par ce qu'ils ont vu de la guerre civile[116], ont émigré en 1922. Mais Fanny ne tient pas à s'en encombrer et les envoie à Nice aux frais de Leonid[116]. Elle ne veut pas davantage accueillir pour ses études le fils de sa sœur Victoria, restée en Russie soviétique : Irène, qui aime beaucoup sa jeune tante et correspondra avec elle jusqu'en 1939, trouve là un nouveau grief contre sa mère[116].

Ses carnets d'adresses des années 1920 regorgent de prénoms masculins et féminins prouvant qu'Irène Némirovsky choisit ses nombreuses connaissances tant dans la communauté russe que dans la bourgeoisie française[117], [118]. Olga Valerianovna Boutourline, rencontrée à Nice en février 1920 et élevée par une mère veuve qui a dû se faire couturière, épousera un prince en exil : elle demeure jusqu'à la guerre la plus chère amie russe d'Irène et lui inspire la nouvelle Destinées[119]. À la Sorbonne, Irène se lie d'amitié avec René Avot, fils d'un gros papetier du Pas-de-Calais, puis par son entremise avec sa sœur Madeleine. Celle-ci, résidant encore chez ses parents, l'invite à y séjourner fin 1921 : c'est l'occasion de partager le quotidien d'une famille bourgeoise de province, qui servira de modèle pour Les Biens de ce monde[120]. Le contact ne s'est jamais perdu, mais c'est en ce début des années 1920 qu'Irène se sent la plus proche de « Mad » et, consciente de bousculer un peu sa morale, lui confie par lettres toutes ses frasques[121].

Le tourbillon des Années folles[modifier | modifier le code]

« Noceuse… »[modifier | modifier le code]

« Noceuse et bosseuse[122] », Irène Némirovsky parle d'abord beaucoup à Madeleine de ses « noubas », de ses « soirées d'enfer », et de ses « béguins » ; mais la fête débouche parfois sur d'amères désillusions.

Dessin en noir et blanc représentant des couples enlacés qui courent et virevoltent
Caricature de tango tirée d'un no  des années 1920 du magazine Punch.

Henri de Régnier, saluant en 1934 la parution du dernier roman de Mme Némirovsky, évoque avec mansuétude le voisinage bruyant qu'elle lui imposait rue Boissière — et que l'enfant gâtée a regretté depuis[123]. La jeune étudiante se lève en effet à midi, va suivre quelques cours puis revient prendre le thé avec René Avot, avant de recevoir en nombre des amis, qui vont jusqu'à l'aube aller et venir, parler fort, hurler des airs slaves[124]. C'est que, explique-t-elle plus tard dans La Vie de Tchekhov, « la nuit, dans une maison russe, personne ne songe à dormir »[124]. Sinon, sans dédaigner le cinéma[N 19] ni le théâtre[N 20], elle court les réceptions, les casinos, les cabarets (pas toujours russes et parfois louches), et par-dessus tout les bals : comme beaucoup de ses contemporains, elle s'est prise d'une passion pour le tango, le fox-trot ou encore le shimmy, ce qui la retient toute la nuit aux bras de ses danseurs, professionnels ou non. Dans une interview de 1935, elle résume ainsi sa vie durant cette période : « J'ai beaucoup voyagé et… beaucoup dansé »[127].

En parallèle, « Irène multiplie les aventures sentimentales qui finissent parfois en queue de poisson[128] ». Au cours de l'été 1922 par exemple, à Plombières, elle s'éprend du fils cadet d'un usinier des Vosges[110] : la sœur du jeune homme se rappelle la gaieté d'Irène et son aptitude à occuper les enfants pour pouvoir tranquillement flirter avec lui[114]. Ces idylles sont loin d'être chastes[129], et peuvent virer au drame. Irène raconte à Madeleine dans une lettre de 1924 qu'un nommé Henry La Rochelle, qu'elle avait quitté, a fait irruption chez elle « pâle et les yeux hors de la tête, l'air méchant, un révolver dans sa poche » ; elle en conclut qu'il ne faut « pas trop badiner avec l'amour… des autres ! »[128] Plus grave, si l'on en croit les brouillons préparatoires du Vin de solitude, elle aurait subi un viol dont elle ressent encore « la souffrance et l'horreur »[130] : elle ne peut s'empêcher d'en attribuer la responsabilité ultime à sa mère, qu'elle éclipse désormais sur le terrain de la séduction, mais en reproduisant malgré elle son inconstance et ses errements[131].

« Je me bats contre une mélancolie noire. La raison ? je n'en sais rien ! Peine de cœur ou indigestion de homard, je ne suis pas très fixée », écrit-elle un jour avec son humour habituel[132]. Pour Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, il est évident que la tentation du suicide — événement si récurrent dans son œuvre[133] — a dû traverser Irène autour de ses vingt ans. « Seul un sursaut d'orgueil pouvait la sauver », analysent-ils, d'autant qu'elle a honte d'avoir comme trahi son père en collectionnant les conquêtes, et en s'en vantant de surcroît dans ses lettres à Madeleine ; heureusement, « pour se tenir à distance de cette turpitude, elle avait l'écriture »[134].

« …et bosseuse »[modifier | modifier le code]

En marge de ses divertissements mondains, Irène Némirovsky a poursuivi des études de lettres qui la ramenaient elles aussi vers l'activité littéraire[121].

Page en noir et blanc reproduisant un dialogue sur deux colonnes, surmontées d'un dessin avec une jeune femme chapeautée tendant sa main à une vieille
Page de Fantasio avec le tout premier texte publié d'Irène Némirovsky.

Weiss suppose qu'elle a passé son baccalauréat peu après son arrivée[135], Philipponnat pense plutôt à une équivalence : toujours est-il qu'en novembre 1920 Irène Némirovsky s'inscrit à la Sorbonne en littérature russe et entame la licence l'année suivante[136]. Sa correspondance avec Madeleine trace la courbe irrégulière de son zèle universitaire[137]. Elle obtient progressivement ses certificats : « langue et littérature russe » en juillet 1922 (avec mention), « littérature comparée » en juillet 1924[138], « philologie russe » fin mars 1925 (mention très bien)[139]. Paradoxalement c'est en France, sous la houlette de professeurs comme Fernand Baldensperger et Fortunat Strowski[137], qu'Irène Némirovsky découvre vraiment certains écrivains russes, Tourgueniev notamment, ainsi que des auteurs récents, Merejkovski, Kliouïev, Constantin Balmont. À côté de cela elle lit Proust, qu'elle admire passionnément[140], Valéry Larbaud, Chardonne, André Maurois, Paul-Jean Toulet, et les frères Tharaud[106] — oubliés aujourd'hui mais qu'elle range parmi les grands[141].

Par plaisir autant que par désœuvrement, Irène compose en 1921 quatre saynètes[N 21], centrées sur deux garçonnes délurées au verbe canaille[142] : les dialogues entre Nonoche, qui fait penser à son auteure, et Louloute, plus naïve, témoignent déjà selon Philipponnat et Lienhardt d'un sens aigu de l'autodérision et d'un regard clairvoyant sur le monde[143] — sinon sur la revue qui publie le 1er août Nonoche chez l'extralucide, sous le pseudonyme de « Popsy » (altération de « Topsy ») : Fantasio est un magazine satirique gaulois plutôt destiné à un public masculin, réactionnaire et chauvin, amalgamant Juifs et bolchéviks, comme d'ailleurs une grande partie de l'opinion dans l'après-guerre[144].

En 1923 Irène Némirovsky adresse au quotidien Le Matin une nouvelle beaucoup plus triste, La Niania. L'héroïne éponyme est une vieille servante nostalgique de l'ancienne Russie qui a suivi ses maîtres à Paris : elle a les traits de sa grand-mère Bella, perd le goût de vivre et finit sous une voiture[145]. Le journal renvoie le manuscrit au motif qu'il est trop long, mais Irène ne se résout à l'amputer qu'en 1924, en vue de sa publication dans le numéro du 9 mai[146]. Cette première traduction littéraire du tragique de l'exil et du suicide de sa gouvernante lui tient tant à cœur[145] qu'elle l'amplifiera en 1931 dans Les Mouches d'automne[147]. De 1923 aussi date le manuscrit de L'Enfant génial, qui ne sortira qu'en 1927[N 22] : Ismaël Baruch, poète précoce soustrait à son milieu d'origine juif orthodoxe, perd l'inspiration qui lui venait du fond des âges et des malheurs du ghetto[149]. Ce conte offre déjà de ces descriptions de Juifs qui feront débat par la suite : mais les biographes d'Irène y voient plutôt une imitation de clichés présents aussi bien chez un Oscar Wilde que chez les frères Tharaud[150].

Encouragée par ces discrètes percées éditoriales, par le mariage de ses deux meilleures amies et surtout sa rencontre avec Michel Epstein, Irène Némirovsky tourne résolument la page sur « quatre années de bamboche[151] ».

Un nouvel équilibre[modifier | modifier le code]

Michel[modifier | modifier le code]

Irène Némirovsky rencontre son futur mari au réveillon du 31 décembre 1924 et l'épouse un an et demi plus tard.

Le ton d'Irène écrivant à Madeleine en janvier 1925 paraît assez sérieux : « Il y a quelque chose ou plutôt quelqu'un qui me retient à Paris. Je ne sais pas si vous vous rappelez de Michel Epstein, un petit brun au teint très foncé qui est revenu avec Choura[N 23] et nous, en taxi, par cette mémorable nuit, ou plutôt ce mémorable matin du 1er janvier ? Il me fait la cour et, ma foi, je le trouve à mon goût. Alors, comme le béguin est très violent en ce moment, il ne faut pas me demander de partir, vous comprenez[153], [154] ? »

Michel Epstein est né le 30 octobre 1896 à Moscou, dans une famille juive très bourgeoise. Son père, Efim Moissevitch, est un financier de bien plus haut vol que Leonid Némirovsky, son collègue au Comité des banques russes en exil : professeur, auteur d'ouvrages sur le système bancaire, administrateur d'une des plus grandes banques de Russie[155], il a été chargé de négocier avec le gouvernement bolchevik. Il a dû quitter en 1918 Saint-Pétersbourg pour Kiev, et Michel a lâché ses études d'ingénieur pour l'École des Hautes Études commerciales : en 1919, il est attaché au ministère des Finances de l'Ukraine indépendante[146]. Mais la débâcle des armées blanches et les terribles pogroms d'octobre 1919 convainquent les Epstein d'émigrer. Efim, sa femme, leur fils aîné Samuel, marié et père d'une petite fille, Michel, Paul le benjamin, et leur sœur Sofia (dite Mavlik) avec son petit garçon, arrivent à Paris en mars 1920[156]. Ils habitent tous avenue Victor-Emmanuel-III[N 24], sauf Samuel[157]. Celui-ci devient producteur pour les Studios Pathé de Montreuil[158], tandis que ses deux frères sont employés de banque. Parti d'un poste modeste, Michel, grâce à sa bonne maîtrise de l'anglais et de l'allemand, s'est vu confier le service des relations extérieures à la Banque des Pays du Nord[159], [N 25].

Affable et distingué, plus raisonnable et posé qu'Irène, Michel n'aime pas moins le champagne, le music-hall et les amis. Ils se retrouvent tous les soirs dans un bar de l'avenue George-V, et les vacances de l'été 1925 sur la côte basque sont les dernières qu'Irène passe en famille, dans un de ces palaces dont elle ne supporte plus la facticité[160]. Au grand dam de Fanny, que cela renvoie à son âge[160], le mariage a lieu le 31 juillet 1926 à la mairie du 16e arrondissement. Il a été précédé d'une cérémonie à la synagogue de la rue Théry[N 26], par égard pour les parents de Michel, qui sont pieux. Le jeune couple emménage dans un cinq-pièces au dernier étage d'un immeuble moderne, 8 avenue Daniel-Lesueur, courte et paisible impasse du très chic 7e arrondissement[161].

Premiers romans[modifier | modifier le code]
Photo en noir et blanc d'une jeune femme prise en plan américain, très souriante, un chat noir dans les bras
Irène et le chat Kissou entre 1926 et 1928.

Sa nouvelle vie permet à Irène Némirovsky de s'installer vraiment dans la création littéraire.

Tous les jours, matin et après-midi, pendant que Michel est au bureau, elle écrit : pas de pièce réservée, ni de table, elle s'allonge simplement sur le divan du grand salon, un cahier sur les genoux[161]. Ayant à son service une cuisinière et une femme de ménage, elle est tout au plus interrompue par quelques visiteurs, ou par son gros chat noir, Kissou. Michel rentre déjeuner, et ne lui accorde en soirée qu'une demie-heure pour s'y remettre. « Mon mari rentre. J'arrête mon travail ; à partir de ce moment je suis l'épouse tout court. […] J'arrive à un équilibre parfait »[N 27]. Michel Epstein devient d'ailleurs ce qu'il ne cessera plus d'être : son premier lecteur, à la fois fervent admirateur et censeur exigeant[163].

Feuille de papier cartonné beige sur laquelle est imprimée en noir une liste de titres et d'auteurs
Numéro des Œuvres libres où paraît Le Bal en 1929.

En 1925, Irène avait adressé le manuscrit d'un premier roman aux Œuvres libres, revue mensuelle de l'éditeur de prestige Fayard, consacrée aux nouveaux talents comme à des inédits d'écrivains connus[164]. Le Malentendu y a été publié en février 1926. Histoire d'un amour vite impossible entre une femme du monde frivole et un jeune déclassé qui a fait la guerre[165], ce roman de mœurs emprunte plusieurs éléments au vécu de son auteure (les paysages et senteurs de la côte basque, un empire industriel dans le Nord)[166]. Un thème y émerge qui parcourra l'ensemble de son œuvre : au-delà du déterminisme social et du poids des conventions, l'idée que les dérèglements et le déclin moral de l'après-guerre s'enracinent dans la boucherie de Verdun. Aussi le critique Frédéric Lefèvre rend-il en 1930 un hommage rétrospectif à la « vision lucide et synthétique » de la très jeune femme qu'était alors Némirovsky[N 28].

Les Œuvres libres accueillent en avril 1927 L'Enfant génial[167], que son auteure désavouera par la suite, sans doute parce que le symbole de la grâce dénaturée y est trop transparent[149]. Benjamin Crémieux, un des rares en 1930 à avoir lu cette œuvre de jeunesse, la trouve « bouillonnante de romantisme »[N 29]. En juillet 1928, toujours aux Œuvres libres, Irène Némirovsky publie un second et court roman, L'Ennemie. Cette satire des nouveaux riches qui hantent Biarritz offrant également l'image de son conflit avec sa mère, à qui elle tend « le miroir de ses péchés[168] », elle se cache derrière un pseudonyme, Pierre Nerey (anagramme d'Irène qu'elle utilisera à plusieurs reprises) : dans ce psychodrame cruel, l'héroïne prend sa revanche sur une mauvaise mère vaniteuse en lui ravissant son amant, mais tombe de ce fait dans le piège mortifère de la coquetterie[169]. En février 1929 sort de nouveau aux Œuvres libres et sous le nom de Pierre Nerey une nouvelle féroce sur le même thème, Le Bal : la vengeance d'une adolescente sur sa mère, parvenue ridicule qui la rudoie et la délaisse, y a toutefois des conséquences moins tragiques[49].

Aucune de ces publications ne rencontre d'écho sur le moment. Mais Irène, poussée par Michel à transformer la matière autobiographique en « un matériau de construction parmi d'autres[163] », s'est lancée dans un projet de plus grande envergure — elle a d'ailleurs écrit Le Bal à titre récréatif, « entre deux chapitres de David Golder »[49].

Gestation(s)[modifier | modifier le code]

Irène Némirovsky a travaillé environ quatre ans à son roman David Golder, le réécrivant plusieurs fois. Elle l'envoie à Grasset en octobre 1929, juste avant d'accoucher de sa première fille.

Elle aurait eu l'idée de ce récit dès 1925, en observant à Biarritz les milieux d'affaires cosmopolites qu'elle juge dépravés — oisifs « détraqués et vicieux », « banquiers douteux », femmes en quête de gigolos, présents bientôt dans L'Ennemie, puis dans Le Bal. Rapidement s'est dessiné le trio central formé par le père, héros éponyme dont le prénom et le passé aventureux ne changeront pas, la mère, la fille : famille judéo-russe déracinée et arriviste, unie par l'argent[170]. Cette transposition des éléments les plus saillants de son histoire familiale est achevée avant juillet 1926[139].

Elle s'en ressaisit à l'automne 1928[49]. Elle se documente sur les réalités qu'elle va dépeindre, se rendant pour la première fois rue des Rosiers, au cœur du quartier juif pauvre de Paris, et compulsant des revues sur l'industrie pétrolière[49], [N 30]. Elle approfondit les caractères des personnages, en en dressant pour elle-même des portraits complets avant de les mettre en scène[N 31], [171]. Hormis Fischl et Soifer, deux partenaires de Golder qu'elle affirme avoir pris sur le vif, les protagonistes ont plusieurs modèles. Le héros notamment lui a été inspiré par son père, dont elle réalise qu'il n'est plus qu'un spéculateur à court terme[172], mais aussi par des magnats de l'industrie ou du pétrole[173]. Sa femme Gloria le trompe, ne pense qu'à l'or et aux bijoux[172] : Irène a toutefois encore moins épargné le personnage de sa fille Joyce, dont ses biographes notent qu'à l'époque, « nul n'a perçu que c'était un sévère autoportrait »[174].

David Golder est un homme d'affaires implacable qui voudrait se retirer et vivre simplement. Il est las de la société frelatée où il vit, las de s'épuiser à gagner de l'argent pour ses anciens associés et surtout pour une épouse avide dont il entretient le dernier amant en date. Incapable en revanche de dire « non » à sa fille, dépensière, hypocrite, et qui de surcroît n'est pas de lui, il entreprend un dernier voyage pour négocier des puits de pétrole en Russie soviétique. Fatigué, malade, il meurt sur le bateau qui le ramène en France. Il s'y était lié avec un jeune émigrant juif, à qui il suggère avant de mourir qu'il est sans doute vain de vouloir faire fortune[175]. Depuis la version initiale, David Golder a évolué : s'il garde des traits physiques caricaturaux, et qui s'accusent avec le temps[N 32], il retrouve sur la fin la nostalgie de ses origines et a acquis « une grandeur d'âme et une lucidité qui le distinguent des autres personnages[177] ». L'histoire offre, selon le mot de Philipponnat et Lienhardt, « une variante de l'Ecclésiaste dans le domaine de la haute finance[170] ».

Proposé en septembre 1929 à Fayard, le roman est refusé parce que trop long pour Les Œuvres libres[178]. Irène Némirovsky s'avise alors qu'un éditeur comme Grasset en accueillera peut-être favorablement le cynisme apparent et la verdeur de langage[179]. Elle expédie le manuscrit en donnant son nom d'épouse et une adresse en poste restante, pour éviter les rapprochements avec ses textes antérieurs[178]. Il lui faut par ailleurs déjà s'aliter, car la naissance de l'enfant qu'elle porte s'annonce difficile[179].

David Golder : un événement littéraire (1929-1930)[modifier | modifier le code]

Publication[modifier | modifier le code]

Grasset ne néglige aucun moyen pour assurer le succès de David Golder, dont le sujet moderne et le style puissant l'enthousiasment, mais dont l'auteur, qu'il pense être un homme, tarde à se faire connaître.

La France, en ce mois d'octobre 1929 qui va voir éclater l'affaire Oustric liée au krach boursier de New-York, est encore marquée par plusieurs scandales financiers, dont, un an avant, celui de la banque de Marthe Hanau : un « roman d'argent » avec un Juif dans le rôle principal a de quoi plaire[180]. Bernard Grasset enthousiaste envoie une lettre à la poste restante du Louvre. Sans réponse du mystérieux M. Epstein, il le fait rechercher par voie de presse, ce qui est déjà un premier coup de publicité[181].

Le 9 novembre est née Denise, France, Catherine Epstein. Irène Némirovsky se souviendra dix ans plus tard, en écrivant Les Chiens et les Loups, de cet accouchement prématuré particulièrement pénible[182], qui l'a obligée à garder la chambre trois semaines. Elle compte allaiter sa fille mais engage tout de suite pour s'en occuper à la maison une nourrice morvandelle, Cécile Mitaine, bientôt surnommée « Néné »[N 33]. Une réelle complicité s'installe entre elles nonobstant l'écart social. Cécile partage les sorties, les vacances et jusqu'aux secrets d'écriture de sa « patronne ». Elle se rappelle la simplicité de ses manières : Irène par exemple tricote toujours en lisant[183].

Fin novembre se présente enfin chez Grasset une petite femme menue à la fois rougissante et malicieuse[183]. L'éditeur voit le parti à tirer du fait que le sombre David Golder ait été écrit, avec talent et sans complaisance pour les Juifs, par une jeune émigrée russe juive[184]. Le contrat signé engage Irène Némirovsky pour ses trois prochains ouvrages[N 34], [186]. Le 7 décembre, dans Les Nouvelles littéraires, Bernard Grasset annonce un roman qui rappelle Le Père Goriot et « doit aller très loin ». David Golder sort quelques jours avant Noël dans la collection « Pour mon plaisir »[181].

Succès critique[modifier | modifier le code]

Dès sa parution David Golder rencontre un écho inouï et dans l'ensemble positif, quelle que soit la lecture qu'en font les critiques[187], [188].

Ceux-ci ont pourtant du mal à croire que ce rude et trivial tableau de mœurs, dont leur plaît le style « vigoureux », voire « viril », soit l'œuvre d'une jeune femme, qui dépasserait en audace Colette elle-même[189]. Le livre fascine par sa peinture d'un affairisme sans scrupule, et d'un monde juif qui n'est pas celui des Rothschild ou des Pereire mais de spéculateurs arrivés depuis peu d'Europe centrale[190]. Tous les quotidiens ou périodiques de l'époque lui consacrent des articles, signés à l'occasion de grands noms tels Edmond Jaloux, André Maurois, André Thérive ou Daniel-Rops[191]. L'entretien qu'Irène Némirovsky accorde dès janvier à Frédéric Lefèvre pour les Nouvelles littéraires[N 35] est déterminante pour sa notoriété[193], [188].

Les plus nombreux commentateurs admirent dans ce roman l'histoire tragique et universelle d'un père qui se sacrifie pour son enfant[194], et un quasi documentaire, repoussoir sulfureux mais édifiant, sur l'immoralité de la haute finance : ainsi la presse de gauche, ou catholique[195], ou encore Henri de Régnier dans Le Figaro du 28 janvier 1930[196]. Certains suivent la piste des types sociaux à la Balzac lancée par l'éditeur : ils cherchent à tout prix dans David Golder la physiologie du Juif d'argent au lieu d'un portrait de « self made man », et ne comprennent pas tous comme Paul Reboux que Némirovsky règle avant tout des comptes personnels avec l'univers de sa jeunesse[197]. Les plus antisémites, surtout à droite, veulent y lire un pamphlet contre les Juifs. Ils arguent du fait que l'auteur, juive elle-même, semble reprendre sans distance maints stéréotypes physiques et moraux sur les Juifs : ils y trouvent confirmation de leur vision du Juif rapace[198] qui a du mal à s'assimiler et est condamné à un destin marginal[N 36], [199].

Même clivage au sein de la presse juive : beaucoup reprochent à l'auteur un « Shylock moderne » entouré de personnages odieux, propre à flatter l'antisémitisme ambiant[200]. Nina Gourfinkel, pour L'Univers israélite, rencontre en février 1930 Irène Némirovsky, qu'elle trouve au demeurant charmante. C'est pour elle que la jeune romancière établit la ligne de défense qui restera toujours la sienne face aux accusations d'antisémitisme : un tel soupçon est absurde puisqu'elle est juive elle-même et ne s'en est jamais cachée ; elle ne prétend pas décrire tous les Juifs mais seulement ceux qu'elle a vus, tels qu'elle les a vus[200], [N 37]. La journaliste conclut comme à contre-cœur : « Antisémite, certes, Irène Némirovsky ne l'est pas. Aussi peu que Juive. »[193], [200].

David Golder lance définitivement la carrière de Némirovsky en lui faisant une réputation d'écrivain réaliste impitoyable[202]. Elle reçoit les hommages du peintre Jacques-Émile Blanche, tandis que Gaston Chérau et Roland Dorgelès veulent appuyer sa candidature à la Société des gens de lettres[203]. Toutefois, le débat déclenché par ce que Philipponnat et Lienhardt nomment « l'affaire Golder », et que la publication en volume du Bal ravive en août 1930[204], resurgira désormais à chaque « roman juif » d'Irène Némirovsky — d'autant qu'elle met toujours en scène ses personnages sur fond de spéculation financière[205].

Succès populaire[modifier | modifier le code]

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Affirmation de l'écrivain[modifier | modifier le code]

Bernard Grasset la projette aussitôt dans les salons et milieux littéraires français. Elle y rencontre notamment Paul Morand, qui publiera chez Gallimard quatre de ses nouvelles sous le titre de Films parlés. David Golder est adapté en 1930 au théâtre et au cinéma par Julien Duvivier en 1931. Dans le film, David Golder est interprété par le comédien Harry Baur.

L'adaptation au cinéma par Wilhelm Thiele révèle Danielle Darrieux. De succès en succès, Irène Némirovsky devient une égérie littéraire, amie de Tristan Bernard et Henri de Régnier. En 1933, elle délaisse Grasset pour Albin Michel et commence à publier des nouvelles dans Gringoire.

Bien qu'elle soit un écrivain francophone reconnu, et intégrée dans la société française, le gouvernement français lui refuse pourtant sa naturalisation demandée une première fois en 1935.

Occupation allemande et déportation[modifier | modifier le code]

L'Église catholique lui accorde le baptême le en la chapelle de l'abbaye Sainte-Marie de Paris, mais l'État lui refuse la naturalisation[206]. Elle publie dans les hebdomadaires de droite comme Candide, qui interrompt leur collaboration dès la publication du premier statut des juifs, en octobre 1940, tandis que Gringoire, devenu ouvertement antisémite, continue de la publier sous pseudonyme.

Victimes des lois antisémites promulguées ce même mois par le gouvernement de Vichy, Michel Epstein ne peut plus travailler à la banque et Irène Némirovsky est interdite de publication. Au printemps 1941, les Epstein s'installent à l'hôtel des Voyageurs d'Issy-l'Évêque, un petit village du Morvan, où ils avaient déjà mis leurs filles à l'abri dès septembre 1939 chez les parents de la nounou Cécile Michaud[207]. Irène Némirovsky écrit alors plusieurs manuscrits. Elle est considérée comme juive par la loi et doit porter l'étoile jaune. Ses œuvres ne sont plus publiées. Seul Horace de Carbuccia[208], bravant la censure, publie ses nouvelles jusqu'en 1942.

  • Arrestation à Issy-l'Évêque

Le 13 juillet 1942, Irène Némirovsky est arrêtée dans la matinée par la gendarmerie française à son domicile d’Issy-l'Évêque et emmenée à la gendarmerie de Toulon-sur-Arroux où elle est emprisonnée deux nuits, au motif d’une « mesure générale contre les juifs apatrides de 16 à 45 ans ». Michel Epstein envoie un télégramme à Robert Esménard et André Sabatier chez Albin Michel pour demander de l'aide :

« Irène partie aujourd'hui subitement. Destination Pithiviers (Loiret). Espère que vous pourrez intervenir urgence stop Essaie vainement téléphoner — Michel Epstein[209]. »

  • Déportation et mort à Auschwitz

Le 15 juillet, elle est transportée au camp d'internement de Pithiviers. Elle est autorisée à écrire[réf. nécessaire] ; elle envoie une carte postale à son mari, dans laquelle elle ne se plaint pas des conditions difficiles. Elle est déportée de Pithiviers à Auschwitz-Birkenau le 17 juillet par le convoi no 6, composé de 809 hommes et 119 femmes. Le convoi arrive à Auschwitz, le 19 juillet, selon le certificat du camp, elle y meurt de la grippe, en fait plus sûrement du typhus, le 19 août 1942 à 15 h 20[210].

Michel Epstein (tout comme André Sabatier et Robert Esménard) entreprend de nombreuses démarches pour la faire libérer, mais il est lui-même arrêté et conduit à la préfecture d’Autun, le 9 octobre 1942. Il confie à ses deux filles épargnées, Denise et Élisabeth, la valise contenant Suite française. Puis il est conduit à la prison du Creusot et transféré ultérieurement au camp de transit de Drancy, en région parisienne. Déporté à Auschwitz par le convoi no 42, il est gazé dès son arrivée, le 6 novembre 1942[210].

  • Fuite et survie de Denise et Élisabeth

Fin octobre, deux gendarmes et un milicien se présentent à l’école d’Issy pour arrêter Denise et Élisabeth, qui doivent s’enfuir à Bordeaux avec Julie Dumot à qui Michel Epstein avait confié les enfants la veille de son arrestation. Elles sont cachées sous de faux noms dans un pensionnat catholique, puis, à partir de février 1944, chez des particuliers[210]. En mai 1945, un conseil de famille, constitué de la Banque des Pays du Nord, de la Société des gens de lettres et des Éditions Albin Michel pourvoit à la scolarité et à l’éducation des filles d’Irène Némirovsky, jusqu’à leur majorité. Élisabeth est placée chez les Avot, avocats de la famille, et Denise dans un pensionnat catholique.

Redécouverte d'un écrivain[modifier | modifier le code]

Après l'arrestation de leurs parents, Élisabeth et Denise Epstein se cachent, avec l'aide d'amis de la famille, emportant avec elles les manuscrits inédits de leur mère, dont la Suite française. Il s'agit des deux premiers tomes d'un roman inachevé, qui devait en compter cinq, ayant pour cadre l'exode de juin 1940, et l'occupation allemande en France. L'œuvre d'Irène Némirovsky disparaît presque totalement de l'actualité littéraire.

Le manuscrit de Suite française est découvert par ses filles à la fin des années 1990 et publié en 2004 aux Éditions Denoël, l'original ayant été confié à l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC). Ce roman reçoit en 2004 le prix Renaudot à titre posthume, en exception à la règle qui est de ne récompenser que des écrivains vivants.

Les deux filles ont alors entretenu la mémoire de leur mère, avec plusieurs rééditions d'ouvrages devenus introuvables. En 1992, sa fille Élisabeth Gille, qui a dirigé chez Denoël la collection Présence du futur, publie une biographie imaginaire de sa mère dans Le Mirador.

Polémique[modifier | modifier le code]

Plusieurs critiques et commentateurs ont soulevé des questions quant à l'attitude d'Irène Némirovsky vis-à-vis des juifs, qu'elle décrit généralement sous des couleurs négatives dans ses écrits, de même qu'en ce qui concerne sa participation à des publications antisémites pour promouvoir sa carrière. Ainsi une revue de son œuvre publiée le 16 octobre 2007 dans La République des Livres disait ceci :

« ... Le trouble vient d’ailleurs. De ce qu’il faut bien appeler la haine de soi juive, telle que Theodor Lessing la conceptualisa en tant qu’intériorisation parfois jusqu’au suicide du regard de rejet porté par les autres, cette prison originelle dont elle aimerait bien s’extraire, cette honte qui la poursuit et qu’elle manifeste dans la violence de la peinture de son milieu, toutes choses dans lesquelles d’aucuns verront une autre forme d’antisémitisme, Némirovsky apparaissant comme la version romanesque du dramaturge Henry Bernstein. Il est vrai que ses personnages israélites, comme on disait alors, sont caricaturaux, outranciers, souvent abjects ; ces cosmopolites échoués le plus souvent à Biarritz sont souvent des parvenus amoraux qui vouent un culte à l’argent-roi ; “Je les ai vus ainsi” dira-t-elle pour toute justification ; n’empêche qu’ils ne surprendraient pas sous la plume du Paul Morand de France la doulce. Il est également vrai que, quoi qu’en disent Philipponnat et Lienhardt, elle a plus souvent écrit dans les colonnes de la presse d’extrême-droite à toutes ses époques et jusque pendant l’Occupation mais sous un pseudonyme (Gringoire, Candide) que dans celle de gauche (Marianne) ; un Robert Brasillach la louera pour avoir réussi le prodige de “faire passer l’immense mélancolie russe sous une forme française”. Il est vrai enfin, qu’elle s’est convertie au catholicisme à la veille de la guerre, entraînant son mari et ses filles dans son sillage, dans le fol espoir de se soustraire au vent mauvais qui se levait avec la montée des périls, alors qu’elle était totalement agnostique. L’inquiétude religieuse lui était étrangère. »

L'introduction de Myriam Anissimov à l'édition française de Suite française expliquant la haine de soi d'Irène Némirovsky par la situation qui était faite aux juifs en France n'apparaît pas dans l'œuvre et le paragraphe en question a été supprimé dans l'édition anglaise.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Œuvres publiées de son vivant[modifier | modifier le code]

  • Le Malentendu, 1923
  • L'Enfant génial, Fayard, 1927 - Le roman fut renommé Un Enfant prodige en 1992 par l'éditeur avec l'accord de ses filles[211].
  • David Golder, Grasset, 1929
  • Le Bal, Grasset & Fasquelle, 1930
  • Les Mouches d'automne, Grasset, 1931
  • L'Affaire Courilof, Grasset, 1933
  • Le Pion sur l'échiquer, Albin Michel, 1934
  • Films parlés, NRF, 1934 - Deux nouvelles de cette collection, Ida et La Comédie bourgeoise, seront publiées dans Ida (« Folio 2 », Denoël, 2006)
  • Le Vin de solitude, Albin Michel, 1935
  • Jézabel, Albin Michel, 1936
  • La Proie, Albin Michel, 1938
  • Deux, Albin Michel, 1939
  • Les Chiens et les Loups, Albin Michel, 1940

Œuvres publiées après sa mort[modifier | modifier le code]

Dans Candide[modifier | modifier le code]

  • La Femme de Don Juan, 1938
  • Monsieur Rose, 1940

Dans La Revue des deux Mondes[modifier | modifier le code]

  • Jour d'été, 1935
  • La Confidence, 1938
  • Les Liens du sang, 1936
  • Aïno, 1940

Dans Gringoire[modifier | modifier le code]

  • Nativité, 1933
  • Les Rivages heureux, 1934
  • Le Commencement et la Fin, 1935
  • Fraternité, 1937
  • Epilogue, 1937
  • Espoirs, 1938
  • La Nuit en wagons, 1939
  • Le Spectateur, 1939
  • Le Sortilège, 1940
  • Les Échelles du Levant, roman du 18 mai 1940
  • Le Départ pour la fête, 1940
  • Destinée, 1940 (publié sous le pseudonyme Pierre Neyret)
  • La Confidente, 1941 (idem)
  • L'Honnête homme, 1941 (idem)
  • Le Revenant, 1941 (idem)
  • L'Inconnu, 1941 (jeune femme anonyme)
  • L'Ogresse, 1941 (Charles Blancat)
  • L'Incendie, 27 février 1942 (P. Nérey)

Œuvres inédites[modifier | modifier le code]

Nouvelles[modifier | modifier le code]

  • La Voleuse
  • La Grande Allée
  • L'Ami et la femme
  • Un Beau Mariage

Films adaptés[modifier | modifier le code]

Pièce de théâtre adaptée[modifier | modifier le code]

Opéra adapté[modifier | modifier le code]

  • Le Bal, d'Oscar Strasnoy, adaptation de Matthew Jocelyn (2009), créé à l'Opéra de Hambourg en 2010. Édité par Gérard Billaudot Éditions.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Jonathan M. Weiss est professeur de littérature française dans le Maine et auteur en 2005 de la première biographie d'Irène Némirovsky : sa thèse est que son œuvre reflète son évolution personnelle, d'un amour absolu pour la culture française à un retour sur sa judéité.
  2. Voir aussi la Mémorial de la Shoah, chronologie d'Irène Némirovsky par Olivier Philiponnat.
  3. O. Philipponnat et P. Lienhardt ont notamment pu rencontrer en Russie des descendants des deux familles dont est issue I. Némirovsky[7].
  4. Sa famille était peut-être originaire de la ville ukrainienne de Nemyriv (Nemirov en russe)[11].
  5. Son père aurait ainsi fait bâtir une synagogue pour célébrer les noces de Jonas et Rosa[17].
  6. Le nombre de Juifs russes ayant choisi l'exil à la suite des pogroms qui ont eu lieu dans toute la Russie durant cette semaine d'octobre 1905 est estimé à 200 000[29], parmi lesquels l'écrivain Cholem Aleikhem[30].
  7. Irène Némirovsky ne garde aucun souvenir de cette nuit, mais elle s'appuiera sur ceux de sa famille pour « reconstituer la chevauchée barbare dans Les Chiens et les Loups[27] ».
  8. Hélène, double romanesque de Némirovsky, est l'héroïne du Vin de solitude.
  9. Prière qui se borne chez les Némirovsky à demander la santé et le pain quotidien[31].
  10. Cette maison a servi de modèle pour celle des Sinner dans Les Chiens et les Loups[33].
  11. En mars 1914, c'est après une absence de deux ans qu'il revient encore plus fortuné[43].
  12. Et ils constatent que de fait Anna s'est arrangée pour n'avoir pas d'autre enfant[50].
  13. Irène déjà mère reçut un jour d'Anna un énorme ours en peluche qui n'était pas du tout destiné à Denise mais à elle-même, une lettre confuse témoignant que la grand-mère s'obstinait à parler de sa fille comme d'un tout petit enfant[52].
  14. Philipponnat et Lienhardt font remarquer qu'on se suicide souvent, par noyade, dans l'œuvre d'Irène Némirovsky, et que le motif d'une eau noire et fétide, à la fois fascinante et effrayante, y est très récurrent[61].
  15. En exil à Paris, il lui arrivera de recevoir les grands-ducs Alexandre et Boris[69].
  16. Pétrograd est le nom donné à Saint-Pétersbourg entre 1914 et 1924.
  17. Indépendante depuis le , la Finlande englobe alors l'isthme de Carélie.
  18. Il ne s'agit pas de la commune située au nord d'Helsinki, mais de l'actuel Yakovlevo, à 20 kilomètres de Terjoki, aujourd'hui Zelenogorsk, au fond du golfe de Finlande[88].
  19. Charlie Chaplin est l'un de ses cinéastes favoris[125].
  20. Ainsi en 1922, escortée de Miss Matthews, elle applaudit au Théâtre de l'Œuvre Hedda Gabler d'Henrik Ibsen[126].
  21. Nonoche au vert, Nonoche au ciné, Nonoche au Louvre et Nonoche chez l'extralucide[142].
  22. Réédité chez Gallimard en 1992 sous le titre Un enfant prodige, avec une préface de sa fille Élisabeth Gille[148].
  23. Choura Lissianski était un des plus proches amis russes d'Irène Némirovsky[152].
  24. Actuelle Avenue Franklin-D.-Roosevelt.
  25. Les revenus de Michel Epstein seront toutefois, durant les années 1930, moins élevés que ceux de sa femme comme écrivain[158].
  26. Actuelle rue de Montevideo.
  27. Entretien de 1935, source incertaine, peut-être Je suis partout[162].
  28. F. Lefèvre, « Une révélation. Une heure avec Irène Némirovsky », Les Nouvelles littéraires, 11 janvier 1930[125].
  29. B. Crémieux, « Les Livres. Irène Némirovsky : David Golder », Les Annales politiques et littéraires, 1er févriier 1930[149].
  30. Familiarisée depuis l'enfance avec les chiffres et le jargon boursier[24], Irène Némirovsky semble avoir, selon l'avis de professionnels de l'époque et de son propre père, imaginé des tractations à peu près crédibles[168].
  31. C'est la méthode de Tourgueniev, qui lui resservira souvent[171].
  32. Son nez notamment devient « énorme, crochu, comme celui d'un vieil usurier juif »[176].
  33. Née le24 février 1904, un an jour pour jour après Irène Némirovsky, Cécile Mitaine (Michaud après son mariage) est originaire du village d'Issy-l'Évêque[182], où les Epstein trouveront refuge entre autres grâce à elle entre 1939 et 1942.
  34. Tout comme il avait rajeuni Radiguet en 1923, pour le lancement du Diable au corps, Grasset fait naître Irène en 1905[185].
  35. F. Lefèvre, « Une révélation. Une heure avec Irène Némirovsky », Les Nouvelles littéraires, 11 janvier 1930[192].
  36. J. Weiss rappelle que le mythe allemand du Juif errant est revivifié dans les années 1920 et 1930[199].
  37. Cinq ans plus tard, lors d'une autre interview pour la même revue, la romancière ajoute cette comparaison : « Que dirait un François Mauriac si tous les bourgeois des Landes se dressaient contre lui, lui reprochaient de les avoir peints de couleurs si violentes ? »[201].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Weiss 2005.
  2. Corpet 2010, p. 11-12.
  3. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 24.
  4. a, b, c et d Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 45.
  5. a, b, c et d Corpet 2010, p. 60.
  6. Suleiman 2012, p. 58.
  7. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 666-667.
  8. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 11-12.
  9. Weiss 2005, p. 28.
  10. a, b, c et d Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 46.
  11. Anissimov 2004, p. 12..
  12. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 31.
  13. a, b, c, d et e Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 33.
  14. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 49.
  15. a, b, c et d Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 38.
  16. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 41.
  17. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 42.
  18. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 40-41.
  19. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 40.
  20. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 53.
  21. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 66.
  22. a, b, c, d, e, f et g Corpet 2010, p. 62.
  23. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 38-39.
  24. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 48.
  25. a, b, c, d et e Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 54.
  26. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 55.
  27. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 57.
  28. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 51.
  29. a, b, c, d, e et f Corpet 2010, p. 61.
  30. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 56.
  31. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 59.
  32. a et b Weiss 2005, p. 16.
  33. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 60.
  34. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 78.
  35. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 61.
  36. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 25.
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  38. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 37.
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  204. Corpet 2010, p. 77.
  205. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 249.
  206. Le Maître des âmes, Irène Némirovsky, préface, p. 25
  207. http://www.irenenemirovsky.guillaumedelaby.com/2_michelepstein.htm
  208. Fondateur de Gringoire.
  209. Télégramme du 13 juillet 1942, dans Jonathan Weiss, Irène Némirovsky biographie, p. 191
  210. a, b et c http://www.memorialdelashoah.org/upload/minisites/irene_nemirovsky/chronologie.html
  211. E-mail de Denise à Fabrice, le petit-fils d'Irène, 11 juillet 2006 : « L'Enfant génial a été rebaptisé avec l'accord de ta mère et de moi-même. Au moment de la reparution du livre dont ta mère a fait la préface, le terme “génial” était passé dans le langage courant et était utilisé pour tout et pour rien ce qui fait que nous avons accepté ce nouveau titre bien plus parlant à cette époque. »
  212. http://www.irenenemirovsky.guillaumedelaby.com/6_golder_flm.htm

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, La Vie d'Irène Némirovsky, Paris, Grasset/Denoël 2007, coll. « Le Livre de Poche », , 672 p. (ISBN 9782253124887)
  • Patrick Lienhardt et Olivier Philipponnat, Préface à Chaleur du sang : Les Paradis perdus d'Irène Némirovsky, Paris, Denoël 2007, coll. « Folio », , 196 p. (ISBN 9782070347810)
  • « Le grand portrait, Irène Némirovsky », Le Monde 2, supplément du Monde no 19472, no 185,
  • « Les “ambiguïtés” d'Irène Némirovsky, essai d'Angela Kershaw présenté par O. Philipponnat », La Vie des idées, .
  • Olivier Philipponnat (a), Préface aux Mouches d'automne : Mirages russes, Paris, Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », , 115 p. (ISBN 9782246223047)
  • Olivier Philipponnat (b), Préface au recueil Les Vierges et autres nouvelles : Dans les fils du destin, Paris, Denoël, coll. « Folio », , 246 p. (ISBN 9782070438006)
  • Olivier Corpet (dir.), Irène Némirovsky, un destin en images, Paris, Denoël, , 144 p. (ISBN 9782207109748)
  • Olivier Philipponnat, Préface au Malentendu, Paris, Denoël, coll. « Folio », , 191 p. (ISBN 9782070443932)
  • Laure Adler, Préface au recueil Dimanche et autres nouvelles, Paris, Stock, coll. « Livre de Poche », , 410 p. (ISBN 9782253134596)
  • Susan Robin Suleiman, « Famille, langue, identité : la venue à l'écriture dans Le Vin de solitude », Roman 20-50, Lille, Septentrion, no 54,‎ (ISBN 9782908481761)
  • Christian Donadille, « David Golder : un itinéraire de la dépossession et du rachat », Roman 20-50, Lille, Septentrion, no 54,‎ (ISBN 9782908481761)
  • Jacques Poirier, « Payer, payer et encore payer… », Roman 20-50, Lille, Septentrion, no 54,‎ (ISBN 9782908481761)
  • Nelly Wolf, « Le Juif roux - Présence du stéréotype dans David Golder », Roman 20-50, Lille, Septentrion, no 54,‎ (ISBN 9782908481761)
  • Paul Renard, « David Golder de Julien Duvivier : une adaptation fidèle de David Golder d'Irène Némirovsky », Roman 20-50, Lille, Septentrion, no 54,‎ (ISBN 9782908481761)
  • Jonathan Weiss, « La réception des œuvres d'Irène Némirovsky aux États-Unis », Roman 20-50, Lille, Septentrion, no 54,‎ (ISBN 9782908481761)
  • Susan Rubin Suleiman, La question Némirovsky : Vie, mort et héritage d'une écrivaine juive dans la France du XXe siècle, Paris, Éditions Albin Michel, , 428 p. (ISBN 9782226315168)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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