Histoire du quotidien

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L’histoire du quotidien (Alltagsgeschichte en allemand) est un courant historiographique allemand[1], inspiré de la microhistoire et prévalant durant les années 1980.

Courant historiographique[modifier | modifier le code]

L'Alltagsgeschichte : une microhistoire ?[modifier | modifier le code]

Alf Lüdtke et Hans Medick sont les fondateurs de l’Alltagsgeschichte. Parmi les adhérents de ce courant, on peut citer aussi Peter Kriedte et Jürgen Schlumbohm[2] . Ce courant est porté par les Alltagshistoriker, qui sont en général des jeunes débutant leur carrière au sein de la discipline historique[3].  

L’histoire du quotidien est une forme de microhistoire qui était particulièrement étudiée parmi les historiens allemands durant les années 1980. Le nom du courant vient de l'allemand Alltag, qui signifie "la vie quotidienne"[1] , terme d’abord utilisé en sociologie avant de se développer en histoire [4]

Son ambition est de trouver et de prouver les liens entre les expériences quotidiennes des gens ordinaires dans une société, et les grands changements sociaux et politiques qui se produisent dans cette société. Du fait que cette entreprise est vaste, elle ne peut être pratiquée qu'à petite échelle. Ainsi l’Alltagsgeschichte devient une forme de microhistoire[1] . La microhistoire ouvre de nouvelles perspectives, et avec elles des nouveaux courants et une émulation entre ces courants nationaux : l’anthropologie historique en France[5],[4] , la microstoria en Italie, la Social History en Angleterre[6] . Il ne faut pas confondre histoire du quotidien (l’Alltagsgeschichte) et histoire de la vie quotidienne[7] .

L’histoire du quotidien provient aussi de la volonté de dépasser un milieu universitaire jugé élitiste et conservateur. Ceux qui en sont exclus : des étudiants, des enseignants ou des idéologues convaincus du nécessaire d’un renouveau, d’un progressisme dans les institutions universitaires, veulent parvenir à une écriture de l’histoire plus sociale. L’origine de ce courant réside dans l’envie de ces marginaux de révolutionner la conception de l’histoire. Il mène une réflexion sur l’élitisme universitaire, sur les thématiques répétitives qui corrompent la production historique[7]

Une histoire "d'en bas"[modifier | modifier le code]

Ce courant prend le contre-pied des écoles historiques classiques. L’histoire du quotidien s’attache à étudier les activités des « petites gens », la vie sociale des personnes anonymes[1],[3]. Elle se focalise sur l’individu, et non pas sur la société dans sa globalité[3] . Ce changement de vision s’intéresse à l’histoire vécue, de l’industrialisme et de la bureaucratisation. Enfin, il ne s’agit pas de dissocier les études de cas, les pratiques sociales des macrothéories de l’évolution historique. Si elle s’inspire de la microhistoire, l’histoire du quotidien doit allier ses prosopographies de masse à une reconstitution, plus transversale, des processus historiques globaux, en formulant l’hypothèse que les institutions, les théories et tout ce qui vient « d’en haut » rendent incompréhensibles et déforment les réalités « d’en bas ». Il faut donc privilégier l’étude du cadre local (village, quartier populaire[1]  : c’est le « regard par en bas » qui permet une analyse historique sociologique. L’ego-document devient un support matériel fondamental[8]

L’objet premier de l’histoire du quotidien est une histoire des opprimés, ayant un attrait pour les perdants, les exclus, les oubliés de l’histoire. Les chercheurs s’attachent à une histoire du spécifique, en commençant par l’histoire des femmes[9],[3] , l’histoire des ouvriers. Le singulier est de mise, l’individu prend une place importante dans l’histoire, ainsi que ses actions, son comportement[7],[3] . Il en est ainsi par exemple pour la période nazie, dont l’étude permet un éclairage précis des processus de domination qui y ont eu cours et met en relief le rôle actif que beaucoup d’Allemands ont joué en faveur du nazisme[1]

Des revues scientifiques et des collections aident le courant à se construire. C’est le cas de la revue Historische Anthropologie fondé par Richard van Dülhmen et Alf Lüdtke[8] , ou encore de la revue Geschichtswerkstatt (les Ateliers historiques en français). Il s’agit d’une association de chercheurs, enseignants et amateurs engagés[10]

Contexte[modifier | modifier le code]

Une interdisciplinarité se développe entre l’histoire, la sociologie et la politologie pour permettre une nouvelle réflexion, à partir de 1970, sur la société. L’utilité de celle-ci est débattue, et Alf Lüdtke doute de leurs conclusions. 

De nombreux acteurs historiens ont pris part aux prémices de l’histoire du quotidien. Utz Jeggle, Wolfgang Kashuba, Carola Lipp s’initient dans la seconde moitié du XXe siècle à la microhistoire et aide à la compréhension de la vie villageoise au XIXe siècle ou encore les mouvements ouvriers et leurs expressions symboliques. À la fin des années 70, une série d’études traitant de différents aspects de la vie ouvrière (industrie, vie familiale, village ouvrier, classe ouvrière en tant que « manière de vivre »[11],[4] …) est publiée[4] . Hans Medick a voulu mêler les ethnologues et les historiens, motivés par des conférences et souhaitant une internationalisation de leur projet. L’ethnologie amène des nouveaux pans de recherches concernant des réalités historiques que par le passé on pensait secondaires. L’histoire du quotidien peut naître[10] .

Tensions[modifier | modifier le code]

Hans-Ulrich Wehler et Jürgen Kocka sont les premiers détracteurs de l’Alltagsgeschichte. La prise de parti de ses défenseurs en serait la cause : ils traitent d’une histoire passée en rapport au présent, les thématiques venant d’angoisses sociales modernes. Alf Lüdtke, dans cette perspective, s’interroge : « Dans quelle mesure est-il légitime d’interroger selon nos propres critères la vie des hommes du passé ? »[10] .L'histoire du quotidien a pour principal problème l’opposition entre une description objective et sa compréhension subjective des événements [4] .

 De plus, l’esprit synthétique est perçu comme impossible. L’histoire du quotidien allemand ne peut être traitée entre 1800 et 1980. Les concepts utilisés par les historiens du quotidien, comprenant la croissance et la modernisation, sont aussi contestés[7] . Or, l’histoire du quotidien a pu apparaître aux yeux de l’école de l’histoire des sciences sociales comme une discipline sans perspective, ne se fondant pas totalement dans la pratique scientifique en se focalisant excessivement sur les petites gens[1] . Hans-Ulrich Welher enfonce le clou en accusant les Alltagshistoriker de n’avoir aucun concept scientifique, cela d’une façon assez violente et à plusieurs reprises[3].  

Un conflit s’ouvre entre les historiens traditionnels et ceux qui ne suivent pas les « règles » de l’histoire au cours des années 80. Lors du 35e Congrès des historiens, le Historikertag du 3 au 7 octobre 1984[3] , L’Alltagsgeschichte est critiquée comme étant une méthode « peu productive, inadéquate et irritante »[4] . Elle est vue comme un phénomène de mode, de l’amateurisme et d’arrivisme[3].  Elle est même rattachée à la volonté néo-romantique de s’éloigner de l’actualité politique[3]

Jürgen Kocka est d’un côté dubitatif, comprenant cette manière de faire comme une addition des expériences individuelles. Mais d’un autre côté il reconnaît l’apport de ces démarches pour l’histoire. Somme toute, ce courant permet d’introduire le domaine du quotidien et toutes les nouvelles pistes de recherches que cela induit[7]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • LÜDTKE, A. (dir.), Histoire du quotidien, Paris, 1994.
  • BARTHOLEYNS, G., Le paradoxe de l’ordinaire et l’anthropologie historique, dans Atelier du Centre de recherches historiques, 2010, https://acrh.revues.org/1928 (consulté le 22/11/17).
  • Bertrand Müller Histoire et historiens B. Courants et écoles historiques (extrait de : Encyclopaedia Universalis, Paris : Encyclopaedia Universalis, 2009) file:///C:/Users/larue/Downloads/Muller_2009_CourantsHist.pdf (consulté le 22 /11 /17).
  • KOTT, S. et LÜDTKE, A., De l'histoire sociale à l'Alltagsgeschichte. Entretien avec Alf Lüdtke, dans Genèses, 1991, vol. 3, n°1 : La construction du syndicalisme, p. 148-153, http://www.persee.fr/doc/genes_1155-3219_1991_num_3_1_1053?q=Alltagsgeschichte (consulté le 26/10/17).
  • LEPETIT, M., Un regard sur l’historiographie allemande : les mondes de l’Alltagsgeschichte, dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 45, n°2, 1998, p. 466-486, http://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1998_num_45_2_1921?q=Alltagsgeschichte (consulté le 29/11/17).
  • LIPP, C., Histoire sociale et Alltagsgeschichte, dans Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 106-107, n°1, 1995, p. 53-66, http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1995_num_106_1_3135?q=Alltagsgeschichte (consulté le 29/11/17).
  • NADAU, T., L'Alltagsgeschichte, dans Actes de la recherche en sciences sociales, 1990, vol. 83, n° 1 : Masculin/féminin-1, p. 64-66, http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1990_num_83_1_2940?q=Alltagsgeschichte (consulté le 24/11/17).
  • WERNER, M., Présentation : Proto-industrialisation et Alltagsgeschichte, dans Annales. Histoire, Sciences Sociales, 1995, vol. 50, n° 4, p. 719-723, http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1995_num_50_4_279397?q=Alltagsgeschichte (consulté le 24/11/17).

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f et g Alf Lüdtke, Histoire du quotidien, Paris,
  2. Michael Werner, « Présentation : proto-industrialisation et Alltagsgeschichte », Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 50, n°4,‎ , p. 719-723 (lire en ligne)
  3. a b c d e f g h et i Mathieu Lepetit, « Un regard sur l’historiographie allemande : les mondes de l’Alltagsgeschichte », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 45, n°2,‎ , p. 466-486 (lire en ligne)
  4. a b c d e et f Carola Lipp, « Histoire sociale et Alltagsgeschichte », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 106-107, n°1,‎ , p. 53-66 (lire en ligne)
  5. Depuis 1994, en référence à l'anthropologie culturelle américaine et à l'anthropologie sociale anglaise.
  6. Gil Bartholeyns, « Le paradoxe de l’ordinaire et l’anthropologie historique », Atelier du Centre de recherches historiques,‎ (lire en ligne)
  7. a b c d et e Thierry Nadau, « L'Alltagsgeschichte », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 83, n° 1,‎ , p. 64-66 (lire en ligne)
  8. a et b Bertrand Müller, « Histoire et historiens B. Courants et écoles historiques », Encyclopaedia Universalis,‎ (file:///C:/Users/larue/Downloads/Muller_2009_CourantsHist.pdf[archive du ])
  9. L’histoire des femmes a été lancé principalement en Allemagne par les Alltagshistoriker, à la fin des années 70.
  10. a b et c Sandrine Kott et Alf Lüdtke, « De l'histoire sociale à l'Alltagsgeschichte. Entretien avec Alf Lüdtke », Genèses, vol. 3, n°1 : La construction du syndicalisme,‎ , p. 148-153 (lire en ligne)
  11. Cela a permis de traduire le terme allemand de Lebensweise.