Irène Némirovsky

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Irène Némirovsky
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Irène Némirovsky vers 1917, à l'âge où elle commence à écrire.
Naissance
Kiev (Drapeau de l'Empire russe Empire russe)
Décès (à 39 ans)
Auschwitz (Drapeau de l'Allemagne nazie Reich allemand)
Activité principale
Distinctions
Prix Renaudot 2004 à titre posthume
Auteur
Langue d’écriture Français

Œuvres principales

David Golder (1929)
Le Bal (1930)
Les Mouches d'automne (1931)
L'Affaire Courilof (1933)
Le Vin de solitude (1935)
Les Chiens et les Loups (1940)
La Vie de Tchekhov (posth. 1946)
Suite française (posth. 2004)

Irène Némirovsky (en russe : Ирина Леонидовна Немировская, Irina Leonidovna Nemirovskaïa) est une romancière russe d'expression française. Elle est née le (11 février selon le calendrier julien) à Kiev (en Ukraine, alors dans l'Empire russe) et est morte le à Auschwitz (territoire du Troisième Reich, aujourd'hui en Pologne).

Auteur à succès dans la France des années 1930, oubliée après la Seconde Guerre mondiale et redécouverte dans les années 2000, elle est le seul écrivain à qui le prix Renaudot ait été décerné à titre posthume, en 2004, pour son roman Suite française.

Issue d'une famille juive fortunée mais désunie, Irène Némirovsky reçoit une éducation imprégnée de culture française. Aussi se sent-elle peu dépaysée lorsque ses parents, fuyant la Révolution russe, s'installent à Paris, en 1919. Elle y mène une vie mondaine et insouciante, puis épouse en 1926 Michel Epstein, comme elle émigré russe juif, dont elle a deux filles, Denise (1929-2013) et Élisabeth (1937-1996). Contrairement à ses parents, elle privilégie l'harmonie familiale.

Elle affirme par ailleurs très tôt sa vocation d'écrivain. Quelques uns de ses récits paraissent dès le début des années 1920, mais c'est le succès de son roman David Golder en 1929 qui lui apporte une vraie notoriété. Dès lors elle ne cesse plus d'écrire et de publier, en volumes ou dans des revues, des nouvelles et des romans dans l'ensemble assez courts, dont le réalisme social intransigeant n'exclut pas la sensibilité ni la psychologie. Entrecoupant sa narration de dialogues et usant fréquemment du point de vue interne pour se rapprocher de ses personnages, Irène Némirovsky fait de la compréhension des êtres sa priorité, sans se départir d'un regard lucide et ironique.

Nombre de ses récits tournent autour d'une figure maternelle détestée et détestable, très inspirée de sa propre mère. Un autre thème essentiel de son œuvre est sa peinture sans concession de la bourgeoisie qu'elle connaît bien, et d'une époque — l'entre-deux-guerres — qu'elle montre gangrenée par toutes les corruptions, économiques, politiques, morales. Enfin, elle a volontiers mis en scène des personnages de Juifs poussés à l'affairisme par une soif de reconnaissance, voire une forme d'atavisme : cette représentation ambiguë et plutôt stéréotypée, récupérée à l'époque par les antisémites, posait la question des rapports exacts de la romancière avec sa communauté d'origine et son identité juive.

Il semble qu'Irène Némirovsky ait tardé à réaliser que son amour pour la France et sa place sur la scène littéraire française ne suffiraient pas à la protéger des lois antijuives du régime de Vichy et de l'occupant allemand. Arrêtée en juillet 1942 dans le village de Bourgogne où elle s'était retirée avec sa famille, elle est transférée à Auschwitz, où elle meurt un mois plus tard ; son mari Michel Epstein y est déporté et assassiné en octobre.

Leurs filles ont pu être cachées durant toute la guerre et sauvées. Mais il leur a fallu près d'un demi-siècle pour trouver le courage de travailler à faire redécouvrir l'œuvre de leur mère. Cela commence en 1992 avec Le Mirador, autobiographie imaginaire d'Irène Némirovsky par sa fille cadette Élisabeth Gille. En 1995, les deux sœurs confient à l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC) toutes les archives d'Irène Némirovsky, Denise Epstein se consacrant à transcrire certains manuscrits. Ce « fonds Némirovsky » ouvre d'une part aux chercheurs une riche documentation gérée bientôt par Olivier Philipponnat, co-auteur en 2007 d'une biographie de référence d'Irène Némirovsky. D'autre part, les brouillons et carnets de travail permettent la publication progressive de toutes ses œuvres, y compris des inédits. L'attribution du prix Renaudot à son roman inachevé Suite française contribue grandement à la faire connaître du public.

Au cours des années 2000, quelques voix s'élèvent pour suggérer que l'engouement suscité par les romans d'Irène Némirovsky tiendrait entre autres à son destin tragique. Parallèlement, en particulier aux États-Unis où une partie de son œuvre est traduite, resurgit la polémique autour de son antisémitisme supposé. Mais les spécialistes de Némirovsky montrent qu'on ne peut sérieusement faire d'elle un écrivain en proie à la « haine de soi juive ». Et ils s'accordent à lui reconnaître un talent dont elle n'aura pas eu le temps de donner l'entière mesure.

Sommaire

Biographie[modifier | modifier le code]

« Pour comprendre Irène Némirovsky, il faut la saisir d'abord dans son rapport à ses origines[1] » — ainsi débute l'essai que l'universitaire américain Jonathan Weiss[N 1] consacre en 2005 aux liens entre la vie et l'œuvre de la romancière. Or ce n'est pas chose facile, car peu de traces subsistent de son enfance en Russie, et même lors des interviews qu'elle avait accordées à des journalistes ou des critiques à partir de 1930, elle s'y étendait peu. La suite est mieux connue, grâce à des témoignages, à commencer par ceux de sa fille aînée, et grâce aux très nombreux documents d'archives du « Fonds Némirovsky » de l'IMEC : objets, photographies, papiers familiaux et administratifs, éditions originales de ses œuvres, manuscrits de ses textes annotés de sa main, journaux de travail regorgeant aussi de souvenirs et réflexions personnelles, correspondance avec ses proches, ses relations, ses éditeurs, jusqu'aux derniers mois, jours même, avant sa déportation[2].

Une enfance russe : de Kiev à Saint-Pétersbourg (1903-1917)[modifier | modifier le code]

Irène Irma Némirovsky (Irma pour la synagogue[3]) est la fille unique, née environ un an après leur mariage, de Leonid Borissovitch Némirovsky (1868-1932), « petit Juif obscur[4] » d'Elisavetgrad devenu homme d'affaires, et d'Anna Margoulis (1875-1972), issue d'une famille juive aisée d'Odessa, qui par snobisme se fait appeler Jeanne ou surtout Fanny, et par angoisse de vieillir fera modifier son état civil pour se rajeunir de douze ans[5],[N 2]. C'est principalement à Kiev qu'a vécu ce couple mal assorti et bientôt désuni, jusqu'à ce que la Révolution d'octobre 1917 pousse à l'émigration le banquier qu'est Némirovsky.

En 2005 ont été retrouvés des brouillons et carnets longtemps crus disparus, qui concernent notamment Le Vin de solitude, roman le plus autobiographique d'Irène Némirovsky[6]. En marge elle avait noté, dans un visible effort de remémoration, des souvenirs d'enfance, des scènes entrevues, des conversations. Ceci s'ajoutant à quelques autres documents et témoignages[N 3] ainsi qu'à ce qu'elle a transposé dans certaines de ses œuvres, il est devenu possible de reconstituer sa vie antérieure à son arrivée en France[8] : enfance protégée dans un milieu aisé, détaché du judaïsme, mais dans le contexte antisémite de la Russie tsariste ; éducation « à la française » de rigueur dans l'aristocratie et la bourgeoisie russes[9], et qui la plonge très tôt dans la littérature ; solitude aussi, entre un père peu présent et une mère qui ne l'aime pas, la laissant le plus souvent aux soins de sa gouvernante française.

Des nouveaux riches[modifier | modifier le code]

Origines familiales[modifier | modifier le code]
Photographie sépia d'une femme en buste, cheveux en chignon 1900, épaules dénudées et collier de perles.
Anna Margoulis-Némirovsky, photographiée ici avant 1914.

Irène Némirovsky elle-même s'interroge sur ce qui a pu rapprocher ses parents : elle suggère que Leonid était au premier abord séduit par la personnalité d'Anna, tandis que celle-ci attendait de lui l'accomplissement de ses ambitions sociales et matérielles[10].

Dessiné sur fond gris, homme en buste de trois-quart face avec petite moustache, cheveux crantés et lorgnons, costume et nœud papillon
Leonid Némirovsky, dessin sans date (avant 1914).

Leonid Némirovsky[N 4] semble avoir perdu son père à l'âge de dix ans[5] et a travaillé très tôt pour entretenir le reste de sa famille. Coursier, commis, gérant d'entrepôt, fabricant et négociant en produits divers, puis pour finir habile financier, il est amené à voyager de Moscou à Lodz ou Vladivostok[4]. De naissance très humble, il ne parle que le russe et le yiddish, et ses manières détoneront toujours dans les milieux embourgeoisés qu'aime à fréquenter sa femme[10]. C'est l'archétype du « self-made man »[12], figure récurrente dans l'œuvre d'Irène Némirovsky et qu'elle caricature plus ou moins, comme le héros éponyme de David Golder, Alfred Kampf (Le Bal), Boris Karol (Le Vin de solitude), Dario Asfar (Le Maître des âmes), Ben Sinner (Les Chiens et les Loups). Très affectionnée à son père, qui le lui rend bien mais s'absente souvent pour longtemps, Irène Némirovsky tient de lui son teint très mat (il est surnommé « l'Arabe », comme Pouchkine[5]) et une grande bouche qu'elle n'aime pas[13]. Il transmet surtout à sa fille sa gaieté, son orgueil, sa ténacité, et sa conviction que tout dans la vie est histoire de rapport de force[14] : il incarnera toujours à ses yeux une hardiesse d'entreprendre pour elle caractéristique du « génie juif »[4].

Anna Margoulis, aussi vaniteuse et autoritaire que raffinée, passe pour une belle femme : elle est « bien en chair et bien faite », très élégante avec « un port de reine », malgré sa petite taille dont hérite sa fille en plus de ses yeux « aux paupières un peu lourdes »[13]. Elle est d'une tout autre extraction que son mari : les parents de sa mère, Rosa Chtchedrovitch dite Bella (1854-1932), petite femme douce et pieuse, étaient de gros commerçants de blé à Ékatorinoslav[15] ; et son père surtout, Jonas Margoulis (1847-1931), est né à Odessa dans une famille enrichie depuis deux ou trois générations[N 5]. Irène se souvient de son grand-père, qui porte beau jusqu'à un âge avancé, comme d'un homme de grande culture. Séjournant souvent sur la Côte d'Azur, il parle couramment français, est féru de littérature française et d'opéra, et pratique lui-même la musique, tout en étant diplômé d'une prestigieuse école de commerce. Anna, plus encore que sa sœur Victoria née dix-huit ans plus tard, a reçu une éducation parfaite : école supérieure de jeunes filles de Kiev, cours de français, leçons de piano. Elle inspirera à sa fille différents portraits de parvenues égoïstes et hautaines, telles Gloria Golder, Rosine Kampf, Bella Karol, Gladys Eysenach (Jézabel)[15].

Anna a ses raisons d'avoir choisi, apparemment sans amour et contre l'avis des siens[17], ce Leonid tout juste sorti du shtetl et qui s'est déjà ruiné la santé dans ses pérégrinations[4]. D'abord, profitant du tournant économique libéral qu'a pris la Russie, il a le don pour investir et spéculer. Le caractère parfois embrouillé de ses affaires[18] ne l'empêche pas, de gérant d'usines qu'il était vers 1900[10], d'être devenu à la veille de la guerre non seulement très riche[18], mais encore Président de la Banque de commerce de Voronej ainsi qu'administrateur de la Banque de l'Union de Moscou et de la Banque privée de commerce de Saint-Pétersbourg — ce qui le rapproche des milieux gouvernementaux[19]. En outre, alors que les Juifs sont exclus des plus grandes villes de la Zone de Résidence où le pouvoir impérial les cantonne depuis le XVIIIe siècle, Némirovsky a pu accéder à la « première guilde » des commerçants et financiers juifs, autorisés à habiter Kiev même, et non ses faubourgs[20].

L'unique préoccupation de Leonid est selon Philipponnat et Lienhardt « d'élever un rempart d'or entre lui-même et son enfance [… et] d'offrir à sa fille l'enfance qu'il n'a pas eue[21] » : c'est pour la pragmatique Anna l'assurance de conjurer le spectre du ghetto[22].

Loin du ghetto et du judaïsme[modifier | modifier le code]

Dans les shtetlech de l'Empire règne une misère ravivée périodiquement par les crises et les épidémies, mais aussi les pogroms : Anna en a, plus que ses parents ou son mari, une profonde hantise.

Irène Némirovsky romancière se souviendra du Podol — cœur historique de Kiev devenu le quartier juif pauvre — qu'elle a pu apercevoir enfant et que sa mère dépeignait avec mépris : ruelles boueuses nauséabondes où grouillent des enfants sales et dépenaillés, boutiques sordides, artisans miteux accrochés au yiddish et à la religion[23]. Pour Anna comme pour d'autres Juifs russifiés, c'est un monde de parias infréquentables dont il faut se couper à jamais[22]. Mais les pogroms, s'ils ravagent en priorité les ghettos, remontent parfois jusqu'aux quartiers chics, rappelant à tous, riches, pauvres, de première ou de seconde guilde, ayant ou non payé leur droit de résidence, combien ils sont haïs[24]. Ainsi le , alors que le régime affaibli par neuf mois de troubles politiques et sociaux cherche des dérivatifs au mécontentement populaire[25], des rues entières sont dévastées et des centaines de Juifs tués à Kiev et à Odessa[N 6]. Quelques uns ont pu compter sur l'aide de voisins ou amis russes : Macha, la cuisinière des Némirovsky, passe une croix orthodoxe au cou de la petite fille âgée de deux ans et demi, et la cache derrière un lit en priant pour son salut[26],[N 7].

Photographie en couleur d'un chemin bordé de pelouses, de buissons et d'arbres, avec au premier plan un arbuste en fleur
Le Jardin botanique Fomine.

Il semble qu'Anna et Leonid avaient depuis longtemps cessé de pratiquer et n'aient jamais eu une foi bien ancrée[23]. La menace antisémite, qui s'amplifie encore les années suivantes, achève de rompre en eux tout attachement aux traditions, et a fortiori la fibre religieuse : « Pour eux, en effet, comme pour tant de Juifs en voie d'assimilation, l'émancipation n'irait pas sans renoncer à la foi[27]. » Apparemment, le seul devoir auquel Leonid Némirovsky se sente tenu vis à vis de Dieu, c'est de bien faire vivre les siens[14]. Sa fille notait en marge des cahiers du Vin de solitude : « Bien marquer que la religion n'existe pas dans la vie d'Hélène[N 8]. Sauf la prière du soir[N 9], le côté religieux de la vie est néant[27]. » Le narrateur (comme plus tard celui du roman Les Chiens et les Loups) précise que les Juifs « de bonne famille » peuvent se permettre un retour à la pratique religieuse, tandis que les nouveaux riches s'en détournent[28].

Photographie en couleur d'un imposant immeuble avec des colonnes et des sculptures
Le no 11 de la rue Pouchkine aujourd'hui.

Vers 1910, le couple emménage dans le Pétchersk, quartier huppé de Kiev[29], au no 11 de l'opulente et paisible rue Pouchkine, bordée de tilleuls : ils louent un spacieux appartement dans une demeure de trois étages avec colonnades et portail écussonné flanqué de lions sculptés[30],[N 10]. Le mobilier toutefois est de seconde main, comme la vaisselle, les bibelots et les livres[32]. Les parents d'Anna s'y installent aussi avec Victoria, élevée comme la grande sœur d'Irène[16]. Irène Némirovsky se rappellera les promenades dans les rues animées et les beaux quartiers de Kiev, parmi les badauds, les musiciens de rue, les jeunes filles endimanchées, les lycéens ou étudiants fiers de leurs uniformes. Des parcs et terrasses de verdure qui agrémentent la ville, c'est du Jardin botanique qu'elle retire la plus forte impression, sans doute parce qu'il était le plus proche de la rue Pouchkine[31]. Elle exalte aussi le printemps, où le Pétchersk n'est que fleurs et parfums — et ce malgré les violentes crises d'asthme qui l'accablent dès sa prime enfance, allant de pair avec une grande acuité olfactive mais lui interdisant à jamais d'avoir des bouquets de fleurs chez elle[33].

Anna, au fil des ans et des ressources croissantes de son mari, impose le mode de vie de la bourgeoisie russe, avec domestiques et service « à la française »[32], la cuisine ashkénaze et le yiddish étant bannis. Elle ne parle que le français avec sa fille[16], chante en français en s'accompagnant au piano, fait venir de Paris ses toilettes et revues de mode[34], et ne se fournit que dans certaines boutiques. Les Némirovsky fréquentent les théâtres, glaciers et salons de thé en vogue[35], et quand ils ne passent pas l'été au bord de la mer Noire[30], c'est à Paris ou à Biarritz. Ils vont prendre les eaux à Vichy, à Plombières, et séjournent l'hiver sur la Côte d'Azur[26], dans des hôtels de plus en plus luxueux[36].

Par ailleurs avare, Anna paraît enfin n'avoir jamais assez de bijoux pour surmonter son angoisse de « redevenir » une Juive pauvre[22]. Plus encore que son mari, concluent Philipponnat et Lienhardt, elle a tout des parvenus de la ville haute tels qu'a pu les railler l'écrivain juif Cholem Aleikhem, qui a connu Kiev à la Belle Époque[34], et tels qu'apparaîtront dans l'œuvre d'Irène Némirovsky les Golder, Kampf, Karol ou Sinner[37].

Dissensions familiales[modifier | modifier le code]

Un couple qui ne s'entend pas[modifier | modifier le code]
Affiche illustrée avec bâtiment à droite illuminé de l'intérieur et foule de personnes en tenue de soirée
L'opéra de Vichy, affiche de L. Tauzin (1910). Entre Paris et le bord de mer, les Némirovsky font toujours halte à Vichy[38].

D'une « coquetterie maladive[22] », Anna multiplie les liaisons : son époux accaparé par ses affaires s'en accommode, mais pas sa fille, que choquent ces trahisons.

Névrotiquement effrayée à l'idée de vieillir et d'enlaidir, Anna, presque toujours habillée de clair, passe son temps à prendre soin de son corps et à s'enduire le visage de crèmes[22]. Très rapidement elle trompe sans retenue son mari, à qui elle reproche ses manières de rustre[10], et choisit d'ailleurs ses amants de préférence parmi les goys[34]. Une passion pour un riche Russe la conduit à un moment au bord du divorce ; mais la vénalité semble chez elle l'emporter encore sur les sens[39] : Leonid après tout ferme les yeux sur ses aventures, peut-être parce que lui-même, comme le suppose sa fille, est plus intéressé par l'argent que par les femmes[21]. Il satisfait à tous les caprices exorbitants de la sienne, et finit même par entretenir certains de ses amants — ce que met en scène Le Vin de solitude[14]. Les disputes ne sont pas absentes du foyer, mais le mode de vie des Némirovsky permet de les espacer. Leonid disparaît pendant de longs mois pour ses affaires[40],[N 11], et les séjours d'Anna en France, qui commencent toujours à Paris, peuvent se prolonger indéfiniment : Irène se souvient y être venue chaque année jusqu'à la Première Guerre mondiale, et une fois pour un an entier[42]. Ce sont des périodes fastes pour les amours d'Anna.

Le plus gros grief d'Irène envers sa mère est que celle-ci, s'imaginant qu'elle ne comprenait rien, l'ait rendue témoin de ses infidélités[19], et lui ait donné une image avant tout dégradante de l'amour[40]. Le seul avantage que retire l'enfant de cette situation atypique, c'est que quand elle voit ses amants — plus tard de vulgaires gigolos puis coureurs d'héritage[39] —, sa mère la laisse tranquille[43].

Une mère défaillante[modifier | modifier le code]

Anna Margoulis-Némirovsky conjugue au « déni de judéité » « le déni de maternité »[44]. Son manque d'amour, ses rudesses et ses injustices génèrent chez sa fille une véritable haine, que le temps seul a pu estomper.

Il est certain qu'Irène a reçu de sa mère, qui repoussait ses baisers spontanés[39], moins de tendresses que de remontrances, sur ses manières, ses propos, sa façon de se tenir[45] — celles qu'elle consigne dans le journal du Vin de solitude sont transcrites presque mot pour mot dans ce roman ou au début du Bal[46]. « Ce n'étaient pas tellement, écrit-elle, les paroles qui, dites doucement, avec un sourire, auraient pu sembler tolérables, c'est l'accent haineux que je ne puis rendre, l'accent qui, d'avance, posait la mère en ennemie[13] ». L'Ennemie, cruel portrait d'une marâtre vaniteuse en conflit avec sa fille, est précisément le titre d'une des premières œuvres publiées de Némirovsky[47].

Irène a très tôt compris qu'elle n'était pour sa mère qu'un fardeau ; adulte elle analyse que pour ce genre de femme, l'enfant est un cruel rappel de l'âge, son existence prouvant qu'elle n'est plus tout à fait jeune[45] et entravant son rêve de séduction perpétuelle : pour Philipponnat et Lienhardt, il est évident qu'Irène n'a pas été désirée[N 12],[48]. En voyage Anna la fait souvent loger à l'écart avec sa gouvernante[38] ; et elle la maintient dans l'enfance en l'habillant en fillette jusqu'à sa majorité[48],[N 13]. Si Leonid n'avait eu son mot à dire, sa fille aurait sans doute été mise en pension quelque part en France[50].

Irène Némirovsky essaie de retrouver dans ses carnets les nuances exactes de ses sentiments pour sa mère : la répulsion physique enfantine[45] s'est muée avant même l'adolescence en une haine qu'elle qualifie d'« abominable », pour laisser place plus tard à un mélange d'effroi et d'amertume face à sa propre indifférence[51]. « Détester une absence et non une présence : c'est une haine plus légère à porter », confiait-elle en 1937, pour la rasséréner, à la jeune Dominique Desanti, qui déplorait elle-même les absences répétées de sa mère[52]. Cependant Irène ne se révolte pas ouvertement contre Anna, mère méchante doublée d'une épouse indigne : au fil des ans elle éprouve même une sorte de compassion pour cette femme pathétique courant vainement après sa jeunesse[53].

« Zézelle »[modifier | modifier le code]

Irène enfant trouve l'affection et les soins que ne lui prodigue pas sa mère auprès de sa gouvernante française, qu'elle surnomme « Zézelle », et qui disparaît mystérieusement au cours de l'année 1917.

photo en couleur aux tons gris-mauve, comme brumeux ; au fond, des bâtiments ; devant, une grande étendue grise et blanche
Dans Le Vin de solitude, Mlle Rose disparaît un soir d'hiver happée par le brouillard qui s'élève de la Néva[54].

Par l'intermédiaire d'une agence de placement en vogue dans la bourgeoisie de Kiev, Anna recrute une méridionale cinquantenaire prénommée Marie, pour s'occuper de sa fille âgée alors de trois ou quatre ans[55]. À en croire le portrait physique qu'en fait plus tard la romancière, c'est une toute petite femme menue et gracieuse, vêtue avec autant de soin que de discrétion[56], mesurée, droite et compréhensive[57]. Bien que peu démonstrative, elle sait toujours consoler ou apaiser Irène[45], et devient vite pour elle une confidente, voire un substitut de mère[56] : « Dans mon enfance, elle représentait le refuge, la lumière. […] Je n'aimais vraiment qu'elle au monde », résume Némirovsky[5]. Outre ce précieux réconfort, la française enseigne à l'enfant les premiers rudiments de sa langue, lui chante tout son répertoire de chansons enfantines, sentimentales ou patriotiques[55] ; elle est de tous les voyages en France et à Paris, dont elle lui communique sa nostalgie. « Tout permet de penser que c'est d'elle qu'Irène tient sa francophilie, son amour de la langue et de la culture françaises[57]. »

Dans la prière du soir pour ceux qu'Irène aime, « Zézelle » remplace bientôt « petite mère »[43]. Anna prend ombrage de cette relation et menace de congédier la demoiselle au profit d'une institutrice anglaise[13]. Peut-être cela a-t-il fini par arriver, et parce qu'Irène aurait dénoncé à son père l'adultère de sa mère qui se serait vengée[13] ; peut-être aussi la gouvernante, à qui pesait l'exil dans ce pays du nord, n'a-t-elle pas supporté la séparation. Il est en tout cas avéré, au-delà des versions romancées de La Niania, de L'Ennemie, du Vin de solitude ou des Mouches d'automne, que « Zézelle » s'est jetée volontairement dans la Moïka[54] ou la Neva[19], à Saint-Petersbourg[N 14].

« Je n'ai plus envie de l'appeler Zézelle, c'est trop sacré », note Irène Némirovsky en préparant Le Vin de solitude[19] : c'est sous les traits de « Mlle Rose » qu'elle lui rend hommage dans ce roman[58].

L'expérience de la solitude[modifier | modifier le code]

Éducation à la maison[modifier | modifier le code]

Hormis « Zézelle », Irène Némirovsky ne paraît pas avoir gardé un bon souvenir de ses précepteurs, ni des longues journées de son enfance à Kiev puis plus tard à Saint-Pétersbourg.

Anna veut faire d'elle une petite fille modèle instruite sans camarades à la maison, où se relaient préceptrices et professeurs particuliers[26]. Dès l'âge de quatre ans Irène apprend l'anglais et l'allemand en plus du russe[59], qui lui sera toujours moins spontané[42] que le français, sa langue d'élection, qu'elle a parlée en premier et dans laquelle elle pensera et rêvera toute sa vie. Sa mère l'élève d'ailleurs dans l'adoration du vers français et, cultivant l'espoir de la voir un jour monter sur scène, lui fait donner des cours de déclamation[59]. En fait de succès sur les planches, à huit ans, vêtue d'une réplique du costume de Sarah Bernhardt pour L'Aiglon, Irène récite une tirade de l'œuvre d'Edmond Rostand à la fête de charité du Home français de Kiev, devant le gouverneur général Soukhomlinov[26], qui la félicite en lui avouant qu'il aimerait avoir comme elle le loisir de séjourner souvent en France (elle se souviendra de lui pour imaginer le personnage éponyme de L'Affaire Courilof)[60].

La romancière évoque dans L'Ennemie « les leçons ennuyeuses, la tyrannie de l'institutrice qui ne vous quitte pas plus qu'un geôlier, une discipline de prison, les devoirs quotidiens que l'on parviendrait à aimer, rendus haïssables à force d'imbécile contrainte », et dans Le Vin de solitude les jeux qu'elle s'invente seule dans sa chambre[59]. Le soir elle dessine et fait des découpages en compagnie de « Zézelle »[61]. Ses loisirs sont encadrés, sans détente ni distractions frivoles, à l'exception d'un peu de patinage le dimanche et des sorties au Café François ou aux projections de petits films Lumière au Théâtre Bergonnier[31]. Lors d'une interview accordée en 1935 à une journaliste, Irène Némirovsky conclut : « Je crois que c'est de cette enfance assez triste que vient le fond de pessimisme qui vous a frappée dans mes livres[61]. » Ainsi s'explique aussi la fascination qu'exerce sur elle la famille bohème d'une amie de sa jeune tante : Le Sortilège et Le Vin de solitude retracent ses séjours joyeux dans leur datcha près de Kiev[50].

Photographie en noir et blanc d'une large avenue bordée d'immeubles sombres, avec piétons et voitures à chevaux
La Banque privée de commerce a son siège au no 1 de la Perspective Nevski (photographie de 1901).
Saint-Pétersbourg[modifier | modifier le code]

En mars 1914, à Nice, Leonid Némirovsky annonce que la famille doit s'installer d'ici la fin de l'été à Saint-Pétersbourg, sans repasser par Kiev[41].

À part des cours de piano, l'emploi des journées d'Irène ne change guère. Le no 18 de la Perspective des Anglais n'est pas situé dans le quartier le plus chic mais selon ses souvenirs, la maison offre une enfilade de salons blancs et or où l'argent et les vins fins coulent à flot[32]. La Première Guerre mondiale stimule encore les affaires de Leonid Némirovsky. Il n'est pas exclu qu'il ait fait partie des profiteurs de guerre spéculant sur les armes ou l'approvisionnement, ce que suggère sa fille dans Le Vin de solitude[62]. Dans la capitale des tsars, où sévit une virulente propagande antisémite[63], il a saisi surtout, comme d'autres Juifs déjà « citoyens à statut privilégié », l'opportunité de prouver son dévouement à la couronne en rejoignant le Comité des industries de guerre. La Banque privée de commerce de Saint-Pétersbourg engrange en tout cas de gros profits entre 1915 et 1917, et Leonid noue des liens avec des proches du pouvoir impérial[62],[N 15].

Pour Irène Némirovsky, Saint-Pétersbourg reste la ville des hivers qui durent six mois et des odeurs croupies qui montent de la Néva[63]. D'autant qu'elle s'ennuie de Paris, comme sa mère[64]. Française de cœur, elle souhaite la victoire de la France au moment où beaucoup de Russes voudraient se retirer du conflit mondial[65].

Lectrice passionnée[modifier | modifier le code]

Dès l'âge de huit ou dix ans, Irène se réfugie dans la lecture pour fuir les déceptions de la vie familiale : « Sans la lecture, fait-elle dire à son double dans L'Ennemie, elle serait tombée malade d'ennui. Les livres remplaçaient pour elle la vie réelle[66]. » Elle lit avec avidité aussi bien des romans de gare qui lui donnent l'illusion de percer la psychologie de sa mère que Guerre et Paix et Le Mémorial de Sainte-Hélène ou, en cachette, des contes libertins du XVIIIe siècle[61]. Elle dévore les classiques de la littérature française, Racine, Balzac, Stendhal, Maupassant, et quelques auteurs plus récents : « À cette époque, j'étais folle d'Edmond Rostand »[19]. C'est vers 1917, dans la bibliothèque de l'officier qui loue à son père son logement moscovite, qu'elle découvre, outre Le Banquet de Platon, les poètes français de Ronsard à Verlaine, À Rebours de Huysmans, Le Livre de la jungle de Kipling, quelques tomes des Claudine de Colette, et par dessus tout autre, Le Portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde, qui lui paraît donner un contour à ses propres tourments[67]. L'année suivante, en Finlande où ses parents se sont réfugiés, elle tombe encore sur des volumes de Balzac, mais aussi de Théophile Gautier, Alexandre Dumas, Maeterlinck et Henri de Régnier[68].

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Le bouleversement d'une vie : de Saint-Pétersbourg à Paris (1917-1919)[modifier | modifier le code]

« Comment la vie a-t-elle cessé tout à coup d'être quotidienne ? » s'interroge plus tard Irène Némirovsky dans son journal. En 1917 la politique fait brutalement irruption dans son existence : c'est l'évolution du mouvement révolutionnaire entre février et octobre qui pousse sa famille à émigrer[69], d'abord en Finlande puis, une fois envolé tout espoir d'instauration d'un régime libéral, en France, via la Suède. C'est l'époque où la future romancière fait ses tout premiers pas d'écrivain.

D'une révolution à l'autre[modifier | modifier le code]

Même si face aux pénuries, aux revers militaires et à la valse des ministères, le peuple russe a eu tendance à vouloir refaire des Juifs des boucs émissaires, les trois premières années de guerre n'ont pas bouleversé le quotidien de la famille Némirovsky, ni les perspectives du banquier Leonid : la bourgeoisie continuait à espérer du conflit une libéralisation de cette autocratie malade[70]. Mais la guerre s'éternisant finit par cristalliser tous les mécontentements, et en février 1917 se multiplient les grèves et les défilés où les manifestants réclament du pain, la paix et l'abdication de Nicolas II[69]. Irène, songeant que les Français qu'elle aime tant ont pris la Bastille, est favorablement impressionnée par une immense manifestation de femmes, puis par une scène de fraternisation entre la foule et des soldats casernés en face de chez elle[71]. A contrario, un simulacre d'exécution du dvornik (concierge) de son immeuble à cause de ses possibles accointances avec la police l'impressionne tant, que dans le Vin de solitude elle racontera cette scène en faisant assassiner réellement le personnage[72]. « Ce fut en cet instant-là, écrira-t-elle dans Le Figaro littéraire du , que je vis naître la révolution[73] », c'est-à-dire pour elle un démon qui bouleverse les habitudes, trouble l'âme de l'homme et altère sa pitié naturelle[19].

Leonid Némirovsky a pu poursuivre ses affaires durant une partie de l'année 1917[72], d'autant que le premier gouvernement provisoire avait levé les restrictions concernant les Juifs[19]. Quand survient la révolution d'Octobre, les brutalités qui l'accompagnent à Pétrograd[N 16] l'incitent à partir pour Moscou avec les siens, dès juillet selon Jonathan Weiss[74], en octobre selon Philipponnat, après la prise de pouvoir des Bolcheviks, qui nationalisent en décembre le système bancaire[75]. Le pied-à-terre meublé que Némirovsky louait depuis longtemps devient pour sa fille un lieu enchanté où, indifférentes aux remontrances de sa mère, elle passe ses journées à lire[76]. Elle n'en garde pas moins le souvenir de batailles de rues qui dégénèrent en beuveries, transposées en Finlande dans sa nouvelle Les Fumées du vin : c'est là l'origine de son scepticisme à l'égard de toute Révolution. Leonid — dont la tête a peut-être été mise à prix — transfère discrètement ses avoirs à l'étranger, avant d'organiser la fuite de sa famille[77].

Adieux à la Russie[modifier | modifier le code]

En janvier 1918, les Némirovsky gagnent en traîneau la frontière finlandaise, toute proche de Pétrograd[N 17], puis le hameau de Mustamäki[N 18], perdu au fond des bois[79]. Ils cohabitent dans une vieille auberge en rondins avec d'autres exilés de toutes conditions, attendant comme eux quelle tournure vont prendre les événements[80].

Photographie en couleurs centrée sur une vive lumière, entre ciel bleu et étendue de neige arborée
Irène Némirovsky n'a jamais oublié les étendues blanches ni les ciels purs des paysages finlandais[78].

Ce séjour de quelques mois imprègne quatre chapitres du Vin de solitude ainsi que plusieurs nouvelles aux accents parfois fantastiques (Nativité, Les Fumées du vin, Magie, Aïno). Il a en effet marqué à plus d'un titre Irène Némirovsky. Elle trouve féériques les landes et les forêts enneigées étincelant sous un ciel lumineux. Les journées sont courtes mais les promenades en traîneau exaltantes, quoique risquées, dans une région en proie à la guerre civile[80] ; les soirées sont longues mais du haut de ses quinze ans, elle est admise par les plus grands dans leurs discussions et leurs jeux de cartes ou de spiritisme[78] ; et ils l'emmènent aux bals du village où se mêlent réfugiés conservateurs et paysans finlandais bolchéviks[80]. Enfin elle connaît ses premiers baisers et émois sensuels entre les bras d'un jeune père de famille russe, séducteur invétéré : « C'est sans doute à cause de lui que tous mes héros ont une jolie bouche et de belles mains », remarque-t-elle en marge d'un carnet[81].

Précisément à cette période, à la faveur de l'ennui, Irène Némirovsky se met à écrire, en russe d'abord, des sortes de contes ou poèmes en prose teintés de folklore nordique et oriental[68]. Et elle inaugure son journal d'écrivain en y copiant des maximes de moralistes français (La Rochefoucauld, Chamfort)[82], avant d'y inscrire des projets de récits inspirés par la petite colonie de Mustamäki[68]. « J'ai commencé à écrivailler vers quinze ou seize ans, confie-t-elle en 1935 à une journaliste, pour le plaisir de comprendre d'autres vies que la mienne, et, mieux encore, pour le plaisir d'en inventer[83]. »

La ligne de front se rapprochant en avril 1918, les Némirovsky poussent jusqu'à la capitale, Helsingfors (Helsinki)[75]. Irène évoque peu l'année qu'elle y a passée, probablement en pension chez une veuve de pasteur qui l'aurait aidée à améliorer son allemand : elle est surtout frappée par le confort moderne de la ville et par une librairie aux ressources inépuisables[68]. Les nouvelles de Russie confirment les victoires bolcheviques : aussi, en mars 1919, la famille rallie-t-elle Stockholm, dont Irène, quoique logée au Grand Hôtel, retire d'abord une impression de froid et de grisaille[75]. Le temps sans doute pour Leonid de récupérer certains actifs en Pologne, dans les Pays baltes ou ailleurs[84], et c'est le départ, fin juin, à bord d'un cargo. La fin de David Golder garde la trace de cette traversée mouvementée qui en dix jours mène les Némirovsky à Rouen. En juillet 1919 ils sont à Paris[85].

France, terre d'élection (1919-1929)[modifier | modifier le code]

Pour les Némirovsky, l'asile est moins un exil qu'un retour à la vie d'avant la révolution : grands appartements, villégiatures luxueuses, gouvernante (anglaise cette fois). Ils ne sont comparables ni à beaucoup de Juifs immigrés, ouvriers, de gauche[86], ni à des Russes blancs partis presque sans rien[87]. Irène, qui a vécu jusque-là dans la nostalgie de la France, ne doute pas de son accueil : sa volonté d'intégration est telle qu'« il ne s'agira pas pour elle de vivre à côté des Français mais de vivre avec eux, comme eux »[88]. Grâce à ses études en Sorbonne et surtout à son caractère très sociable, elle noue quelques amitiés solides et beaucoup de relations mondaines. Non sans céder parfois à la mélancolie, elle adore danser, faire la fête et flirter, du moins jusqu'à son mariage avec Michel Epstein en 1926. La politique l'intéresse peu[89],[90] mais elle a décidément trouvé sa voie dans l'écriture.

Dans le tourbillon des Années folles (1919-1925)[modifier | modifier le code]

Jeunesse dorée[modifier | modifier le code]

Les affaires repartent très vite à la hausse et la famille mène de nouveau grand train.

Il ne semble pas que Leon[N 19] Némirovsky ait dû, comme le prétendait sa fille lors d'une interview en 1930, redémarrer à zéro[87]. Certes une partie de ses avoirs avait été confisquée par le gouvernement bolchévik, et il a perdu de l'argent à rassembler le reste. Il est néanmoins en mesure d'installer en arrivant sa famille dans un hôtel près de la place Vendôme, et d'offrir bientôt à sa femme les cadeaux qu'elle attend de lui : automobile, toilettes, dîners au Ritz[92]. Il siège au Comité des banques commerciales russes et reconstitue rapidement sa fortune à partir de la succursale parisienne de la Banque de l'Union[93], dont il devient vice-président en 1928[47]. La France des années 1920, en pleine expansion industrielle, est très favorable à l'activité bancaire[94] ; et elle accueille volontiers les Russes qui ont fui le bolchévisme, étant même le seul état à avoir reconnu l'éphémère république de Crimée du général Wrangel[95].

Photographie en couleur d'une grande façade claire et ouvragée sur fond de ciel bleu, avec des palmiers devant
L'Excelsior Hôtel Régina, édifié à Nice en 1896 pour la reine Victoria, et découpé en appartements en 1937.

Les Némirovsky emménagent d'abord dans un grand appartement meublé du 115 rue de la Pompe, dans le 16e arrondissement de Paris où logent d'ailleurs pas mal d'émigrés russes. Tout comme à Kiev, ils ne se soucient pas d'en améliorer la décoration, et Irène garde en mémoire le mauvais goût comme « la loufoquerie de la maison »[95]. En 1920 ou 1921, ils s'installent non loin de là, 18 avenue du Président-Wilson, dans un hôtel particulier à l'intérieur tape-à-l'œil, avec stucs et marbres. Irène en occupe apparemment seule avec sa gouvernante tout le rez-de-chaussée, de style Directoire rose et vert[96]. Il n'empêche que dès 1923, pour ses vingt ans, elle a son propre appartement, de l'autre côté de la place d'Iéna : elle l'ignore encore, mais le 24 de la rue Boissière est l'immeuble même qu'habitent le poète Henri de Régnier et son épouse[97].

Six mois après leur arrivée, les Némirovsky sont allés passer la fin de l'hiver et le printemps à Nice : une série de photographies de 1920 les montre, toujours à la dernière mode, le long de la promenade des Anglais et sur les marches de l'Excelsior Régina Palace. Désormais, enchaînant comme naguère des séjours sur la Côte d'Azur et dans des villes d'eau, sur la côte normande ou sur la côte basque[97], ils ne descendent plus que dans des hôtels de grand luxe, tels l'Hôtel du Palais à Biarritz[98]. Irène garde les mêmes habitudes lorsqu'elle s'offre des virées en voiture ou même en side-car avec des amis aussi riches, oisifs et insouciants qu'elle : les années 1921 et 1922 la voient tant à Hendaye, Saint-Jean-de-Luz ou Juan-les-Pins[99] qu'à Deauville et Paris-Plage, tandis que ses excursions la mènent dans l'arrière-pays niçois comme en forêt de Fontainebleau[98]. Cette jeunesse dorée se retrouve, sur fond des années folles, dans plusieurs de ses romans (David Golder, Deux, Le Malentendu) et nouvelles (Dimanche, Les Rivages heureux).

Très entourée[modifier | modifier le code]

En dehors de sa famille, Irène Némirovsky n'a aucun mal à se faire des relations car elle est très liante et d'un entrain communicatif[100].

Certains êtres manquent à son bonheur. Personne ne peut remplacer « Zézelle » dans son cœur. Dès juillet 1919, les Némirovsky ont engagé comme gouvernante et chaperon une anglaise, Miss Matthews[93]. Irène prend d'abord en grippe sa longue figure, son allure austère, ainsi que l'obligation de lui parler anglais : elle reconnaît par la suite qu'elle lui doit de meilleures manières, plus réservées. Et elle apprécie finalement la compagnie de celle qui l'a surnommée « Topsy » (tête-en-l'air) au point de la garder à son service après son mariage[101]. Ses grands-parents Margoulis, affaiblis par l'âge et les problèmes de santé, marqués par ce qu'ils ont vu de la guerre civile[102], ont émigré en 1922. Mais Fanny ne tient pas à s'en encombrer et les envoie à Nice aux frais de son mari[102]. Elle ne veut pas davantage accueillir pour ses études le fils de sa sœur Victoria, restée en Russie soviétique : Irène, qui aime beaucoup sa jeune tante et correspondra avec elle jusqu'en 1939, trouve là un nouveau grief contre sa mère[102].

Ses carnets d'adresses des années 1920 regorgent de prénoms masculins et féminins prouvant qu'Irène Némirovsky choisit ses nombreuses connaissances tant dans la communauté russe que dans la bourgeoisie française[103],[104]. Olga Valerianovna Boutourline, rencontrée à Nice en février 1920 et élevée par une mère veuve qui a dû se faire couturière, épousera un prince en exil : elle demeure jusqu'à la guerre la plus chère amie russe d'Irène et lui inspire la nouvelle Destinées[104]. À la Sorbonne, Irène se lie d'amitié avec René Avot, fils d'un gros papetier du Pas-de-Calais, puis par son entremise avec sa sœur Madeleine. Celle-ci, résidant encore chez ses parents, l'invite à y séjourner fin 1921 : c'est l'occasion de partager le quotidien d'une famille bourgeoise de province, qui servira de modèle pour La Comédie bourgeoise[105], Deux[106], ou encore Suite française[107] et Les Biens de ce monde[108]. Le contact ne s'est jamais perdu, mais c'est en ce début des années 1920 qu'Irène se sent la plus proche de « Mad » et, consciente de bousculer un peu sa morale, lui confie par lettres toutes ses frasques[109].

« Noceuse… »[modifier | modifier le code]

« Noceuse et bosseuse[110] », Irène Némirovsky parle d'abord beaucoup à Madeleine de ses « noubas », de ses « soirées d'enfer », et de ses « béguins » ; mais la fête débouche parfois sur d'amères désillusions.

Dessin en noir et blanc représentant des couples enlacés qui courent et virevoltent
Caricature de tango tirée d'un numéro des années 1920 du magazine Punch.

Henri de Régnier, saluant en 1934 la parution du dernier roman de Mme Némirovsky, évoque avec mansuétude le voisinage bruyant qu'elle lui imposait rue Boissière — et que l'enfant gâtée a regretté depuis[111]. La jeune étudiante se lève en effet à midi, va suivre quelques cours puis revient prendre le thé avec René Avot, avant de recevoir en nombre des amis, qui vont jusqu'à l'aube aller et venir, parler fort, hurler des airs slaves ; c'est que, explique-t-elle plus tard dans La Vie de Tchekhov, « la nuit, dans une maison russe, personne ne songe à dormir »[111]. Sinon, sans dédaigner le cinéma[N 20] ni le théâtre[N 21], elle court les réceptions, les casinos, les cabarets (pas toujours russes et parfois louches), et par-dessus tout les bals : comme beaucoup de ses contemporains, elle s'est prise d'une passion pour le tango, le fox-trot ou encore le shimmy, ce qui la retient toute la nuit aux bras de ses danseurs, professionnels ou non. Dans une interview de 1935, elle résume ainsi sa vie durant cette période : « J'ai beaucoup voyagé et… beaucoup dansé »[114].

En parallèle, « Irène multiplie les aventures sentimentales qui finissent parfois en queue de poisson[115] ». Au cours de l'été 1922 par exemple, à Plombières, elle s'éprend du fils cadet d'un usinier des Vosges[97] : la sœur du jeune homme se rappelle la gaieté d'Irène et son aptitude à occuper les enfants pour pouvoir tranquillement flirter avec lui[100]. Ces idylles sont loin d'être chastes[116], et peuvent virer au drame. Irène raconte à Madeleine dans une lettre de 1924 qu'un nommé Henry La Rochelle, qu'elle avait quitté, a fait irruption chez elle « pâle et les yeux hors de la tête, l'air méchant, un révolver dans sa poche » ; elle en conclut qu'il ne faut « pas trop badiner avec l'amour… des autres ! »[115] Plus grave, si l'on en croit les brouillons préparatoires du Vin de solitude, elle aurait subi un viol (finalement écarté du récit) dont elle ressent encore « la souffrance et l'horreur »[116] : elle ne peut s'empêcher d'en attribuer la responsabilité ultime à sa mère, qu'elle éclipse désormais sur le terrain de la séduction, mais dont elle reproduit malgré elle l'inconstance et les errements[117].

« Je me bats contre une mélancolie noire. La raison ? je n'en sais rien ! Peine de cœur ou indigestion de homard, je ne suis pas très fixée », écrit-elle un jour avec son humour habituel[118]. Pour Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, il est évident que la tentation du suicide — événement si récurrent dans son œuvre[119] — a dû traverser Irène autour de ses vingt ans. « Seul un sursaut d'orgueil pouvait la sauver », analysent-ils, d'autant qu'elle a honte d'avoir comme trahi son père en collectionnant les conquêtes, et en s'en vantant de surcroît dans ses lettres à Madeleine ; heureusement, « pour se tenir à distance de cette turpitude, elle avait l'écriture »[117].

« …et bosseuse »[modifier | modifier le code]

En marge de ses divertissements mondains, Irène Némirovsky a poursuivi des études de lettres qui la ramenaient elles aussi vers l'activité littéraire[109].

Page en noir et blanc reproduisant un dialogue sur deux colonnes, surmontées d'un dessin avec une jeune femme chapeautée tendant sa main à une vieille
Page de Fantasio avec le tout premier texte publié d'Irène Némirovsky.

Weiss suppose qu'elle a passé son baccalauréat peu après son arrivée[120], Philipponnat pense plutôt à une équivalence : toujours est-il qu'en novembre 1920 Irène Némirovsky s'inscrit à la Sorbonne en littérature russe et entame la licence l'année suivante[121]. Sa correspondance avec Madeleine trace la courbe irrégulière de son zèle universitaire[122]. Elle obtient progressivement ses certificats : « langue et littérature russe » en juillet 1922 (avec mention), « littérature comparée » en juillet 1924[123], « philologie russe » fin mars 1925 (mention très bien)[124]. Paradoxalement c'est en France, sous la houlette de professeurs comme Fernand Baldensperger et Fortunat Strowski[122], qu'Irène Némirovsky découvre vraiment certains écrivains russes, Tourgueniev notamment, ainsi que des auteurs récents, Merejkovski, Kliouïev, Constantin Balmont. À côté de cela elle lit Proust, qu'elle admire passionnément[125], Valery Larbaud, Chardonne, André Maurois, Paul-Jean Toulet, et les frères Tharaud[93] — oubliés aujourd'hui mais qu'elle range parmi les grands[126].

Par plaisir autant que par désœuvrement, Irène compose en 1921 quatre saynètes[N 22], centrées sur deux garçonnes délurées au verbe canaille[127] : les dialogues entre Nonoche, qui fait penser à son auteure, et Louloute, plus naïve, témoignent déjà selon Philipponnat et Lienhardt d'un sens aigu de l'autodérision et d'un regard clairvoyant sur le monde[128] — sinon sur la revue qui publie le 1er août Nonoche chez l'extralucide, sous le pseudonyme de « Popsy » (altération de « Topsy ») : Fantasio est un magazine satirique gaulois plutôt destiné à un public masculin, réactionnaire et chauvin, amalgamant Juifs et bolchéviks, comme d'ailleurs une grande partie de l'opinion dans l'après-guerre[129].

En 1923 Irène Némirovsky adresse au quotidien Le Matin une nouvelle beaucoup plus triste, La Niania. L'héroïne éponyme est une vieille servante nostalgique de l'ancienne Russie qui a suivi ses maîtres à Paris : elle a les traits de sa grand-mère Bella, perd le goût de vivre et finit sous une voiture[130]. Le journal renvoie le manuscrit au motif qu'il est trop long, mais Irène ne se résout à l'amputer qu'en 1924, en vue de sa publication dans le numéro du 9 mai[131]. Cette première traduction littéraire du tragique de l'exil et du suicide de sa gouvernante lui tient tant à cœur qu'elle la reprendra huit ans plus tard dans Les Mouches d'automne[130]. De 1923 aussi date le manuscrit de L'Enfant génial, qui ne sortira qu'en 1927[N 23] : Ismaël Baruch, poète précoce soustrait à son milieu d'origine juif orthodoxe, perd l'inspiration qui lui venait du fond des âges et des malheurs du ghetto[133]. Ce conte offre déjà de ces descriptions de Juifs qui feront débat par la suite : mais les biographes d'Irène y voient plutôt une imitation de clichés présents aussi bien chez un Oscar Wilde que chez les frères Tharaud[134].

Encouragée par ces discrètes percées éditoriales, par le mariage de ses deux meilleures amies et surtout sa rencontre avec Michel Epstein, Irène Némirovsky tourne résolument la page sur « quatre années de bamboche[135] ».

Un nouvel équilibre (1925-1929)[modifier | modifier le code]

Michel[modifier | modifier le code]

Irène Némirovsky rencontre son futur mari au réveillon du 31 décembre 1924 et l'épouse un an et demi plus tard.

Le ton d'Irène écrivant à Madeleine en janvier 1925 paraît assez sérieux : « Il y a quelque chose ou plutôt quelqu'un qui me retient à Paris. Je ne sais pas si vous vous rappelez de Michel Epstein, un petit brun au teint très foncé qui est revenu avec Choura[N 24] et nous, en taxi, par cette mémorable nuit, ou plutôt ce mémorable matin du 1er janvier ? Il me fait la cour et, ma foi, je le trouve à mon goût. Alors, comme le béguin est très violent en ce moment, il ne faut pas me demander de partir, vous comprenez[137],[138] ? »

Michel Epstein est né le 30 octobre 1896 à Moscou, dans une famille juive très bourgeoise. Son père, Efim Moissevitch, est un financier de bien plus haut vol que Leonid Némirovsky, son collègue au Comité des banques russes en exil : professeur, auteur d'ouvrages sur le système bancaire, administrateur d'une des plus grandes banques de Russie[139], il a été chargé de négocier avec le gouvernement bolchevik. Il a dû quitter en 1918 Saint-Pétersbourg pour Kiev, et Michel a lâché ses études d'ingénieur pour l'École des Hautes Études commerciales : en 1919, il est attaché au ministère des Finances de l'Ukraine indépendante[131]. Mais la débâcle des armées blanches et les terribles pogroms d'octobre 1919 convainquent les Epstein d'émigrer. Efim, sa femme, leur fils aîné Samuel, marié et père d'une petite fille, Michel, Paul le benjamin, et leur sœur Sofia (dite Mavlik) avec son petit garçon, arrivent à Paris en mars 1920. Ils habitent tous avenue Victor-Emmanuel-III[N 25], sauf Samuel[139]. Celui-ci devient producteur pour les Studios Pathé de Montreuil[140], tandis que ses deux frères sont employés de banque. Parti d'un poste modeste, Michel, grâce à sa bonne maîtrise de l'anglais et de l'allemand, s'est vu confier le service des relations extérieures à la Banque des Pays du Nord[141].

Affable et distingué, plus raisonnable et posé qu'Irène, Michel n'aime pas moins le champagne, le music-hall et les amis. Ils se retrouvent tous les soirs dans un bar de l'avenue George-V, et les vacances de l'été 1925 sur la côte basque sont les dernières qu'Irène passe avec sa famille dans un de ces palaces dont elle supporte de moins en moins la facticité. Au grand dam de Fanny, que cela renvoie à son âge[141], le mariage est célébré le 31 juillet 1926 à la mairie du 16e arrondissement. Il a été précédé d'une cérémonie à la synagogue de la rue Théry[N 26], par égard pour les parents de Michel, qui sont pieux[124]. Un contrat de séparation de biens prévoit que l'épouse pourra disposer librement de ses revenus personnels[142]. Le jeune couple emménage dans un cinq-pièces au dernier étage d'un immeuble moderne, 8 avenue Daniel-Lesueur, courte et paisible impasse du très chic 7e arrondissement[143].

Premiers romans[modifier | modifier le code]
Photo en noir et blanc d'une jeune femme prise en plan américain, très souriante, un chat noir dans les bras
Irène Némirovsky et le chat Kissou en 1928.

Sa nouvelle vie permet à Irène Némirovsky de s'installer vraiment dans la création littéraire.

Tous les jours, matin et après-midi, pendant que Michel est au bureau, elle écrit : pas de pièce réservée, ni de table, elle s'allonge simplement sur le divan du grand salon, un cahier sur les genoux[143]. Ayant à son service une cuisinière et une femme de ménage, elle est tout au plus interrompue par quelques visiteurs, ou par son gros chat noir, Kissou. Michel rentre déjeuner, et ne lui accorde en soirée qu'une demie-heure pour s'y remettre. « Mon mari rentre. J'arrête mon travail ; à partir de ce moment je suis l'épouse tout court. […] J'arrive à un équilibre parfait »[N 27]. Michel Epstein devient d'ailleurs ce qu'il ne cessera plus d'être : son premier lecteur, à la fois fervent admirateur et censeur exigeant[145].

En 1925, Irène avait adressé le manuscrit d'un premier roman aux Œuvres libres, revue mensuelle de l'éditeur de prestige Fayard, consacrée aux nouveaux talents comme à des inédits d'écrivains connus. Le Malentendu y a été publié en février 1926[124]. Histoire d'un amour vite impossible entre une femme du monde frivole naïvement égocentrique et un jeune déclassé qui a fait la guerre[146], ce roman de mœurs emprunte plusieurs éléments au vécu de son auteure (les paysages et senteurs de la côte basque, un empire industriel dans le Nord)[147]. Mais la passion adultère s'y décompose inéluctablement sous le coup des contingences matérielles et de l'incommunicabilité entre les personnages[148]. De ce roman émerge donc un thème qui parcourra l'ensemble de l'œuvre de Némirovsky : au-delà des déterminismes sociaux, la conviction que les dérèglements et le déclin moral de l'après-guerre s'enracinent dans la boucherie de Verdun. Aussi le critique Frédéric Lefèvre rend-il en 1930 un hommage rétrospectif à la « vision lucide et synthétique » de la très jeune femme qu'était alors Némirovsky[149].

Feuille de papier cartonné beige sur laquelle est imprimée en noir une liste de titres et d'auteurs
Numéro des Œuvres libres où paraît Le Bal en 1929.

Les Œuvres libres accueillent en avril 1927 L'Enfant génial[150], que son auteur désavouera par la suite, sans doute parce que le symbole de la grâce dénaturée y est trop transparent[133], et même si Benjamin Crémieux, un des rares en 1930 à avoir lu cette œuvre de jeunesse, la trouve « bouillonnante de romantisme »[151]. En juillet 1928, toujours aux Œuvres libres, Irène Némirovsky publie un second et court roman, L'Ennemie. Cette satire des nouveaux riches qui hantent Biarritz offrant également l'image de son conflit avec sa mère, à qui elle tend « le miroir de ses péchés[152] », Irène se cache derrière un pseudonyme, Pierre Nerey (anagramme de son prénom qu'elle utilisera à plusieurs reprises) : dans ce psychodrame cruel, l'héroïne prend sa revanche sur une mauvaise mère vaniteuse en lui ravissant son amant, mais tombe de ce fait dans le piège mortifère de la coquetterie[153]. En février 1929 sort de nouveau aux Œuvres libres et sous le nom de Pierre Nerey une nouvelle féroce sur le même thème, Le Bal : la vengeance d'Antoinette sur sa mère, parvenue ridicule qui la rudoie et la délaisse, y a toutefois des conséquences moins tragiques, l'adolescente se contentant de jeter à l'eau toutes les invitations que ses parents avaient lancées pour une grande soirée[47].

Aucune de ces publications ne rencontre d'écho sur le moment. Mais Irène, poussée par Michel à transformer la matière autobiographique en un matériau de construction parmi d'autres[154], s'est attelée à un projet de plus grande envergure — elle dit d'ailleurs avoir composé Le Bal à titre récréatif, « entre deux chapitres de David Golder »[47].

Gestation(s)[modifier | modifier le code]

Irène Némirovsky a travaillé environ quatre ans à son roman David Golder, le réécrivant plusieurs fois. Elle l'envoie à Grasset en octobre 1929, juste avant d'accoucher de sa première fille.

Elle aurait eu l'idée de ce récit dès 1925, en observant à Biarritz les milieux d'affaires cosmopolites qu'elle juge dépravés — oisifs « détraqués et vicieux », « banquiers douteux », femmes en quête de gigolos, présents bientôt dans L'Ennemie, puis dans Le Bal. Rapidement s'est dessiné le trio central formé par le père, héros éponyme dont le prénom et le passé aventureux ne changeront pas, la mère, la fille : famille judéo-russe déracinée et arriviste, qui n'est soudée que par l'argent[155]. Cette transposition des éléments les plus saillants de son histoire familiale est achevée avant juillet 1926[124].

Irène Némirovsky s'en ressaisit à l'automne 1928[47]. Elle se documente sur les réalités qu'elle va dépeindre, se rendant pour la première fois rue des Rosiers, au cœur du quartier juif pauvre de Paris, et compulsant des revues sur l'industrie pétrolière[47],[N 28]. Elle approfondit les caractères des personnages, en en dressant pour elle-même des portraits complets avant de les mettre en scène[N 29]. Hormis Fischl et Soifer, deux partenaires de Golder qu'elle affirme avoir pris sur le vif même s'ils paraissent tirés de caricatures antisémites, les protagonistes ont plusieurs modèles. Le héros notamment lui a été inspiré par son père, dont elle réalise qu'il n'est plus qu'un spéculateur à court terme[154], mais aussi par des magnats de l'industrie ou du pétrole[157]. Sa femme Gloria le trompe, ne pense qu'à l'or et aux bijoux[154] : dans le registre satirique, Irène a toutefois encore moins épargné le personnage de sa fille Joyce, dont ses biographes notent qu'à l'époque, « nul n'a perçu que c'était un sévère autoportrait »[155].

David Golder est un homme d'affaires implacable qui voudrait se retirer et vivre simplement. Il est las de la société frelatée où il vit, las de payer — avec l'or inscrit dans son nom — pour ses anciens associés et surtout pour une épouse avide dont il entretient le dernier amant en date[119]. Incapable en revanche de dire « non » à sa fille, dépensière, hypocrite, et qui de surcroît n'est pas de lui, il entreprend un dernier voyage pour négocier des puits de pétrole en Russie soviétique. Fatigué, malade, il meurt sur le bateau qui le ramène en France. Il s'y était lié avec un jeune émigrant juif, à qui il suggère avant de mourir qu'il est sans doute vain de vouloir faire fortune[158]. Depuis la version initiale, David Golder a évolué : s'il garde des traits physiques caricaturaux, et qui s'accusent en vieillissant[N 30], il retrouve sur la fin la nostalgie de ses origines et a acquis « une grandeur d'âme et une lucidité qui le distinguent des autres personnages[159] ». Au terme d'un chemin de croix quasi christique qui le conduit de la dépossession à une forme de rachat[160], sa banqueroute est pour lui une libération[161]. Selon le mot de Philipponnat et Lienhardt, cette histoire offre « une variante de l'Ecclésiaste dans le domaine de la haute finance »[155].

Proposé en septembre 1929 à Fayard, le roman est refusé parce que trop long pour Les Œuvres libres[162]. Irène Némirovsky s'avise alors qu'un éditeur comme Grasset en accueillera peut-être favorablement le cynisme apparent et les verdeurs de langage[163]. Elle expédie le manuscrit en donnant son nom d'épouse et une adresse en poste restante, pour éviter les rapprochements avec ses textes antérieurs[162]. Il lui faut par ailleurs déjà s'aliter, car la naissance de l'enfant qu'elle porte s'annonce difficile[163].

David Golder : un événement littéraire (1929-1930)[modifier | modifier le code]

La publication et le succès de David Golder projettent soudain sur le devant de la scène littéraire son auteur âgée de vingt-six ans et jusque-là inconnue du public[164]. Le roman, très remarqué par la critique, est bientôt adapté à l'écran puis traduit à l'étranger. En même temps, la représentation qu'il offre de Juifs nouveaux riches est à l'origine du soupçon d'antisémitisme qui accueillera désormais, malgré ses protestations, tous les romans à sujet « juif » d'Irène Némirovsky[165].

Publication[modifier | modifier le code]

Dessin en noir et blanc d'un bouquet de fleurs avec « Pour mon plaisir » marqué sur un ruban
Logo ornant la couverture des livres de la collection de Grasset « Pour mon plaisir ».

Bernard Grasset est d'emblée séduit par le sujet moderne et le style puissant de David Golder : il ne veut négliger aucun moyen pour en assurer le lancement. Mais l'auteur tarde à se faire connaître.

La France, en ce mois d'octobre 1929 qui va voir éclater l'affaire Oustric liée au krach boursier de New-York, est encore marquée par plusieurs scandales financiers, dont, un an avant, celui de la banque de Marthe Hanau : un « roman d'argent » avec un Juif dans le rôle principal a de quoi plaire au public[166]. Grasset enthousiaste envoie une lettre à la poste restante du Louvre. Sans réponse du mystérieux M. Epstein, il le fait rechercher par voie de presse — premier coup de publicité[167].

C'est que le 9 novembre est née Denise, France, Catherine Epstein. Irène Némirovsky se souviendra dix ans plus tard, en écrivant Les Chiens et les Loups, de cet accouchement prématuré particulièrement pénible, qui l'oblige à garder la chambre trois semaines. Elle compte allaiter sa fille mais engage tout de suite pour s'en occuper à la maison une nourrice morvandelle, Cécile Mitaine, bientôt surnommée « Néné »[N 31]. Une réelle complicité s'installe entre elles nonobstant l'écart social. Cécile partagera les sorties, les vacances et jusqu'aux secrets d'écriture de sa « patronne ». Elle se rappelle la simplicité de ses manières : Irène par exemple tricote toujours en lisant[168].

Fin novembre se présente enfin chez Grasset une petite femme menue à la fois rougissante et malicieuse[168]. L'éditeur voit le parti à tirer du fait que le sombre David Golder ait été écrit, avec beaucoup de talent et sans complaisance pour les Juifs, par une jeune russe juive[169]. Irène Némirovsky s'engage par contrat pour ses trois prochains ouvrages[N 32],[170]. Le 7 décembre, dans Les Nouvelles littéraires, Bernard Grasset annonce un roman qui rappelle Le Père Goriot et « doit aller très loin ». David Golder sort quelques jours avant Noël dans la collection « Pour mon plaisir », qui édite aussi Colette ou Mauriac[167]. C'est un véritable « succès de librairie[171] »[N 33], que Grasset sait prolonger par exemple en recommandant ce roman dans ses « conseils du libraire pour [les] vacances » d'été. Il paraît encore en feuilleton dans Le Peuple, journal de la C.G.T. en janvier et février 1931[173],[N 34].

Dès la rentrée 1930 David Golder est publié aux États-Unis, où il est particulièrement bien accueilli[174]. Il est en quelques années traduit dans toute l'Europe[175], et jusqu'au Chili[176] ou au Japon[177].

Succès critique[modifier | modifier le code]

Dès sa parution David Golder rencontre en France un écho inouï et dans l'ensemble positif, quelle que soit la lecture qu'en font les commentateurs[178],[179].

Ceux-ci ont du mal à croire que ce rude et trivial tableau de mœurs, dont leur plaît le style « vigoureux », voire « viril », soit l'œuvre d'une jeune femme, qui dépasserait en audace Colette elle-même[180]. Le livre fascine par sa peinture d'un affairisme sans scrupule, et d'un monde juif qui n'est pas celui des Rothschild ou des Pereire mais de spéculateurs arrivés depuis peu d'Europe centrale[181]. Tous les quotidiens ou périodiques lui consacrent des articles, signés à l'occasion de grands noms tels Edmond Jaloux, André Maurois, André Thérive ou Daniel-Rops[182]. L'entretien qu'Irène Némirovsky accorde dès janvier à Frédéric Lefèvre pour les Nouvelles littéraires[149] est déterminant pour sa notoriété naissante[183],[179].

Dessin en noir sur fond gris représentant un vieil homme de profil, assis les jambes croisées, l'air pensif
Comme Goriot (dessin de Daumier, 1842), Golder se sacrifie pour sa fille.

Les plus nombreux critiques admirent dans ce roman l'histoire tragique et universelle d'un père qui se sacrifie pour son enfant[184], et par ailleurs un quasi documentaire, repoussoir sulfureux mais édifiant, sur l'immoralité de la haute finance : ainsi la presse de gauche, ou catholique[185], ou encore Henri de Régnier dans Le Figaro du 28 janvier 1930[186]. Certains suivent la piste des types sociaux à la Balzac suggérée par l'éditeur : ils cherchent dans David Golder une physiologie du Juif d'argent au lieu d'un portrait de « self made man », et ne comprennent pas tous comme Paul Reboux que Némirovsky règle avant tout des comptes personnels avec l'univers de sa jeunesse[186].

Dessin à l'encre d'un vieil homme barbu en costume oriental, appuyé sur un bâton
Une représentation du Shylock de Shakespeare datant de 1911.

Quant aux antisémites, surtout à droite, ils lisent David Golder comme un pamphlet contre les Juifs. Ils arguent du fait que l'auteur, juive elle-même, semble reprendre sans distance maints stéréotypes physiques et moraux sur les Juifs : ils y trouvent confirmation de leur vision du Juif rapace[187], qui a du mal à s'assimiler et est condamné à un destin marginal[N 35],[188].

Clivage en proportion inverse au sein de la presse juive : dans le sillage d'un Pierre Paraf fustigeant une figure de « Juif pour antisémites »[189], beaucoup reprochent à l'auteur un « Shylock moderne » entouré de personnages odieux, propres à flatter l'antisémitisme ambiant[190]. Nina Gourfinkel, pour L'Univers israélite, rencontre en février 1930 Irène Némirovsky, qu'elle trouve au demeurant charmante. C'est pour elle que la jeune romancière établit la ligne de défense qui restera toujours la sienne face aux accusations d'antisémitisme : un tel soupçon est absurde puisqu'elle est juive elle-même et ne s'en est jamais cachée ; elle ne prétend pas décrire tous les Juifs mais seulement ceux qu'elle a vus, tels qu'elle les a vus[190],[N 36]. La journaliste conclut comme à contre-cœur : « Antisémite, certes, Irène Némirovsky ne l'est pas. Aussi peu que Juive. »[183],[190]

Tandis que Gaston Chérau et Roland Dorgelès appuient sa candidature à la Société des gens de lettres, on parle d'elle pour le prix Femina et même pour le Goncourt[192]. Le 9 novembre elle ajourne sa requête de naturalisation, qui lui faciliterait l'attribution du prix mais risquerait dans ces conditions de jeter le soupçon sur la sincérité et la profondeur de son attachement à la France : « je voudrais que cela soit absolument désintéressé de ma part, que le bénéfice moral et matériel du prix n'influence en rien un don tel que je le comprends », explique-t-elle à G. Chérau dans une lettre datée d'octobre[193].

Sans recevoir de récompense, David Golder lance définitivement la carrière de Némirovsky en lui faisant une réputation d'écrivain réaliste impitoyable[194]. Toutefois, le débat déclenché par ce que Philipponnat et Lienhardt nomment « l'affaire Golder » resurgira désormais à chaque « roman juif » d'Irène Némirovsky — d'autant qu'elle met toujours en scène ses personnages sur fond de spéculation financière[165].

Adaptations[modifier | modifier le code]

Le roman se vend si bien qu'il fait l'objet de deux adaptations simultanées, l'une au théâtre, l'autre au cinéma, plus fidèle et mieux accueillie.

Dessin à la plume sur fond gris représentant un homme en pied, avec redingote et casquette, regardant le contenu d'un écrin
Golder évoque aussi l'usurier balzacien Gobseck (1842)[194].

Fernand Nozière, critique de théâtre qui a déjà porté des romans à la scène[195], acquiert dès février 1930 le droit d'adapter David Golder[183]. Harry Baur, retenu pour le rôle-titre, assume la direction des acteurs. La première a lieu le 26 décembre 1930 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin[N 37], mais les représentations cessent au bout de trois semaines[193] : dans une mise en scène languissante, Nozière semble n'avoir gardé du récit que ses aspects les plus caricaturaux[N 38] — de là un dessin de Sennep qui représente Harry Baur ouvrant sur son propre flanc un robinet, d'où tombe de l'argent que récupère Paule Andral, l'interprète de Gloria Golder[197],[193]. Les deux comédiens vont bientôt apparaître à l'écran dans les mêmes rôles.

Le jeune cinéaste Julien Duvivier a été très impressionné par la lecture de David Golder. Il rend visite à Irène Némirovsky pour lui annoncer son désir d'en faire son premier film parlant. Les producteurs Marcel Vandal et Charles Delac signent fin août 1930 avec Grasset[171] et le tournage se déroule entre octobre et novembre[198]. Le film est projeté en avant-première au Théâtre Pigalle le 17 décembre 1930, puis le 6 mars 1931 à l'Élysée-Gaumont pour le grand public[173]. Duvivier a écourté ou déplacé certaines scènes[199] mais la structure en séquences et l'abondance de dialogues dans ce roman [N 39] se prêtaient à l'adaptation[200]. Jackie Monnier, quoiqu'elle rende bien le snobisme, les caprices et la rouerie de Joyce, a été jugée horripilante[201]. Harry Baur, qui a le physique de son personnage[202], campe un David Golder « pareil au titan fatigué du roman[203] », et les autres acteurs convainquent la critique comme le public : le film est toujours à l'affiche en septembre 1931[204].

Duvivier a évité la caricature du monde juif en faisant du héros un personnage sacrificiel[205],[N 40], et si son film est plus expressionniste que réaliste, il « ne trahit pas la signification profonde du roman : la renaissance à son enfance juive de Golder agonisant[203] »[206]. Le film respecte, voire intensifie par la mise en scène et la prise de vue, le pessimisme de l'œuvre littéraire : violence des rapports sociaux et familiaux, pouvoir de fascination de l'argent, vanité de toute chose, tragique de la condition humaine[205].

Femme de lettres à part entière mais étrangère (1930-1939)[modifier | modifier le code]

« Aucune œuvre publiée après David Golder (sauf Suite française) ne connut le retentissement de ce roman[207] » ; il n'empêche que si en 1930 Irène Némirovsky récusait par modestie l'étiquette de « femme de lettres », à la veille de la guerre elle l'est devenue[208]. Plusieurs de ses romans déçoivent durant cette période, et elle est contrainte par des difficultés financières — certes relatives[209] — à des travaux qu'elle qualifie elle-même d'alimentaires[210]. Elle écrit énormément, et n'est pas très regardante sur l'orientation politique des revues auxquelles elle adresse une trentaine de nouvelles, ainsi que ses romans pour une parution en feuilleton[208]. Elle se fait néanmoins une place et des amitiés dans les milieux littéraires, en passant notamment chez Albin Michel en 1933. Sur le plan personnel, cette décennie se marque par des deuils puis par la naissance de sa deuxième fille. L'avènement du nazisme en Allemagne relance les inquiétudes des époux Epstein qui, tout en se faisant par ailleurs baptiser, n'obtiennent pas leur naturalisation.

Les aléas du quotidien[modifier | modifier le code]

Décès familiaux[modifier | modifier le code]

Au tout début des années 1930, Irène Némirovsky perd ses grands-parents maternels et son père — ainsi que ce qui devait lui revenir de sa fortune.

Irène Némirovsky voit mourir son grand-père maternel Iona Margoulis en janvier 1931[173], puis en mai 1932 sa grand-mère Bella, qu'elle chérissait particulièrement[211]. Le 16 septembre de la même année, Léon Némirovsky succombe à une crise d'hémoptysie — ses problèmes pulmonaires chroniques avaient inspiré certaines pages de David Golder[105]. Il est enterré dans le carré juif du cimetière de Belleville[N 41] lors d'une cérémonie discrète évoquée au dernier chapitre du Vin de solitude[211]. Tandis que sa veuve s'installe définitivement[N 42] quai de Passy[N 43], près du Trocadéro, sa fille confie à ses carnets sa tristesse et son désarroi[213]. Elle se sent désormais seule de son sang, privée de celui dont la fierté et et la persévérance lui avaient jusque-là ouvert le chemin dans l'exil ; mais plus libre aussi de créer des personnages qui ressemblent à son père, et ne plus ménager sa mère qui, non contente de refuser son rôle de grand-mère[214], lui a joué un dernier tour.

Depuis un certain temps Léon Némirovsky, touché par les retombées de la crise de 1929, négligeait ses affaires. Il venait de subir des revers importants liés à l'effondrement de l'empire du Suédois Ivar Kreuger, qui en juin 1931 avait refusé de l'aider et exigé le remboursement rapide de 14 millions (Le Vin de solitude retrace cette entrevue dramatique)[215]. En outre Léon jouait — et perdait — beaucoup, au point qu'il avait voulu mettre à l'abri en les versant à sa femme la majorité de ses avoirs : mais il n'avait pas fait de testament, et Fanny n'en rétrocède pas un centime à sa fille. Spoliée de la plus grosse partie de son héritage, celle-ci va devoir travailler beaucoup pour maintenir le train de vie auquel son mari et elle sont accoutumés[214].

Soucis d'argent[modifier | modifier le code]

Les dépenses des époux Epstein, excédant considérablement les appointements de Michel, obligent Irène à publier autant qu'elle peut.

En plus d'un salaire de fondé de pouvoir à la Banque des Pays du Nord, Michel Epstein a sans doute de l'argent placé[216], même si ses parents[N 44] ont presque tout perdu dans le krach de 1929[219]. Mais en 1938 par exemple, Irène Némirovsky déclare des revenus plus de trois fois supérieurs, dont 80% dûs à sa plume : cela fait d'elle l'une des rares femmes de l'époque à pouvoir, comme Colette, en vivre. Elle est en outre, à la différence de celle-ci, soutenue par son époux non seulement dans son travail mais dans ses négociations éditoriales[220]. Il lui ouvre un compte bancaire séparé, lui offre en 1935 le stylo avec lequel elle peut écrire dans son encre favorite « bleu des mers du sud », et il dactylographie lui-même ses manuscrits[145].

Le 24 octobre 1933, quittant Arthème Fayard et se résignant à un engagement durable[172], Irène Némirovsky signe chez Albin Michel un contrat d'exclusivité de vingt ans : l'éditeur lui versera des mensualités de 4 000 francs[N 45] en échange d'au moins un roman par an[222]. Mais elle conserve toute latitude pour publier ailleurs des textes courts, ce qui est bien plus rémunérateur[223]. En marge des revues proprement littéraires, les maisons d'édition ont en effet multiplié, précisément dans les années 1920 et 1930, les hebdomadaires à la fois politiques et artistiques[N 46] : or ceux-ci paient très bien les nouvelles, quand ils ne proposent pas pour un roman en feuilleton le double de ce que touchera l'auteur lors de la vente du livre. À titre d'exemple, Irène Némirovsky reçoit en 1938, 34 000 francs de Candide pour une longue nouvelle, et 64 000 de Gringoire pour une nouvelle plus la publication en épisodes du roman Deux[221],[225].

Double page jaunie avec caractères noirs indiquant en gros « Candide » et en plus petit « Les causes de notre effondrement »
Un numéro de 1938. Némirovsky publiera dans Gringoire jusqu'en février 1942, sous pseudonyme[226].

Malgré cela, le couple est perpétuellement à court d'argent : Michel dépense deux fois plus qu'il ne gagne, et Irène ne veut pas renoncer au superflu qui lui est nécessaire. Ses ouvrages ne servent qu'à éponger des dettes, ce qui l'empêche de se lancer dans des fictions de longue haleine. En juin 1938 — alors que son compte d'auteur est débiteur de 65 000 francs et que les versements d'Albin Michel se réduisent à 3 000 —, elle découvre que son mari a emprunté 50 000 francs à un taux usuraire. Ces soucis financiers la poursuivent jusque dans les pages de ses journaux de travail, où elle cède parfois au découragement[227]. Ainsi en 1934 : « Évidemment j'écris trop de romans… Mais si l'on savait que c'est pour manger… et surtout nourrir Michel et Denise[210] » ; ou encore en 1938 : « Des jours d'angoisse, de cette angoisse que donne l'argent, quand on n'en a pas et que cependant on sait que l'on peut en gagner. Une rancune amère contre la vie[228]. » Elle s'inspire cette année-là de sa propre situation pour décrire les affres de Dario Asfar, héros plein d'ambitions du Charlatan[N 47].

Tout au long des années 1930, Irène Némirovsky fait paraître des articles critiques et surtout des nouvelles aussi bien à la NRF, qui réunit des écrivains aux opinions variées, que dans le magazine féminin Marie Claire[229] ; et aussi bien dans Marianne, plutôt de centre gauche, que dans la très nationaliste Revue des deux Mondes[230]. Mais c'est dans les colonnes de Candide et de Gringoire que figure le plus souvent son nom, même après leur virage nettement xénophobe et antisémite. Susan Rubin Suleiman[N 48] comme Weiss et Philipponnat mettent en avant pour justifier qu'elle y soit restée : d'une part son indifférence à la politique, sur fond d'anticommunisme viscéral ; d'autre part le fait que les pages littéraires de ces journaux sont très estimées et assoient sa réputation ; enfin, et peut-être avant tout, son constant besoin d'argent[231],[214],[229].

Petits et grands bonheurs[modifier | modifier le code]

Au-delà des soucis d'argent et parfois de santé, les Epstein mènent une vie large où comptent les amis et plus encore la famille, qui bientôt s'agrandit.

Si Irène et Michel désertent à la mort de Léon Némirovsky l'hôtel de luxe Eskualduna d'Hendaye, c'est autant par choix que par économie. Ils continuent à séjourner chaque année plusieurs fois, entre le printemps et l'été, sur la côte basque, à Hendaye mais aussi Saint-Jean-de-Luz et Urrugne. Ils y louent des villas — telle « Ene Etchea » (« ma maison ») à Hendaye — où la romancière peut écrire en toute tranquillité et où les rejoint assez souvent son beau-frère Paul. Nombre de photographies des années 1930 montrent les membres de la famille Epstein en tenue d'été ou en maillot de bain dans des jardins, sur des terrasses et à la plage, où Irène retrouve à l'occasion des relations comme la vicomtesse Marie-Laure de Noailles[232]. Cela n'exclut pas des voyages à l'étranger ni des séjours à la montagne presque chaque hiver (ainsi Megève en janvier 1932, qui convient à son asthme[213]), ni enfin d'autres lieux de villégiature plus modestes comme La Ferté-Alais durant l'été 1937[217].

Gravure en noir et blanc montrant de nuit sur un chemin un garçon tentant d'embrasser une fille pieds nus
À qui veut se reposer de la vie moderne, Irène Némirovsky recommande La Petite Fadette (Illustration de 1851)[233].

En juin 1935, les Epstein emménagent au no  10 avenue Avenue Constant-Coquelin, dans un appartement situé à deux pas du précédent mais plus clair et plus spacieux[177], avec plus de place pour les bibliothèques, un balcon fleuri et l'autre transformé en véranda-bureau. Ils peuvent y recevoir plus largement. « Nos parents vivaient à la russe, se souvient Denise. Maison ouverte, grandes soirées », caviar, champagne, cristaux et robes du soir. En dehors des familiers comme Paul Epstein ou Choura Lissianski, les invités peuvent être Fernand Gregh, Paul Morand et sa femme Hélène, Tristan Bernard et son fils Jean-Jacques[234].

Le 20 mars 1937 naît Élisabeth, Léone (en mémoire de sa grand-mère paternelle et de son grand-père maternel) : « Que Dieu la protège, note sa mère sans ses carnets. Elle est très proche de mon cœur »[217]. Les Epstein gardent à leur service la bonne d'enfants Cécile Michaud sans pour autant se séparer de Miss Matthews, plus une cuisinière et une femme de chambre[209]. Mais Irène s'occupe aussi beaucoup de ses filles, Denise étant instruite à la maison comme elle le fut elle-même. Elle l'emmène manger des glaces, se promener aux Tuileries ou au Jardin des Plantes, dont elle lui transmet le souvenir d'avant la Grande Guerre, et elle lit les livres pour enfants que Denise dévore bientôt seule, à commencer par la Comtesse de Ségur[145].

La romancière lit (ou relit) énormément, la littérature française, russe, anglaise, américaine[145]. Aux côtés de « la trinité de ses auteurs favoris : Proust, Larbaud, Chardonne[235] », auxquels s'ajoutent Colette et surtout Maurois, figurent toujours selon ses termes les « grands » russes (Tolstoï, Dostoïevski) et français (Racine, Chateaubriand)[126]. Être adepte des textes brefs et percutants ne l'empêche pas d'admirer certains romans-fleuves : Guerre et Paix, ou Les Thibault de Martin du Gard. Tout en reconnaissant son goût pour des auteurs « démodés » comme George Sand, elle se déclare impressionnée par Le Meilleur des mondes de Huxley[60]. En cette même année 1932, Le Nœud de vipères de Mauriac, découvert pendant que Michel se remettait à Saint-Jean-de-Luz d'une assez grave congestion pulmonaire, lui a paru « la plus belle chose qu['elle avait] pu lire depuis longtemps »[213].

Une réputation à confirmer[modifier | modifier le code]

Sur la vague de David Golder[modifier | modifier le code]

Durant deux ans, Irène Némirovsky fait paraître des textes courts qui ont déjà été publiés ou amorcés auparavant.

En mars 1930 Fayard édite en volume Le Malentendu [183], tandis que Grasset achète les droit du Bal. « Abusivement présenté comme le nouveau roman d'Irène Némirovsky[236] », le texte ravive lors de sa sortie en août les « soupçons de poncifs antisémites[193] » à l'encontre de son auteur. Cela n'empêche pas le cinéaste Wilhelm Thiele, spécialiste des comédies de mœurs, de l'adapter pour l'écran. Le film connaît un succès public à l'automne 1931, révélant Danielle Darrieux, âgée comme l'héroïne de quatorze ans ; deux chansons qu'elle y interprète en font un film musical tel que les aime Némirovsky. Réduite à un psychodrame familial qui se termine sur un « happy end », l'histoire a beau être privée de sa dimension cruelle et amère, elle permet néanmoins à la romancière de régler plus ouvertement ses comptes avec sa mère[237].

En mai 1931 l'éditeur Simon Kra réserve aux Mouches d'automne, amplification de La Niania, les honneurs de sa collection de luxe « Femmes », qui offre à ses souscripteurs des portraits de femmes contemporaines : Némirovsky y voisine avec Colette, Paul Morand, Kessel ou Giraudoux. Le sous-titre — La Femme d'autrefois — annonce la nostalgie lancinante de la servante Tatiana Ivanovna, noyée à la fin dans la Seine qu'elle a prise pour une étendue neigeuse[238]. Le lecteur de la NRF trouve le texte faible car trop sentimental[239]. Aussi Irène Némirovsky prévient-elle ce reproche dans son « Prière d'insérer » lorsque l'ouvrage sort chez Grasset en décembre, rappelant qu'il est un hommage à sa gouvernante tant aimée[240]. Navré de devoir le donner en exemple aux romancières françaises, Robert Brasillach en salue dans L'Action française « la poésie […] si émouvante et si vraie »[241]. Aveuglé comme les autres critiques par le thème, par les noms et les propos des personnages, il fait de Némirovsky, à tort selon Philipponnat, un écrivain russe d'expression française plutôt qu'une romancière française de « l'âme russe » : « L'auteur juive de Golder et du Bal est devenue l'auteur russe des Mouches d'automne », mais sa maîtrise des techniques narratives n'est guère commentée[239].

Les deux films tirés de ses livres ont d'ailleurs donné envie à Irène Némirovsky d'imiter les procédés du cinéma : style télégraphique, ellipses, flash-backs, fondus enchaînés. Les Œuvres Libres publient en juillet 1931 sa première tentative, Film parlé[242], suivie en juin 1932 de La Comédie bourgeoise. Elle dépose en parallèle à l'Association des auteurs de films des projets de scénarios — qui resteront lettres mortes[213]. Dans l'ensemble, la minceur et la mélancolie du Bal et des Mouches ont déçu de la part de l'auteur prodige du vigoureux Golder[176] : mais les journalistes qui la rencontrent tombent sous le charme de cette jeune femme menue au regard un peu myope, d'un abord aussi naturel qu'enjoué[235]. « Jamais elle n'a paru si jeune, si gaie qu'au cours de cette année 1931[243]. »

Romancière ou nouvelliste ?[modifier | modifier le code]

Dans les trois années qui suivent, aucun ouvrage d'Irène Némirovsky n'est jugé vraiment marquant, hormis plusieurs de ses nouvelles.

Photo noir et blanc d'un jeune homme, de face et en buste, avec costume trois pièces clair, faux col et cravate, visage sérieux, moustache en croc et front dégarni
Boris Savinkov vers 1900, un modèle probable du narrateur de L'Affaire Courilof [244].

Durant l'été 1932, forte d'une abondante documentation historique[N 49] sur le climat politique et les attentats antigouvernementaux en Russie entre 1880 et 1914, elle entreprend L'Affaire Courilof. Inspiré, au-delà du redoutable Soukhomlinov, par des figures de militants révolutionnaires[244], le roman se présente comme la confession écrite d'un certain Léon M., qui a fini sa vie à Nice après avoir participé à la Révolution russe : en 1903, chargé d'éliminer l'ancien ministre Courilof, il s'était introduit en tant que médecin auprès de lui ; découvrant au fil des mois l'homme derrière l'oppresseur, il avait senti fléchir sa détermination, et une camarade avait dû achever la mission[245]. Paru en feuilleton dans Les Annales politiques et littéraires de décembre — tandis que la romancière ébauche déjà Le Pion sur l'échiquier[213] —, le texte inaugure en mai 1933 la nouvelle série « Pour mon Plaisir » de Grasset[246].

Cet unique roman « politique » d'Irène Némirovsky, dédié à Michel, évacue la politique pour ne s'intéresser qu'au comportement des individus, et à la violence d'un acte conçu pour une « juste cause » mais dont les motifs exacts ne sont pas expliqués : les deux partis sont renvoyés dos à dos, et la révolution apparaît comme « le prolongement d'un amoralisme politique ancré dans l'ancien régime[247] ». Le journal préparatoire traduit d'ailleurs que le désabusement de l'écrivain déborde ce sujet : « Quel abattoir une révolution ! Est-ce que cela vaut la peine ? Rien ne vaut la peine de rien, il est vrai, et la vie non plus que le reste[213]. » Les critiques ne sont pas meilleures que les ventes[N 50]. Si certains, à cause de son thème terroriste, comparent l'ouvrage à La Condition humaine de Malraux, beaucoup le trouvent ennuyeux et bâclé : « On croit à son génie, on ne travaille plus, et l'on est sa propre victime[248] »[249].

Couverture beige avec caractères noirs et rouges
Le recueil de 1935 comporte La Comédie bourgeoise, Film parlé, Ida, Les Fumées du vin.

Irène Némirovsky s'astreint pourtant au minimum, sans empiéter sur la vie de famille mais même en vacances, à deux heures d'écriture fictionnelle par jour — sauf si elle a des articles à rendre. C'est en effet la période où elle fournit régulièrement à des journaux des critiques dramatiques ou cinématographiques[250], ainsi que des chroniques sur la littérature contemporaine anglaise, américaine, soviétique[251]. Au square comme en promenade, elle ne quitte pas le classeur caché sous une fausse reliure où s'accumulent les brouillons du récit en cours[252].

En mai 1933, Un déjeuner en septembre, nouvelle dont l'héroïne vieillissante regrette de n'avoir pas su jadis reconnaître le grand amour, suscite l'enthousiasme de Brasillach, qui la hausse au niveau de Tchekhov[253], [249]. L'année suivante il éreinte Le Pion sur l'échiquier, se demandant si Mme Némirovsky ne devrait pas renoncer à écrire des romans[254], [210]. Bien qu'elle convienne elle-même que celui-ci manque de relief[255], la virulence du jeune critique laisse Irène, selon ses propres termes, « désemparée, sans courage, sans espoir, malheureuse au possible »[210]. Triste image de l'homme moderne, parabole sur la malédiction du travail salarié vécue par un déclassé (comme dans Le Malentendu et plus tard La Proie), Le Pion sur l'échiquier relève de ce qu'elle nomme « l'ère Golder » : celle des aventuriers malheureux de la finance ou de l'industrie, celle des corruptions[256], des espérances ruinées ou trompeuses[257]. Mais le livre ne tient pas un mois en vitrine[N 51], ce qui la décide à entrer chez Albin Michel tout en envoyant de nombreuses nouvelles aux journaux, de Marianne à Gringoire en passant par Le Figaro : Nativité, Ida, Dimanche, Les Fumées du vin, Écho, Les Rivages heureux (1934). En février 1935 Paul Morand, qui dirige la collection « La Renaissance de la Nouvelle » à la NRF, en réunit quatre sous le titre Films parlés : ces essais d'écriture scénaristique n'emportent pas l'adhésion générale[251].

Le Vin de solitude[modifier | modifier le code]

Irène Némirovsky qualifie elle-même d'« autobiographie mal déguisée », et de livre écrit « surtout pour soi »[259], ce roman auquel elle a travaillé deux ans et qui est plutôt bien accueilli.

« Il y a assez de souvenirs et assez de poésie dans ma vie pour former un roman ». C'est d'après ses carnets un peu avant et surtout pendant l'été 1933, dans le calme d'une rustique demeure louée à Urrugne, au Pays basque, qu'Irène Némirovsky commence à se remémorer sa jeunesse en Russie et en Finlande pour alimenter un nouveau récit dans la lignée du Bal et de L'Ennemie[260]. Provisoirement intitulé « Le Monstre », il est orienté par l'idée qu'« on ne pardonne pas son enfance » et qu'« une enfant qui n'a pas été aimée […] n'a jamais assez d'amour ». Le plan général est ébauché dès septembre, mais l'écrivain tâtonne jusqu'à lété suivant pour fixer les noms des protagonistes, Hélène Karol et ses parents Boris et Bella[261]. Quant au titre, il traduit selon elle « l'espèce d'enivrement moral que donne la solitude » quand on est jeune[259]. Publié dans la Revue de Paris en mars 1935, le roman est édité en août chez Albin Michel[177]. Il ne se vend pas (10 000 exemplaires) à la hauteur de ce qu'en attendaient l'auteur et son éditeur mais est bientôt traduit en plusieurs langues, et convainc dans l'immédiat à peu près l'ensemble de la critique, de Henri de Régnier à Ramon Fernandez. Jean-Pierre Maxence notamment, qui vouera jusqu'à l'Occupation une grande admiration à Irène Némirovsky, loue la robustesse et l'équilibre de la narration, aussi bien que sa vérité morale et sa valeur documentaire[262].

Si Jonathan Weiss pouvait en 2005 sous-estimer la dimension autobiographique de ce roman[263], pour Philipponnat et Lienhardt comme pour Susan Suleiman, qui ont eu accès à d'autres archives, elle ne fait pas de doute : « Le Vin de solitude est le livre le plus personnel de Némirovsky, et le plus proche de sa propre biographie[6]. » Boris Karol, Juif modeste mû par l'ambition, qui prend goût aux richesses et vit dans un monde de chiffres, est le double de Léon[260] ; la vaine et coquette Bella, tantôt monstrueuse tantôt misérable, celui de Fanny[261] ; Max, l'amant entretenu, est un condensé des gigolos de celle-ci ; Mlle Rose est « Zézelle » et Hélène, avec ses tourments, Irène elle-même. Enfance, climat familial, parcours de Kiev à Paris, dates, événements, mode de vie, tout concorde[264] ; certaines paroles et conversations du passé sont même retranscrites au mot près[265]. Les épisodes ne pouvant s'intégrer à la trame du roman, qui est encore une histoire de vengeance puis de détachement, font l'objet d'autres récits plus ou moins longs écrits à ce moment-là ou plus tard, tels Aïno, Jézabel ou Magie[260].

Photo en noir et blanc, prise sur un balcon fleuri, d'une femme entre deux âges tenant un chat dans ses bras
Colette en 1932. De trente ans plus jeune, Némirovsky partage avec Colette le statut de « grand écrivain » femme[266].

L'héroïne Hélène a retiré de son enfance malheureuse un regard dur et pénétrant sur les êtres[264] ; sa première expérience d'écriture (en français) date d'un jour où elle était remplie de ressentiment contre sa famille[267] ; et la fin de l'histoire laisse entendre qu'elle deviendra écrivain. « Source de rage et de haine, la mère est aussi une source de création[268] », car c'est contre elle, et paradoxalement dans sa langue d'élection, que sa fille choisit d'écrire. Susan Suleiman voit dans Le Vin de solitude un roman d'apprentissage au féminin conjuguant les trois thèmes récurrents de l'œuvre entière : la relation haineuse mère-fille, la soif d'élévation des Juifs de l'Est et, plus généralement, les difficultés d'intégration de tous les étrangers à la société bourgeoise française[6]. Par ailleurs, si Némirovsky invoque peu souvent Colette, « à la fois modèle et rivale[266] » dont elle connaît bien l'œuvre — et dont Paul Reboux l'a rapprochée depuis Le Bal —, l'universitaire américaine montre qu'elle lui emprunte, consciemment ou non, certains motifs et expressions[269].

Profession : femme de lettres[modifier | modifier le code]

Très sollicitée[modifier | modifier le code]

Irène Némirovsky entretient dans les milieux journalistiques et littéraires de nombreuses relations, tout en livrant des travaux auxquels elle accorde plus ou moins de valeur.

Dans le monde parisien, elle et son époux ont noué des liens plus ou moins étroits mais durables avec Hélène et Paul Morand, avec Marie et Henri de Régnier, ainsi qu'avec leur beau-frère René Doumic[270], avec Horace de Carbuccia, fondateur de Gringoire, avec Hélène Lazareff, sœur de l'amie d'Irène Mila Gordon[251] et rédactrice du tout récent magazine Marie Claire, qui accueille plusieurs de ses nouvelles alimentaires[225]. Michel Epstein est demeuré en très bons termes avec Bernard Grasset, et lorsque celui-ci se voit intenter un procès par ses sœurs, Irène est au nombre des écrivains qui lui rendent hommage dans la presse[271]. Le couple a pour ami Albin Michel, et André Sabatier, éditeur attitré d'Irène chez lui, devient leur intime[177] : leur correspondance atteste qu'il est resté jusqu'à la fin leur plus fidèle soutien[272]. Irène par ailleurs est très proche de l'abbé Roger Bréchard, qui n'est pas pour rien dans sa conversion au catholicisme et qui, tué en juin 1940, lui inspirera le personnage de Philippe Péricand dans Suite française[273]. En juin 1938, la romancière déclare d'ailleurs aux Nouvelles Littéraires avoir réduit au minimum les mondanités, préférant passer ses soirées chez elle à lire et à méditer[228].

Critique pour une revue de Paul Lévy, elle a été très frappée en 1934 par la pièce Races de Ferdinand Bruckner, qui dénonce l'antisémitisme allemand[222]. Elle l'est aussi par Les Quarante Jours du Musa Dagh de Franz Werfel lorsqu'au printemps 1935 elle chronique la littérature étrangère pour La Revue hebdomadaire[251]. Chargée en septembre 1936 de préfacer à la NRF Le facteur sonne toujours deux fois de James M. Cain, elle en vante le rythme et la primauté des faits sur la psychologie[217]. Mais entre engagements, grossesse et ennuis de santé, elle ne peut mener à bien une biographie de Pouchkine que Fayard souhaite publier début 1937 pour le centenaire de sa naissance[274]. Ses souvenirs des journées de février paraissent dans Le Figaro en juin 1938 sous le titre : « Naissance d'une révolution. Souvenirs d'une petite fille »[228], et au début de l'année suivante elle donne six conférences radiophoniques sur de « Grandes romancières étrangères »[225]. Parmi d'autres conférences ou articles, elle écrit deux dramatiques pour la radio : « Femmes de Paris, femmes de lettres » du Moyen Âge à l'époque contemporaine, en avril 1939[275], et six mois plus tard « Émilie Plater », héroïne nationale polonaise qui lui permet d'exalter le courage des Français[276] (voir galerie).


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Elle fait toujours paraître quantité de nouvelles : Jour d'été, Le Commencement et la fin en 1935[251], l'année suivante Un amour en danger (ébauche de Deux), Le Mariage de Pouchkine et sa mort, Liens du sang, Épilogue. En cette même année 1936, le texte Fraternité est refusé par René Doumic qui le trouve antisémite : un Juif français riche et raffiné y rencontre par hasard un pauvre émigré chassé de partout et prend conscience des racines qui le relient à lui, le rendant en quelque sorte « inassimilable » ; c'est Gringoire qui publie en février 1937 cette préfiguration du roman Les Chiens et les Loups[217]. 1938 voit paraître Magie, Espoirs, La Confidence, La Femme de Dom Juan ; 1939 La Nuit en wagon, Comme de grands enfants, En raison des circonstances (brouillon des Feux de l'automne), Le Spectateur[277]. Entre janvier et mai 1940, Aïno, Le Sortilège, … et je l'aime encore, Le Départ pour la fête, La Jeunesse de Tchékhov, L'Autre Jeune Fille, M. Rose sont les derniers textes courts édités sous le nom d'Irène Némirovsky[278].

« Trop de romans » ?[modifier | modifier le code]

Pendant cette même période, de 1935 à 1940, Némirovsky enchaîne aussi les romans à un rythme soutenu.

Au cours de l'été 1934, elle avait esquissé Jézabel, qui paraît en octobre 1935 dans Marianne[177] puis chez Albin Michel en mai 1936. Derrière cette référence biblique à l'épouse dépravée du roi Achab se déroule avec des flashs-backs le procès de Gladys Eisenach, que sa folie de vouloir rester jeune et désirable a conduite jusqu'au meurtre. Son modèle est une fois de plus Fanny : obsédée par sa beauté, elle ment sur son âge, infantilise sa fille, refuse d'être grand-mère. Fernandez, Chaumeix, René Lalou ont bien perçu ce qu'il y avait de pathologique dans ce cas délirant de narcissisme, Maxence en souligne la violence racinienne et Henri de Régnier le côté faustien, pour lui très lié à l'époque. Vendu à 12 000 exemplaires[258] et traduit en plusieurs langues[279], c'est le seul livre d'Irène, hormis David Golder, qui sera retrouvé chez sa mère à sa mort, en 1972[280].

Photographie en noir et blanc et en buste d'un homme entre deux âges en costume sombre, les bras croisés et regardant sur sa droite
Horace de Carbuccia (1934). Némirovsky ménage dans ses lettres le directeur de Gringoire.

En octobre 1936 Gringoire édite en feuilleton La Proie qui, bien accueilli, dépasse à partir du printemps 1938 les 11 000 volumes vendus[258]. Le héros de ce roman d'apprentissage, Jean-Luc Daguerne, est un Julien Sorel des années 1930 : petit-bourgeois touché par la crise, il fait son trou dans les milieux politico-financiers français[N 52] en reniant tout sentiment et toute morale, y compris vis à vis de ses amis ou de sa femme Édith[282]. Némirovsky note que personne ne semble s'offusquer de son cynisme[227] : « Hypocrites imbéciles ! […] ce qu'ils acceptent d'un Dupont ou Durand quelconque ne saurait être toléré venant de métèques[283]. »

Durant l'été 1937 elle a achevé Deux, autre roman de formation mais sur l'assagissement de la passion dans le lien conjugal : dès 1934 elle projetait « l'histoire de deux êtres, de nature folle, mauvaise, instable, que la vie, l'amour, le mariage perfectionnent[217] ». Observant tous les membres des familles d'Antoine, fils d'un riche papetier, et de Marianne, fille d'un peintre bohème, elle montre l'envers de la morale bourgeoise dans le chaos de l'après-guerre, où l'argent et le pouvoir gangrènent les relations amoureuses[106]. Paru dans Gringoire entre avril et juillet 1938, l'ouvrage est annoncé en mars 1939 par Albin Michel comme « le premier roman d'amour d'Irène Némirovsky », et enregistre les plus grosses ventes (plus de 20 000) depuis David Golder[258]. Il reçoit aussi des commentaires favorables[284].

D'avril à août 1938 Némirovsky travaille au Charlatan, ascension d'un médecin émigré devenu escroc par nécessité[228]. Dario Asfar, métèque « universel », y exprime en termes lyriques son admiration pour la culture et la société françaises, son désir de s'y intégrer, et sa douloureuse amertume d'en être rejeté[275]. Pris entre son orgueil, ses dettes et son statut d'indésirable, ce héros offre selon Philipponnat et Lienhardt un reflet de ce que ressent alors l'auteur : « La clé du roman n'est plus « combien ? », comme dans Golder, mais plutôt : « M'aimez-vous ? »[285] ». Rebaptisé Les Échelles du Levant, ce roman de l'immigration et du racisme sort en feuilleton un an plus tard dans Gringoire[275] — qui de fait persiste à présenter Némirovsky comme « la grande romancière slave »[284].

Entretemps elle a ébauché sur le même thème Les Enfants de la nuit : deux familles russes juives ayant fui la Révolution se heurtent en France à des difficultés d'intégration. Tandis que Ben Sinner s'engage sur la voie frauduleuse d'un Stavisky, son épouse Ada, artiste peintre, vit une passion avec leur lointain et riche cousin Harry ; celui-ci renoue grâce à elle avec ses origines juives[286], mais découvre qu'en ces temps désertés par ce que l'auteur appelle « l'esprit d'amour », la bourgeoisie française ne l'accepte guère mieux qu'un escroc[287]. Intitulé finalement Les Chiens et les Loups, le roman semble revenir aux stéréotypes physiques et moraux antisémites déjà présents dans David Golder : mais, outre qu'il les dénonce subtilement, il révèle l'évolution d'Irène Némirovsky par rapport à sa propre judéité, revendiquée à travers son double romanesque Ada[287], et sa conscience grandissante des périls qui menacent les Juifs d'Europe[288]. Publié dans Candide à l'automne 1939[277] puis en avril 1940 chez Albin Michel, il n'est que très peu commenté par la presse : la guerre vient de commencer[278]. Dernier roman de Némirovsky à paraître de son vivant, il se sera tout de même vendu à 17 000 exemplaires[258].

Pour Philipponnat et Lienhardt, au fond, « de 1926 à 1940, Irène Némirovsky n'a écrit qu'un long, unique et perpétuel roman » : à partir de la matrice de sa propre histoire se sont détachés peu à peu en se ramifiant, certains surgeons faisant souche à leur tour, tous ses longs récits et courtes nouvelles[289].

Inquiétudes croissantes[modifier | modifier le code]

La situation s'assombrit[modifier | modifier le code]

Irène Némirovsky suit avec beaucoup d'attention l'évolution des menaces qui pèsent sur les Juifs, puis sur la paix, après l'arrivée au pouvoir des nazis en 1933.

Sensible au discrédit d'une classe politique française éclaboussée par les scandales, séduite comme beaucoup par les discours antiparlementaires nostalgiques de l'ordre moral, et prenant soin de distinguer la bourgeoisie traditionnelle de « la racaille des palaces », elle penche selon ses biographes vers une droite à la fois sociale et ferme plus proche des Croix-de-Feu que d'Action française[290]. Si elle appréhende la guerre dès l'Anschluss[291], elle s'est inquiétée bien plus tôt des mesures visant les Juifs dans l'Allemagne nazie. « Il est tout à fait certain que s'il y avait eu Hitler, j'eusse grandement adouci David Golder, et ne l'aurais pas écrit dans le même sens », déclare-t-elle à L'Univers israélite le 5 juillet 1935, ajoutant que c'eût été d'ailleurs une concession « indigne d'un véritable écrivain » à des considérations étrangères à l'œuvre et oubliant les qualités positives du héros[189]. Mais la nomination de Léon Blum à la tête du gouvernement du Front Populaire déclenche une vague d'antisémitisme très violente. Le nom d'Irène Némirovsky figure parmi 800 autres dans une brochure anonyme parue à l'automne 1936 et intitulée « Voici les vrais maîtres de la France »[217]. Elle qui notait en composant la nouvelle Fraternité : « Je vais certainement me faire engueuler encore en parlant des juifs en ce moment, mais bah !… », n'en abandonne pas moins par prudence un projet de roman sur Le Juif[291] ; et sortant en mai 1938 d'une représentation de Golder par une troupe russe, elle se demande « comment [elle a] pu écrire une chose pareille »[292].

Naturalisation refusée[modifier | modifier le code]

Encore sereins au début des années 1930, Irène Némirovsky et Michel Epstein se préoccupent de redemander leur naturalisation dans un contexte qui va s'avérer de moins en moins favorable.

Photo noir et blanc d'un homme mûr cadré à mi-corps, en costume trois pièces sombre, visage large un peu dégarni sur le front
Albin Michel (ici en 1934) reste jusqu'au bout fidèle à Irène Némirovsky et son mari.

Denise Epstein est reconnue française le 30 septembre 1935, peu avant son sixième anniversaire[177]. Ses parents se décident en novembre à de nouvelles démarches pour eux-mêmes. Irène vient de rencontrer René Doumic, qui lui promet d'intercéder auprès de Léon Bérard, sénateur, ancien ministre et membre de l'Académie française. Doumic dirige alors la Revue des deux Mondes, et l'académicien André Chaumeix en profite pour y signer un éloge vibrant du Vin de solitude. Mais cette requête n'aboutit pas[270].

Le 23 novembre 1938, les époux redéposent un dossier à la préfecture. Michel bénéficie de la recommandation de tous ses supérieurs à la Banque des Pays du Nord, qui louent ses services depuis douze ans ; Irène est patronnée par Jean Vignaud, Président de l'Association de la critique littéraire et de la Société des gens de lettres, et derechef par Chaumeix, ancien directeur du Figaro et successeur de René Doumic. Chaumeix se charge d'ailleurs de porter la requête en mains propres au garde des Sceaux, Paul Marchandeau. Michel Epstein n'a pu récupérer auprès de l'état soviétique leurs extraits de naissance : mais ce sont plutôt les décrets-lois du 12 novembre, durcissant les conditions de naturalisation française et définissant un statut d'« étranger indésirable »[225], qui expliquent que la procédure s'enlise encore une fois[293].

En septembre 1939, Jean Vignaud tente de la relancer, tandis qu'Albin Michel avait de son côté, le 28 août, adressé à Irène Némirovsky une lettre de recommandation destinée à la fois fois à la presse et aux autorités : « Nous vivons en ce moment des heures angoissantes qui peuvent devenir tragiques du jour au lendemain. Or vous êtes russe et israélite, et […] j'ai pensé que mon témoignage d'éditeur pourrait vous être utile »[276]. En vain : la signature en août du pacte de non-agression germano-soviétique et l'invasion de la Pologne par l'Allemagne le 1er septembre ont anéanti, pour Irène et Michel Epstein comme pour tant d'autres ressortissants russes, toute chance de pouvoir obtenir leur naturalisation[294].

« En dépit d'appuis prestigieux et de demandes répétées jusqu'en 1939, constatent Philipponnat et Lienhardt, ni Michel Epstein ni sa femme, inexplicablement, n'obtiendront jamais la nationalité française[270] ».

Conversion au catholicisme[modifier | modifier le code]

Le 2 février 1939, Irène Némirovsky, Michel Epstein et leurs deux filles sont baptisés par Mgr Ghika en la chapelle de l'abbaye Sainte-Marie, dans le 16e arrondissement[295] : il semble que cette conversion résulte d'une évolution spirituelle, conjuguée en cette période menaçante à une mesure de précaution.

D'après Cécile Michaud, la romancière, épouvantée par la nuit de cristal qui avait suivi les accords de Munich, aurait espéré se mettre ainsi avec sa famille à l'abri des persécutions : « On ne sait jamais de quoi l'avenir sera fait », lui aurait-elle déclaré. Elle ne pouvait toutefois se cacher qu'un simple certificat de baptême ne changerait rien au fait qu'ils continueraient à être considérés comme Juifs par les antisémites les plus fanatiques[296], [297].

Jonathan Weiss voit sa conversion comme un choix ne remettant pas en cause son identité juive mais découlant de son rejet des pratiques, de son engouement pour les rites puis la morale même du christianisme, et d'une quête de spiritualité dans le vide qu'elle observe autour d'elle, comme plusieurs de ses romans s'en font l'écho[296]. Selon Philipponnat et Lienhardt — et Cécile Michaux, pour qui elle était « meilleure que bien des catholiques » —, Irène Némirovsky connaissait parfaitement les Évangiles et adhérait aux valeurs morales chrétiennes, qu'elle s'efforçait de pratiquer : mais même ses échanges avec l'abbé Bréchard ne trahissent aucune inquiétude religieuse. En outre, ses souvenirs exécrables des processions orthodoxe annuelles de Kiev ne la prédisposaient guère à la piété[297]. Dans quelques lettres où elle explique au prélat qui l'a baptisée pourquoi elle remet sans cesse les visites qu'elle lui doit, elle se qualifie d'ailleurs elle-même de « piètre recrue » pour l'Église[298].

D'après ces mêmes biographes, qui suivent ici l'analyse du proche ami d'Irène Jean-Jacques Bernard, le baptême catholique ne constituait pas du tout une « trahison » aux yeux des Juifs français détournés depuis longtemps des rites judaïques : il leur permettait au contraire de renouer avec l'Ancien Testament et avec leurs racines culturelles — chemin qu'Irène Némirovsky était précisément en train de faire en écrivant Les Chiens et les Loups[299]. Sa requête de naturalisation ayant encore été refusée et le péril se précisant en cette fin d'année 1938 pour les Juifs étrangers, la conversion d'Irène Némirovsky traduit selon eux « un besoin évident de consolation spirituelle » qu'elle n'avait pas été éduquée à rechercher dans le judaïsme ; et à ces considérations strictement personnelles s'ajoute le souci de protéger par le baptême son mari et surtout ses filles[297].

Dans l'immédiat, Irène Némirovsky affirme trouver en Dieu le réconfort dont elle a besoin pour affronter les angoisses du quotidien : ainsi en avril 1939 lorsqu'elle croit perdre Michel atteint d'une grave pneumonie, et que par ailleurs la préfecture de police leur réclame tous les documents fournis six mois auparavant[300].

Les années noires (1939-1942)[modifier | modifier le code]

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Bandeau apposé par Marlaguette (lui écrire) • 3 janvier 2018

Elle publie dans les hebdomadaires de droite comme Candide, qui interrompt leur collaboration dès la publication du premier statut des juifs, en octobre 1940, tandis que Gringoire, devenu ouvertement antisémite, continue de la publier sous pseudonyme.

Victimes des lois antisémites promulguées ce même mois par le gouvernement de Vichy, Michel Epstein ne peut plus travailler à la banque et Irène Némirovsky est interdite de publication. Au printemps 1941, les Epstein s'installent à l'hôtel des Voyageurs d'Issy-l'Évêque, un petit village du Morvan, où ils avaient déjà mis leurs filles à l'abri dès septembre 1939 chez les parents de la nounou Cécile Michaud[301]. Irène Némirovsky écrit alors plusieurs manuscrits. Elle est considérée comme juive par la loi et doit porter l'étoile jaune. Ses œuvres ne sont plus publiées. Seul Horace de Carbuccia[302], bravant la censure, publie ses nouvelles jusqu'en 1942.

  • Arrestation à Issy-l'Évêque

Le 13 juillet 1942, Irène Némirovsky est arrêtée dans la matinée par la gendarmerie française à son domicile d’Issy-l'Évêque et emmenée à la gendarmerie de Toulon-sur-Arroux où elle est emprisonnée deux nuits, au motif d’une « mesure générale contre les juifs apatrides de 16 à 45 ans ». Michel Epstein envoie un télégramme à Robert Esménard et André Sabatier chez Albin Michel pour demander de l'aide :

« Irène partie aujourd'hui subitement. Destination Pithiviers (Loiret). Espère que vous pourrez intervenir urgence stop Essaie vainement téléphoner — Michel Epstein[303]. »

  • Déportation et mort à Auschwitz

Le 15 juillet, elle est transportée au camp d'internement de Pithiviers. Elle est autorisée à écrire[réf. nécessaire] ; elle envoie une carte postale à son mari, dans laquelle elle ne se plaint pas des conditions difficiles. Elle est déportée de Pithiviers à Auschwitz-Birkenau le 17 juillet par le convoi no 6, composé de 809 hommes et 119 femmes. Le convoi arrive à Auschwitz, le 19 juillet, selon le certificat du camp, elle y meurt de la grippe, en fait plus sûrement du typhus, le 19 août 1942 à 15 h 20[304].

Michel Epstein (tout comme André Sabatier et Robert Esménard) entreprend de nombreuses démarches pour la faire libérer, mais il est lui-même arrêté et conduit à la préfecture d’Autun, le 9 octobre 1942. Il confie à ses deux filles épargnées, Denise et Élisabeth, la valise contenant Suite française. Puis il est conduit à la prison du Creusot et transféré ultérieurement au camp de transit de Drancy, en région parisienne. Déporté à Auschwitz par le convoi no 42, il est gazé dès son arrivée, le 6 novembre 1942[304].

  • Fuite et survie de Denise et Élisabeth

Fin octobre, deux gendarmes et un milicien se présentent à l’école d’Issy pour arrêter Denise et Élisabeth, qui doivent s’enfuir à Bordeaux avec Julie Dumot à qui Michel Epstein avait confié les enfants la veille de son arrestation. Elles sont cachées sous de faux noms dans un pensionnat catholique, puis, à partir de février 1944, chez des particuliers[304]. En mai 1945, un conseil de famille, constitué de la Banque des Pays du Nord, de la Société des gens de lettres et des Éditions Albin Michel pourvoit à la scolarité et à l’éducation des filles d’Irène Némirovsky, jusqu’à leur majorité. Élisabeth est placée chez les Avot, avocats de la famille, et Denise dans un pensionnat catholique.

Redécouverte d'un écrivain[modifier | modifier le code]

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Bandeau apposé par Marlaguette (lui écrire) • 3 janvier 2018

Après l'arrestation de leurs parents, Élisabeth et Denise Epstein se cachent, avec l'aide d'amis de la famille, emportant avec elles les manuscrits inédits de leur mère, dont la Suite française. Il s'agit des deux premiers tomes d'un roman inachevé, qui devait en compter cinq, ayant pour cadre l'exode de juin 1940, et l'occupation allemande en France. L'œuvre d'Irène Némirovsky disparaît presque totalement de l'actualité littéraire.

Le manuscrit de Suite française est découvert par ses filles à la fin des années 1990 et publié en 2004 aux Éditions Denoël, l'original ayant été confié à l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (IMEC). Ce roman reçoit en 2004 le prix Renaudot à titre posthume, en exception à la règle qui est de ne récompenser que des écrivains vivants.

Les deux filles ont alors entretenu la mémoire de leur mère, avec plusieurs rééditions d'ouvrages devenus introuvables. En 1992, sa fille Élisabeth Gille, qui a dirigé chez Denoël la collection Présence du futur, publie une biographie imaginaire de sa mère dans Le Mirador.

Plusieurs critiques et commentateurs ont soulevé des questions quant à l'attitude d'Irène Némirovsky vis-à-vis des juifs, qu'elle décrit généralement sous des couleurs négatives dans ses écrits, de même qu'en ce qui concerne sa participation à des publications antisémites pour promouvoir sa carrière. Ainsi une revue de son œuvre publiée le 16 octobre 2007 dans La République des Livres disait ceci :

« ... Le trouble vient d’ailleurs. De ce qu’il faut bien appeler la haine de soi juive, telle que Theodor Lessing la conceptualisa en tant qu’intériorisation parfois jusqu’au suicide du regard de rejet porté par les autres, cette prison originelle dont elle aimerait bien s’extraire, cette honte qui la poursuit et qu’elle manifeste dans la violence de la peinture de son milieu, toutes choses dans lesquelles d’aucuns verront une autre forme d’antisémitisme, Némirovsky apparaissant comme la version romanesque du dramaturge Henry Bernstein. Il est vrai que ses personnages israélites, comme on disait alors, sont caricaturaux, outranciers, souvent abjects ; ces cosmopolites échoués le plus souvent à Biarritz sont souvent des parvenus amoraux qui vouent un culte à l’argent-roi ; “Je les ai vus ainsi” dira-t-elle pour toute justification ; n’empêche qu’ils ne surprendraient pas sous la plume du Paul Morand de France la doulce. Il est également vrai que, quoi qu’en disent Philipponnat et Lienhardt, elle a plus souvent écrit dans les colonnes de la presse d’extrême-droite à toutes ses époques et jusque pendant l’Occupation mais sous un pseudonyme (Gringoire, Candide) que dans celle de gauche (Marianne) ; un Robert Brasillach la louera pour avoir réussi le prodige de “faire passer l’immense mélancolie russe sous une forme française”. Il est vrai enfin, qu’elle s’est convertie au catholicisme à la veille de la guerre, entraînant son mari et ses filles dans son sillage, dans le fol espoir de se soustraire au vent mauvais qui se levait avec la montée des périls, alors qu’elle était totalement agnostique. L’inquiétude religieuse lui était étrangère. »

L'introduction de Myriam Anissimov à l'édition française de Suite française expliquant la haine de soi d'Irène Némirovsky par la situation qui était faite aux juifs en France n'apparaît pas dans l'œuvre et le paragraphe en question a été supprimé dans l'édition anglaise.

Œuvres[modifier | modifier le code]

Œuvres publiées de son vivant[modifier | modifier le code]

  • Le Malentendu, 1926
  • L'Enfant génial, Fayard, 1927 - Le roman fut renommé Un Enfant prodige en 1992 par l'éditeur avec l'accord de ses filles[305].
  • David Golder, Grasset, 1929
  • Le Bal, Grasset & Fasquelle, 1930
  • Les Mouches d'automne, Grasset, 1931
  • L'Affaire Courilof, Grasset, 1933
  • Le Pion sur l'échiquer, Albin Michel, 1934
  • Films parlés, NRF, 1934 - Deux nouvelles de cette collection, Ida et La Comédie bourgeoise, seront publiées dans Ida (« Folio 2 », Denoël, 2006)
  • Le Vin de solitude, Albin Michel, 1935
  • Jézabel, Albin Michel, 1936
  • La Proie, Albin Michel, 1938
  • Deux, Albin Michel, 1939
  • Les Chiens et les Loups, Albin Michel, 1940

Œuvres publiées après sa mort[modifier | modifier le code]

Dans Candide[modifier | modifier le code]

  • La Femme de Don Juan, 1938
  • Monsieur Rose, 1940

Dans La Revue des deux Mondes[modifier | modifier le code]

  • Jour d'été, 1935
  • La Confidence, 1938
  • Les Liens du sang, 1936
  • Aïno, 1940

Dans Gringoire[modifier | modifier le code]

  • Nativité, 1933
  • Les Rivages heureux, 1934
  • Le Commencement et la Fin, 1935
  • Fraternité, 1937
  • Epilogue, 1937
  • Espoirs, 1938
  • La Nuit en wagons, 1939
  • Le Spectateur, 1939
  • Le Sortilège, 1940
  • Les Échelles du Levant, roman du 18 mai 1940
  • Le Départ pour la fête, 1940
  • Destinée, 1940 (publié sous le pseudonyme Pierre Neyret)
  • La Confidente, 1941 (idem)
  • L'Honnête homme, 1941 (idem)
  • Le Revenant, 1941 (idem)
  • L'Inconnu, 1941 (jeune femme anonyme)
  • L'Ogresse, 1941 (Charles Blancat)
  • L'Incendie, 27 février 1942 (P. Nérey)

Œuvres inédites[modifier | modifier le code]

Nouvelles[modifier | modifier le code]

  • La Voleuse
  • La Grande Allée
  • L'Ami et la femme
  • Un Beau Mariage

Films adaptés[modifier | modifier le code]

Pièce de théâtre adaptée[modifier | modifier le code]

Opéra adapté[modifier | modifier le code]

  • Le Bal, d'Oscar Strasnoy, adaptation de Matthew Jocelyn (2009), créé à l'Opéra de Hambourg en 2010. Édité par Gérard Billaudot Éditions.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Jonathan M. Weiss est professeur de littérature française dans le Maine et auteur en 2005 de la première biographie d'Irène Némirovsky : sa thèse est que son œuvre reflète son évolution personnelle, d'un amour absolu pour la culture française à un retour sur sa judéité.
  2. Voir aussi la Mémorial de la Shoah, chronologie d'Irène Némirovsky par Olivier Philiponnat.
  3. O. Philipponnat et P. Lienhardt ont notamment pu rencontrer en Russie des descendants des deux familles dont est issue I. Némirovsky[7].
  4. Sa famille était peut-être originaire de la ville ukrainienne de Nemyriv (Nemirov en russe)[11].
  5. Son père aurait ainsi fait bâtir une synagogue pour célébrer les noces de Jonas et Rosa[16].
  6. Le nombre de Juifs russes ayant choisi l'exil à la suite des pogroms qui ont eu lieu dans toute la Russie durant cette semaine d'octobre 1905 est estimé à 200 000[26], parmi lesquels l'écrivain Cholem Aleikhem[24].
  7. Irène Némirovsky ne garde aucun souvenir de cette nuit, mais elle s'appuiera sur ceux de sa famille pour « reconstituer la chevauchée barbare dans Les Chiens et les Loups[24] ».
  8. Hélène, double romanesque de Némirovsky, est l'héroïne du Vin de solitude.
  9. Prière qui se borne chez les Némirovsky à demander la santé et le pain quotidien[27].
  10. Cette maison a servi de modèle pour celle des Sinner dans Les Chiens et les Loups[31].
  11. En mars 1914, c'est après une absence de deux ans qu'il revient encore plus fortuné[41].
  12. Et ils constatent que de fait Anna s'est arrangée pour n'avoir pas d'autre enfant[45].
  13. Irène déjà mère reçut un jour d'Anna un énorme ours en peluche qui n'était pas du tout destiné à Denise mais à elle-même, une lettre confuse témoignant que la grand-mère s'obstinait à parler de sa fille comme d'un tout petit enfant[49].
  14. Philipponnat et Lienhardt font remarquer qu'on se suicide souvent, par noyade, dans l'œuvre d'Irène Némirovsky, et que le motif d'une eau noire et fétide, à la fois fascinante et effrayante, y est très récurrent[58].
  15. En exil à Paris, il lui arrivera de recevoir les grands-ducs Alexandre et Boris[63].
  16. Pétrograd est le nom donné à Saint-Pétersbourg entre 1914 et 1924.
  17. Indépendante depuis le , la Finlande englobe alors l'isthme de Carélie.
  18. Il ne s'agit pas de la commune située au nord d'Helsinki, mais de l'actuel Yakovlevo, à 20 kilomètres de Terjoki, aujourd'hui Zelenogorsk, au fond du golfe de Finlande[78].
  19. « En posant le pied sur le pavé parisien, Anna devint Fanny, Leonid, Léon. Et Irma Irina devint Irène Némirovsky[91] ».
  20. Charlie Chaplin est l'un de ses cinéastes favoris[112].
  21. Ainsi en 1922, escortée de Miss Matthews, elle applaudit au Théâtre de l'Œuvre Hedda Gabler d'Henrik Ibsen[113].
  22. Nonoche au vert, Nonoche au ciné, Nonoche au Louvre et Nonoche chez l'extralucide[127].
  23. Réédité chez Gallimard en 1992 sous le titre Un enfant prodige, avec une préface de sa fille Élisabeth Gille[132].
  24. Choura Lissianski était un des plus proches amis russes d'Irène Némirovsky[136].
  25. Actuelle Avenue Franklin-D.-Roosevelt.
  26. Actuelle rue de Montevideo.
  27. Entretien de 1935, source incertaine, peut-être Je suis partout[144].
  28. Familiarisée depuis l'enfance avec les chiffres et le jargon boursier[21], Irène Némirovsky semble avoir, selon l'avis de professionnels de l'époque et de son propre père, imaginé des tractations à peu près crédibles[152].
  29. C'est la méthode de Tourgueniev, qui lui resservira souvent[156], et qu'elle décrit par exemple à Frédéric Lefèvre[60].
  30. Son nez notamment devient « énorme, crochu, comme celui d'un vieil usurier juif »[159].
  31. Née un an jour pour jour après Irène Némirovsky, Cécile Mitaine (Michaud après son mariage) est originaire du village d'Issy-l'Évêque[168], où les Epstein trouveront refuge grâce à elle entre 1939 et 1942.
  32. Tout comme il avait rajeuni Radiguet en 1923 pour faire encore plus de bruit autour du Diable au corps, Grasset fait naître Irène Némirovsky en 1905[169].
  33. Plus de 60 000 exemplaires seront vendus en trois ans[172].
  34. Le mois suivant, L'Humanité dénonce néanmoins dans le film adapté de David Golder une apologie du capitalisme[173].
  35. J. Weiss rappelle que le mythe allemand du Juif errant est revivifié dans les années 1920 et 1930[188].
  36. Cinq ans plus tard, lors d'une autre interview pour la même revue, la romancière ajoute cette comparaison : « Que dirait François Mauriac si tous les bourgeois des Landes se dressaient contre lui, lui reprochaient de les avoir peints de couleurs si violentes ? »[191].
  37. Malgré un pataquès juridique finalement résolu à l'amiable : Julien Duvivier préparant son film accusait Maurice Lehmann, directeur du Théâtre, d'avoir plagié certains passages de son scénario, peut-être aidé par Irène Némirovsky elle-même — pourtant alors absente de Paris[196].
  38. Paul Léautaud jugeait Fernand Nozière incapable d'autre chose que de bricolages médiocres à partir des œuvres d'autrui[193].
  39. Irène Némirovsky reconnaissait l'influence du cinéma sur l'écriture de ce roman, ce que certains critiques lui ont reproché, Paul Reboux lui-même, pourtant inconditionnel de son talent[198].
  40. Cela n'empêche pas quelques antisémites d'y voir l'illustration en images du péril juif qui menacerait la France[173].
  41. Son épouse Fanny l'y a rejoint quarante ans plus tard, et c'est là que leur petite-fille Élisabeth Gille a été, selon ses vœux, inhumée en 1996[212].
  42. Sauf pour la durée de la guerre, qu'elle passera en sécurité à Nice.
  43. Actuelle avenue du Président-Kennedy.
  44. La mère de Michel Epstein meurt début 1937[217] et son père fin 1939[218].
  45. D'après les estimations de J. Weiss, compte tenu du pouvoir d'achat, 4 000 francs des années 1930 correspondent environ à 1600 euros des années 2000[221].
  46. Les Nouvelles littéraires en 1922 pour Larousse, Candide en 1924 et Je suis partout en 1930 pour Fayard, Gringoire en 1928 pour Les Éditions de France, ou encore Marianne en 1932 pour Gallimard[224].
  47. Roman rebaptisé en 1939 Les Échelles du Levant, puis Le Maître des âmes en 2005.
  48. Susan R. Suleiman est professeur émérite de civilisation française et de littérature comparée à l'Université de Harvard. « S. R. Suleiman ».
  49. Ma vie de Trotski, lus entre autres Mémoires de révolutionnaires, donnera plus tard à Némirovsky l'envie d'écrire un livre sur trois hommes pour elles représentatifs des différentes facettes du « génie juif » : Trostski, Blum et Stavisky[217].
  50. Avec 10 000 exemplaires vendus, on est loin de David Golder, et plus encore des 100 000 atteints par Maurois, Mauriac ou Morand[172].
  51. 7 000 exemplaires vendus : chiffres communiqués comme les suivants par la maison Albin Michel[258].
  52. Irène Némirovsky a pu observer ces milieux lors de séances de signature, de cocktails ou de dîners mondains organisés par ses éditeurs[281].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Weiss 2005, p. 15.
  2. Corpet 2010, p. 11-12.
  3. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 24.
  4. a, b, c et d Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 45.
  5. a, b, c et d Corpet 2010, p. 60.
  6. a, b et c Suleiman 2012, p. 58.
  7. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 666-667.
  8. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 11-12.
  9. Weiss 2005, p. 28.
  10. a, b, c et d Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 46.
  11. Anissimov 2004, p. 12..
  12. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 31.
  13. a, b, c, d et e Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 33.
  14. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 49.
  15. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 40-41.
  16. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 42.
  17. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 53.
  18. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 66.
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  20. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 38-39.
  21. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 48.
  22. a, b, c, d et e Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 54.
  23. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 55.
  24. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 56-57.
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  26. a, b, c, d et e Corpet 2010, p. 61.
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  28. Suleiman 2012, p. 66.
  29. Corpet 2010, p. 60-61.
  30. a et b Weiss 2005, p. 16.
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  33. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 25.
  34. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 39.
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  36. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 33-35.
  37. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 43.
  38. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 34.
  39. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 38.
  40. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 72.
  41. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 74.
  42. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 28.
  43. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 73.
  44. Wolf 2012, p. 31.
  45. a, b, c, d et e Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 32.
  46. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 557.
  47. a, b, c, d, e et f Corpet 2010, p. 74.
  48. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 68.
  49. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 13 du cahier de photos central.
  50. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 69.
  51. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 85.
  52. Dominique Desanti, « Mère et fille : la haine et le rêve », Magazine littéraire no 386 sur Bergson, Paris, avril 2000, p. 86.
  53. Adler 2011, p. 9.
  54. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 86.
  55. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 30.
  56. a et b Weiss 2005, p. 29.
  57. a et b Weiss 2005, p. 30.
  58. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 87.
  59. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 62-63.
  60. a, b et c « En marge de L'Affaire Courilof, Radio-dialogue entre Frédéric Lefèvre et Mme Irène Némirovsky », Sud de Montpellier, 7 juin 1933 (Philipponnat et Lienhardt, La Vie d'Irène Némirovsky, p. 547-551).
  61. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 71.
  62. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 80-81.
  63. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 75-77.
  64. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 67.
  65. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 83.
  66. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 82.
  67. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 102.
  68. a, b, c et d Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 112-113.
  69. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 90-91.
  70. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 79.
  71. Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 92-94.
  72. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 96-97.
  73. Irène Némirovsky, « Naissance d'une révolution », article reproduit à la suite des Mouches d'automne, Paris, Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 2009, p. 103.
  74. Weiss 2005, p. 34.
  75. a, b et c Corpet 2010, p. 63.
  76. Weiss 2005, p. 35.
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  78. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 108-109.
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  80. a, b et c Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 110-111.
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  93. a, b et c Corpet 2010, p. 64.
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  97. a, b et c Corpet 2010, p. 68.
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  119. a et b Poirier 2012, p. 19.
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  124. a, b, c et d Corpet 2010, p. 72.
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  126. a et b Interview accordée à Claude Pierrey pour Chantecler le 8 mars 1930 (Philipponnat et Lienhardt, La Vie d'Irène Némirovsky, p. 542-544).
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  130. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 153.
  131. a et b Corpet 2010, p. 69.
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  139. a et b Philipponnat et Lienhardt 2007, p. 165-167.
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  301. http://www.irenenemirovsky.guillaumedelaby.com/2_michelepstein.htm
  302. Fondateur de Gringoire.
  303. Télégramme du 13 juillet 1942, dans Jonathan Weiss, Irène Némirovsky biographie, p. 191
  304. a, b et c http://www.memorialdelashoah.org/upload/minisites/irene_nemirovsky/chronologie.html
  305. E-mail de Denise à Fabrice, le petit-fils d'Irène, 11 juillet 2006 : « L'Enfant génial a été rebaptisé avec l'accord de ta mère et de moi-même. Au moment de la reparution du livre dont ta mère a fait la préface, le terme “génial” était passé dans le langage courant et était utilisé pour tout et pour rien ce qui fait que nous avons accepté ce nouveau titre bien plus parlant à cette époque. »
  306. http://www.irenenemirovsky.guillaumedelaby.com/6_golder_flm.htm

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Sur les autres projets Wikimedia :

  • Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, La Vie d'Irène Némirovsky, Paris, Grasset/Denoël 2007, coll. « Le Livre de Poche », , 672 p. (ISBN 9782253124887). 
  • Patrick Lienhardt et Olivier Philipponnat, Préface à Chaleur du sang : Les Paradis perdus d'Irène Némirovsky, Paris, Denoël 2007, coll. « Folio », , 196 p. (ISBN 9782070347810)
  • « Le grand portrait, Irène Némirovsky », Le Monde 2, supplément du Monde no 19472, no 185,
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  • Olivier Philipponnat (a), Préface aux Mouches d'automne : Mirages russes, Paris, Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », , 115 p. (ISBN 9782246223047). 
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  • Olivier Corpet (dir.), Irène Némirovsky, un destin en images, Paris, Denoël, , 144 p. (ISBN 9782207109748). 
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  • Paul Renard, « David Golder de Julien Duvivier : une adaptation fidèle de David Golder d'Irène Némirovsky », Roman 20-50, Lille, Septentrion, no 54,‎ (ISBN 9782908481761). 
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Articles connexes[modifier | modifier le code]

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