Ilia Répine

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Ilia Répine
Ilya Efimovich Repin in the Photographers studio Rentz and Schrader.jpg
Naissance
Décès
Nom dans la langue maternelle
Илья́ Ефи́мович Ре́пинVoir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Илья́ Ефи́мович Ре́пин
Nationalité
russe
Activité
Formation
Domiciles
Tchouhouïv (à partir de ), Repino (-)Voir et modifier les données sur Wikidata
Mouvement
Enfant
Juri Repin (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Distinctions
Legion Honneur Chevalier ribbon.svg
Œuvres réputées
signature d'Ilia Répine

signature

Ilia Iefimovitch Répine (en russe : Илья́ Ефи́мович Ре́пин, en ukrainien : Ілля Юхимович Рєпін, Illia Ioukhymovytch Riepine), né à Tchougouïv, près de Kharkiv, à l'époque dans l'Empire russe, aujourd'hui en Ukraine, le 24 juillet 1844 ( dans le calendrier grégorien) et mort le à Kuokkala (Finlande), est un peintre russe[1], [2]. Fils de soldat cosaque, il travaille dans sa jeunesse comme peintre d'icônes, étudie le dessin avec Ivan Kramskoï, et poursuit sa formation à l'Académie impériale des beaux-arts.

Il est membre, à partir de 1878, des ambulants (la camaraderie des expositions artistiques itinérantes), et est ensuite nommé académicien de l'Académie impériale des beaux-arts. Professeur - maître d'atelier (1894—1907) puis recteur (1898—1899) de l'académie, enseignant à l'école d'art et d'artisanat de Maria Tenicheva, il a parmi ses élèves Boris Koustodiev, Igor Grabar, Ivan Koulikov, Philippe Malsaine, Anna Ostroumova-Lebedeva et Nikolaï Fechine. Il est le maitre d'étude de Valentin Serov.

Dès le début de son activité créatrice, dans les années 1870, Répine devient une des figures clés du réalisme russe. Il réussit à refléter dans sa production picturale la diversité de la vie qui l'entoure, à embrasser dans son œuvre tous les dimensions de la contemporanéité, à aborder les thèmes qui traversent la société et à réagir vivement à l'actualité. Son langage pictural a une plasticité qui lui est personnelle, et il s'approprie différents styles, depuis celui des peintres espagnols et hollandais du XVIIe siècle jusqu'à ceux d'Alexandre Ivanov et des impressionnistes français qui lui étaient contemporains.

L'œuvre de Répine s'épanouit dans les années 1880. Il compose une galerie de portraits de ses contemporains, travaille comme peintre d'histoire et de scènes de genre. Dans la peinture historique, il a l'habitude de révéler et d'exprimer émotionnellement la scène représentée. Le présent fournit ses éléments au peintre, et même quand il dépeint un passé légendaire, il reste le maître de la représentation de l'immédiat, en abolissant toute distance entre le spectateur et les héros de son œuvre. Selon Vladimir Stassov, l'œuvre de Répine est ainsi une « encyclopédie de la Russie d'après l'abolition du servage ». Il passe les 30 dernières années de sa vie en Finlande, dans sa propriété des Pénates (ru), à Kuokkala. Il continue à travail, bien que moins intensément qu'avant. Dans ses dernières années, il se tourne vers des sujets bibliques. Il écrit des mémoires, dont une partie est publiée dans le livre de souvenir (ru) Далёкое близкое (Loin et proche).

Origines. Enfance, adolescence, jeunesse[modifier | modifier le code]

Portait de Iefim Vassilievitch, père de Répine (1879).
Portrait de Tatania Stepanovna, mère de Répine (1867).
Autoportrait (1863)

Ilia Répine nait à Tchougouïv, dans le gouvernement de Kharkov. Son grand-père paternel, le cosaque hors-cadre Vassili Iefimovitch Repine, fait du commerce et tient une auberge. D'après les registres d'état-civil, il meurt dans les années 1830, et c'est alors à sa femme, Natalia Titovna Repine, qu'échoit la responsabilité de la propriété. Le père du peintre, Iefim Vassilevitch (1804—1894) est l'ainé des enfants[3]. Dans les esquisses de mémoires consacrées à son enfance, Ilia Iefimovitch indique que son père était un « soldat à billet », qui allait avec son frère chaque année au « service »[4], et, parcourant une distance de trois cent verstes, y amenait un taboun de chevaux pour les vendre[5]. Pendant son temps de service au 11e régiment de ulans de Tvchougouevsk, Iefim Vassilevitch participe à trois campagnes en temps de guerre et est décoré[3]. Ilia Répine s'efforcera de conserver jusqu'à la fin de sa vie un lien avec sa ville natale, avec la Slobojanchtchina et avec l'Ukraine, et les motifs ukrainiens prennent une place importante dans son œuvre[6].

Son grand-père maternel, Stepan Vassilievitch Botcharov, a également consacré beaucoup d'années au service de l'armée. Le nom de famille de sa femme, Pelageïa Minaïevna, ne nous est pas parvenu[3]. Leur fille Tatania Stepanova (1811—1880) se marie au début des années 1830 avec Iefima Vassilevitch. Ils vivent d'abord chez les parents de l'époux[3] ; ensuite, après avoir gagné de l'argent dans le commerce des chevaux, la famille s'installe dans une maison spacieuse sur les berges du Donets. Tatania Stepanovna, femme active, sait lire et écrire, et éduque ses enfants en leur lisant à haute voix des œuvres de Pouchkine, Lermontov et Joukovski. Elle crée aussi une petite école pour les paysans des environs, enfants et adultes. Elle dispose de peu pour enseigner : un manuel de calligraphie, une arithmétique et le (ru) Закон Божий (la loi de Dieu), l'équivalent d'un catéchisme. La famille est régulièrement confrontée à des difficultés financières, et Tatania coud pour les vendre des fourrures de lièvre[3].

Le premier à apporter dans la maison des Repine des couleurs d'aquarelle est le cousin d'Ilia Iefimovitch, Trofim Tchaplyguine. Le peintre écrira par la suite que sa vie change à ce moment même, quant il voit le « retour à la vie » d'une pastèque : le dessin en noir et blanc de l'abécédaire de l'enfant trouve subitement dans la couleur éclat et consistance. L'idée de transfigurer le monde par la couleur ne quittera plus l'enfant.

« Pour me consoler, Trofim me laissa son aquarelle, et depuis cette époque je m'agrippe à mes couleurs, collé à ma table, si bien qu'on doit m'appeller pour le diner et que l'on se moque de moi, quand j'arrive ému aux larmes ou excité comme une puce d'une journée assidue et hébétante passée avec elles[7]. »

En 1855, à 11 ans, Ilia est envoyé par ses parents dans une école de topographie — ce métier, prestigieux pour Tchougouïv, comporte des travaux de relevé et de dessin[8]. Mais au bout de deux ans l'établissement est fermé, et l'enfant entre dans l'atelier de peinture d'icônes d'I. M. Bounakov. La nouvelle du talent de ce nouvel élève circule vite dans les environs, et au delà, et le jeune maître est invité à se rendre en ville par les entrepreneurs du bâtiment, qui ont besoin de peintres et de doreurs[9]. À seize ans Ilia quitte et l'atelier, et la maison familiale : on lui propose 25 roubles par mois pour travailler dans un artel d'icônes itinérant, qui se déplace de ville en ville en fonction des commandes[10].

À l'été 1863, les compagnons de l'artel travaillent dans le gouvernement de Voronej, non loin d'Ostrogojsk, ville de natale d'Ivan Kramskoï. Ilia Répine apprend de compagnons locaux, que leur compatriote, qui a déjà reçu à cette époque une médaille d'or pour son tableau (ru) Моисей источает воду из скалы (Moïse fait jaillir l'eau du rocher) est parti il y a sept ans pour enseigner à l'Académie impériale des beaux-arts. Le récit des habitants d'Ostrogojsk décide Ilia Iefimovitch à changer de nouveau de vie : à l'automne, avec tout ce qu'il a gagné pendant les mois d'été, il se rend à Petersbourg[11].

Première période péterbourgeoise (1863—1871)[modifier | modifier le code]

L'Académie des beaux-arts[modifier | modifier le code]

Sa première visite à l'académie des beaux-arts est décevante pour Répine : le secrétaire des conférences, F. Lvov, feuilletant les dessins du jeune homme dans sa 19e année, trouve qu'il ne maîtrise pas l'estompage, et qu'il ne sait pas faire les traits et les ombres[12]. Cette déconvenue rend amer Ilia Iefimovitch, mais ne lui ôte pas le désir d'apprendre. Il prend pour 5 roubles et demi une chambre mansardée, s'impose un régime de sévères économies, et rentre dans une école de cours du soir de dessin, dont il devient vite le meilleur élève. Il passe à nouveau l'examen d'entrée à l'académie et le réussit. Après l'admission de nouvelles difficultés l'attendent ; il doit payer 25 roubles pour pouvoir suivre les cours en auditeur libre. Cette somme est apportée par un protecteur, Fiodor Prianichnikov (ru), directeur de la poste impériale, auquel il a demandé de l'aide[13].

Durant les huit années passés entre les murs de l'académie, Répine n'a que peu d'amis. Il y a néanmoins parmi eux Vassili Polenov, chez lequel le peintre débutant est toujours reçu avec chaleur[14], et Mark Antokolski, venu dans la capitale de Vilnius apprendre la sculpture, et qui écrira par la suite « qu'ils se sont vite rapprochés l'un de l'autre, comme seulement le peuvent des gens seuls dans un pays étranger »[15]. En 1869, Répine fait connaissance du critique d'art Vladimir Stassov, qui fera pour longtemps partie du « cercle des plus proches » du peintre[16]. Il considère Ivan Kramskoï comme son maître direct : Répine est à ses côtés lorsque qu'il crée l'Artel des artistes, et lui montre ses esquisses de débutant, attentif à ses conseils[17]. Après la mort de Kramskoï, Répine écrit qu'il était celui qui lui avait enseigné la peinture[18].

Ses années d'études valent à Répine, quelques prix, dont une médaille d'argent pour l'esquisse (ru) Ангел смерти избивает всех перворожденных египтян (L'ange de la mort frappe tous les premiers nés égyptiens - 1865), une petite médaille d'or pour (ru) Иов и его братья (Job et ses frères - 1869) et une grande médaille d'or pour le tableau (ru)Воскрешение дочери Иаира (La résurrection de la fille de Jaïre - 1871)[19].

La résurrection de la fille de Jaïre (1871)

Des années après, Répine racontera qu'il manquait d'argent lors qu'il s'était mis à la préparation de cette toile. Perdant espoir, il avait finalement composé une scène de genre à partir de ce qu'il voyait de sa fenêtre d'étudiant, quand il observait une jeune fille d'un appartement voisin. Il apporta ensuite cette œuvre à la galerie Trenti ((ru) Тренти), pour une vente en dépôt, et fut étonné de recevoir une somme non négligeable en avance « Je n'avais jamais éprouvé un tel bonheur, me semble-t-il, de toute ma vie »[20]. L'argent ainsi obtenu suffisait pour les couleurs et la toile, mais leur acquisition ne le délivrait pas des tourments de la création : le sujet de la fille de Jaïre n'était pas encore formé.

Un soir, revenant de chez Kramskoï, Répine s'efforce d'imaginer, comment réagiraient ses proches, si une personne « investie du pouvoir de guérir » faisait revenir à la vie Ousta, sa sœur récemment morte[21],[22]. Il décide alors d'incarner dans le sujet du programme évangélique de l'académie dans une « vivante peinture de la vie » décrite ainsi par Alekseï Fiodorov-Davydov[23] :

« L'ombrage de l'intérieur, au fond et vers la droite, compose une atmosphère de recueillement et de chagrin, et inspire un sentiment d'attente.... Là, devant nous, c'est le thème lyrique du sommeil et de l'éveil originels, que Répine fait surgir sur son chemin de création. »

Les Bateliers de la Volga[modifier | modifier le code]

Le premier tableau célèbre de Répine avait aussi pour projet de montrer la vie. En 1868, travaillant à des études, il voit des haleurs sur la Neva. Le contraste entre les passants désœuvrés et tranquilles, se promenant sur les berges, et ces hommes dont le corps est strié par les sangles, marque tant l'élève de l'académie, qu'il commence, dès son retour dans sa chambre, à composer des esquisses représentant « cette force vivante du trait »[24]. Le concours pour la petite médaille d'or de l'académie, qu'il est en train de préparer, ne lui donne pas la possibilité de se consacrer pleinement à ce nouveau projet, mais, de l'aveu du peintre, jamais alors, ni dans les sorties en ville avec ses camarades, ni dans les conversations avec les jeunes filles de sa connaissance, il ne peut libérer sa pensée de ce projet en train de mûrir[25].

À l'été 1870, il se rend sur la Volga, avec son frère et deux amis peintres, Fiodor Vassiliev et Ievgueni Makarov (ru). Ce sont de riches protecteurs de Vassiliev qui ont donné les 200 roubles nécessaires pour les frais[26]. Répine écrira ensuite que le voyage ne s'était pas limité à la contemplation des paysages, le carnet de croquis à la main[27] : les jeunes gens font la connaissance des habitants, passent quelquefois la nuit dans des isbas inconnues, ou leur soirée auprès d'un feu de camp[28]. Les immensités de la Volga enflamment les jeunes peintres par leur envergure épique ; la Kamarinskaïa de Mikhaïl Glinka[29] et le petit volume de l'Iliade d'Homère qu'il a pris avec lui[30] contribuent à l'atmosphère de la future toile. Un jour, le peintre aperçoit « le modèle le plus achevé du haleur » qu'il recherchait, un homme du nom de Kanine. Il figurera sur la toile dans la troïka de tête, « un trapèze de tissu sale noué autour de la tête »[31].

« Quel bonheur, que Kanine n'ait pas pensé à se baigner ou se couper les cheveux, comme cela était arrivé avec d'autres modèles, venus coiffés et rasés jusqu'à en être méconnaissables. Il se présenta en avance, et, comme tous les gens sérieux, il posa sérieusement : il savait prendre une position inhabituelle, et s'y adaptait facilement, sans me faire de problème. »

Selon l'historien de l'art allemand Norbert Wolf (de) la toile Les Bateliers de la Volga ((ru) Бурлаки на Волге) fit sensation dans la société internationale de l'art, parce que son auteur avait « monumentalisé la scène de genre », « inférieure » dans la hiérarchie académique. Chacun de ses héros portait complètement en lui son individualité ; et en même temps tout le groupe, placé dans un paysage « existentialiste et primordial », rappelait la procession des damnés de la Divine Comédie de Dante[32].

La commande du Bazar slave[modifier | modifier le code]

En 1871 Répine a déjà acquis une certaine célébrité dans la capitale. Il obtient aux examens de l'académie une première médaille d'or pour son tableau La résurrection de la fille de Jaïre, le titre de peintre de première classe et le droit à un voyage de 6 ans à l'étranger[33]. L'écho du talent de ce lauréat de l'académie arrive jusqu'à Moscou : le propriétaire du restaurant Le Bazar slave (ru), Alexandre Porokhovchtchikov (ru) propose à Ilia Iefimovitch de peindre une « réunion de compositeurs russes, polonais et tchèques », promettant 1 500 roubles pour ce travail. Il y a déjà à cette époque dans la salle du restaurant de nombreux portraits de personnalités de l'art et de la culture, qui laissent à peine « une grande tache de vide à décorer »[34]. Le peintre Constantin Makovski, auquel s'était d'abord adressé Porokhovchtchikov, a estimé que cette somme ne suffisait à couvrir les frais, et a demandé 25 000 roubles[35]. Mais la commande de l'entrepreneur moscovite offre à Répine une chance de sortir enfin de longues années de privations[36] ; dans ses mémoires, il reconnaîtra que « la somme indiquée lui avait semblé énorme »[37].

Vladimir Stassov lui-même, grand amateur de musique, prend part avec Répine à ce travail, en rassemblant des éléments à la Bibliothèque publique impériale et en donnant des conseils professionnels. Nikolaï Rubinstein, Eduard Nápravník, Mili Balakirev et Nikolaï Rimski-Korsakov posent pour le tableau ; Répine peint les autres compositeurs, dont certains étaient déjà morts, à partir des gravures et des photographies trouvées par Stassov[38].

L'ouverture du Bazar slave a lieu en juin 1872. La présentation au public de la toile, Les Compositeurs slaves (Славянские композиторы) est un succès, et son auteur est comblé de louanges et de félicitations. Parmi ceux qui restent insatisfaits figure Ivan Tourgueniev. Il dit à Répine qu'« il ne peut s'accommoder de l'idée de cette peinture »[39] ; l'écrivain qualifiera ensuite dans une lettre à Stassov la toile de Répine de « salade composée, froide, de vivants et de morts  — un galimatias guindé, qui n'a pu naître que dans l'esprit d'une sorte d'Ivan Khlestakov (ru)— un Porokhovchtchikov »[40],[41].

Première famille[modifier | modifier le code]

Vera Alexeïevna[modifier | modifier le code]

Korneï Tchoukovski, devenu ami de Répine, indiquera que la première femme du peintre « peu cultivée, n'avait que peu d'intérêt pour son oeuvre »[42]. Ilia Iefimovitch connait depuis leur enfance Vera Chevtsova, sœur d'un camarade de l'école de dessin, Aleksandr : jeunes, ils se retrouvaient souvent chez leur père, l'académicien et architecte Alekseï Chevtsov. Avec le temps ils commencent à se voir plus souvent. La critique d'art Aleksandra Pistounova (ru), commentant le portrait de la jeune fiancée de Répine, peint en 1869, dit d'elle qu'elle regarde vers le peintre comme si elle attendait d'être invitée à danser, mais aussi :

« qu'elle était belle dans sa seizième année : une natte de jais, lourde et noire jusque sous de la taille, une frange d'enfant sur un front rond et un nez droit, l'arc des lèvres relevé en une fine gouttière, perchant ou tordant confortablement sa fine silhouette au fond d'un fauteuil jaune et douillet[43]. »

Repos - 1882

Ilia Iefimovitch et Vera Alekseïevna se marient en 1872. Répine, plutôt qu'un voyage de noce, propose à sa jeune femme de l'accompagner dans son travail, d'abord à Moscou, pour le vernissage du Bazar slave, et ensuite pour des études à Nijni-Novgorod, où le peintre continue de chercher des modèles pour Les Bateliers de la Volga. Ils ont une fille à la fin de l'automne, qu'ils appellent aussi Vera. Vladimir Stassov et Modeste Moussorgski, « qui improvise, chante et joue beaucoup », sont à son baptème[44].

Le premier mariage de Répine dure quinze ans. Vera Alexeïevna donne naissance à quatre enfants : Véra, l'ainée, Nadejda, Iouri (ru) et Tatiana. Le couple, selon les historiens, n'est pas heureux : Ilia Iefimovitch aimerait vivre à maison ouverte, prêt à recevoir ses invités à tout moment, entouré de femmes qui souhaitent poser pour de nouveaux tableaux ; Vera Alexeïevna, pensant surtout à l'éducation des enfants, et n'est pas attirée par une vie de salon. Ils se séparent en 1887, et se partagent les enfants : les aînés restent avec leur père, les puinés partent avec leur mère. Cette rupture marque si sérieusement le peintre, que Stassov fait part à Mark Antokolski de son inquiétude sur l'état moral de son ami :

« Répine ne dit rien de l'exposition, cet été et cet automne il n'a fait que parler d'elle... Où sont le calme, la joie, le goût de peindre ses toiles ? Comment préparer une exposition, quand... tous ces désagréments, ces histoires, c'est un vrai malheur[45]. »

Portraits de famille - Destin de ses enfants[modifier | modifier le code]

Libellule - 1882

Pendant son mariage comme après cette rupture, Répine peint de nombreux portraits de ses proches. De Vera Alekseïvitch, on retient le portrait Repos ((ru) Отдых), dans lequel le visage « peu attrayant, ou plutôt, maussade » de la femme assoupie, selon Alekseï Fiodorov-Davydov, est adouci par le « lyrisme charmant » du peintre[46].

Répine peint avec un « lyrisme » tout aussi « fin et inspiré » des portraits de ses enfants. Cela vaut tout particulièrement pour deux de ses tableaux, Libellule ((ru) Стрекоза -1884) et Bouquet d'automne ((ru) Осенний букет - 1892)[47]. Le modèle de ces deux œuvres est sa fille aînée Vera Ilinitchna. Sur le premier, à douze ans, illuminée par le soleil, elle est assise sur une barrière. Les critiques supposent, que le peintre a fait le tableau de mémoire, et en voient un indice dans des discordances entre le fond et la silhouette de la petite fille[48]. Mais pour Bouquet d'automne, auquel Répine travaille dans sa propriété de Zdravnievo (ru), Vera pose. Elle est devenue une demoiselle, et le bouquet d'automne qui a donné son nom à la toile souligne « la sensation de vie, de jeunesse et de volupté » qui émane d'elle[49]. C'est là qu'est aussi peint le portrait de Nada, dont le peintre se souvient ainsi « elle est dans une tenue de chasse, le fusil sur l'épaule et l'apparence héroïque »[48].

Bouquet d'automne - 1892

Les parcours des enfants de Répine divergent. Vera Ilinitchna, employée quelque temps au Théâtre Alexandra, revient ensuite chez son père aux Pénates (ru). Elle déménage ensuite à Helsinki, où elle meurt en 1948. Nadejda, qui était plus jeune que Vera de deux ans, termine le cours féminin d'aide-soignante de la Nativité, et ensuite travaille dans un hôpital rural. Après s'être rendue dans une zone touchée par une épidémie de typhus en 1911, elle commence à souffrir de névroses[50]. Vivant seule avec son père à Kuokkala, elle ne quitte pas sa chambre, et meurt en 1931[51]. Iouri Ilitch (ru) (1877-1954) suit les traces de son père et devient peintre. Sa vie est marquée par la disparition tragique de son fils Di. L'ouverture des archives soviétiques a en outre révélé son arrestation en 1935 pour avoir traversé la frontière, et sa condamnation sur le fondement des articles 58-8 et 84 du code pénal de la RSFSR[52]. La fille cadette de Répine, après avoir suivi les cours Bestoujev, enseigne à l'école de Zdranievo ; après la mort de son père, elle se rend en France et y meurt en 1957[51].

Voyages à l'étranger (1873—1876). Sadko[modifier | modifier le code]

En avril 1873, quand sa fille ainée a grandi, la famille de Répine, qui avait droit à un voyage à l'étranger en tant que pensionnaire de l'Académie des Beaux-Arts (ru), se rend à l'étranger. Après avoir visité Vienne, Venise, Florence, Rome et Naples, le peintre prend un appartement et un atelier à Paris[53]. Dans une lettre à Stassov il se plaint que la capitale de l'Italie l'a déçu (« Une multitude de galeries, mais... je manquais de patience pour découvrir les belles choses ») et que Raphaël s'est révélé « ennuyeux et vieilli »[54]. Des fragments de cette lettre sont rendus publics, et la revue Amusement (ru)((ru) Развлечение) répond en mars 1875 par une caricature fielleuse, où Stassov « aide Répine à briser sa coquille et à sortir du nid ». Ce dessin est accompagné de quelques vers :

Sadko - 1876

...N'est-il pas vrai, mon cher lecteur,
que pour des juges comme le Stass...
navet vaut mieux qu'un ananas ?[55],[56]

Répine a besoin de temps pour s'habituer à Paris, mais il commence à la fin de son voyage à fréquenter les impressionnistes français, tout particulièrement Manet[57], sous l'influence duquel il peint la toile Un café parisien, témoignant de sa maîtrise de la peinture sur le motif[47]. A leur contact, il évolue dans son usage des lumières et couleurs, et peint des paysans, des poissonnières et des scènes de la vie marchande. Pour autant, comme le souligne le peintre Iakov Mintchenkov (ru), il « voit jusqu'à la fin de sa vie dans la nouvelle manière une impasse, et les paysagistes-impressionnistes l'irritent ». Eux, de leur côté, reprochent à Ilia Iefimovitch « son incompréhension de la beauté »[58].

Il leur répond par la toile Sadko, peinte à Paris, dont le personnage a « le sentiment d'être dans un empire immergé ». Le projet est difficile, et Répine passe beaucoup de temps dans la recherche d'un commanditaire et d'un financement ; son intérêt pour le sujet qu'il avait imaginé fond peu à peu, et dans une lettre à Stassov, le peintre, vexé, reconnaît que « son œuvre le déçoit horriblement »[59].

En 1876, il reçoit cependant le titre d'académicien pour cette peinture. Cela ne le sauve pas de la critique : Adrian Prakhov (ru) écrit ainsi dans la récension publiée dans la revue artistique L'Abeille ((ru) Пчела) :

« Permettez-moi, est-ce donc vraiment le même Répine, que celui qui a peint les Bateliers ? Que doit-il donc faire maintenant, alors qu'encore élève il avait produit la perfection. Je suis pris de tremblement et je m'en vais.... "Ah, regardez, maman, un homme dans un aquarium !" ... Je lui souhaite de bien se réveiller....[59]. »

Période moscovite (1877—1882)[modifier | modifier le code]

Entrée dans les Ambulants[modifier | modifier le code]

Après être revenu à Moscou, Répine vit et travaille presqu'un an, d'octobre 1876 à septembre 1877, dans sa propriété de Tchougouïev. Il correspond pendant toute cette période avec Polenov, lui proposant de s'installer à Moscou. Mais le déménagement est difficile : comme il l'écrit à Stassov, il doit emporter avec lui « un stock considérable de matériel d'artiste »[60], qui n'est pas déballé à la suite d'une poussée de malaria du peintre[61]. Après son rétablissement, il confié à Stassov qu'il a décidé d'entrer dans la confrérie des Ambulants. Ivan Kramskoï, qui est l'un des principaux inspirateurs de cette union créatrice, accueille cette initiative avec enthousiasme :

« Quels bons mots avez-vous écrits, « je suis des vôtres », le savez-vous ? Ils versent dans mon coeur tourmenté éveil et espoir. En avant[62]! »

Selon ses règles, l'admission dans la confrérie prenait effet après la réalisation par le candidat d'une « exposition probatoire », mais il est fait une exception en faveur de Répine : il est accepté sans formalité, en février 1878[63].

 La Régente Sophie (1879)

La Régente Sophie[modifier | modifier le code]

La Régente Sophie ((ru) Царевна Софья, de son intitulé complet La régente Sophia Alexeïevna un an après son enfermement au Couvent de Novodevitch, en 1698, du temps de l'exécution des streltsy et de la mise à la torture de tous ses serviteurs, est un des premiers tableaux que Répine entreprend après son déménagement à Moscou[64]. Les chercheurs pensent que c'est pour mieux s'imprégner de son sujet qu'il déménage deux fois, en se rapprochant du Couvent[65].

Il travaille à cette toile plus d'un an dans son atelier, étudiant les documents historiques et les matériaux que lui a rapportés Stassov de Saint-Pétersbourg[66]. Pour mieux rendre les détails, il visite des musées et des ateliers de costumes de théâtre, en faisant de nombreux croquis. Valentina Serova, mère de Valentin Serov, Ielena Apreleva (ru) femme du compositeur Pavel Blaramberg (ru) et une couturière posent pour le personnage de Sophie[67]. La femme de Répine, Vera Alekseïevna, coud de ses mains une robe d'après les esquisses faites au Palais des Armures[68]. Selon le critique V. N. Moskvinov, « techniquement, tout dans la Régente Sophie est exécuté à la perfection, » :

« et la silhouette de la Régente et le brocart argenté de sa robe, et la semi-pénombre de la cellule étroite et étouffante, et la lutte si bien rendue de la lumière tiède de la lampe à huile avec celle, froide et cendrée, qui ruisselle de l'étroite fenêtre, et le frère convers effrayé à l'arrière plan…[66] »

Malgré tout ce travail, le nouveau de Répine, montrée à l'exposition des Ambulants de 1879, n'éveille pas l'enthousiasme des autres peintres. Même Stassov, qui y a fortement contribué, écrit que Répine « n'a pas apporté d'éléments qui donnent de la consistance » au personnage de Sophie, et qu'il est ainsi contraint de lui faire « prendre une pose »[69]. Moussorgski, déçu, confie avoir vu dans la toile « une femme non pas un peu épaisse, mais obèse à un tel point qu'il n'y a plus vraiment de place pour le spectateur[70] ». Seuls quelques des plus proches de Répine le soutiennent, parmi lesquels Kramskoï, qui déclare que Sophie est une toile « historique »[66].

L'élève Valentin Serov[modifier | modifier le code]

C'est à cette époque que le jeune Valentin Serov intègre la maisonnée de Répine. Le peintre l'avait rencontré pour la première fois en 1871, quand, après la mort d'Alexandre Serov il était venu dans la maison du compositeur pour réconforter sa veuve et son fils, alors âgé de six ans. Le hasard les fit ensuite habiter en même temps à Paris : Valentin vivait avec sa mère, également musicienne, boulevard de Clichy, et il venait presque chaque jour dans l'atelier d'Ilia Iefimovitch[71].

Valentin Serov : Portrait d'Ilia Répine (1892)

Quand Valentin atteint sa seizième année, sa mère Valentina Semionovna demande à Répine de le prendre dans sa famille. Celui-ci se sent libre dans la maison du peintre et ne se distingue pas des autres enfants. Il participe aux tâches domestiques, et passe de nombreuses heures à l'atelier[72]. Répine s'aperçoit vite que Valentin met du cœur a l'ouvrage et a un goût et une sensibilité artistique :

« L'après-midi, à ses heures de loisir, il (Valentin Serov), il fait des croquis de toutes les vues des fenêtres de mon atelier : le petit jardin avec ses bouleaux et ses arbres fruitiers, ou les façades des maisonnettes ; cet enfant le fait avec un très grand amour et une incroyable assiduité, composant avec plein de charme ses petites toiles de couleurs[73]. »

Répine comprend que son élève est mur pour d'autres progrès, lorsque que celui-ci peint l'été des études près d'Abramtsevo. Travaillant avec Valentin à côté du monastère, Ilia Iefimovitch remarque une représentation d'un bossu faite par le jeune Serov, type qu'il utilisera par la suite dans le tableau Procession religieuse dans la province de Koursk. Le dessin, accompli avec « l'éclat d'un maître expérimenté », lui prouve que Serov est prêt à se présenter aux Beaux-Arts. Il l'envoie rapidement à Saint-Pétersbourg, pour y être auditeur libre, et fait tout son possible qu'il soit inscrit dans le cours du professeur Pavel Tchistiakov, dont il apprécie non seulement la maîtrise de la peinture, mais également la finesse et l'intelligence pédagogiques[74].

Portrait d'Ivan Tourgueniev[modifier | modifier le code]

Portrait d'Ivan Tourgueniev (1874)

La conception du portrait d'Ivan Tourgueniev sera si difficile, qu'elle est qualifiée « naissance sous la torture »[75]. Le peintre et l''écrivain ont fait connaissance à Saint-Pétersbourg[76] et se sont revus plus tard à Paris. Répine est enthousiasmé de la commande d'un portrait de d'Ivan Sergueïevitch Tourgueniev que lui passe Pavel Tretiakov. La première séance de pose semble bien se passer, mais cependant, il reçoit le lendemainune lettre l'informant que cette première version a été jetée par Pauline Viardot[77]. Cette appréciation lui fait perdre l'inspiration. Repine confiera par la suite : « Quelle a été ma bêtise, dans mon emportement j'ai retourné l'esquisse, pourtant bonne, la tête en bas, et j'ai suivi une autre direction ... Hélas, le portrait en est sorti sec et ennuyeux » [78].

Pavel Tretiakov, après avoir intégré dans sa collection le portrait de Tourgueniev, ne cache pas son désagrément. La toile est cédée à la galerie de Kozma Soldatenkov , puis passe à Savva Mamontov et ensuite au Musée Roumiantsev, et ce n'est que dans les années 1920 qu'elle retournera à la Galerie Tretiakov[79].

En janvier 1879, quand Ivan Tourgueniev arrive à Moscou, Tretiakov, qui n'a pas abandonné l'idée d'avoir un bon portrait de l'écrivain, organise chez lui une rencontre entre Ilia Iefimovitch et Ivan Sergueïevitch. Les séances reprennent, et au printemps la toile est terminée. Mais son accrochage dans la 7eexposition des Ambulants apporte au peintre de nouvelles déceptions : les critiques voient sur la tête de l'écrivain du « savon à barbe » et ils qualifient le personnage de « sorte de vieux Celadon (ru) »[80]. Stassov, reconnaissant que la deuxième tentative s'était également révélée infructueuse, déclare :

« Ce que connut Répine à cette occasion n'est que le lot commun : tous ceux qui ont peint le portrait de Tourgueniev ont échoué, aucun de nos peintres n'est arrivé à rendre le visage et l'apparence de ce remarquable écrivain russe[81]. »

Procession religieuse dans la province de Koursk[modifier | modifier le code]

La beauté des couleurs de La procession tient à une gamme allant jusqu'à un ton presque argentin, propre aux mi-journées d'été. Il naît d'un badigeon blanchâtre, littéralement consumé par la chaleur torride du ciel, d'un air saturé de poussière et brulant et enfin des tâches disséminées sur la toile des habits gris-bruns des paysans.

I. I. Pikoulev[82]

Répine passe trois ans à la toile Procession religieuse dans la province de Koursk, qu'il appelle d'abord L'Icône miraculeuse. Pour la préparer, il se rend dans le gouvernement de Koursk, à Kiev et à Tchernigov. Il repousse plusieurs fois le terme de son travail : il écrit ainsi en août 1881 à Stassov, qu'il pense l'avoir achevé pour l'hiver, pour indiquer plus tard que ce sera pour encore dans longtemps[83].

La procession... se présente finalement comme « une construction polyphonique, un chœur aux multiples figures », dans laquelle il y a « la vigueur, la force, la puissance, le chaos ». Plus de soixante-dix silhouettes, clairement identifiables se détachent dans la foule torrentueuse ; la multitude des visages et des attitudes compose « une peinture d'ensemble de la vie du peuple » dans les années 1880[84]. Les types sociaux se démarquent non seulement dans les deux personnages, le bossu et la maîtresse, qui occupent le premier plan mais également dans tous ceux « secondaires », comme le représentant de l'ordre, brandissant sa cravache contre les fauteurs de troubles[85].

La toile comme la plupart des travaux précédents de Répine, suscite des réactions ambiguës. Si Igor Grabar considère, que ce tableau établit définitivement la réputation de premier peintre russe de Répine[86], le journal de Saint-Pétersbourg Novoïé Vrémia y voit « non pas une représentation impartiale de la réalité russe », mais seulement « le regard à charge du peintre sur la vie »[87],[88].


Répine et Tolstoï[modifier | modifier le code]

C'est encore Stassov, qui, dans les années 1870, informant avec insistance le peintre qu'une « nouvelle étoile » est née dans l'art russe[89], est à l'origine de la relation entre Répine et Léon Tolstoï. Ils se rencontrent pour la première fois en octobre 1880, quant l'écrivain arrive à l'improviste dans la maison de la baronne Simoline, où Répine séjourne. Répine écrit tout de suite à Stassov, notant que l'écrivain « ressemble au portrait fait de lui par Kramskoï » :

« J'étais si étourdi de cette présence inattendue, et aussi de ce départ brusque (bien qu'il soit resté environ deux heures, cela m'avait semblé à peine un quart d'heure), que par distraction j'ai oublié de lui demander, où il s'était arrêté, combien de temps il y restait, où il irait ... Ecrivez-moi, s'il vous plait, son adresse, où je peux le trouver[90],[91]. »

Mais ils ne commenceront à se fréquenter régulièrement qu'un an plus tard, quand Léon Nikolaïevtch, arrivé à Moscou, s'installe chez les Volkonski. Le peintre racontera ensuite qu'il allait souvent voir Tolstoï, s'efforçant que ces rencontres coïncident avec de longues promenades nocturnes. L'écrivain pouvait parcourir de longues distances sans fatigue, et il leur arrivait quelquefois, entrainés par leur conversation, de se « glisser si loin »qu'ils devaient commander des chevaux pour le retour[92].

En 1882 Tolstoï participe au recensement de la population de Moscou, et il lui est attribuée une section du raïon du marché de Smolensk (ru), dont le quartier pauvre de la forteresse de Rjanov ((ru) Ржановскую крепость). Le peintre accompagne l'écrivain dans ses tournées, comme en témoignent des des dessins comme Scène de rue ((ru) Уличная сценка), L. N. Tolstoï et ses commis au recensement (ru) Л. Н. Толстой и счётчики на переписи et quelques autres [91].

Pendant les douze années où il le fréquente, que ce soit dans son appartement moscovite ou à Iasnaïa Poliana, Répine peint plusieurs portraits de l'écrivain, les plus connus étant Tolstoï à sa table de travail ((ru) Л. Н. Толстой за письменным столом (1887)), Tolstoï dans un fauteuil un livre à la main ((ru)) Л. Н. Толстой в кресле с книгой в руках (1887)), Tolstoï dans un cabinet japonais ((ru) Л. Н. Толстой в Яснополянском кабинете под сводами (1891)), ainsi que des dizaines d'esquisses et de croquis, la plupart dispersés dans ses carnets[93].

Tolstoï dans un champ de labour  (1887)

L'idée du tableau Tolstoï dans un champ de labour ((ru) Л. Н. Толстой на пашне) lui vient le jour-même où Léon Nikolaïevtch est appelé pour labourer le champ d'une veuve[94]. Répine, qui se trouve ce jour-là à Iasnaïa Poliana, a « l'autorisation de s'y rendre avec lui ». Tolstoï travaille sans interruption pendant six heures. Ilia Iefimovitch, le carnet de croquis à la main, fixe ses mouvements et vérifie les contours et les proportions de sa silhouette[95].

Dans l'édition de septembre 1887 de la revue Nouvelles et journal de la bourse ((ru) Новости и биржевая газета), Stassov fait paraître un article mentionnant que Tolstoï, représenté par Répine, lui rappelle les bateliers brûlés par le soleil : « la même expression de force, de dévouement à l'ouvrage, les mêmes traits nationaux répétés à l'infini ». Le critique prête une attention particulière aux chevaux ; selon lui, chacun des deux a son propre caractère, l'un accomplit sa tâche, l'autre montre de la vivacité et de l'insoumission[96],[97].

Portrait de Moussorgski[modifier | modifier le code]

Portrait du compositeur Modeste Moussorgski (1881)

Répine entretient pendant de longues années une relation particulièrement chaleureuse avec Modeste Moussorgski. Le compositeur s'efforce de ne pas manquer une exposition d'Ilia Iefimovitch ; celui-ci, de son côté, assiste aux premières de ses œuvres musicales. Boris Assafiev, lui aussi compositeur, rapporte qu'il lui arrive d'accompagner le travail de Répine au piano : le peintre aimait écouter La Khovanchtchina[98]. Au printemps 1881, Stassov écrit de Saint-Pétersbourg que Modeste Petrovitch est à l'hôpital militaire Nicolaïevsk, sévèrement atteint « comment ne pas regretter la façon dont ce génie si fort dispose si sottement de son corps »[99].

Le peintre se rend immédiatement à la capitale, pour rendre visite à son camarade malade. À l'hôpital, en quatre jours, du 2 au 5 mars, il peint le portrait de Moussorgski. Il n'a pas pris de chevalet, et il travaille à côté de la table où est assis le compositeur[100]. Selon les historiens, le peintre ne cherche pas à cacher la « faiblesse humaine » du compositeur, mais, en habit d'hôpital, avec un regard fixe et même temps détaché, Moussorgski a l'air d'un homme « beau et grand par son âme »[101]. Le portrait du compositeur, terminé quelques jours après la visite de Répine, fait forte impression. Selon Kramskoï, le peintre a utilisé dans son travail « un procédé inédit, jamais essayé par personne ; quelque chose qui n'est qu'à lui, et rien de plus » :

« regardez ces yeux ; ils regardent, comme s'ils étaient vivants, ils pensent, tout le travail intérieur de l'esprit à cet instant est peint en eux. Y a-t-il sur terre beaucoup de portraits avec une expression semblable[101],[102] ? »

Répine et Tretiakov[modifier | modifier le code]

Répine fait connaissance du mécène et fondateur de la Galerie Tretiakov Pavel Tretiakov alors qu'il travaillait sur les Bateliers de la Volga. En 1872, ayant entendu parler d'esquisses intéressantes faite par l'élève de l'académie auprès de la Volga, Tretiakov visite l'atelier d'Ilia Iefimovitch à Saint-Pétersbourg, et, après les présentations, il regarde longtemps et avec attentions les études suspendues le long du mur. Deux œuvres l'attirent plus particulièrement, des portraits d'un gardien et d'un vendeur. Il les achète au prix fixé par Répine, après avoir promis d'envoyer un commis pour des études[103].

A Moscou, les relations d'affaires nouées entre Répine et Tretiakov se transforment peu à peu en amité. Le mécène rend visite à Ilia Iefimovitch chez lui. Quand ce n'et pas possible, ils s'écrivent des lettres[103] ou de courts messages : « si vous trouvez un moment, revenez me voir pour regarder le portrait d'Aksakov. Répine ». « Je vous serais très reconnaissant, si vous pouviez me rendre visite aujourd'hui même. Tretiakov »[104]. Cette amitié ne les empêchent pas de polémiquer sur des sujets variés. Ainsi, Tretiakov considère que, dans la toile La procession, la bourgeoise ridicule qui porte le coffre à icônes devait être remplacée par la sympathique demoiselle . Pavel Mikhaïlovitch est également embarrassé par le thème du tableau Le laboureur ; Répine lui répond, qu'il ne peut être d'accord avec l'idée que représenter Tolstoï travaillant dans les champs serait une sorte de propagande[105].

Portrait de Pavel Tretiakov (1901)

Tretiakov suggère aussi au peintre des idées pour de futures œuvres. Il lui propose ainsi de peindre le portrait d'Alexeï Pissemski, écrivain gravement malade et vivant reclus, et « une oeuvre d'art extraordinaire » viendra prendre place dans la galerie[106]. Mais le peintre repousse catégoriquement la recommandation de Tretiakov de prendre comme modèle le critique et éditeur Mikhaïl Katkov ; dans une lettre en réponse, il indique avec emportement qu'il ne mettra pas « le portrait d'un rétrograde » sur le même rang que Tolstoï, Nekrassov, ou Dostoïevski et que cela porterait ombrage à l'activité du galeriste, qui a amassé dans « son musée tant de joyaux »[107].

Répine couve longtemps le projet de peindre un portrait de Tretiakov lui-même, mais le mécène refuse tout net de poser. Ils commencent cependant un travail commun dès l'hiver 1882, qui se prolonge jusqu'au départ de Répine de Moscou et est achevé à Saint-Pétersbourg. Sachant que la famille de Pavel Mikhaïlovitch apprécie ce portrait, il en peint une deuxième version après la mort du mécène[108]. Présent en décembre 1898 aux obsèques de Tretiakov, Ilia Iefimovitch écrit :

« Voici qu'un chêne est abattu : il était puissant, épanoui, sous ses larges branches vivaient et prospéraient tant de grands peintres russes. Et voilà que commence le temps de l'appauvrissement, de la vanité, que l'on comprend qu'une époque est révolue, que l'on s'étonne de sa grandeur, et pour l'art, et pour le collectionneur[109]. »

Seconde période péterbourgeoise (1882—1900)[modifier | modifier le code]

À la veille d'un voyage dans la capitale, Répine avoue dans une de ses lettres que Moscou l'épuise. Il se laisse convaincre par l'insistance de Stassov et Kramskoï, et à l'automne 1882 le peintre, âgé de 38 ans, retourne dans la ville où il a passé sa jeunesse. Il apporte avec lui de nombreux bagages, dont des esquisses de projets déjà engagés, comme Les Zaporoges ((ru) Запорожцы), Arrestation d'un propagandiste ((ru) Арест пропагандиста), Le Refus de la confession ((ru) Отказ от исповеди), Ivan le terrible ((ru) Иван Грозный) et des centaines de croquis et de dessins sur les thèmes les plus variés[110].

Ivan le terrible et son fils Ivan le 16 novembre 1581 [modifier | modifier le code]

Article détaillé : Ivan le Terrible tue son fils.

L'idée d'une toile historique, consacrée à un des récits de l'Histoire de l'État russe (ru) de Nikolaï Karamzine vient à Répine après qu'il a assisté à un concert de Nikolaï Rimsky-Korsakov. Il écrira ensuite que « la trilogie de ce dernier, l'amour, le pouvoir et la vengeance », l'a tellement impressionné qu'il a voulu « représenter en peinture quelque chose de semblable par sa force à sa musique »[111]. Répine commence avec le choix des modèles. Il cherche partout les visages dont il a besoin partout, scrutant les passants dans les rues, s'adressant à des connaissances. Le personnage d'Ivan le terrible est finalement inspiré en grande partie par le peintre Grigori Miassoïedov, qui, avec d'autres hommes rencontrés sur le marché accepte de poser pour la future toile[112]. Le tsarévitch a pour modèle plusieurs personnes, dont le paysagiste Vladimir Menk (ru) et l'écrivain Vsevolod Garchine. Questionné sur le choix de ce dernier, Répine indique :

« Il y a dans le visage de Garchine une prédestination qui m'a frappé. Il a le visage d'un homme condamné irrémédiablement à périr. C'est ce qui le fallait pour mon tsarévitch[113] »

La peinture est terminée en 1885 et montrée lors de la 13e exposition des Ambulants. Le traitement de ce sujet historique déplait à Alexandre III. L'empereur « daigne dans sa grandeur ordonner que la peinture Ivan le terrible et son fils Ivan ne soit pas livrée à l'exposition et plus généralement ne soit pas montrée au public ». Mais beaucoup de personnalités de la culture interviennent en faveur de la toile. Grâce à eux, et aux efforts du peintre Alexeï Bogolioubov, l'interdiction est levée[114].

Visiteur inattendu[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Visiteur inattendu.

L'histoire du Visiteur inattendu, auquel Répine travaillle de 1883 à 1888, commence par une petite peinture. Elle représente une jeune étudiante se présentant dans une pièce après une longue absence[115]. Dévelloppant ensuite ce thème, le peintre la remplace par un homme, « le fils prodigue », entrant dans une maison, s'immobilisant et fixant d'un regard interrogateur une femme âgée, sa mère[116].

Ilya Repin Unexpected visitors

La scène est construite dès l'origine à partir des « caractéristiques psychologiques » de ces personnages, mais dans de premières variantes, Ilia Iefimovitch, « n'ayant pas confiance en lui », en inclut deux autres, un « certain vieillard », et le père de l'homme[117]. Comprenant ensuite que les réactions de la mère, de la femme, des enfants et de la servante debout dans l'entrée composent un ensemble exactement organisé, Répine décide de se passer de ces deux « figures explicatives » supplémentaires[118].

L'intérieur représenté dans le tableau est une des pièces de la datcha du village de Martychkono, près de Saint-Pétersbourg, où la famille de Répine vit dans l'été 1883. La maison est très fréquentée, et c'est pourquoi tous les parents ou hôtes présents, dont la belle-mère du peintre et la fille du frère de Stassov, posent pour le tableau[117]. D'après la biographe de Répine, Sofia Prorokova, le peintre resta longtemps sans réussir à fixer l'expression qu'ont des proches au moment d'une rencontre impromptue, mais attendue depuis longtemps. Il modifie donc de nombreuses fois le visage de son héros. Même alors que le tableau a rejoint les collections de Pavel Tretiakov, Ilia Iefimovitch, se cachant de celui-ci, se rend dans la galerie et y travaille tant qu'il n'a pas réussi à rendre ce mouvement d'émotion, qu'il a longtemps cherché, ce moment où l'on passe de la joie à l'étonnement[119].

Répine et Garchine[modifier | modifier le code]

Portrait de Vsevolod Garchine (1887)

Répine et Vsevolod Garchine font connaissance à la salle Pavlov, rue Troïskaïa, où l'écrivain était venu en compagnie d'étudiants et d'étudiantes. Le peintre déclare ensuite que l'idée de peindre son portrait lui est venue dès cette première rencontre : il est frappé par « les yeux de Garchine, pleins d'une modestie sérieuse ». Les séances de pose ont lieu dans l'atelier de Répine, et l'apparition de Vsevolod Mikaïlovitch étonne à chaque fois le peintre : il rentre sans bruit, il émane de lui « un extase paisible, c'est littéralement un ange sans chair »[120].

Garchine témoigne également de l'amitié pour le peintre. Dans une lettre à son camarade V. M. Latkine, il raconte que Ilia Iefimovitch, derrière « une douceur et même une tendresse visibles », est un homme d'un caractère puissant. La lettre indique que le portrait est sur le point d'être terminé[121].

Le portrait de Garchine, acquis par l'industriel et collectionneur Ivan Terechtchenko (ru), est présenté à la 15e exposition des Ambulants à Saint-Pétersbourg, en 1887. Il provoque une réaction partagée des critiques : les uns considèrent que « Répine a peint Garchine comme un fou », les autres soulignent qu'ils n'ont pas vu « de regard plus beau et de visage plus lumineux »[122]. Au milieu du XXe siècle les chercheurs soviétiques jugent ce travail disparu : ainsi, Ilia Zilberstein (ru) écrit qu'il en perdu la trace à Kiev au début des années 1920[123]. Ce n'est plus le cas : il se trouve actuellement aux États-Unis, au Metropolitan Museum of Art[124].

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie[modifier | modifier le code]

La première esquisse des Zaporogues est faite en 1878 à Abramtsevo. 12 ans de travail sépareront le projet qui commençait à murir de la peinture achevée, présentée au public dans une exposition personnelle de Répine en 1891. La fille ainée du peintre, Vera Iitnitchna rapporte dans ses souvenirs que pendant longtemps la famille n'a vécu que par les Zaporogues : Ilia Iefimovitch lisait chaque soir à voix haute des vers et des récits sur la Sitch, les enfants savaient par coeur le nom de tous les héros, jouaient à Tarass Boulba, Ostal et Andreï, modelaient dans l'argile leurs figures et pouvaient citer à tout moment des bouts de la lettre des cosaques au sultan[125].

Répine se rend à l'été 1880 avec son élève Valentin Serov en Petite-Russie ; il y fait un second voyage huit ans plus tard avec son fis Iouri. Le peintre croque. tout ce qui pourrait être repris dans la toile : des isbas, des ustensiles, des costumes ou des armes. Il qualifie cet état obsessionnel de « cuite créatrice » et les futurs personnages de la toile de « joyeux peuple »[126],[127].

Répine emprunte les traits des Zaporogues à tous ses amis. L'écrivain Dmitri Mamin-Sibiriak (ru), passant à son atelier, se souvient d'avoir été contraint de poser plusieurs heures pour les Zaporogues : sa paupière a plu au peintre pour un personnage et ses yeux pour un autre[128]. Pour créer celui du scribe Répine fait appel à l'historien Dmitri Iavornitski (ru), le général Dragomirov accepte de s'incarner dans l'ataman Serko. Le musicien Aleksandr Roubets (ru) (le cosaque hilare), le collectionneur Vassili Tarnovski (ru) (l'homme au chapeau), le peintre Kouznetsov[129], fils de Varava Iskoul-Guildendandt (le jeune Zaporogue souriant), et d'autres encore[130].

Suite de l'article (traduction en cours)[modifier | modifier le code]

Inspiré par les portraits de Rembrandt représentant des vieillards, il immortalise nombre de ses compatriotes les plus célèbres, tels que Léon Tolstoï, Mendeleïev, Pobedonostsev, et Moussorgski. En 1903, il est chargé par le gouvernement russe de réaliser son œuvre la plus grandiose, une toile de 400 × 877 cm représentant la Session protocolaire du Conseil d'État pour marquer son centenaire le 7 mai 1901.

Après la Révolution de 1917, son lieu de résidence, les Pénates, à Kuokkala, situé au nord de Saint-Pétersbourg, est incorporé à la Finlande. Il est invité par Lénine à revenir en Russie, mais il est trop vieux pour entreprendre le voyage. Il ne revient en Russie que sur les supplications du ministre de l'éducation de l'Union soviétique en 1926. Il meurt à Kuokkala, en Finlande (aujourd'hui russe : Repino, oblast de Léningrad) en 1930.

Les peintures les plus célèbres d'Ilia Répine sont Visiteur inattendu (1884-1888) Ivan le Terrible tue son fils (1885), Les Bateliers de la Volga (1870-73), et Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie (1880-91). Pour des générations d'écoliers, Les Bateliers de la Volga a longtemps représenté le symbole de l'oppression tsariste.

Ilia Répine a eu entre autres pour élèves Isaak Brodsky, Nikolaï Fechine, Elena Luksch-Makowsky, Valentin Serov, Konstantin Somov, Vassili Porfirevitch Timorev, Marianne von Werefkin, Alexei von Jawlensky.

Une part importante de sa création est consacrée à son Ukraine natale. Ses œuvres réalistes expriment souvent une critique cinglante de l'ordre social. Vers la fin des années 1920 furent publiés en Union soviétique des travaux détaillés sur l'artiste à tel point que se développa dans la décennie suivante un véritable culte pour lui. De ce fait, Répine fut retenu comme référence en termes de réalisme pour les artistes du courant réaliste socialiste soviétique en URSS.

Galerie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

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  4. Les cosaques se distinguaient dans l'empire russe par un système particulier d'obligations militaires (ils étaient en retour exempts de la conscription), d'imposition et de taxation ainsi que d'utilisation des terres appartenant à l'état.
  5. Илья Репин (Ilia Répine) 1958, p. 8.
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Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]

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