Histoire de la mémoire

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L’histoire de la mémoire est un courant historique né dans les années 1980. Ce courant, qui perçoit la mémoire comme un véritable objet d'histoire, peut être rattaché tant à l'histoire des représentations qu'à l'histoire des mentalités [1]. C'est suite au développement du concept de « lieux de mémoire » par Pierre Nora que l'histoire de la mémoire s'est imposée comme champ de recherche des historiens contemporains[2].

Définition  [modifier | modifier le code]

L’histoire peut être qualifiée de "mise en récit, d’écriture du passé selon les modalités et les règles d’un métier - d’un art ou d’une science- qui essaie de répondre à des questions suscitées par la mémoire [3]". La mémoire est, quant à elle, une reproduction d’une partie du passé dont l’objectif n’est pas la connaissance critique des événements, mais le renforcement d’une identité collective. La mémoire est subjective, qualitative et singulière. C’est une construction, une vision du passé toujours filtrée par le présent[4]. Enfin, l’histoire de la mémoire est "l’étude de l’évolution de la forme et du contenu des différentes pratiques sociales, ayant pour objet la représentation du passé et l’entretien de son souvenir au sein d’un groupe ou d’une société toute entière[5]". Cette histoire de la mémoire, aux objectifs culturels, ne doit pas être confondue avec le devoir de mémoire, porté par des enjeux civiques et moraux. Ce dernier vise à sacraliser la mémoire des victimes d'évènements meurtriers du passé[6]. En font partie les lois mémorielles édictées par certains États qui portent sur les génocides: la Shoah, le génocide arménien.

Évolution dans le temps du couple histoire/mémoire[modifier | modifier le code]

Depuis sa création, l’histoire est étroitement liée à la mémoire. Dès l’Antiquité, les Grecs accordent à cette dernière beaucoup de valeur[7]. Mnemosyne, le dieu grec de la mémoire, est également considéré comme le dieu de la sagesse. À cette époque, l’histoire n’est qu’un processus d’écriture de la mémoire. Encore au Moyen Âge et jusqu’à la Renaissance, l’écriture du passé est vue comme un simple complément à la mémoire[8]. Puis, progressivement, l’histoire prend ses distances avec le concept de mémoire en établissant des procédures d'authentification et de critique des traces du passé. Alors que les sociétés antiques étaient plus centrées sur le passé et la mythologie, les sociétés modernes et contemporaines sont, quant à elle, plus intéressées par l’avenir et le progrès[8]. Ce changement de perspective amène les historiens à se questionner sur la justesse de leurs sources et à cesser de placer le témoin, trop subjectif, au centre de leur connaissance. Dès la Renaissance, les historiens s’appliquent à remplacer les témoignages oraux par des sources écrites. Ces documents écrits, qui constituent des preuves, permettent aux historiens de connaître, avec précision, un passé oublié qu’ils retracent de manière dite objective[9].

Ce n’est qu’à partir du dernier tiers du XXe siècle, qu’un retour d’intérêt pour la mémoire se fait sentir. L’histoire connaît un déplacement de l'étude des structures vers celle des individus. Désormais, le terrain d’étude des historiens n’est plus non plus l’événement, mais également la représentation collective de cet événement[10]. C'est ce qu'on appelle le tournant linguistique analysant les discours et les représentations qu'ils portent. Ce revirement de situation peut être également lié au mouvement anticolonialiste des années 1960 qui invite les colonisés à reconsidérer leur mémoire collective et à rejeter les travaux des historiens basés sur des archives qui montrent uniquement le point de vue des colonisateurs. Cette réhabilitation de la mémoire des peuples colonisés a poussé certains historiens à se concentrer sur l’étude de la mémoire[11].

Auteurs principaux[modifier | modifier le code]

Le sociologue Maurice Halbwachs est considéré comme le précurseur du concept d'histoire de la mémoire[12]. Dans ses ouvrages: Les cadres sociaux (1925) et La mémoire collective (1950), il développe la notion de « mémoire collective ». Il veut démontrer que chaque groupe d’individus se constitue une mémoire qui lui est propre et qui se fonde sur des processus de remémoration et de localisation mais également sur des formes et des cadres issus de son milieu social. Selon lui, il y a autant de mémoires qu’il y a de groupes[13].

L’historien français Pierre Nora exprime dans son Entre Mémoire et Histoire, la problématique des « lieux de mémoire ». Il s’agit, selon lui, d’un endroit où se cristallise la mémoire d’un événement ; c’est le souvenir, par un lieu, d’un événement/d’un fait ou d’une action passé. En fait, il s’agit du moment où l’intimité d’une mémoire disparaît pour vivre uniquement dans l’histoire « reconstituée ». Les lieux de mémoire sont avant tout des restes construits et entretenus par une collectivité. L’exemple fréquemment cité par Pierre Nora est celui de la Shoah.

Cette notion de « lieux de mémoire » est à la fois matérielle, fonctionnelle et symbolique. Elle est constituée par le lien qu’entretiennent la mémoire et l’histoire. « La mémoire dicte et l’histoire écrit [14]». Cependant, contrairement aux objets de l’histoire, rien ne correspond aux lieux de mémoire dans la réalité ; ils sont, en effet, leur propre référent. Il s’agit en fait d’une notion relativement paradoxale. De fait, les lieux de mémoire restent fermés sur eux-mêmes et sur leur identité; pourtant, ils s’ouvrent constamment à de nouvelles significations. 

Pour Nora, l’existence des lieux de mémoire marque la fin d’une tradition de mémoire « vraie » qui devient plutôt, aujourd'hui, une mémoire archivistique portée en premier lieu par les historiens. En effet, les lieux de mémoire se développent à partir du sentiment qu’il n’y a pas de « mémoire spontanée » : dès lors, il semble essentiel de créer des archives[15].

Champ de recherches de l'histoire de la mémoire[modifier | modifier le code]

Le champ de recherches de l'histoire de la mémoire est assez varié. En effet, les historiens de la mémoire s'intéressent à la mémoire du deuil, aux témoignages oraux, aux commémorations, au tourisme de mémoire ou encore aux monuments de guerre. Plusieurs événements du XXe siècle font l'objet d'études approfondies comme la guerre civile d'Espagne, le génocide arménien ou le génocide rwandais. Mais, c'est principalement l'histoire des deux guerres mondiales que les historiens de la mémoire étudient depuis les années 1980[16].

Selon Antoine Prost et Jay Winter, l'histoire de la Grande Guerre connait, au tournant des années 1980-1990, un nouvel essor. Les thématiques des représentations, des expériences individuelles, de la douleur et des traumatismes sont désormais abordés: les témoignages sont, par conséquent, utilisés comme sources principales[17]. En ce qui concerne la Seconde Guerre mondiale, les historiens de la mémoire apportent également de nombreux sujets novateurs. Comme l'indiquent plusieurs bibliographies de la revue Témoigner, l'holocauste est aujourd'hui étudié à travers les sites touristiques. Les historiens s’intéressent aussi à la manière dont les professeurs abordent la Shoah en classe ainsi qu'aux lois mémorielles et au négationnisme qui influencent l'écriture de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale.

Travaux postérieurs aux années 1980[modifier | modifier le code]

Pierre Nora n’est que l’initiateur de l'histoire de la mémoire. De nombreux autres travaux relatifs à ce courant historique ont été réalisés depuis le début des années 1980. Des auteurs tels que Aleida Assmann, Henry Rousso, Paul Ricoeur et Jay Winter peuvent être cités à titre d’exemples. Assmann reprend la « mémoire collective » de Halbwachs sous le nom de « mémoire communicative » et la distingue du concept de « mémoire culturelle » développé par Nora. La première est portée par des individus, alors que la seconde étudie les lieux et traces matérielles[18]. Henry Rousso contribue à légitimer l’histoire de la mémoire en France avec ses recherches sur le syndrome de Vichy. Dans son ouvrage paru en 1987, il analyse l’évolution de la mémoire collective française à ce sujet et met en garde contre les effets du devoir de mémoire[19]. Depuis la fin des années 1990, Jay Winter travaille sur l’étude de la mémoire, et plus particulièrement sur la mémoire de la Première Guerre mondiale. Il est notamment l’auteur d’ouvrages tels que Sites of Memory, Sites of Mourning: The Great War in European Cultural History.  Enfin, Paul Ricoeur, dans la mémoire, l’histoire et l’oubli  publié en 2000, étudie de manière philosophique et épistémologique la mémoire dans sa dimension historique[20].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • De Waele, M. et Stephan, M., dir., Mémoire et oubli : controverses de la Rome antique à nos jours, Villeneuve-d'Ascq, 2015.
  • Duby, G., Histoire et société, t. 4 : La mémoire, l’écriture, l’histoire, Aix-en-Provence, 1992. 
  • Joutard, P., Histoire et mémoires : conflits et alliance, Paris, 2013.
  • Latouche, R. et Mathien, M., Histoire, mémoire et médias, Bruxelles, 2009.
  • Le Goff, Jacques, Histoire et mémoire, Folio/Histoire, 1988.
  • Nora, Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, Gallimard, 1984-1993, 7 volumes.
  • Mabille, X., Mémoire et histoire, Bruxelles, 2002.
  • Muller, B., éd., L’histoire entre mémoire et épistémologie : autour de Paul Ricoeur, Paris, 2005.
  • Piwnica, J., L’histoire : écriture de la mémoire, Paris, 2014.
  • Poncet, O. et Storez-Brancourt, J., dir., Une histoire de la mémoire judiciaire de l’antiquité à nos jours, Paris, 2009.
  • Raxhon, Philippe, « Essai de bilan historiographique de la mémoire », Cahiers du CRHIDI, n° 30, 2008, pp. 11-94.
  • Ricoeur, Paul, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000.
  • Traverso, Enzo, Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005.
  • Zelis, G., L’historien dans l’espace public : l’histoire face à la mémoire, à la justice et au politique, Loverval, 2005. 
  • Bédarida, F., Histoire et mémoire chez Péguy dans Vingtième Siècle, revue d’histoire, n° 73, janvier- mars 2002, p. 108.
  • Collin, F., Histoire et mémoire ou la marque et la trace dans Recherches féministes, v.6, n°1, 1993, p. 13-24.
  • Lavabre, M.-C., Usages et mésusages de la notion de mémoire, dans Critique internationale, vol. 7, 2000, p. 48-57.
  • Ledoux, S., La mémoire, mauvais objet de l’historien ? dans Vingtième Siècle. Revue d'histoire, n°133, 2017/1, p. 113-128.
  • Loué, T., Histoire et mémoire : l’écriture sans fin des événements dans Temporalités, n°5, 2006.
  • Martin, J-C., Histoire, mémoire et oubli pour un autre régime d’historicité, dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol.47, n°4, 2000, p. 783-804.
  • Noël, P., Entre histoire de la mémoire et mémoire de l’histoire : esquisse de la réponse épistémologique des historiens au défi mémoriel en France, dans Conserveries mémorielles, n°9, Juin 2013.
  • Noiriel, G., Histoire, mémoire, engagement civique, dans Hommes et Migrations, n°1247, Janvier-février 2004 : Vers un lieu de mémoire de l'immigration, p. 17-26.
  • Pomian, K., De l’histoire, partie de la mémoire, à la mémoire, objet d’histoire dans Revue de métaphysique et de morale, n°1, Janvier-mars 1998, p. 70.
  • Ricoeur, P., Histoire et mémoire, l’écriture de l’histoire et la représentation du passé, dans Annales. Histoire, sciences sociales, n°4, 2000, p. 731-747.
  • Rioux, J-P., Devoir de Mémoire, devoir d’intelligence dans Vingtième siècle, revue d’histoire, n° 73, janvier- mars 2002, p. 159.
  • S-Morin, M. et Noël, P., dir., Les représentations du passé : entre mémoire et histoire, dans Conserveries mémorielles, n°9, Avril 2011.
  • Zancarini-Fournel, M., 1968 : histoire, mémoire et commémoration, dans Espaces Temps, vol. 59/n°1, 1995, p. 146-156.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Laurence VAN YPERSELE, Questions d'histoire contemporaine. Conflits, mémoires et identités, Paris, , p.25
  2. Anne WIEVIORKA, « Malaise dans l'histoire et troubles de la mémoire », Matériaux pour l’histoire de notre temps, vol. 85, no 1,‎ , p. 38 (lire en ligne)
  3. Enzo TRAVERSO, Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique, Paris, La Fabrique, , p. 18
  4. Enzo TRAVERSO, Le passé, modes d’emploi. Histoire, mémoire, politique,, Paris, La Fabrique, , p. 19
  5. Henry ROUSSO., Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours, Seuil, , p. 10-11
  6. Christophe Bouton, « Le devoir de mémoire comme responsabilité envers le passé », dans Myriam Bienenstock (dir.), Devoir de mémoire ?, Paris, Les lois mémorielles et l'Histoire, , p. 54.
  7. (en) James FENTRESS et Chris WICKHAM, Social Memory, Oxford, , p. 11
  8. a et b (en) Sophie RADSTONE, Memory and Methodology, Oxford, , p. 2
  9. Patrick-Michel NOËL, « Entre histoire de la mémoire et mémoire de l’histoire : esquisse de la réponse épistémo-logique des historiens au défi mémoriel en France », Conserveries mémorielles, no 9,‎ (lire en ligne)
  10. Patrick-Michel NOËL, « Entre histoire de la mémoire et mémoire de l’histoire : esquisse de la réponse épistémo-logique des historiens au défi mémoriel en France », Conserveries mémorielles, no 9,‎
  11. « Mémoire (Histoire) », sur Encyclopédia Universalis France (consulté le 20 novembre 2017)
  12. Laurence VAN YPERSELE, Questions d'histoire contemporaine. Conflits, mémoires et identités, Paris, , p. 25
  13. « Mémoire collective », sur Encyclopædia Universalis (consulté le 19 novembre 2017)
  14. Pierre NORA, Les lieux de mémoire, t. 1, Paris, , p. 40
  15. Pierre NORA, Les lieux de mémoire, t. 1, Paris, , p. 22-42
  16. « Bibliographie et sitographie sélectives », Témoigner. Entre histoire et mémoire,‎ , p. 68-71 (lire en ligne)
  17. Nicolas BEAUPRÉ, « « La Grande Guerre : du témoin à l’historien, de la mémoire à l’histoire ? » », Témoigner. Entre histoire et mémoire, 118,‎ , p. 54-60 (lire en ligne)
  18. « La mémoire communicative », sur Encyclopédie critique du témoignage et de la mémoire, (consulté le 21 novembre 2017)
  19. Philippe RAXHON, « Essai de bilan historiographique de la mémoire », Cahiers du Centre de Recherches en Histoire du droit et des institutions, vol. 30,‎ , p. 37
  20. Charles REAGAN, « Réflexions sur l'ouvrage de Paul Ricœur : La Mémoire, l'histoire, l'oubli », Transversalités, vol. 106, no 2,‎ , p. 165-176