Il est interdit d'interdire !

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Le slogan sur un mur à Menton, dans les Alpes Maritimes, en 2006.

« Il est interdit d'interdire ! » est un aphorisme lancé par Jean Yanne sur les ondes de RTL, en forme de boutade moqueuse, et considéré comme un polyptote par les linguistes. La date de cette boutade de Jean Yanne (1933-2003)[1],[2] n'est pas connue.

Cet aphorisme, bien qu'il ne figure sur aucune des affiches ou photos de ces événements, s'est clairement imposé comme un slogan de Mai 68[3],[4].

Pour autant, il ne figure pas dans la liste de ceux constatés sur les murs de La Sorbonne occupée, que publie Le Monde le 18 mai dans un reportage sur place[5].

Il existe par contre deux photos d'époques, l'une du 18 mai [6], de la phrase « Défense d'interdire » , détournant les inscriptions « Défense d'afficher - loi du 29 juillet 1881 » fréquentes sur les murs de villes françaises depuis la loi du 29 juillet 1881 et le film homonyme. Quelques jours plus tard, cette phrase, est prononcée le 23 mai comme une boutade à la question d'un journaliste semblant remettre en cause le droit de manifester. Un enregistrement audio de cet interview d'actualité, consacrée à une manifestation du lendemain, est consultable sur le site l'INA.

Origine[modifier | modifier le code]

Auteur[modifier | modifier le code]

Le slogan « Il est interdit d'interdire » a été lancé par Jean Yanne sur les ondes de RTL, comme une boutade. La date n'est pas connue, les seules hypothèses étant lors des affrontements étudiants sur le campus de Nanterre qui ont précédé de peu Mai 68. Au cours de ces événements, Jean Yanne anime sur RTL une émission de radio humoristique chaque dimanche matin [7] [8].

Cette phrase moqueuse est dite dans une période plus générale où il se déclare fier de ne pas faire grève et d'exécrer autant les policiers que les adolescents sur les barricades selon le regard porté à posteriori par ses biographes[9] car il « aime rire des CRS » mais «  trouve beaucoup à se moquer des slogans des étudiants et des rêveurs » , ce qui entraîne l'envoi de lettres de protestation au directeur des programmes de RTL.

Méthode d'écriture[modifier | modifier le code]

La phrase est dotée d'un sujet indéfini ( « il » ) et construite, selon Emilie Née, maître de conférence en linguistique à l'Université Sorbonne Nouvelle (Paris III) sur un polyptote, c’est-à-dire une figure de style utilisant la répétition de plusieurs mots de même racine, permettant de rebondir sur un propos dans un but rhétorique ou de créer des jeux de mots.

Documents[modifier | modifier le code]

Documents photographiques[modifier | modifier le code]

Le , la phrase a été photographiée sur un mur en très gros caractères sous une forme différente de celle choisie par Jean Yanne, en préférant la formule « Défense d’interdire », qui renvoie à une autre photo, celle d'un graffiti détournant l'inscription « défense d'afficher »[6]. Ce sont les deux seules photos de Mai 68 évoquant cette phrase « Défense d’interdire ». Il n'existe pas de photo d'époque de la phrase « Il est interdit d'interdire ! ».

La première a été prise le 18 mai par l'AFP à la Sorbonne selon le document de l'AFP, qui ne précise pas le nom du photographe [10]. L'autre photo d'époque n'est pas datée[6].

Le document audio du 22 mai[modifier | modifier le code]

L'expression est utilisée à nouveau comme une boutade, dès les premiers mots de la réponse à une question d'un journaliste de l'ORTF, le 22 mai 1968[11]. La question du journaliste portait sur l'éventualité d'une interdiction par la préfecture de police de la manifestation dont le Syndicat des enseignants de l'Université, le SNES Sup, avait déjà annoncé la tenue lors d'une conférence de presse et qui a lieu dans la soirée. La personne qui répond est Alain Geismar, responsable de ce syndicat. Il rappelle ensuite d'emblée que cette manifestation vise à protester contre la mesure d'interdiction de séjour en France de son ami Daniel Cohn Bendit[11]. Alain Geismar veut ainsi interdire une chose très précise: l'interdiction de séjour de Cohn-Bendit. Il rappelle au passage que son syndicat a toujours appelé à des manifestations pacifiques[11] et note qu'au cas où des violences surviendraient les militants étudiants n'en seraient pas la cause.

Selon Emilie Née, cette phrase sera ensuite associée à l'expression de la jeunesse mais ces 5 mots sont tout d'abord utilisés « ponctuellement » par Alain Geismar pour « contrer les réactions du pouvoir à la mobilisation étudiante » .

De toutes les manifestations parisiennes de Mai 68, c'est celle qui réunira le moins de manifestants, 3000 à 4000 à ses débuts au départ, la fontaine Saint-Michel, puis 5000 au plus fort, selon le quotidien Le Monde[12]. Peu après son annonce, la CGT faisait connaître qu'elle désapprouvait cette manifestation et mettait en garde les travailleurs « contre cette nouvelle provocation », écrit alors le journal, en détaillant la liste des slogans qui reviennent le plus souvent durant cette « marche » , encadrée par le service d'ordre de l'UNEF:

  • « Nous sommes tous des étrangers ! »[12];
  • « Nous sommes tous des juifs allemands ! »[12];
  • « De Gaulle interdit de séjour ! »[12];
  • « Ce n'est qu'un début. Continuons la lutte ! »[12];
  • « La censure est dans la rue ! »[12];
  • « À l'Assemblée ! »[12];
  • « Révolution ! »[12].

Les manifestants sont encadrés par le service d'ordre jusqu'à minuit sans incident jusqu'à 22h30[12]. Par la suite, « plusieurs centaines de jeunes gens sont demeurés groupés et ont harcelé les forces de l'ordre par des jets de projectiles, jusque vers 4 heures du matin », relate le journal[12].

Autres slogans relatifs aux problématiques des libertés en 1968[modifier | modifier le code]

Cinquante ans après Mai 68, le quotidien Libération a compilé 685 slogans dont la grande majorité provient de photos, d’affiches d'époque ou de livres de recension publiés peu après[13]. D’autres viennent de la presse ou de travaux universitaires. Les mots «libre» ou «liberté» reviennent dans 23 des 685 slogans[13]. Parmi eux:

  • «Chacun est libre d’être libre»;
  • «Un homme n'est pas stupide ou intelligent : il est libre ou il n'est pas»;
  • «La liberté d’autrui étend la mienne à l’infini» (citation attribuée à l'anarchiste Bakounine);
  • «CRS, SS»;
  • «CRS = bons à rien»;
  • «CRS = esclave-traître»;
  • «Tout ce qui est discutable est à discuter.»[13]
  • « Il est interdit d'interrompre » sur un mur du grand hall à Sciences Po Paris[14].

Historiographie[modifier | modifier le code]

Cette phrase ne figure sur aucune des 415 affiches se référençant à Mai 68 accompagnées d'un slogan, et ne fait pas partie de la longue liste des slogans qui ont joué rôle en Mai 68, selon le sociologue Jean-Pierre Le Goff [15]. Une grande partie d'entre eux, répertoriés dans des livres et des collections d'affiches, a pourtant trait à la liberté d'expression à l'ORTF et sur les murs.

Elle ne figure pas non plus dans le petit livre rouge Les murs ont la parole (Tchou) paru dès 1968 et publié par un journaliste, Julien Besançon, qui relève ces inscriptions dans la capitale et à Nanterre [16]. Julien Besançon avait déjà fait monter l’audience d’Europe 1 en juin 1967 couvrant la Guerre des Six Jours. A partir du 13 Mai 68, de retour d'Afghanistan où il avait suivi le premier ministre Georges Pompidou, il a couvert en direct les affrontements au Quartier latin[17],[18]

Le premier média à reproduire cette phrase est Le Monde, en 1973, mais probablement confondue avec la boutade de Jean Yanne et noyée au sein d'une liste d'une vingtaine d'autres slogans, tous traités à égalité.

Puis l'expression d'origine, « Défense d'interdire » , refait surface en 1997 dans un livre de photos [19].

Signification[modifier | modifier le code]

Cette phrase désigne avant tout la liberté d'expression, personnelle ou collective, selon le philosophe Roger-Pol Droit , liberté qui pourra ensuite aller jusqu'à la possibilité de marcher sur les pelouses, dessiner sur les murs, se dénuder à loisir, comme dans le cas des Femen. Mais selon lui, elle ne peut en aucun cas aller plus loin car s'il devenait interdit d'interdire le meurtre, l'inceste, le harcèlement, les violences, les injures et les tortures… alors le monde ne serait plus humain[20].

En Mai 68, un slogan « Il est interdit d'interrompre » est aussi relevé sur un mur dans le grand hall à Sciences Po Paris, toujours dans le domaine de la liberté d'expression[14].

Pour l'archiviste et chercheur Jean-Philippe Legois, membre du GERME (Groupe d'études et de recherche sur les mouvements étudiants), le caractère « incantatoire » [21] de ce type de phrase en général pourrait « manifester surtout une recherche d'expression, de dialogue et de débat » [21]. La référence est pour lui la liberté d'expression sur les murs, et de manifestation dans les rues. Trente ans après les événements de Mai 68, Michel Louis Lévy utulisera cette phrase comme titre d'un livre sur les graffitis muraux de Mai 68, également dans le sens de ne pas respecter l'inscription « Défense d'afficher » , héritée de la loi de 1881 sur la presse[22].

Selon Henri Weber, un des dirigeants de Mai 68, « On a fait dire beaucoup de sottises » dans la presse à ce graffiti, car il y avaient en fait beaucoup d'interdits lors de Mai 68, le vol et le viol, dans les établissements occupés, tout comme le vandalisme dont aucune trace n'a jamais été retrouvée lors des nombreuses manifestations, même dans les beaux quartiers, compte tenu de service d'ordres nombreux et organisés[23].

Postérité[modifier | modifier le code]

L'affiche de la ville de Liège[modifier | modifier le code]

La formule sera également déclinée beaucoup plus tard en affiche lors d'une exposition organisée par la Ville de Liège en 2011-2012[24].

Mais elle ne figure sur aucune des 415 affiches de Mai 1968 répertoriées par le photographe Jean-Paul Achard, à partir de l'exposition organisée en mai et juin 2018 à l'école des Beaux-Arts de Paris[25].

L'émission de télévision[modifier | modifier le code]

Interdit d'interdire est une émission de débat télévisé diffusée depuis le sur RT France et présentée par Frédéric Taddeï[26]. À l'image de l'ancienne émission Ce soir (ou jamais)[27].

La publicité[modifier | modifier le code]

Le slogan sera repris et détourné par la publicité commerciale[28].

L'interprétation des années 2000, dans le sens de la sexualité[modifier | modifier le code]

À partir des années 2000, cette phrase sera parfois associée à la notion de « libération sexuelle » [29], contestée par les sociologues, qui lui préfèrent la notion de « Révolution sexuelle, tout en considérant qu'il s'est agi dans les faits et les discours plutôt d'une évolution de longue haleine.

Dans son « Rapport sur le comportement sexuel des Français » paru en 1972, qui place pourtant pour la première fois en France la sexualité au cœur des enquêtes sociologiques et de la réflexion politique, le médecin Pierre Simon, ne mentionne ni Mai 68 ni la notion de libération sexuelle[29],[30].

Les années 1980 puis surtout les années 2000 voient la naissance d'un discours sur une « libération sexuelle liée à Mai 68 » , controversé sur le plan historique[29]. Cette phrase, tout comme une autre attribuée par erreur à la période et aux mouvements principaux de Mai 68 (Vivre sans temps mort, jouir sans entraves, qui date en fait de 1966) sera parfois associée par erreur à la notion de « libération sexuelle » [29], contestée par les sociologues, qui lui préfèrent la notion de « Révolution sexuelle », et parlent plutôt plus souvent d'une évolution de longue haleine.

Lors de l'affaire Gabriel Matzneff de la fin 2019, la boutade de Jean Yanne est à nouveau brandie pat Virginie Girod, docteure en histoire, pour déclarer sur France culture, sans les citer, qu'un « noyau dur d’intellectuels », aurait « défendu » la pédophilie au nom de ce slogan et celui Vivre sans temps mort, jouir sans entraves[31], dont la première partie est alors éludée.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Vídeo, Jean Yanne
  2. Baggett, Justin L., "L’héritage" is in the Streets : The text, images and legacy of May 1968. Honors Theses. Paper 271. (12-2014).
  3. Nicolas Aarnaud, Le Bac Histoire Pour les Nuls, First, 2015, page 150.
  4. « Les murs parlent », Le Monde,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne).
  5. "Dada et Marx à la Sorbonne" par MICHEL LEGRIS, le 18 mai dans Le Monde[1]
  6. a b et c Photo de l'exposition du 2 mai 2018, au Centre Pompidou, Paris, sous la direction de Danielle Tartakowsky, historienne, présidente du Comité d’histoire de la ville de Paris.
  7. Jean Yanne reviens, on est devenus (trop) cons ! film de Fabrice Gardel, Edward Beucler et Christine Bernadet), à partir des archives INA [2]
  8. "Les enfants de la radio" par Danielle MOREAU - 2018 aux Editions Edi8
  9. "Jean Yanne, A Rebrousse-Poil" par Bertrand DICALE aux Editions Editions 8 en 2012 [3]
  10. "Société : chacun cherche son droit" par France Culture le 14/03/2018 [4]
  11. a b et c Interview d'Alain Geismar aux actualités de 20H00 de l'ORTF, le 22 mai 1968 par Pierre Feuilly, [5]
  12. a b c d e f g h i et j Manifestation d'étudiants et d'enseignants devant le Palais-Bourbon et au quartier Latin"dans Le Monde du le 24 mai 1968 [6]
  13. a b et c "1968 - MOTS D’ORDRE mots de désordre" dans Libération en Mai 2018 [7]
  14. a et b "Les Murs ont la parole". Mai 68. Journal mural. Sorbonne, Tchou éditeur, réédité en 2007, cité par Le Monde du 20 mai 2008 [8]
  15. Jean-Pierre Le Goff, Mai 68, l'héritage impossible, La Découverte, 1998, page 51
  16. "Ecrivez partout!": en 68, le printemps des slogans" par l'AFP, le 22/03/2018 [9]
  17. « Groupe de Recherches et d'Études sur la Radio : Mai 68, un entre deux dans l’histoire des médias et de la radio en France par Jean-Jacques Cheval, § Le Mai des radios périphériques, page 12 »
  18. Europe 1. La grande histoire dans une grande radio. Luc Bernard, Centurion, Paris, 1990, chapitre 15, 1968, sous-titre : Radio-Barricade ?, pages 257 à 275.
  19. , "Défense d'interdire, almanach (nostalgique) de Mai 68", par Benjamin Lambert, Editions Méréal, 1997
  20. « Il est interdit d'interdire » : une erreur de Mai 68, par Roger-Pol Droit, dans Les Echos du 9 février 2018 [10]
  21. a et b Les slogans de 68" par Jean-Philippe Legois, Editions Edi8, 2018 -
  22. Interdit d'interdire: les murs de mai 68, Editions Michel Louis Lévy Esprit frappeur, 1998
  23. Faut-il liquider Mai 68 ? Essai sur les interprétations de "Événements": Essai sur les interprétations de "Événements", par Henri Weber, éditions du Seuil 2016
  24. Odile Dupagne, Mai 68, Révolution artistique ?, Ville de Liège, Athénée Léonie de Wahan, année scolaire 2011-2012, page 35.
  25. 415 affiches de mai-juin 68.
  26. Audrey Kucinskas, « Avec "Interdit d'interdire", Taddéï débarque ce soir sur RT », sur L'Express,
  27. François Rousseaux, « Télévision : Frédéric Taddeï sur Russia Today, copie conforme », sur Le Parisien,
  28. David Chiche, « Leclerc : retour sur un trublion publicitaire », sur The Advertising Times, .
  29. a b c et d "Jouir sans entraves" : qu'en était-il vraiment en Mai-68 ?" par Michel Bozon, directeur de recherche à l'Institut national d'études démographiques, dans L'Obs 5 avril 2018 [11]
  30. Pierre Simon, Jean Gondonneau, Lucien Mironer, et Anne-Marie Dourlen-Rollier, « Rapport sur le comportement sexuel des Français », Paris : Éditions René Julliard et Pierre Charron, 1972, 922 pages, citée dans Représentations du genre et des sexualités dans les méthodes d'éducation à la sexualité élaborées en France et en Suède - Elise Devieilhe, avril 2014 [PDF].
  31. "Quand des intellectuels français défendaient la pédophilie", par Cécile de Kervasdoué et Fiona Moghaddam, France Culture le 3 janvier 2020 []

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie et sources[modifier | modifier le code]

Vidéographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]