Inconnue de la Seine

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L'Inconnue de la Seine (vers 1900), moulage en plâtre.

L’Inconnue de la Seine est une jeune femme non identifiée dont le masque mortuaire présumé devient un ornement populaire sur les murs des maisons d'artistes après 1900.

Son visage est source d'inspiration pour de nombreux travaux littéraires, tant en français que dans d'autres langues.

Historique[modifier | modifier le code]

Selon le dessinateur Georges Villa qui tenait cette information de son maître, le peintre Jules Lefebvre, l'empreinte aurait été prise sur le visage d'une jeune modèle qui mourut de tuberculose vers 1875. Il ne subsiste aucune trace du moulage original[1].

La légende du suicide de la « noyée » prend corps en 1900. Selon celle-ci, le corps de l'Inconnue est repêché dans la Seine à Paris. Un employé de la morgue, saisi par la beauté de la jeune femme, fait un moulage en plâtre de son visage. Au cours des années suivantes, de nombreuses copies sont produites et celles-ci deviennent rapidement un ornement macabre à la mode dans le Paris bohème. Comme pour le sourire de La Joconde, de nombreuses spéculations sont formulées quant à ce que l'expression heureuse de son visage peut révéler de sa vie, sa mort et sa place dans la société.

Les images réalisées ultérieurement au premier moulage montrent un autre aspect intéressant de sa popularité. L'original ayant été photographié, on a tiré à partir des négatifs de nouvelles séries de moulages où apparaissent des détails normalement indiscernables sur les corps ayant séjourné dans l'eau, mais dont la préservation semble renforcer l'authenticité du moulage.

Le critique A. Alvarez écrit dans son ouvrage sur le suicide, Le Dieu sauvage : « L'on me dit que toute une génération de filles allemandes ont modelé leur apparence sur la sienne. » Il rapporte aussi que selon Hans Hesse de l'université du Sussex, « l'Inconnue devint l'idéal érotique de la période, tout comme Bardot l'est pour les années 1950. [Hesse] pense que des actrices allemandes comme Elisabeth Bergner se sont inspirées d'elle[2]. »

L'Inconnue dans la littérature allemande[modifier | modifier le code]

Le personnage de l'unique roman de Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge (Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge), publié en 1910, dit : « Le mouleur que je visite chaque jour a deux masques accrochés près de sa porte. Le visage de la jeune qui s'est noyée, que quelqu'un a copié à la morgue parce qu'il était beau, parce qu'il souriait toujours, parce que son sourire était si trompeur ; comme s'il savait. »

Ernst Benkard, dans sa nouvelle de 1926 Das ewige Antlitz, qui parait ultérieurement dans un recueil de nouvelles étrangères traduites en anglais et traitant toutes de masques mortuaires, dit de l'Inconnue qu'elle nous « apparaît comme un papillon délicat, qui, insouciant et euphorique, a volé droit vers la lampe de la vie, allant y brûler ses ailes délicates. »

L'Inconnue fait également une apparition dans les ouvrages suivants :

  • Dans le roman Die Unbekannte (L'Inconnue) de Reinhold Conrad Muschler, paru en 1934 et qui raconte la tragique histoire de Madeleine Lavin, orpheline de province, tombée amoureuse du diplomate britannique Lord Thomas Vernon Bentick.
  • Dans le poème de Vladimir Nabokov L'Inconnue de la Seine, paru en 1934.
  • Dans la nouvelle de Hertha Pauli (sœur de Wolfgang Pauli[3]) L'Inconnue de la Seine (1931), parue pour la première fois dans le Berliner Tageblatt.
  • Dans la pièce de théâtre Die Unbekannte aus der Seine (1934) de Ödön von Horváth, basée sur la nouvelle de son amie Hertha Pauli.
  • Dans la nouvelle de Claire Goll Die Unbekannte aus der Seine (1936), dans laquelle le personnage principal plonge le regard sur un masque funéraire et meurt d'une crise cardiaque causée par le chagrin et la culpabilité, croyant reconnaître le visage de sa fille.

L'Inconnue dans la littérature française[modifier | modifier le code]

Jules Supervielle publie en 1929 « L'Inconnue de la Seine » (repris en 1931 dans L'Enfant de la haute mer), un conte où une jeune femme noyée dans la Seine dérive jusqu'au fond de l'océan où elle doit apprendre à vivre avec les autres noyés.

L'écrivain Maurice Blanchot, qui possède l'un des masques, décrit l'inconnue comme « une adolescente aux yeux clos, mais vivante par un sourire si délié, si fortuné, […] qu'on eût pu croire qu'elle s'était noyée dans un instant d'extrême bonheur.[4] »

L'édition originale de la pièce de Louis-Ferdinand Céline, L'Église, parue en 1933 chez Denoël et Steele (troisième volume de la collection « Loin des foules »), comporte un frontispice photographique (d'après une photographie de Amsler & Ruthardt) du masque mortuaire de l'Inconnue de la Seine. Dans un commentaire sur cette œuvre Aragon qualifie celle-ci de « Joconde du suicide »[5].

Dans le roman Aurélien de Louis Aragon paru en 1944, l'inconnue joue un rôle important : Aurélien possède chez lui le masque de l'inconnue, qu'il confondra avec le visage de Bérénice, la femme dont il tombe amoureux ; femme qui plus tard lui fera cadeau d'un autre masque, réalisé à partir de son propre visage.

En 1945, Marius Grout, lauréat du prix Goncourt 1943, publie les Poèmes à l'inconnue aux éditions du Seuil, cycle poétique inspiré par l'Inconnue (l'ouvrage contient deux illustrations hors texte, la première reproduisant une photographie du masque).

Dans son roman Le Nom de l'inconnue (éd. Deforges, 1988, réédité chez Gallimard sous le titre L'Inconnue de la Seine en 2012), Didier Blonde raconte sous forme d'une enquête policière les recherches que mène Simon, un libraire, à travers Paris, les rues, les livres et les archives, qui le conduisent du canal de l'Ourcq à la Bibliothèque nationale, en passant par l'Institut médico-légal de Paris, sur les traces de la jeune noyée dans l'espoir de lui rendre son nom et de retrouver, peut-être, un amour perdu.

Deux poèmes de Stanislas Rodanski, parus dans le recueil posthume Je suis parfois cet homme (éd. Gallimard, 2013), évoquent, dès leur incipit, l'inconnue de la Seine : « L'inconnue de la Seine en souriant est passée… » (p. 129), et le poème Héroïne (p. 137) qui commence ainsi : « Demeure Inconnue de la Seine / Étrangère à la pluie nomade / En souvenir de mon absence ».

Pour son deuxième recueil, titré L'Inconnue de la Seine (éd. Tituli, juin 2016)[6], la poète Céline Walter repêche dans les eaux de la Seine le destin croisé de trois noyées. Femmes de pierre - la déesse Séquana -, de chair - l'Inconnue - ou imaginée, toutes sont rejetées par les peurs d’autrui. Ce recueil, préfacé par le sculpteur Eric de Laclos, a été inspiré par un échange de courrier entre l'auteure et le poète Bernard Noël[7].

Divers[modifier | modifier le code]

Michel Lorenzi l'aîné fut le premier à réaliser des copies en plâtre du masque mortuaire de l'Inconnue de la Seine à la fin du XIXe siècle[8].

La société norvégienne Laerdal Medical AS reproduit depuis 1960 le visage de l'Inconnue sur le mannequin d'entraînement aux premiers secours (noyades, urgences cardio-respiratoires) qu'elle fabrique[9]. Appelé « Resusci Anne » (« Réanimez Anne »), ce mannequin est notamment employé pour l'apprentissage de l'insufflation en bouche-à-bouche[10].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Bessy 1981.
  2. Alvarez, Al. Le Dieu sauvage. Essai sur le suicide, Mercure de France, 1972.
  3. Hertha Pauli sur Literaturepochen.at.
  4. Didier Decoin, Dictionnaire amoureux des faits divers, Plon, coll. « Dictionnaire amoureux », , 800 p. (ISBN 2259212069, lire en ligne).
  5. Cité par Carine Trévisan dans son ouvrage Aurélien d'Aragon : un nouveau « mal du siècle », Presses universitaires de Franche-Comté, 1996, page 238.
  6. « éditions Tituli », sur www.tituli.fr (consulté le 29 août 2016)
  7. « Céline Walter, L’inconnue de la Seine | lelitteraire.com », sur www.lelitteraire.com (consulté le 29 août 2016)
  8. Exposition « Le Dernier Portrait » au musée d'Orsay du 5 mars au 26 mai 2002
  9. « La jeune femme de la Seine », sur Laerdal (consulté le 9 mai 2018).
  10. (en) Jeremy Grange, « Resusci Anne and L'Inconnue: The Mona Lisa of the Seine », sur BBC News, (consulté le 9 mai 2018).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]