Honoré Beaugrand

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Honoré Beaugrand
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Honoré Beaugrand en 1887.

Naissance
St-Joseph-de-Lanoraie, Canada-Est
Décès (à 58 ans)
Montréal, Québec, Drapeau du Canada Canada
Activité principale
Auteur
Langue d’écriture Français

Œuvres principales

  • La Chasse-galerie et autres récits (1900)

Honoré Beaugrand, né le [1] dans le village de St-Joseph-de-Lanoraie (aujourd'hui Lanoraie, Québec), mort le à Montréal, journaliste, propriétaire de journaux, homme politique et écrivain[2]. Il est l'un des figures marquantes du libéralisme radical dans le Québec de la fin du 19e siècle[3]. Maire de Montréal de 1885 à 1887, il passe à l’histoire à titre d’écrivain (La Chasse galerie) et de fondateur du journal La Patrie.

Biographie[modifier | modifier le code]

Enfance et années de formation[modifier | modifier le code]

Honoré Beaugrand, fils de Louis Beaugrand, dit Champagne, navigateur, et de Marie-Josephte (Joséphine) Marion[2], est l’aîné des fils d’une famille qui comptera six enfants (3 garçons et 3 filles)[3].

Honoré grandit au sein d’une famille de notables régionaux, francophiles, cultivés et politisés. Son père, son grand-père maternel et son parrain ont soutenu, lors des rébellions de 1837-1838, le Parti patriote. Ils adhèrent d’ailleurs tous au libéralisme radical des Rouges. En 1852, lorsque l’Institut canadien de Montréal ouvre une succursale à Lanoraie, son père et Louis Marion font partie des animateurs. Les liens de la famille avec ce qui deviendra le Parti libéral seront d’ailleurs toujours étroits[3].

En 1859, il devient pensionnaire au collège de Joliette. Le biographe d'Honoré Beaugrand Jean-Philippe Warren précise qu’il y « fait une année de préparation (1859-1860), passe ensuite en éléments français (1860-1861), termine sa syntaxe française (1861-1862) et fait la première année du cours commercial en classe des belles-lettres (1862-1863)[3] ».

Une fois ses études collégiale terminées, Honoré entre, le 14 avril 1863, chez les clercs de Saint-Viateur, un choix qui peut paraître surprenant étant donné les traditions libérales de sa famille. Il n’est pas, rappelle Warren, le seul jeune de sa génération qui succombe, pour une période plus ou moins brève, « au vent religieux qui souffle sur la province »[3]. Par ailleurs, « son père, catholique pratiquant, n’a jamais été anticlérical et les idées plus progressistes des clercs de Saint-Viateur n’ont rien pour lui déplaire »[3]. L'expérience sera brève : il quitte le noviciat à l’hiver 1864, avant de prononcer ses vœux[3].

Le contexte économique étant défavorable, Honoré, n’ayant pas de formation spécialisée lui garantissant un emploi, paraît condamné à vivoter. Il semble, selon Warren, qu’il ait été pendant quelque temps matelot sur le Saint-Laurent à bord d’un des navires dont son père[3].

La possibilité s'offre à lui de faire carrière dans la milice canadienne. Un choix qu'il connaît bien, plusieurs des membres de sa famille en ayant fait partie. Il s'inscrit fin juin ou au début juillet 1865 à l’École militaire de Montréal. Admis comme simple soldat, il en sortira le 12 août 1865 avec un certificat lui permettant de commander un bataillon. Il sera intégré à une compagnie du 65e régiment, les Chasseurs canadiens, le seul corps militaire francophone à Montréal[3]. Les lacunes de la troupe militaire sur le plan de l'organisation, le sentiment anti-francophonie qui y règne ainsi que l'absence de défi exaltant, le lassent assez rapidement. Car il se cherche avant tout « un champ de bataille[3] ».

Au Mexique avec Maximilien[modifier | modifier le code]

Beaugrand part pour le Mexique vers le début d’octobre 1865, où il rejoint les forces militaires françaises placées sous le commandement du général Bazaine qui soutiennent l'empereur Maximilien. Pour le francophile qu'il est, joindre ce corps d'armée, c'est se battre pour la France, la France éternelle. À Mexico, il sera accepté dans l’armée française comme simple soldat. Toutefois, il montera rapidement en grade et sera, dès l’année suivante, promu maréchal des logis dans la 2e compagnie montée de la contre-guérilla, une unité réputée pour ses méthodes particulièrement brutales. On sait peu de choses des combats auxquels il a pris part dans le pays. Après que Napoléon III eut décidé de se désengager, il revient en France avec les détachements français envoyés au Mexique et débarque à Toulon en février ou mars 1867. C'est la première fois qu'il visite la mère patrie[3].

Découverte de la France[modifier | modifier le code]

Il y restera neuf mois. On ne sait trop, rappelle Warren, ce qu'il y fait. Pour lui, pendant encore bien des années, ce sera trente-six métiers, trente-six misères. « Dans son Dictionnaire général du Canada, paru en 1931, le père Louis Le Jeune, rappelle le biographe, prétend qu’il y aurait tâté du journalisme, ce qui est possible puisqu’il est trilingue et que ce talent pour les langues est fort apprécié des éditeurs qui publient dans leurs feuilles des nouvelles du monde entier.» La rencontre avec cette France réelle sera pour lui décisive. La fréquentation des salons et sa participation à la vie culturelle lui apprennent « les codes de l’élégance et du bon goût européens ». Il profite également de son séjour en Europe pour élargir ses idées sociales et politiques. Durant cette période, il aurait peut-être été matelot en Angleterre ou « petit mousse » à bord d'un vapeur transatlantique. Pour Warren, « [c]es informations sont discutables, bien que plausibles, au vu de ses expériences sur les navires de son père[3]

La Nouvelle-Orléans et le Mexique[modifier | modifier le code]

La Nouvelle-Orléans[modifier | modifier le code]

De retour en Amérique en décembre 1867, il choisit de s'établir aux États-Unis plutôt qu'au Québec. Il aurait habité très peu de temps New York, où il aurait été employé comme commis. Ensuite, en 1868 et 1869, il séjourne quelques mois à La Nouvelle-Orléans. Il affirme y avoir exercé le métier de pelleteur de charbon, « mais un grand nombre de sources soutiennent qu’il tâte aussi en ces années du journalisme et que c’est dans cette ville qu’il apprend les rudiments du métier ». Il aurait, selon les sources, été employé à La Renaissance louisianaise ou à L’Abeille, deux publications francophones de la Nouvelle-Orléans[3].

Retour au Mexique[modifier | modifier le code]

Après quelques mois à La Nouvelle-Orléans, Beaugrand est, en 1869, de retour au Mexique. Il y sera comptable-interprète au sein de la Compagnie du chemin de fer mexicain qui assure la liaison entre Veracruz et Mexico. Il ne restera qu'un an au Mexique[3].

En Floride, dans la marine américaine[modifier | modifier le code]

En juin 1870, il s’enrôle dans la marine américaine et est stationné à la base navale de Pensacola, au nord-ouest de la Floride, pas très loin de Mobile et de La Nouvelle-Orléans. En août 1870, il obtient le grade de caporal et, le 13 décembre de la même année, il est promu sergent. La mission des compagnies d’infanterie et d’artillerie dont il est fait partie est de maintenir l’ordre parmi la population civile autour des bases navales de Pensacola, Key West et Dry Tortugas. Cette affection routinière ne le satisfaisant pas, Beaugrand quitte la marine vers avril 1871, soit moins d'un après s'être engagé[3].

En Nouvelle-Angleterre[modifier | modifier le code]

Fondation de L'Écho du Canada[modifier | modifier le code]

À l’automne 1871, Beaugrand s'établit en Nouvelle-Angleterre. À Philadelphie, d'abord, où il exerce la profession de pâtissier. Dès le mois de juillet ou d’août de la même année, il déménage à Fall River, au Massachusetts, où il réside avec son frère Télésphore. La ville, à cette époque, compte 5 700 francophones, immigrés du Québec, qui comptent pour 14 % de la population totale.Très vite, il se démarque au sein de la population franco-américaine, en mettant sur pied des sociétés patriotiques et culturelles et en fondant des journaux[3].

Après avoir été peintre en bâtiments pendant quelque temps, Beaugrand lance enfin, à l'été 1873, un projet qu'il caressait depuis longtemps : « établir à Fall River une feuille hebdomadaire, qui représenterait, ici, les intérêts de nos compatriotes émigrés, et qui travaillerait constamment à disséminer parmi eux les connaissances aujourd’hui si nécessaires à la réussite de toute entreprise »[4]. Le 19 juillet paraît donc le premier numéro de L’Écho du Canada, un hebdomadaire de huit pages. « Le nom choisi trahit l’intention de son directeur (...), qui cherche à rapprocher les Canadiens français émigrés de leur famille et de leurs amis restés au pays[3].» « Organe de la population canadienne-française de Fall River », le journal deviendra bientôt « Organe de la population franco-canadienne des États-Unis ». De novembre 1874 à mai 1875, L’Écho du Canada a également une édition à Lowell[3].

Le 5 octobre 1873, Honoré épouse Eliza Walker (1854–1934) à l’église méthodiste Saint-Paul de Fall River. Employée dans une filature, elle vient d’un milieu modeste, son père étant gardien de nuit et l’un de ses frères travaillant comme ouvrier dans une manufacture. Le couple aura plus tard une fille, Estelle (1881–1918)[3].

En janvier 1875, Beaugrand vend une partie de ses parts dans le journal à Charles F. Richards, un imprimeur anglophone de Boston. Le journal déménage dans cette ville mais il sera de retour, dès le 10 mars, à Fall River. Il conserve encore des bureaux à Boston et à Lowell. Le 9 juin 1875, Beaugrand vend L'Écho du Canada à Louis-G.-H. Archambault, un de ses amis, et à Henri Boisseau, le typographe du journal. Quatre semaines plus tard, ceux-ci le revendront à leur tour. En novembre ou décembre, il cessera de paraître[3].

Après la vente de L’Écho du Canada, Beaugrand est de retour au Québec pour l'été. Il devient administrateur-gérant au Bien public et pourra, si cela est nécessaire, agir comme rédacteur. Il est également rédacteur au Courrier de Montréal, sorte d’édition hebdomadaire du Bien public, dirigé par Laurent-Olivier David et Cléophas Beausoleil[3].

Fondation de La République[modifier | modifier le code]

À l’automne 1875, il retourne aux États-Unis. Il s'y rend d'abord comme membre de la commission canadienne à l’Exposition universelle internationale des beaux-arts, de l’industrie, des produits du sol et des mines de Philadelphie. Une fois sa mission complétée, il ne retourne pas à Montréal. C'est l'occasion pour lui de « mettre à exécution le projet qu’il caress[e] depuis si longtemps : créer aux États-Unis un journal français qui, rédigé par un Canadien, pourrait se maintenir dans une position honorable »[5]. C'est le 2 octobre qu'est lancé La République, un hebdomadaire grand format de 32 colonnes tiré à 1000 exemplaires. Il y précise ses opinions politiques et religieuses: il se dit «franc-maçon très avancé, libéral admirateur enthousiaste des principes de la Révolution française et partisan de la déclaration des droits de l'homme». Ce déiste anticlérical affirme pratiquer «ce que bon lui semble, la constitution américaine ne reconnaissant pas de religion d'État». « La radicalisation de Beaugrand depuis son départ pour le Mexique, plus de dix ans auparavant, est tangible. De catholique respectueux dans L’Écho du Canada, il est devenu indépendant d’esprit en passant au Bien public et est désormais républicain à la française dans La République. Il n’a peut-être pas changé, étant resté attaché depuis sa jeunesse à l’école de Louis-Joseph Papineau, le grand tribun annexionniste et libre-penseur, mais il est certain qu’il voile moins ses opinions que par le passé. [3]»

La République connaîtra une série de morts et de renaissances, ainsi que de déménagements. En décembre 1875, Beaugrand relocalise son entreprise à Lowell afin, probablement, de faire le plein d’abonnés dans une agglomération qui n’a pas encore d'organe de presse de langue française. Ce séjour à Lowell est bref, car le journal est à nouveau publié à Fall River le 19 février 1876. Sa situation ayant toujours été précaire, La République doit cesser de paraître après son édition du 4 juillet 1876. Mais, le 9 septembre 1876, elle renaît, cette fois à Saint Louis, au Missouri, où s'établit pour quelque temps Beaugrand. À l’été 1877, le journal qui n'a réussi à convaincre que 400 abonnés doit mettre la clé sous la porte. Mais il ressurgit quelques mois plus tard, le 11 octobre 1877, à Fall River. C'est dans cette ville qu'il achèvera son existence, le 9 mars 1878[3].

Débuts d'écrivain[modifier | modifier le code]

C'est durant ces années passées en Nouvelle-Angleterre que début véritablement sa carrière littéraire. Il publie de très nombreux articles, et quelques récits (dont « le Fantôme de l’avare » et « Anita : souvenirs de la campagne du Mexique »); mais surtout, à partir du 15 décembre 1877, les premières tranches du roman Jeanne la fileuse : épisode de l’émigration franco-canadienne aux États-Unis". Celui-ci sera publié en livre le 17 mars 1878[2].

Retour définitif au Canada[modifier | modifier le code]

Dans les journaux libéraux[modifier | modifier le code]

Un mois après la disparition de La République, Beaugrand, qui a peut-être été tenté par un poste de correspondant à Paris pour le Boston Globe, revient au Canada pour de bon[3].

Au mois d’avril 1878, le gouvernement libéral de Mackenzie lui propose un poste temporaire de clerc surnuméraire au Parlement fédéral, une offre qu'il accepte. Il s'occupe en même temps de la publication à Ottawa du Fédéral, un journal de tendance libérale qui commence à paraître début mai. Expérience de courte durée, qui prendra fin pour lui le 24 juillet 1878, alors qu'il cède ses parts dans la publication. On l'invite à entrer à la rédaction du National, journal des libéraux de Montréal qui a succédé, en 1872, au Pays. Tout en travaillant au National, Beaugrand lance, le 26 octobre 1878, Le Farceur, un journal humoristique qui publie des feuilletons, des anecdotes, des historiettes, des charades et des aventures burlesques[3].

La fondation de La Patrie[modifier | modifier le code]

Le National publie sa dernière édition le 22 février 1879. Les libéraux de Montréal n'ont alors plus d'organe pour la diffusion de leurs idées. Une solution viendra pourtant. À la demande de libéraux influents, Beaugrand est invité à fonder sur le champ un nouveau journal. Afin de ne pas se laisser distraire dans ce projet, il vend Le Farceur. Il loue une maison ancienne, au 23 de la rue Saint-Gabriel, dans le Vieux-Montréal, afin d’y installer ses presses. Le nouveau journal s'appellera La Patrie, en continuité avec Le Pays et Le National. Le premier numéro de La Patrie paraît le 24 février, soit deux jours après la fermeture du National. Succédant au National, les grandes orientations du journal sont les mêmes que celui-ci : « Combattre John A. Macdonald à Ottawa, appuyer Joly à Québec, voilà un programme suffisant pour l’instant.». Beaugrand ne le sait pas encore, mais ce journal sera l’œuvre de sa vie, il sera une grande réussite commerciale et fera sa fortune[3].

Son expérience en Nouvelle-Angleterre l'a convaincu que le propriétaire d’un journal doit prendre pour modèle la presse commerciale américaine et trouver le moyen de ne plus être à la merci de mécènes. « Je m’efforçai, dès le commencement, d’échapper aux désagréments de cette mendicité chronique, qui était devenue proverbiale chez les éditeurs de journaux. J’administrai La Patrie en homme d’affaires, bien décidé à abandonner l’entreprise si je ne pouvais pas la faire réussir sans être continuellement à tendre la main comme un chercheur de places ou un politiqueur décavé[5]. »

Avec ce nouveau journal, il se montre particulièrement novateur. Beaugrand a très bien compris le rôle que joue la publicité dans les médias modernes. « Il perfectionne, écrit Warren, l’art de l’annonce afin d’en faire une de ses principales sources de revenus, aidé en cela par le travail de Rodolphe Beaugrand (1853-1909), qui agit comme directeur de la publicité et qui sera l’un des pionniers de cette science nouvelle au Canada français. Sous la direction du frère de Beaugrand, le service de la publicité en vient à accaparer la plus grosse part du budget du journal, ce qui accroît d’autant son influence au sein d’une entreprise qui est de plus en plus strictement commerciale[3].» Ces revenus tirés de la publicité seront une manne pour le journal de Beaugrand.

La Patrie s'inspire, pour la présentation des journaux français et américains contemporains. « Tout en suivant une ligne éditoriale et en offrant des articles d’opinion, le journal a pour principale qualité d’être utile et agréable. La Patrie respire cette philosophie nouvelle et fait place, chaque semaine, à un feuilleton, à un supplément musical, à de la poésie ou à un courrier de la mode, et passe en revue l’actualité locale, nationale et internationale (...). Se voulant populaire, elle en donne au lecteur, comme on dit, pour son argent, et contribue à inventer, dans la presse canadienne-française, ''le journal à bon marché, rempli de renseignements et de nouvelles, politiques aussi bien que variées''»[3].

Sur le plan idéologique, Beaugrand et son journal défendent un libéralisme radical, qui correspond au vieux programme de l'Institut canadien. Cela « non seulement l’entraîne dans de vives polémiques avec les conservateurs et le clergé, mais l’oppose aussi aux libéraux modérés, comme Honoré Mercier, dont il dénonce la coalition avec les conservateurs nationaux, et Wilfrid Laurier, qui se méfie de lui et réussira bientôt à l’écarter[2]

Toutefois, dans la direction de son journal, Beaugrand sait se montrer habile. Comme le dit justement Warren, « il reprend moins la lettre que l’esprit de cette conviction [libérale radicale] dans les pages de La Patrie, sachant que la survie de son journal dépend de son habileté à naviguer sur des eaux qui ne lui sont pas pour l’heure favorables. Fin stratège, Beaugrand cherche à avancer ses idées tout en évitant les foudres épiscopales[3]

Il demeurera propriétaire de La Patrie jusqu’en 1897, alors qu'il est acheté par Israël Tarte, ministre dans le gouvernement libéral de Wilfrid Laurier[6].

Maire de Montréal (1885-1887)[modifier | modifier le code]

Le maire de Montréal en 1885, Jean-Louis Beaudry, cherche à obtenir un dixième mandat à la tête de la ville. Il fait cependant l'objet de nombreuses critiques. D'aucuns l'estiment trop âgé et hypothéqué par une surdité profonde qui l'empêche même de suivre les séances du conseil. On reproche à son administration son manque de vision et de dynamisme. On souhaiterait un candidat plus jeune. Certains avancent le nom d'Honoré Beaugrand, homme d'affaires dynamique et progressiste. Le fait qu'il soit parfaitement bilingue, qu'il ait vécu aux États-Unis, que sa femme soit protestante, sont des points en sa faveur dans le milieu anglo-protestant montréalais. Prié de poser sa candidature, il accepte. S'il est désigné, il sera, à trente-six ans, le plus jeune maire de Montréal. Beaugrand n'est pas hostile au maire de l'époque. Il insiste simplement sur le fait qu'un renouveau est nécessaire[3].

Dans La Patrie du 14 février 1885, en même temps que les noms de ses soutiens, on peut lire une courte déclaration qui fait office de programme. « Le candidat promet d’être économe, de réduire les taxes municipales, de combattre les monopoles, d’améliorer l’état sanitaire de la ville afin d’éviter les épidémies, de nettoyer les rues, d’améliorer le réseau de voirie, d’agir honnêtement, de servir le bien commun et de gérer la ville sans préjugés[3].» Il promet en particulier de s’attaquer au favoritisme et au clientélisme : « Je suis dégoûté depuis longtemps du système qui consiste à donner des emplois pour des services politiques et autres rendus aux candidats, sans avoir égard au mérite des aspirants. Ce système qui a prévalu depuis trop longtemps est contraire aux intérêts publics et devrait disparaître au plus tôt[4]. »

Beaugrand est élu maire de Montréal. Le vote est très polarisé du point de vue linguistique. Les quartiers catholiques et français se sont rangés derrière Beaudry; les quartiers anglophones et protestants ont appuyé Beaugrand. Les conservateurs canadiens-français, opposés à lui, lui reprocheront d'être le «Maire des Anglais.»[3]

En tant que maire, Beaugrand entend favoriser la prospérité et le rayonnement de la ville. Le francophile qu'il est met au premier plan les relations avec la France. « Le Cercle national français, dont il est président d’honneur, est ainsi créé à l’été 1885 afin d’intéresser la France aux progrès de la colonie française à Montréal et de s’occuper notamment de la question de l’immigration française au Canada. L’année suivante, la Chambre de commerce française de Montréal sera fondée afin d’œuvrer aux mêmes buts[3]

Beaugrand entend mettre en œuvre une politique progressiste sur le plan de l'administration et des infrastructures. Il « entreprend de réformer la présentation du budget, d’augmenter l’efficacité du service de canalisation d’eau et des incendies, d’embellir les rues et de développer l’éclairage. Ce navigateur dans l’âme n’oublie pas d’améliorer les bacs qui servent de traversiers à une époque où seul le pont Victoria relie Montréal à la Rive-Sud[3]

Le nouveau maire est aussi grandement préoccupé par la question de l’hygiène publique. Montréal, à cette époque, a une réputation méritée d’insalubrité. Il entreprend donc de rénover le département d’hygiène. Il est plus que temps, selon lui, de rajeunir les mesures sanitaires et prophylactiques de Montréal. Cette année 1885 à Montréal allait démontrer la justesse de ces propos. Une épidémie de variole allait en effet s'abattre sur la métropole québécoise[3].

L'affaire Riel et l'épidémie de variole[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Louis Riel.
Louis Riel.

Lorsque les troupes du 65e bataillon rentrent à Montréal après avoir vaincu les Cris qui sont les alliés des Métis, lors de la rébellion du Nord-Ouest, Beaugrand multiplie les hommages et préside un grand banquet en l'honneur des militaires. Les magasins anglais de la métropole exposent le portrait du général Middleton qui vient d'assiéger pendant 30 jours Batoche, le quartier-général de Louis Riel et Gabriel Dumont où une centaine de Métis insurgés ont été vaincus. La Ville de Montréal décrète le 25 juillet fête civique afin de rappeler cette «grande» victoire.

Plus les jours passent, plus la campagne pour empêcher la pendaison de Riel s'amplifie. Le , mauvaise nouvelle: le pourvoi de Louis Riel est rejeté. Le comité de défense de Louis Riel réclame maintenant un examen mental par une commission de médecins. Il obtient un autre sursis jusqu'au 10 novembre. Les journaux anglais sont furibonds alors que L'Étendard et La Presse accentuent la campagne pour sauver Riel.

Après une ultime démarche de Joseph-Adolphe Chapleau, Louis Riel est pendu le 16 novembre sur décision du conseil des ministres conservateurs d'Ottawa. L'indignation est générale au Québec. Le 22 novembre, se tient au Champ-de-Mars la plus importante assemblée publique réunissant 50 000 personnes venues entendre Honoré Mercier et Wilfrid Laurier. Des portraits de Louis Riel apparaissent aux vitrines des magasins de l'Est. Les ex-maires Jean-Louis Beaudry et Charles-Joseph Coursol répudient le gouvernement conservateur et appuient Honoré Mercier.

Honoré Beaugrand devait aussi y prononcer un discours, mais il est en fut empêché par la maladie. Une lettre est toutefois lue à la foule, dont Warren cite un extrait : « Bien que mes idées, à ce sujet [l’exécution de Riel], soient bien connues des lecteurs de La Patrie, je veux cependant joindre ma voix à celles de tous les patriotes qui se réunissent, sans distinction de partis politiques, pour protester, au nom de la justice et de l’humanité, contre l’attentat que Sir John et ses collègues ont commis pour se rendre au désir de quelques fanatiques. Il fallait à ces gens-là une large tache de sang pour essayer de couvrir les iniquités d’un gouvernement coupable[4]

Même si Honoré Beaugrand a perdu des partisans dans l'affaire de la vaccination, elle lui a valu le soutien des milieux d'affaires anglophones. Ces derniers, alliés aux libéraux, l'appuient pour sa réélection. Il l'emporte par 5 055 voix contre 3 100 en février 1886. L'année sera plutôt tranquille. L'heure est à la reprise économique. Une nouvelle génération d'hommes d'affaires canadiens-français s'affirme et songe à créer une Chambre de commerce francophone, distincte du Board of Trade, ce qui se réalisera l'année suivante[7].

L'épidémie de variole de 1885[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Épidémie de variole de Montréal.
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Une importante épidémie de variole touche Montréal à l'hiver 1885. La question est fort préoccupante, compte tenu du climat survolté par l'affaire Riel et du fait que des journaux anglophones réclament des mesures coercitives comme l'isolement des malades et la vaccination obligatoire. On ne se gênant pas au passage pour traiter les Canadiens français d'arriérés et de malpropres.

Une partie de la presse, principalement francophone et catholique, dénonce ces mesures autoritaires perçues comme une agression à l'endroit des Canadiens français. Le journal The Gazette, le Montreal Star et le Montreal Herald multiplient les provocations à l'endroit des francophones. Des manifestants vont briser les vitres du Montreal Herald lorsque ce dernier attribue l'épidémie à la malpropreté de la population francophone.

En septembre, 30 personnes par jour succombent à la maladie; le conseil municipal décrète la vaccination obligatoire. Des médecins vont de porte en porte pour vacciner mais le public refuse de les recevoir. Le conseil municipal hésite à prendre d'autres mesures. C'est alors que le propriétaire-éditeur de The Gazette, Richard White, et l'éditeur du Montreal Star, Hugh Graham, multiplient les provocations et attaquent les autorités municipales. Appuyés par les hommes d'affaires, White et Graham conduisent des délégations à l'hôtel de ville. Finalement Graham est nommé à la tête d'un comité d'isolement des malades et White devient le responsable d'un comité de vaccination.

Dans ce contexte de guerre ethnique et précisément au moment où l'agitation en faveur de Louis Riel s'amplifie, ces nominations ne sont pas très heureuses. Quand Mgr Taché obtient un sursis d'un mois pour permettre aux avocats de Louis Riel de porter sa cause en appel au Conseil privé, des émeutes contre la vaccination et la quarantaine éclatent. Les 28 et 29 septembre, la foule assiège le Bureau de santé du faubourg de l'Est et y met le feu. La foule va chahuter le Montreal Herald. On y brise les vitres et on va menacer les maisons des médecins vaccinateurs dont celle de l'ex-maire Hingston. Le chef de police est blessé; c'est le propriétaire du journal The Gazette, Richard White, qui demande l'intervention des troupes. Le maire Honoré Beaugrand, alité, souffrant d'asthme, court à son bureau et consigne 600 militaires. Dans une déclaration, il invite les citoyens à ne pas sortir le soir et à ne pas gêner l'action de la police.

Des manifestations reprennent malgré la proclamation du maire. Les cavaliers sont accueillis par des jets de pierre dans l'Est. Dans la semaine du 26 septembre au 2 octobre, la variole cause 400 décès. C'est la panique. Honoré Beaugrand, approuvé par la presse anglophone, accepte d'imposer l'isolement des malades et la vaccination. La police doit accompagner chaque médecin vaccinateur. Le maire franc-maçon et anticlérical est contraint de solliciter l'appui de l'Évêché. Mgr Fabre accepte de faire lire au prône une note engageant les fidèles à se laisser vacciner et une circulaire du Bureau de santé expliquant le caractère inoffensif de la piqûre. Pour donner l'exemple, il se fait vacciner deux fois. Montréal est mis en quarantaine: les commerces ferment, les théâtres sont déserts, les rues vides.

Dernières années[modifier | modifier le code]

Manuscrit : dernières volontés.

Après avoir abandonné la mairie en 1887, Beaugrand continue à mener la vie d’un grand bourgeois montréalais. Il partagera son temps jusqu'à sa mort en 1906 entre les voyages, l'écriture et l'animation de diverses sociétés culturelles (Alliance française, Société des traditions populaires, Canadian Folklore Society). Franc-maçon, il participe en 1896 à la fondation de la loge montréalaise L’Émancipation, affiliée au Grand Orient de France[2].

Beaugrand aura été affecté tout au long de sa vie par de sérieux problèmes de santé (asthme), qui l'ont forcé à chercher refuge sous des cieux plus cléments et des climats plus favorables. Il est décédé le à Montréal. En conformité avec ses volontés, il a été incinéré, sans cérémonie religieuse, et ses cendres ont été enterrées près de celles de sa femme protestante, au cimetière Mont-Royal à Montréal dans la section F3[8].

Œuvre[modifier | modifier le code]

Honoré Beaugrand est l'auteur d'un grand nombre d'articles parus dans les journaux au Canada et aux États-Unis. Il a également publié un roman, un recueil de contes, des conférences et des récits de voyage.

  • Anita : souvenirs d'un contre-guérillas, récit de voyage, 1874
  • Jeanne la fileuse : épisode de l'émigration franco-canadienne aux États-Unis, roman, 1878
  • De Montréal à Victoria par le transcontinental canadien, conférence, 1887
  • Mélanges, trois conférences, 1888
  • Lettres de voyage : France, Italie, Sicile, Malte, Tunisie, Algérie, Espagne, récit de voyage, 1889
  • Six mois dans les Montagnes-Rocheuses : Colorado, Utah, Nouveau-Mexique, récit de voyage, 1890
  • La Chasse-galerie, recueil de contes, 1900

Citations[modifier | modifier le code]

« En 1895, dans le Paris républicain, lors d’un banquet, Honoré Beaugrand, ex-maire de Montréal et directeur d’un grand quotidien de cette ville, La Patrie, célèbre la France, mère patrie des Canadiens français. L’ambassadeur de Grande-Bretagne lui demande en souriant ce qu’il fait de l’Angleterre. Beaugrand lui répond : “ C’est ma belle-mère. ” » — Michel Lapierre[9].

Honneurs[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Acte de baptême de Marie Louis Honoré Beaugrand de St-Joseph-de-Lanoraie, naissance 20 de l'année 1848. Baptisé le 24 mars 1848 et né le même jour, en ligne sur le site FamilySearch
  2. a, b, c, d et e « Biographie – BEAUGRAND, HONORÉ – Volume XIII (1901-1910) – Dictionnaire biographique du Canada », sur www.biographi.ca (consulté le 14 janvier 2016).
  3. a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, w, x, y, z, aa, ab, ac, ad, ae, af, ag, ah et ai Jean-Philippe Warren, Honoré Beaugrand. La plume et l'épée (1848-1906) - édition numérique, Montréal, Éditions du Boréal,
  4. a, b et c Cité par Warren.
  5. a et b Cité par Warren
  6. La Patrie
  7. Effectivement, la Chambre de commerce de Montréal sera formée en 1887.
  8. Brian Young, Une mort très digne: l'histoire du cimetière Mont-Royal, Montréal, McGill-Queen's University Press, 2003, p. 140, 191 et 234.
  9. «L’aventure libérale d’Honoré Beaugrand. Aux sources de l’actuelle fragilité du progressisme québécois», Le Devoir, 28 mars 2015.
  10. « Recherche multicritères », sur www.toponymie.gouv.qc.ca (consulté le 17 janvier 2017)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Éditions de l’œuvre[modifier | modifier le code]

Le recueil de contes La Chasse-galerie a fait l'objet de plusieurs éditions depuis sa toute première parution en 1900 parue chez Beauchemin avec des illustrations d'Henri Julien et Raoul Barré. Voici quelques-unes des éditions les plus récentes :

  • La chasse-galerie, Montréal, Éditions Fides, 2016, 90 p.
  • La chasse-galerie et autres récits, Montréal, Édition du Boréal, 2002, 184 p. Texte conforme à l'édition de 1900, avec une postface, une chronologie et une bibliographie de François Ricard.
  • La chasse-galerie, Montréal, Éditions BQ, 1991, 1995, 105 p. — Préface de François Ricard.
  • La Chasse-galerie et autres récits, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, collection « Bibliothèque du nouveau monde », 1989, 362 p. — Édition critique par François Ricard. (en ligne)

Ouvrages, articles, thèses[modifier | modifier le code]

Autres[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]