Homologie singulière

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Homologie.

En topologie algébrique, l'homologie singulière est une construction qui permet d'associer à un espace topologique X une suite homologique de groupes abéliens libres ou de modules. Cette association est un invariant topologique non complet, c'est-à-dire que si deux espaces sont homéomorphes alors ils ont mêmes groupes d'homologie singulière en chaque degré mais que la réciproque est fausse.

Origine : intégration des formes différentielles fermées[modifier | modifier le code]

Le théorème de Stokes appliqué à des formes fermées donne des intégrales nulles. Cependant, il se fonde sur une hypothèse cruciale de compacité. En présence de trous dans la variété sous-jacente, on peut construire des formes fermées avec des intégrales de bord non nulles. Par exemple,

\omega(x,y)=-\frac y{x^2+y^2}\mathrm dx+\frac x{x^2+y^2}\mathrm dy

1-forme définie sur ℝ2 \ { (0, 0) }. Vérifions sa fermeture :

\mathrm d\omega=\left(\frac{\partial\omega_y}{\partial x}-\frac{\partial\omega_x}{\partial y}\right)\mathrm dx\wedge\mathrm dy=
\left(\frac{y^2-x^2}{(x^2+y^2)^2}+\frac{x^2-y^2}{(x^2+y^2)^2}\right)\mathrm dx\wedge\mathrm dy=0.

Pourtant sa circulation le long du cercle unité est non nulle :

\oint_{S^1}\omega=\int_0^{2\pi}\omega(\cos\theta,\sin\theta)\cdot(-\sin\theta,\cos\theta)~\mathrm d\theta=\int_0^{2\pi}1~\mathrm d\theta=2\pi.

C'est bien le trou à l'origine qui empêche le théorème de Stokes de s'appliquer. Si on trace le cercle ailleurs dans le plan, pour qu'il n'entoure plus l'origine, la circulation de ω s'annulera. Les contours d'intégration fermés et formes différentielles fermées permettent ainsi de mesurer des caractéristiques topologiques de la variété sous-jacente.

Or les contours d'intégration ont une structure algébrique de groupe abélien. On peut additionner 2 contours, cela veut dire qu'on intégrera les formes sur chacun et qu'on sommera les résultats. D'autre part, on souhaite décréter nuls les contours qui intègrent à 0 toutes les formes fermées ; par le théorème de Stokes, ce sont tous les contours qui enferment un compact. Ces contours dits bords forment un sous-groupe, par lequel on peut quotienter pour obtenir les informations topologiques recherchées : les différentes façons d'intégrer les formes différentielles fermées.

L'homologie singulière abstrait cette mesure algébrique des propriétés topologiques d'un espace, en se détachant des notions analytiques de variété différentielle, intégrale et forme différentielle.

Le complexe[modifier | modifier le code]

Avant de définir l'homologie singulière d'un espace topologique X, il est nécessaire d'introduire quelques définitions.

Simplexes[modifier | modifier le code]

On appelle simplexe standard Δn de dimension n l'enveloppe convexe dans ℝn des points e0, e1, … , en, où e0 = (0,…,0) et ei = (0,…,0,1,0,…,0), le 1 étant placé à la ie position.

Un simplexe singulier de dimension n de X est une application continue de Δn dans X. Ainsi, un 0-simplexe s'identifie à un point de X. Un 1-simplexe est un chemin reliant deux points – éventuellement confondus – paramétré par [0 ; 1]. Un 2-simplexe est un triangle plein de X (ou plutôt une application du triangle Δ2 dans X).

On considère ensuite les sommes formelles de n-simplexes, c'est-à-dire les fonctions f : {simplexes de dim n de X} → ℤ à support fini. On les appelle n-chaînes. L'ensemble Mn des n-chaînes constitue un groupe abélien libre, ou un module libre si on se place dans un anneau autre que ℤ.

L'application bord[modifier | modifier le code]

Si σ est un simplexe de X de dimension n > 0, la i-ème face orientée σi de σ est la restriction de l'application au simplexe standard de dimension n – 1, enveloppe convexe des points e0, … , ei – 1, ei + 1, … , en. Le bord ∂σ de σ est par définition égal à

\partial\sigma=\sum_{i=0}^n(-1)^i\sigma_i.

On convient que le bord d'un point (un 0-simplexe) est 0. L'application bord est étendue par linéarité aux chaînes. On obtient alors un morphisme ∂n de Mn dans Mn – 1 (si n = 0, M– 1 = 0) . Le bord d'une chaîne partage des analogies avec la notion de frontière d'une partie, mais cette dernière est une partie de X alors que le bord est un objet purement algébrique, sur lequel on peut effectuer des opérations.

Par exemple, le bord d'un 1-simplexe reliant le point P au point Q est égal à Q – P. Le bord d'un 2-simplexe de sommets P, Q, R est égal à (QR) – (PR) + (PQ), en notant (QR) le chemin reliant Q à R, en se restreignant au premier côté de Δ2. On remarque que, si on prend le bord de (QR) – (PR) + (PQ), on obtient R – Q – R + P + Q – P = 0.

Plus généralement, on montre que la composition successive de deux applications bord est nulle. Autrement dit, ∂n∘∂n + 1 = 0. On dit que la suite des groupes ou modules Mn munie de l'application bord forme un complexe de chaînes.

En général le complexe construit est très gros et incalculable en pratique. Par exemple, le premier groupe, d'indice zéro, est le groupe des sommes formelles, à coefficients entiers relatifs, des points de l'espace étudié : c'est un groupe abélien libre de rang le cardinal de X.

Cycles et bords, groupes d'homologies[modifier | modifier le code]

Puisque ∂n∘∂n + 1 = 0, on a Im(∂n + 1) ⊂ Ker(∂n). Les éléments de Im(∂n + 1) sont appelés bords ; ce sont les chaînes qui sont images d'une autre chaîne par l'application bord. Les éléments de Ker(∂n) sont appelés cycles ; ce sont les chaînes dont le bord est nul. Tout bord est un cycle.

Par exemple, si on convient que le bord d'un point est nul, alors une 0-chaîne s'écrit sous la forme ∑nPn est un entier relatif et P un point quelconque de X, la somme étant finie. Toute telle chaîne est un cycle. C'est un bord s'il existe une 1-chaîne dont elle est le bord.

Le groupe quotient ou module quotient Ker(∂n)/Im(∂n + 1) est le n-ème groupe Hn d'homologie singulière de l'espace topologique X. C'est un invariant topologique. On associe ainsi à tout espace topologique une suite de groupes abéliens.

Par exemple (comme toute chaîne de dimension 0) P – Q est un cycle. Il sera considéré comme nul dans le zéroième groupe d'homologie H0 si c'est un bord. Il suffit qu'il soit le bord d'un chemin reliant P à Q. C'est le cas si P et Q sont dans la même composante connexe par arcs de X.

Résultats[modifier | modifier le code]

Le calcul effectif des groupes d'homologie est en général difficile. Nous donnons ici les résultats les plus classiques. Une version simplifiée de l'homologie singulière, l'homologie simpliciale permet de calculer les groupes d'homologie des espaces topologiques admettant une triangulation.

  • La boule Bn de ℝn : comme le point, puisque la boule est contractile : tous les groupes sont nuls, sauf H0 qui est égal à ℤ (à isomorphisme près).
  • La sphère Sn de ℝn + 1, pour n ≥ 1 : tous les groupes sont nuls sauf H0 et Hn qui sont égaux à ℤ (à isomorphisme près).
  • Le plan projectif réel P2(ℝ) :
    H0 = ℤ
    H1 = ℤ/2ℤ
    Hq = 0 si q ≥ 2.
  • Plus généralement, l'espace projectif réel Pn(ℝ) :
    H0 = ℤ
    Hq = 0 si 1 < q ≤ n et q pair
    Hq = ℤ/2ℤ si 1 ≤ q < n et q impair
    Hn = ℤ si n impair
    Hq = 0 si q > n
  • L'espace projectif complexe Pn(ℂ) :
    Hq = ℤ si 0 ≤ qn et q pair
    Hq = 0 sinon
  • Le tore T2 :
    H0 = ℤ
    H1 = ℤ2
    H2 = ℤ
    Hq = 0 si q > 2

Propriétés[modifier | modifier le code]

Homologie et connexité par arcs[modifier | modifier le code]

On montre que H0(X) est le groupe libre commutatif (ou le module libre) ayant autant de générateurs qu'il y a de composantes connexes par arcs de X. En particulier, si X est connexe par arcs, H0 est isomorphe à ℤ (ou à A si on considère les modules sur un anneau A).

Par ailleurs, si X se décompose en sa famille (Xk) de composantes connexes par arcs, alors, pour tout q, Hq(X) est égal à la somme directe des Hq(Xk). Il suffit donc de chercher les groupes d'homologie d'espaces connexes par arcs.

Homologie et homotopie[modifier | modifier le code]

Soit X un espace connexe par arcs. Un 1-cycle de X est une 1-chaîne dont le bord est nul. Intuitivement, on peut le voir comme un chemin qui se referme, ou un lacet. Par ailleurs, un 1-bord est le bord d'une 2-chaîne. Si ce bord se décompose en deux cycles, ces deux cycles seront considérés comme égaux dans le groupe d'homologie H1(X), celui-ci étant le quotient de l'ensemble des cycles par l'ensemble des bords. Par ailleurs, on conçoit qu'on puisse déformer continûment l'un des cycles en l'autre en passant par la surface dont ils constituent les bords. On reconnaît alors la notion d'homotopie. Il n'est donc pas étonnant qu'il existe un rapport entre le premier groupe d'homotopie ou groupe fondamental de Poincaré π1(X) et le premier groupe d'homologie H1. Le théorème d'Hurewicz énonce que l'application qui, à une classe d'homotopie d'un lacet, associe la classe d'homologie de la 1-chaîne correspondant à ce lacet, est un morphisme surjectif de π1(X) sur H1(X), dont le noyau est le sous-groupe des commutateurs de π1(X). Il en résulte que H1(X) est l'abélianisé de π1(X), autrement dit isomorphe à π1(X) après avoir rendu la loi de composition du groupe commutative. Par exemple, le groupe fondamental d'un espace X en forme de 8 est le groupe libre engendré par deux éléments. Son groupe d'homologie H1 est le groupe abélien libre engendré par deux éléments.

Deux espaces ayant même type d'homotopie (et a fortiori deux espaces homéomorphes) sont quasi-isomorphes donc ont mêmes groupes d'homologie mais la réciproque est fausse : par exemple si G est un groupe parfait non trivial, l'homologie de l'espace d'Eilenberg-MacLane K(G, 1) est la même que celle du point, mais pas son groupe fondamental.

Nombres de Betti et caractéristique d'Euler[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Caractéristique d'Euler.

Considérons le ne groupe d'homologie Hn et notons T son sous-groupe de torsion, constitué de ses éléments d'ordre fini. Le groupe quotient Hn/T est alors un groupe abélien libre dont le nombre bn de générateurs est le rang de Hn, et s'appelle ne nombre de Betti.

On définit alors la caractéristique d'Euler de l'espace X comme étant égale à :

\chi(X) = \sum_n (-1)^n b_n

si cette somme a un sens.

Dans le cas d'un espace X construit à partir de a0 points, reliés par a1 chemins, liés par a2 faces, etc. (on se réferera à Homologie cellulaire et CW-complexe pour une description plus complète) on montre que :

\chi(X) = \sum_n (-1)^n a_n.

Généralisations[modifier | modifier le code]

Mentionnons enfin que des méthodes inspirées de l'homologie singulière sont appliquées en géométrie algébrique, dans le cadre des théories homotopiques des schémas (en). Elles ont pour but de définir une cohomologie motivique, et ont des répercussions spectaculaires en arithmétique.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel Zisman, Topologie algébrique élémentaire, Armand Colin, 1972
  • (en) Marvin Greenberg, Lectures on algebraic topology, W.A. Benjamin Inc., New-York
  • (en) Edwin Spanier, Algebraic Topology, Mc Graw Hill
  • (en) Glen E. Bredon, Topology and Geometry [détail des éditions]