Illusion monétaire

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L'illusion monétaire est un biais cognitif par lequel un agent économique raisonne à partir des valeurs nominales de l'économie et non des valeurs réelles, c'est-à-dire des valeurs nominales corrigées des effets de l'inflation. L'agent économique est victime d'illusion monétaire lorsqu'il pense avoir reçu une augmentation de salaire alors que l'inflation est en réalité plus élevée que l'augmentation du salaire. Dans une telle situation, le salaire réel a chuté, et non augmenté.

Concept[modifier | modifier le code]

L'illusion monétaire est un biais cognitif fondamental de l'économie. L'illusion monétaire conduit les agents économiques à sous-estimer l'inflation future, et donc à surestimer le taux de salaire réel[1].

L'illusion monétaire est la condition sine qua non de certaines théories économiques. Au sein du keynésianisme, par exemple, la courbe de Phillips soutient que lorsque l'inflation augmente, le chômage baisse, car l'inflation réduit le salaire réel des travailleurs et donc le coût du travail avec lui. Les agents étant victimes d'illusion monétaire, il ne demandent pas d'ajustement de salaire[1].

Histoire[modifier | modifier le code]

L'illusion monétaire est soutenue par plusieurs économistes au XIXe siècle sans qu'elle ne fasse jamais l'objet d'un traitement approfondi. Le concept est véritablement analysé par Irving Fisher dans un livre de 1928, appelé The Money Illusion. Il écrit : « une hausse des salaires survenant en même temps qu’une hausse plus rapide des prix est bien […] une “duperie”. Si l’ouvrier s’en contente, c’est qu’il est victime de l’illusion de la monnaie. Le jour où il s’aperçoit de la différence entre le salaire monétaire et le salaire réel, il sera porté à incriminer son patron au lieu de s’en prendre au mark ou au dollar »[2]. Il aboutit à l'équation de Fisher afin de calculer le salaire réel et le salaire nominal[3].

John Maynard Keynes popularise le concept dans sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1938). Il en fait un des concepts clefs de son analyse du marché du travail. Pour Keynes, les travailleurs ont tendance à refuser toute baisse du salaire nominal, alors qu'ils ne s'opposent pas à une baisse de leur salaire réel en raison de l'inflation[4]. La courbe de Philips illustrera des années plus tard la relation inverse entre l'inflation et le chômage : lorsque l'inflation augmente, le salaire réel diminue, et donc, avec lui, le coût du travail[5].

Afin de réfuter le keynésianisme (et notamment sa forme amendée, la synthèse néoclassique), les écoles économiques concurrentes ont cherché à s'attaquer au concept de l'illusion monétaire. Milton Friedman, qui fonde le monétarisme avec Anna Schwartz, crée ainsi le concept d'anticipation adaptative, selon lequel les agents économique souffrent bien d'illusion monétaire, mais qu'à court terme ; les salariés exigent peu de temps après avoir vu leur salaire réel chuter une hausse du salaire, ce qui contrecarre l'effet de l'inflation[6].

Vérification empirique[modifier | modifier le code]

En tant que biais cognitif, l'illusion monétaire a fait l'objet de vérifications empiriques. Le concept a notamment intéressé la psychologie expérimentale appliquée à l'économie, dont un des buts est de rendre compte de l'ensemble des biais cognitifs qui éloignent les agents du modèle classique de l'homo economicus. Dans un article majeur, Elvar Shafir, Peter Diamond (prix Nobel d'économie 2010) et Amos Tversky testent expérimentalement l'illusion nominale et cherchent à en saisir les déterminants[7].

À travers une très large expérience, ils montrent que les agents sont victimes d'illusion monétaire à la fois sur les salaires, les transactions et les contrats. Il ressort de leur étude que les agents raisonnent dans leur majorité en termes nominaux et non réels. Shafir, Diamond et Tversky demandent ainsi aux sujets de leur expérience qui de Adam, Ben ou Carl a fait la meilleure transaction après avoir vendu une maison reçue pour 200 000 dollars. Adam la revend pour 154 000 dollars, soit 23 % de moins, mais il y a eu 25 % de déflation. Ben la vend 198 000 dollar, soit 1 % de moins, alors que les prix sont restés stables. Carl la vend 246 000 dollars, soit 23 % de plus, avec une inflation de 25 %. Les sondés devaient répartir Adam, Ben et Carl en leur donnant un rang, de 1 pour celui qui a le plus gagné à 3 pour celui qui a le moins gagné. Les réponses se répartissent de la façon suivante :

Classement des gains par les sujets de l'expérience (en % de réponses)
Adam Ben Carl
Gain en valeur nominale -23 % -1 % +23 %
Gain en valeur réelle +2,667 % -1 % -1,667 %
Rang
1er 37 % 17 % 48 %
2nd 10 % 73 % 16 %
3e 53 % 10 % 36 %

Adam, qui a le plus gagné d'argent en termes réels mais le moins en termes nominaux, est considéré par la majorité des personnes interrogées (53 %) comme celui qui a le moins gagné d'argent. Inversement, Carl, qui a le plus perdu d'argent en termes réels mais qui en a le plus gagné en termes nominaux est considéré comme celui qui a fait la meilleure transaction pour 48 % des sondés. L'illusion monétaire est donc, si l'on suit cette expérience, très forte[8].

Shafir, Tversky et Diamond analysent cette illusion monétaire comme l'effet de la préférence des agents pour le cadre nominal en raison de sa facilité et de sa saillance. Plus précisément, ils pensent que les agents maîtrisent potentiellement les deux cadres cognitifs, mais préfèrent généralement le cadre nominal pour ces raisons[9]. Ils observent toutefois que le cadre cognitif privilégié peut varier en fonction du contexte et que les agents mélangent le plus souvent, au moins en partie, le cadre nominal avec le cadre réel[10].

Critiques[modifier | modifier le code]

Critique monétariste : anticipations adaptatives[modifier | modifier le code]

Le concept d'illusion monétaire a été critiqué par le monétarisme. Au sein du monétarisme, Milton Friedman a souligné que les agents économiques ne peuvent être continuellement trompés par l'inflation, car ils disposent d'une faculté d'anticipation adaptative. Lorsqu'ils se rendent compte que l'inflation a réduit leur salaire réel, ils demandent une hausse de salaire ; la baisse du chômage n'a été que temporaire[11].

Critique de la nouvelle économie classique : anticipations rationnelles[modifier | modifier le code]

La critique friedmanienne a été reprise par la nouvelle économie classique, qui l'a radicalisée par le biais du concept d'anticipation rationnelle. Les agents économiques ne sont dans ce cas jamais victimes d'illusion monétaire, même sur le court terme[12].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Marc Montoussé, Économie monétaire et financière, Editions Bréal, (ISBN 978-2-7495-0611-1, lire en ligne)
  2. Michel Piteau, « L'« illusion monétaire » : histoire et géographies », Idees economiques et sociales, vol. 166, no 4,‎ , p. 48–58 (ISSN 2257-5111, DOI 10.3917/idee.166.0048, lire en ligne, consulté le )
  3. Bruno Colmant, Histoire du plan monétaire de Chicago, Académie royale de Belgique, (ISBN 978-2-8031-0681-3, lire en ligne)
  4. John Maynard Keynes, Théorie générale de l'emploi de l'intérêt et de la monnaie, p. 38. Keynes y voit la conséquence de l'attachement des travailleurs à la stabilité des salaires relatifs entre les différentes catégories de travailleurs. L'inflation ne modifie pas, en effet, les salaires relatifs, tandis qu'un salarié ne peut être sûr que la baisse de son salaire nominal soit générale dans l'économie [1].
  5. Pierre Dockès, Le capitalisme et ses rythmes, quatre siècles en perspective: Tome 2, Splendeurs et misère de la croissance, 2 volumes, Classiques Garnier, (ISBN 978-2-406-11155-9, lire en ligne)
  6. The Optimum Quantity of Money and Other Essays, Macmillan Press, 1969.
  7. E. Shafir, P. Diamond et A. Tversky, « Money illusion », The Quarterly Journal of Economics, n°2, vol. CXII, 2, 1997 repris dans Daniel Kahneman et Amos Tversky, Choices, Values, and Frames, Cambridge University Press, 2000.
  8. Sacha Bourgeois-Gironde et Dominique Dimier, Comment l'argent vient à l'esprit: étude d'une représentation polymorphe, Vrin, (ISBN 978-2-7116-2246-7, lire en ligne)
  9. op.cit., p. 338.
  10. op.cit., p. 340.
  11. Marc Montoussé, Macroéconomie, Editions Bréal, (ISBN 978-2-7495-0610-4, lire en ligne)
  12. Laurent Braquet et David Mourey, Économie monétaire et financière, De Boeck Supérieur, (ISBN 978-2-8073-2203-5, lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]