Aller au contenu

Homonationalisme

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

L'homonationalisme est un concept sociologique décrivant l'instrumentalisation des droits des personnes LGBT par des mouvements nationalistes ou des États, afin de justifier des positions xénophobes, racistes ou impérialistes.

Ce terme désigne une stratégie politique qui consiste à opposer un « nous » occidental, présenté comme moderne et tolérant envers la diversité sexuelle, à un « eux », souvent associé aux populations musulmanes ou aux pays du Moyen-Orient imaginés, dépeints comme archaïques, intolérants et homophobes[1],[2].

Proposé initialement par la chercheuse américaine Jasbir Puar dans son ouvrage Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times, le concept est aujourd'hui utilisé pour étudier les stratégies de certains partis d'extrême droite en Europe qui se posent en défenseurs des homosexuels pour stigmatiser l'immigration[3]. Jasbir Puar mobilise en ce sens la notion d'ethnocentrisme.

Concept et théorie

[modifier | modifier le code]

Origine du terme

[modifier | modifier le code]

Théorisé en 2007, le concept naît dans le contexte des États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001. Puar observe une convergence inédite entre les intérêts de certains groupes LGBT et le nationalisme américain. Selon cette théorie, l'acceptation de l'homosexualité devient un baromètre de « civilisation ». Les nations occidentales utilisent leur ouverture aux droits LGBT pour marquer leur supériorité morale, justifiant ainsi des politiques d'intervention militaire ou de contrôle migratoire au nom de la protection des libertés[4].

En 2010, Judith Butler rejoint cette analyse, affirmant lors de la Gay Pride de Berlin que la lutte contre l'homophobie risque de dégénérer en action xénophobe : « Nous sommes enrégimentés dans un combat nationaliste et militariste »[4].

L'homonormativité et l'inclusion conditionnelle

[modifier | modifier le code]

L'homonationalisme repose sur le concept d'homonormativité. Pour fonctionner, l'État ne doit pas accepter tous les homosexuels, mais seulement une frange spécifique jugée « acceptable » : des personnes cisgenres, mariées, patriotes, consommatrices et souvent blanches. Selon Rey Chow, l'inclusion de certains homosexuels conformes à la norme nationale dans les États du Nord se paie par l'exclusion d'autres catégories[5].

Paola Bacchetta compare ce processus à celui qui a affecté les femmes lors de la colonisation : leur situation était invoquée pour légitimer une action « civilisatrice » où, selon la formule de Gayatri Chakravorty Spivak, « les hommes blancs sauvent les femmes brunes des hommes bruns »[5].

Manifestations et exemples

[modifier | modifier le code]

La pertinence du concept en Europe a été notamment débattue lors de la conférence internationale Sexual Nationalisms à Amsterdam en 2011[3].

Les chercheurs y ont observé une mutation historique : alors que le nationalisme du XXe siècle rejetait les minorités sexuelles accusées de mettre en péril la « masculinité patriotique », le nationalisme contemporain tend à les intégrer. Ces groupes ne représentent plus un danger, mais participent à la recomposition de l'idéologie nationale. En instrumentalisant les combats pour la « démocratie sexuelle », certains mouvements nationalistes renouvellent leur discours pour cibler les populations immigrées, présentées comme la nouvelle menace pour ces libertés[6],[7].

Drapeau au Hilton Beach de Tel Aviv lors de la Tel Aviv Pride de 2019.

Israël et le « pinkwashing »

[modifier | modifier le code]

Dans un article de 2011, Sarah Schulman soutient que le gouvernement israélien a exploité la communauté gay pour repositionner son image mondiale comme « pertinent et moderne ». Schulman rapporte que les militants LGBT anti-occupation qualifient ces stratégies de pinkwashing : une stratégie visant à dissimuler les violations des droits humains des Palestiniens derrière une image de modernité symbolisée par la vie gay israélienne[8].

Maya Mikdashi (2011) souligne le paradoxe pour les Palestiniens : « Les États-Unis protégeront votre droit de ne pas être détenu parce que vous êtes homosexuel, mais ne le feront pas pour vous protéger d'être détenu parce que vous êtes Palestinien »[9].

Ukraine et Russie

[modifier | modifier le code]

Le concept est également mobilisé dans l'analyse du conflit russo-ukrainien. Le politologue Emil Edenborg décrit une géopolitisation du genre : face à un nationalisme russe centré sur les « valeurs traditionnelles », l'Occident utiliserait les droits LGBT comme preuve de sa supériorité nationale face à des « Autres » jugés arriérés[10].

Toutefois, lors de l'invasion russe de l'Ukraine, cette dynamique s'est complexifiée : des membres de la communauté LGBT ukrainienne soutiennent activement l'effort de guerre, craignant un retour en arrière sur leurs droits en cas de victoire russe, acquis suite à l'Euromaïdan[11].

Critiques et débats

[modifier | modifier le code]

Limites académiques

[modifier | modifier le code]

Bruno Perreau reconnaît que le discours de certains groupes LGBT revêt un caractère nationaliste, cependant il reproche à Jasbir Puar d'idéaliser ceux qu'elle appelle le « sujet racialisé sexuellement non normatif ». Perreau explique que « la déconstruction des normes ne peut être dissociée de leur reproduction »[12]. Jason Ritchie critique pour sa part certaines des façons dont l'homonationalisme a été utilisé, en particulier en tant que théorie totalisante[13].

Tensions politiques

[modifier | modifier le code]

Le concept suscite de vives polémiques entre universalisme républicain et militants décoloniaux.

En France en 2018, après que l'université Paris-Nanterre a accueilli une conférence contre « l'impérialisme gay » par des militants proches du Parti des indigènes de la République, le journal Marianne dénonce des idées « identitaires ». L'hebdomadaire accuse ces militants de relayer une rhétorique comparable à celle de l'Iran (où l'homosexualité est niée comme un « vice occidental ») et d'essentialiser le clivage politique : « C’est parce que l’indigénat est réputé sauvage et patriarcal que les transpédégouines non-Blancs devraient en être sauvés par l’Occident »[14].

À l'inverse, le militant politique guadeloupéen João Gabriell souligne le piège dans lequel cette dynamique enferme les personnes racisées : « Les minorités sexuelles africaines et afrodescendantes se retrouvent piégées dans ce choc civilisationnel : entre instrumentalisation de l'Occident qui en fait des victimes à sauver de la supposée barbarie [...] et par réaction, hostilité des populations africaines et afrodescendantes qui voient en ces minorités sexuelles une incarnation de l'occidentalisation »[15].

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. « Homophobie de l’islam vs homonationalisme islamophobe », sur France Culture, (consulté le )
  2. « L'homonationalisme : une instrumentalisation raciste de la lutte pour les droits LGBT », sur Révolution Permanente (consulté le )
  3. a et b Christophe Broqua, « L'émergence des minorités sexuelles dans l'espace public en Afrique », Politique africaine, 2012/2, n°126, p. 5-23.
  4. a et b Jean Birnbaum, « Le nouveau nationalisme est-il gay ? », Le Monde, (consulté le )
  5. a et b Paola Bacchetta, « “Re-Présences: Les Forces Transformatives d’Archives de Queers Racisé.e.s.” », Friction,‎ (lire en ligne)
  6. (en) Universiteit van Amsterdam, « Conference: Sexual Nationalisms: Gender, Sexuality, and the Politics of Belonging in the New Europe - AISSR - University of Amsterdam », sur aissr.uva.nl (consulté le )
  7. (en) Alexandre Jaunait, « Sexual Nationalisms Yesterday and Today », sur Raisons Politiques, (ISBN 9782724633177)
  8. (en) Sarah Schulman, « Israel and 'Pinkwashing' », sur queeramnesty.ch, (consulté le )
  9. (en) Maya Mikdashi, « Gay Rights as Human Rights: Pinkwashing Homonationalism », sur Jadaliyya - جدلية,‎ (consulté le )
  10. (en) Emil Edenborg, « Russia's Anti-Gay War on Ukraine », Boston Review,‎ (lire en ligne, consulté le )
  11. (en) Matthew Mpoke Bigg, « L.G.B.T.Q. activists in Ukraine share the fight against Russia's invasion. », The New York Times,‎ (lire en ligne, consulté le )
  12. (en) Bruno Perreau, Queer Theory: The French Response, Stanford University Press, 2016, 124.
  13. (en) Jason Ritchie, « Pinkwashing, Homonationalism, and Israel–Palestine: The Conceits of Queer Theory and the Politics of the Ordinary », Antipode, vol. 47,‎ , p. 616–634 (DOI 10.1111/anti.12100, lire en ligne)
  14. Hadrien Mathoux, « Quand l'université de Nanterre accueille une conférence contre « l'impérialisme gay » », Marianne, (consulté le )
  15. Philippe Triay, « À la rencontre du blogueur guadeloupéen João Gabriell, éveilleur de consciences », Outre-mer la 1ère,‎ (lire en ligne)

Articles connexes

[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie

[modifier | modifier le code]
  • (en) Jasbir K. Puar, Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times, Duke University Press, Durham, 2007
  • (fr) Jasbir K. Puar, Homonationalisme : politiques queer après le 11 septembre, Paris, Éditions Amsterdam, 2012.
  • Gianfranco Rebucini, « Homonationalisme et impérialisme sexuel : politiques néolibérales de l'hégémonie » dans Raisons politiques, no 49, Presses de Sciences Po, 2013/1.

Liens externes

[modifier | modifier le code]