Histoire de la République de Moldavie

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Carte du XVIe siècle, par Georg Reichsdorffer
Pays traditionnels (Haut-pays, Bas-pays et Bessarabie originelle) et partages successifs de la Moldavie (1775-1812 à 1918, puis 1940 à nos jours).

Cet article traite de l'histoire de la République de Moldavie qui occupe les deux tiers de la Bessarabie, territoire délimité en 1812 au traité de Bucarest et rattaché à l'empire des Tzars sous les auspices d'un français, Louis de Langeron. Sous l'Empire russe, la Bessarabie est devenue multiethnique : c'est la matrice de l'actuelle République, qui n'inclut cependant pas toute la Bessarabie mais seulement les deux tiers, et, en outre, une petite partie de la Podolie historiquement ukrainienne (partie appelée Transnistrie, à l'est du Dniestr), tandis que le reste de la Bessarabie et la petite région de Herța sont aujourd'hui ukrainiennes.

La République de Moldavie actuelle est l'héritière de deux histoires, celle de l'ancienne Principauté de Moldavie fondée au XIIIe siècle et dont le passé local est aussi celui de la Roumanie, et celle de la République socialiste soviétique de Moldavie dont le passé est soviétique. Chacune de ces histoires a laissé dans le pays des populations et des identités, dont les aspirations et les cultures n'ont pas encore trouvé de compromis pleinement satisfaisant pour toutes les parties.

La République de Moldavie a proclamé son indépendance le 27 août 1991 dans les frontières délimitées en 1940, à la suite de l'entrée de l'Armée rouge sur le territoire de la Roumanie (suivant les dispositions secrètes du Pacte germano-soviétique entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique), et confirmées par le traité de Paris.

Histoire depuis 1812[modifier | modifier le code]

La Bessarabie de 1812 à la Première Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Taux d'alphabétisation en Roumanie en 1930 : la Bessarabie, russe jusqu'en 1917, avait le taux d'alphabétisation le plus bas, sauf chez les Allemands.

C'est en 1812 que l'histoire de la moitié orientale de la Moldavie commence à prendre un tournant différent de celle de la moitié occidentale. Cette année en effet, les Russes, qui visent les bouches du Danube, se font céder cette région par l'Empire ottoman qui y occupait la forteresse de Hotin au nord et le Bugeac au sud, appelé par les Moldaves (et par les cartographes européens[1]) "Bessarabie". Ce traité russo-turc a été négocié en secret par un Français, le comte de Langeron. Lorsqu'il le découvre, le hospodar de Moldavie, Scarlat Callimachi et le métropolite orthodoxe Veniamin Costache, protestent énergiquement, car le traité de vassalité entre la Moldavie et la Sublime Porte n'autorisait pas le Sultan à céder des territoires moldaves. En vain.

L'autonomie de la nouvelle province de l'Empire Russe, désormais appelée « Bessarabie » dans toute l'étendue du territoire annexé, et pas seulement au Sud, a été garantie en 1816, mais elle est abolie en 1828. Libérés du servage par le hospodar Constantin Mavrocordat en 1744, les paysans moldaves y avaient été replongés par l'annexion russe (et ce, jusqu'en 1861). Une série d'oukazes impériaux interdisent progressivement l'usage du roumain (au profit du russe) dans les institutions en 1829, les églises en 1833, les collèges et lycées en 1842, les écoles en 1860 et l'ensemble de la sphère publique en 1871 : c’est la « russification »[2]. Les autorités russes encouragèrent l’émigration (ou déportèrent) des Roumains dans d’autres provinces de l’empire (notamment au Kouban, au Kazakhstan et en Sibérie), tandis que d’autres groupes ethniques, notamment Russes et Ukrainiens (appelés au XIXe siècle « Petits Russes »), étaient invités à s’installer dans la région.

La capitale actuelle de la Moldavie, Chișinău, n'était qu'une bourgade sur la rive Sud du Bîc; les Russes en ont fait une ville moderne selon les critères du XIXe siècle, pourvue du chemin de fer vers Odessa pour y exporter les produits agricoles de la région. De nombreux immigrants pauvres viennent y travailler de toute la Russie, des commerçants juifs arrivent de Pologne et Galicie, des Arméniens ouvrent des ateliers et des banques. Leur prospérité contraste avec la misère des campagnes et suscite de violents sentiments de frustration. L'administration russe gère mal les inégalités de plus en plus criantes, et en 1903 une émeute réprimée par les Cosaques s'achève par un massacre. La même année, à Chișinău comme à Odessa et ailleurs en Ukraine, ont lieu des pogroms auxquels participent les mêmes Cosaques, qui violentent et pillent indistinctement agresseurs et victimes[3].

Pavillon de la République démocratique moldave de 1917.
La République de Moldavie en 2013.

Si l'histoire de la moitié orientale de la Moldavie est, sous l'Empire Russe, différente de celle de la moitié occidentale, elle n'est pas plus différente que l'histoire de la Bucovine (territoire moldave devenu autrichien en 1775) ou de la Transylvanie. Dans tous ces pays, les mêmes aspirations se manifestent chez les autochtones romanophones : en finir avec les dominations impériales étrangères, et vivre ensemble dans un même état de droit. En France, Émile Ollivier, Élysée Reclus et Edgar Quinet se font les porte-parole de ces revendications (ainsi que de celles des autres peuples des Empires autrichien, allemand, russe et ottoman)[4].

La première République de Moldavie[modifier | modifier le code]

La révolution russe de février 1917 et la déclaration des droits des peuples de L'Empire à s'auto-déterminer, encouragent diverses nationalités de l’Empire russe à recouvrer leur souveraineté : le , la Bessarabie (jusqu'à la mer Noire) se proclame République démocratique autonome de Moldavie. Les Bolchéviks tentent d'en prendre le contrôle tandis que de nombreuses troupes débandées pillent le pays. À la demande de la nouvelle administration moldave (le « Conseil du Pays »), le 13 décembre 1917, les troupes roumaines entrent en Bessarabie, encadrées par les officiers de l'armée française Berthelot. Le « Conseil du Pays » proclame l'indépendance du pays le 6 janvier 1918 sous le nom de République démocratique moldave de Bessarabie. Mais cette première république de Moldavie aura une existence brève : le 27 mars 1918, le parlement de la RDM, effrayé par les proclamations révolutionnaires et les actions militaires des bolchéviks, vote par 86 voix contre 3 et 36 abstentions, l’union avec la Roumanie[5]. À la fin de la Première Guerre mondiale, le pays est officiellement rattaché à la Grande Roumanie par le traité de Saint-Germain-en-Laye de 1919. Seule la Russie bolchevique (RSFSR) refuse de reconnaître ce rattachement (la Bessarabie est d'ailleurs le seul territoire de l'Empire russe que la RSFSR continue à revendiquer par la suite, car c'est le seul qu'elle n'a pas cédé d'elle-même).

Au sein de la nouvelle Roumanie agrandie, la Bessarabie se révèle être la province ayant le moins d'écoles et de dispensaires par habitant, le PIB le plus faible, le taux d'illettrisme le plus élevé, la densité de voies ferrées et de routes la moins élevée, obligeant l'état roumain à des investissements massifs[5], ce qui n'empêchera pas l'historiographie soviétique de présenter plus tard l'Empire Russe en libérateur et facteur de développement, et le Royaume de Roumanie en facteur d'oppression et d'exploitation du pays[6]. C'est aussi ce que l'on enseignait dans les écoles soviétiques, et des générations de Moldaves ont été éduquées dans cet esprit, même si tous les élèves n'y étaient pas perméables, en raison de la mémoire locale transmise dans les familles[7].

La Moldavie soviétique[modifier | modifier le code]

La RASSM, république autonome dans la RSSU[modifier | modifier le code]

Après la création de l’Union soviétique en décembre 1922, le gouvernement soviétique, qui espère porter la révolution russe plus à l'ouest et dans les Balkans, crée en Podolie ukrainienne (que les Roumains nomment Transnistrie) l'« l'oblast ("district") autonome moldave », en tant que subdivision de la République socialiste soviétique d’Ukraine (RSS d’Ukraine ou RSSU). Le chef-lieu de l'oblast est fixé à Balta. Sept mois plus tard, cet oblast est élevé au rang de République socialiste soviétique autonome moldave ("Republica autonomă socialistă sovietică moldovenească", la RASSM, ou RASS Moldave ou RASS de Moldavie, selon les traductions en français). La population de la RASSM était constituée d'environ 30 % de Roumains, le reste étant surtout russe et ukrainien. La capitale reste à Balta jusqu’en 1929, et se déplace ensuite à Tiraspol.

La seconde guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Le 26 juin 1940 l'URSS annexe la Bessarabie et la Bucovine à la suite du Pacte germano-soviétique. En juin 1941, les troupes allemandes et roumaines (dont le pouvoir est à ce moment entre les mains du « Pétain roumain » Ion Antonescu, qui a renversé le gouvernement pro-Allié en octobre 1940), attaquent l'URSS ; les Roumains ré-occupent pour quatre ans la Bessarabie et la Bucovine ainsi que la Podolie située entre le Dniestr et le Bug, à partir du nord de Bar en RSSU, que l'Allemagne et la Roumanie décident d'administrer sous le nom de Transnistrie, et dont elles font une sorte de « Sibérie roumaine » où les armées allemandes et roumaines déportent Juifs, Tziganes et résistants (beaucoup y mourront de faim, de froid et de dysenterie).

De la Libération de la RSSM à la fin de la guerre[modifier | modifier le code]

En août 1944, les troupes soviétiques libèrent la Bessarabie et la Transnistrie. Un traité en 1947 donne la Bessarabie, la Bucovine du nord, la région de Herța et la région de Transnistrie occidentale à la RSSM, membre de l’Union soviétique, et les divisions administratives soviétiques et la toponymie slave des territoires sont imposées. Les déportations de roumanophones vers la Sibérie débutent.

Conséquences démographiques[modifier | modifier le code]

L'évacuation des Allemands de Bessarabie en août 1940, conformément au pacte Hitler-Staline, après l'annexion par l'URSS.

Selon les rapports du ministre Krouglov à Staline, exhumés par l'historien Nikolai Bougai, et selon les données des recensements, de 1940 à 1950 la Moldavie a perdu un tiers de sa population, passant de 3 200 000 personnes selon le recensement roumain de 1938 (sur le territoire de l'actuelle république), à 2 229 000 selon le recensement soviétique de 1950.

Donc 971 000 personnes ont disparu en dix ans :

  • 140 000 Allemands de Bessarabie ont été déportés vers l'Allemagne en application du Pacte germano-soviétique.
  • 300 000 Moldaves ont été déportés entre le 28 juin 1940 et le 22 juin 1941 (dans la seule nuit du 13 juin 1941 - 13 470 familles, comprenant 22 648 personnes dont approximativement 2/3 de femmes et d'enfants);
  • 120 000 Juifs ont été soit massacrés par le régime du maréchal Ion Antonescu, soit ont fui vers l'URSS et ne sont jamais revenus, qu'ils s'y soient établis ou qu'ils y aient été rattrapés par la Wehrmacht et tués par les Einsatzgruppen;
  • 250 000 Moldaves ont été déportés entre 1944 et 1948 ;
  • 150 000 personnes sont mortes entre 1946 et 1947 à la suite de la famine provoquée par les réquisitions soviétiques alors qu'on était en période de mauvaises récoltes (politique déjà appliquée en Ukraine voisine dans les années 1930 (Holodomor).
  • 11 324 familles sont déplacées de force hors de Moldavie le 6 juillet 1949 (environ 40 850 personnes).

En 1950 plus de 220 000 « indésirables » ou « nuisibles » avaient déjà été déportés hors du pays, dont 49 000 étaient encore en vie sur les lieux de leur déportation (toujours dans Bougaï)[8].

Domination soviétique après la guerre[modifier | modifier le code]

Les régions moldaves devenues ukrainiennes en 1940, formant depuis la « Moldavie ukrainienne ».

Le territoire fait partie de l’Union soviétique après la Seconde Guerre mondiale sous le nom de République socialiste soviétique de Moldavie, et souffre d’une politique brutale de déportation de la population roumaine, que les Soviétiques mènent de façon à affaiblir l'élément autochtone, supposé hostile au régime. La police secrète frappe les groupements nationalistes et l’alphabet cyrillique s’impose à la langue roumaine, désormais rebaptisée «moldave». Après 1955 les déportations cessent mais les jeunes « Moldaves » sont systématiquement nommés loin de leur pays dès leur premier emploi, tandis que des populations russophones et ukrainophones sont encouragées à s’établir en RSSM, depuis les autres républiques soviétiques (en Transnistrie les slavophones étaient déjà en majorité).

La politique gouvernementale, qui exige une production agricole élevée en dépit de maigres récoltes, conduit les populations à la famine en 1945-1947 (cette politique avait déjà été conduite dès les années 1920 en Ukraine). Les postes politiques, académiques et du parti communiste sont occupés par des non-Roumains (seulement 14 % des chefs politiques de la RSSM sont Roumains en 1946).

Une purification ethnique est dirigée contre les intellectuels roumains (pourtant prosoviétiques) qui avaient décidé de rester en Moldavie après la guerre, ainsi que contre tout ce qui est roumain.

Les conditions de la prise de pouvoir soviétique sont à la base du ressentiment dirigé contre les autorités soviétiques – ressentiment qui s’est rapidement manifesté. En 1950-1952, lorsque Léonid Brejnev est secrétaire du parti communiste de Moldavie (PCM), une révolte des autochtones roumains contre la collectivisation forcée, est étouffée par la mort ou la déportation de centaines d’hommes. Brejnev et les premiers secrétaires du PCM réussissent à réprimer le sentiment national roumain et local moldave, et ces Moldaves se taisent encore trois décennies, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Mikhail Gorbatchev. Sa politique de glasnost (transparence, en russe) et de perestroïka (restructuration, en russe) crée les conditions d’expression du sentiment national libre et ouvert, et les républiques soviétiques peuvent adopter des réformes.

Vers l’indépendance[modifier | modifier le code]

Dans un climat toujours plus tendu, les tensions politiques grandissent dans la RSS Moldave en 1989. Cette année se forme le Front Populaire Moldave, une association de groupements politiques et culturels reconnue officiellement. Les grandes manifestations des autochtones roumanophones conduisent à désigner la langue roumaine comme langue officielle et le remplacement du chef du Parti Communiste Moldave. Ce mouvement inquiète les colons slavophones, qui forment en 1988 le Mouvement Yedinstvo (majoritaire en Transnistrie) tandis qu'en 1989 apparaît dans le sud le mouvement Gök-Oğuz Halkı (peuple Gök-Oğuz ou "Gagaouze") formé de chrétiens de langue turque.

Les premières élections démocratiques au Soviet Suprême de la RSS Moldave se tiennent le . Le Front Populaire remporte la majorité des voix. Après les élections, Mircea Snegur, un ancien communiste, devient président du Soviet Suprême ; en septembre, il devient président de la République. Le gouvernement réformiste qui l’a porté au pouvoir en mai 1990 conduit beaucoup de changements qui ne plaisent pas aux minorités, par exemple la modification du nom de RSS Moldave en RSS de Moldavie en juin, et la déclaration de souveraineté le même mois.

Sécession de la Gagaouzie et de la Transnistrie[modifier | modifier le code]

En août, les Gagaouzes (politiquement correct: Gök-Oguz) se déclarent «république indépendante», sous le nom de République Gagaouze (Gagauz-Yeri) dans le sud, autour de la ville de Comrat. En septembre, la population sur la rive gauche du fleuve Dniestr, en majorité slave, proclame la « République moldave du Dniestr » (ou simplement « République nistréenne ») en Transnistrie, avec comme capitale Tiraspol. Aussitôt le Soviet Suprême déclare cette proclamation comme nulle, et des élections sont organisées dans les deux «républiques». Stepan Topal est élu président de la République gagaouze en décembre 1991, et Igor Smirnov président de la « République nistréenne » le même mois.

À peu près mille volontaires « cosaques » rejoignent les hommes de la 14e armée russe stationnée depuis 1956 à Tiraspol sous la direction du Haut Commandement pour les Opérations militaires du Sud Est et sous la conduite du général Alexandre Lebed (un Sibérien, comme Igor Smirnov). Ces 3 000 hommes partent vers le nord le long du Dniestr, pour s'emparer de l'arsenal de Colbasna, de la ville et du pont de Tighina, et de la centrale électrique de Dubăsari; en chemin ils prennent pour cible un car de touristes (russes) et quelques maisons où flottait le tricolore moldave (faisant quelques dizaines de victimes). Les toutes nouvelles milices moldaves (environ 2 500 hommes) passent alors le Dniestr pour tenter de prendre le contrôle de la Transnistrie: les affrontements font 250 morts et environ mille blessés, mais les russophones conservent le contrôle de la rive gauche du fleuve et de la ville de Tighina (Bender). À Moscou, les négociations entre Gagaouzes, les Slaves transnistriens et le gouvernement de la RSS de Moldavie échouent, et la rive gauche du Dniestr échappe au contrôle du gouvernement de Chișinău.

En mai 1991, les officiels renomment l’État en République de Moldavie (Republica Moldova). Enfin, le Soviet Suprême est transformé en Parlement Moldave.

Depuis 1991[modifier | modifier le code]

La seconde République de Moldavie[modifier | modifier le code]

Pendant le coup d’État de Moscou en août 1991, les chefs du Commandement du Sud-Est essaient d’imposer l’état d’urgence en République de Moldavie, mais ils sont arrêtés par le gouvernement moldave, qui s'allie au président russe Boris Eltsine. Le , après l’échec du coup d’État, la République de Moldavie se déclare indépendante de l’Union soviétique.

En octobre, la République de Moldavie commence à organiser ses forces armées. L’Union soviétique s’effiloche rapidement, et la République de Moldavie ne peut compter sur ses seules milices pour prévenir les risques d’escalade des violences en «République nistréenne» et dans le reste du pays. Les élections de décembre, de Stefan Topal et de Igor Smirnov à la présidence des «républiques», et la dissolution officielle de l’Union soviétique accroissent les tensions en République de Moldavie.

La violence se rallume de nouveau en Transnistrie en 1992. Un accord de cessez-le-feu est négocié en juillet entre les présidents Snegur et Eltsine. Une ligne de démarcation doit être maintenue par une force de paix tripartite (composée d’éléments moldaves, russes et transnistriens), et Moscou s’engage à retirer sa 14e Armée si une constitution pour la Transnistrie arrive à s’établir. Alors, la Transnistrie devra avoir un statut spécial dans le cadre de la République de Moldavie, qui lui réserve le droit de sécession en cas d’union de la République de Moldavie avec la Roumanie (plan Belkovski).

Après l’indépendance[modifier | modifier le code]

Les 25 premières décennies de l'indépendance de la Moldavie ont été placées sous les feux croisés des pressions géopolitique, économiques et politiques extérieures, venues de l'Est lorsqu'elle tentait de se rapprocher de ses voisins occidentaux, et de l'Ouest lorsqu'elle revenait vers ses voisins orientaux. Ces pressions entravent son développement et affaiblissent sa cohésion intérieure en attisant et opposant les deux mouvements antagonistes, appelés « moldaviste » et « roumaniste ».

Article détaillé : Politique en Moldavie.

Les « moldavistes » (du roumain Moldovenism, en russe Молдава́низм), fidèles à la définition soviétique de la majorité autochtone, regroupent la quasi-totalité des minorités ainsi qu'une fraction de roumanophones, électeurs du Parti communiste (qui a 45% des sièges au parlement aux différentes élections depuis une dizaine d'années). Pour eux, le fait que la Moldavie a fait partie de l'Empire russe puis d'une communauté soviétique constituant elle-même « un univers entier » (comme l'affirma Vladimir Voronine) justifie que le terme « moldave » définisse une langue, un peuple et une ethnie « différents des Roumains » et donc différents aussi des habitants de la Moldavie roumaine (qui, pour la Roumanie, sont également des Moldaves... mais parmi les Roumains)[9]. Ils rassemblent les électeurs craignant le modèle européen occidental (qui leur fut présenté comme « fasciste »), en un mouvement pro-soviétique initialement (1991) appelé « Interfront »[10] qui, après l'indépendance et la disparition de l'URSS, forma en 1994 le Parti communiste[11].

Le mouvement « roumaniste » (du roumain Românism, en russe Румынизм) est apparu, pendant le mandat de Mikhaïl Gorbatchev à la tête de l'URSS et à la faveur de la glasnost et de la perestroïka, en tant que mouvement indépendantiste alors dirigé par Mircea Druc et regroupant, initialement, tous les courants non-communistes du pays, pour lesquels l'indépendance ne constituait qu'un premier pas vers l'union avec la Roumanie. Pour eux, le terme « moldave » ne devait pas désigner autre chose que l'identité régionale d'une Moldavie réunifiée comme région au sein d'une « Grande Roumanie » démocratique sur le modèle parlementaire de 1918[12]. Revendiquée par les roumanophones lors des grandes manifestations de 1990, mais combattue par les russophones, l'union entre la République de Moldavie et la Roumanie vise par ce moyen l'entrée de la Moldavie dans l'Union européenne et dans l'OTAN, et sa sortie de la CEI et de la sphère d'influence russe.

L'opposition entre ces deux mouvements dégénéra en 1992 en une « guerre du Dniestr », préfiguration (et peut-être répétition) de la « guerre du Donbass » en Ukraine voisine. Comme le Donbass, la région du Dniestr abrite l'essentiel du potentiel industriel du pays. Vaincu, le mouvement « roumaniste » s'est fragmenté en plusieurs partis formant l'actuelle Alliance pour l'intégration européenne, partis qui, l'un après l'autre, ont fini par abandonner l'unionisme[13] et ne revendiquent plus que le droit, pour la majorité autochtone, de développer sa culture en libre relation avec la culture et la langue roumaine par-delà les frontières de la République, à égalité avec les Russes, les Ukrainiens et les Bulgares de Moldavie qui peuvent librement développer leurs cultures en relation avec la culture et la langue respectivement russe, ukrainienne et bulgare.

Au référendum en 1994, dans un contexte de conflit avec la Russie, principal fournisseur d'énergie bon marché pour la Moldavie, l'union avec la Roumanie a finalement été rejetée par 95,4 % des votants soit plus de la moité des électeurs[14] et actuellement (2015), les rares partis qui la revendiquent encore représentent moins de 10 % des voix, tandis que les « moldavistes » en recueillent près de la moitié en raison de la crainte de perdre les tarifs énergétiques préférentiels accordés par la Russie (investisseur très important) et de subir les crises économiques de l'ultralibéralisme, comme la Roumanie voisine depuis 2008[15].

Une nouvelle constitution entre en vigueur le 27 août 1994 : elle accorde une autonomie importante de la République moldave du Dniestr et de la Gagaouzie.

La Russie et la République de Moldavie signent un traité en octobre 1994, qui concerne le retrait des troupes russes de la Transnistrie, mais le gouvernement russe n'a jamais ratifié ce traité et vingt ans plus tard, contrôle toujours la région moldave appelée « Transnistrie ».

En mars et en avril 1995, des étudiants et des élèves moldaves roumanophones entament une série de grèves et de manifestations à Chișinău pour protester contre la politique culturelle et éducative du gouvernement. Ils sont soutenus par des intellectuels, et par des travailleurs et des retraités qui protestent contre le gouvernement pour des motifs économiques. Le mécontentement se cristallise sur la discrimination négative à l'encontre des autochtones. Ceux-ci, qualifiés de « moldaves différents des Roumains » par l'article 12 de la constitution de 1994, se voient donc exclus de la culture et de l'histoire des roumanophones (alors que slavophones et Gagaouzes ont librement accès à la culture russe, ukrainienne, bulgare ou turque). Par ailleurs cela exclut les minorités de la nation et de la notion de "Moldave", réservée aux seuls autochtones. Dans cet article 13[16], c'est la majorité autochtone et elle seule qui est définie comme "Moldave". Plusieurs lois précisent que cette identité exclut l'identité "roumaine"; il est par exemple interdit aux enseignants de cette langue de la qualifier de "roumaine[17]" : toute référence à la roumanophonie est qualifiée par les autorités moldaves de manifestation de l'impérialisme roumain et de ses partisans (décrits comme des adversaires de la nation et agents d'une puissance étrangère)[18].

Symbole de la controverse identitaire, la louve romaine de Chişinău, cachée à la vue des Moldaves, officiellement pour la protéger des intempéries...

Par contre, les autres langues (minoritaires) également officielles localement, peuvent librement être dites respectivement "russe", "ukrainienne", "bulgare" ou "gagaouze", sans qu'il soit fait référence à d'éventuels impérialismes russe, ukrainien, bulgare ou turc. Les manifestants et l'opposition affirment au contraire que les autochtones sont des "roumains" comme l'affirment les scientifiques, et que tous les citoyens du pays sont des "Moldaves", quelles que soient leurs origines ou leurs langues. C'est le droit du sang contre le droit du sol.

L'article 13 de la Constitution réservant le nom de Moldaves aux seuls roumanophones, en niant leur roumanophonie (puisque le "moldave" est défini comme langue différente du roumain), a cinq effets politiques et un effet scientifique :

  • il suscite les protestations de la majorité du monde scientifique et du corps enseignant (d'où grèves et manifestations continuelles);
  • il interdit à la majorité le libre développement de sa culture par delà les frontières de l'État (comme peuvent le faire les minorités), puisque si un russophone peut librement se prévaloir et se nourrir de la culture russe, un roumanophone ne peut pas librement se prévaloir et se nourrir de la culture roumaine;
  • il exclut les minorités de la communauté politique « moldave », ce qui fait qu'elles ne témoignent d'aucun attachement à cet état;
  • il bloque le rapprochement de la République de Moldavie avec l'Union européenne, car la Roumanie refuse de ratifier tout document niant la roumanophonie des autochtones de la République de Moldavie;
  • il entretient une controverse identitaire permanente qui occupe le devant de la scène en politique intérieure, au détriment du développement, grève les relations avec les pays voisins et affaiblit la légitimité et la stabilité de l'État;
  • il sur le plan scientifique, elle nie deux faits :
    • l'existence d'un ensemble roumanophone différent de l'ensemble politique des citoyens Roumains ou Moldaves (qui ne sont pas tous roumanophones) et dont les locuteurs se comprennent spontanément et intégralement sans avoir besoin de traducteur;
    • le fait que les parlers régionaux anciens (de Moldavie, de Transylvanie, de Valachie et de Dobroudja) ont été unifiés au XIXe siècle par-delà les frontières politiques, grâce aux progrès de l'éducation, comme ce fut le cas ailleurs en Europe avec d'autres langues, au point qu'aujourd'hui on ne peut linguistiquement plus parler de langues différentes entre ces différents pays.

Dans son discours au parlement du , le président Mircea Snegur estimait que l’article 13 de la Constitution moldave introduit une sorte d'apartheid (développement séparé, en néerlandais) entre majorité et minorités, avec des différences de droit entre elles, qui traduisent, et en même temps entretiennent, les difficultés de la république de Moldavie à construire une identité acceptable par tous les citoyens du pays. Il demanda vainement son abrogation au Parlement.

La solution tout aussi vainement préconisée par Gunther Verheugen, représentant de l'Union européenne, était d'adopter le droit du sol selon lequel « Moldave » désignerait non plus une ethnie, mais une appartenance géographique et une citoyenneté, sans distinction de langue ou de religion, tandis que les communautés seraient désignées comme « roumanophones », « russophones », « ukrainophones », « bulgarophones », Gagaouzes, Roms, Juifs, etc.

Ni « moldavistes », ni « roumanistes », n'arrivent à obtenir une majorité suffisante pour gouverner et entre 2009 et 2011, la Moldavie n'a pas de président, faute de majorité au parlement[19].

Jusqu’en 2013, les partisans du « roumanisme » pouvaient, en référence à l’article 13 de Constitution[16], être pénalement poursuivis s’ils revendiquaient à égalité avec les Russes ou les Ukrainiens, la liberté de se définir comme membres d’une culture dépassant les frontières de l’État et également présente à l’étranger (dans leur cas en Roumanie). Beaucoup ont été effectivement poursuivis et parfois lourdement condamnés, mais leurs avocats, arguant du fait que dans la Déclaration d’indépendance de 1991, antérieure à la Constitution actuelle, la langue du pays est définie comme roumaine, ont fait appel auprès de la Cour constitutionnelle qui, par son arrêt no 36 du 5 décembre 2013[20] a cassé tous les jugements et annulé les poursuites en cours en admettant officiellement que le moldave est du roumain, et que les deux mots sont interchangeables, sans pour autant contester la dénomination officielle de la langue et des habitants d’origine autochtone, telles qu’elles figurent dans l’article 13 de la Constitution.

Ainsi, depuis 2014, le « roumanisme » n’est plus considéré comme un délit, mais le « moldavisme » demeure officiel : il s'agit d'un compromis acceptable à défaut d'être satisfaisants pour tout le monde, et même si parfois on entend des hommes politiques proférer des menaces ou des manifestants exprimer leurs craintes et leurs colères, la paix règne et malgré tout, la pauvreté recule. Si ce statut devait être remis en cause, le parti communiste a menacé le gouvernement d’une grève générale ; la région autonome Gagaouze et l’état séparatiste de Transnistrie ont évoqué leur rattachement à la Nouvelle-Russie[21], le mouvement russe des Nashi a évoqué un blocage informatique du pays[22] et le millionnaire moldo-russe Renato Usatyi, chef du parti pro-russe RPP, a déclaré vouloir construire une nouvelle muraille de Chine entre la Moldavie et la Roumanie[23].

Références[modifier | modifier le code]

  1. Carte de la Russie d'Europe par le capitaine E. Lapie, ed. P.A.P. Tardieu, Paris, 1812
  2. Heitmann : Moldauisch in Holtus, G., Metzeltin, M. et Schmitt, C. (dir.) : Lexicon der Romanschinen Linguistik, Tübingen, vol 3. 508-21, 1989.
  3. Henri Minczeles, Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif, Éditions Denoël, Paris, 1999, p. 95 à 97.
  4. Émile Ollivier, Démocratie et liberté, Paris, 1867 ; Principes et conduite, Paris 1875 et Solutions politiques et sociales, Paris 1893 ; Élysée Reclus, Nouvelle Géographie universelle, Hachette, Paris, 19 volumes, 1876-1894 ; Edgar Quinet, L’Esprit nouveau, Dentu, Paris, 1875.
  5. a et b Anthony Babel, La Bessarabie, Félix Alcan, Genève, 1929.
  6. Jacques Fournier : Au pays des Vignobles et Jean Gacon : En remontant le cours de l'histoire, dans « France-URSS Magazine » no 132 (389), 1980.
  7. Ioan-Aurel Pop Comment je suis devenu moldave, section de son discours de réception à l'Académie roumaine sur la signification des ethnonymes, prononcé le 29 mai 2013
  8. Nikolaï F. Bugaï, Les Déportation des peuples d'Ukraine, de Biélorussie et Moldavie - Camp, travail forcé, vente et déportation, Dimensions des crimes de masse en Union soviétique et en Allemagne 1933-1945, Essen, Hg. v. Dittmar Dahlmann et Gerhard Hirschfeld, 1999, p. 567-581.
    • Nikolaï F.Bugaï, K voprosu o deportacii narodov SSSR v 30-40ch godach. - ISSSR (1989)
  9. Nicolas Trifon, « La Langue roumaine au cœur de la problématique de reconstruction nationale de la république de Moldavie », in Wanda Dressler (éd.), Le Second Printemps des nations, p. 257-281
  10. Jean-Baptiste Naudet : « L'imbroglio moldave », Le Monde. Dossiers et Documents, no 200, juin 1992.
  11. Jean Nouzille, La Moldavie, histoire tragique d'une région européenne, éd. Bieler, ISBN 2-9520012-1-9.
  12. Jean-Baptiste Naudet : « L'imbroglio moldave », Le Monde. Dossiers et Documents, no 200, juin 1992, p. 8 et Alain Ruzé, La Moldova, L'Harmattan, Paris, 1997, (ISBN 2-7384-6018-6).
  13. Igor Cașu: comment l'union va rater, dans Evenimentul Zilei, sur Igor Cașu - Cum s-a ratat reunificarea României cu Republica Moldova?
  14. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte ; aucun texte n’a été fourni pour les références nommées Ruz.C3.A9.
  15. Ian Johnstone, Annual Review of Global Peace Operations 2007, Lynne Rienner Publishers, Boulder/Londres.
  16. a et b Constitution de la République de Moldavie.
  17. http://www.parlament.md/download/laws/ro/546-XV-19.12.2003.doc
  18. Academia Romana combate "limba moldoveneasca": ZIUA
  19. Piotr Smolar, Le Monde, mardi 29 novembre 2011 .
  20. Arrêt de la Cour Constitutionnelle moldave sur [1]
  21. Mikhaïl Bourla, président du Soviet Suprême de Transnistrie, sur [2] consulté le 4 décembre 2014.
  22. Réactions à la décision de la Cour Constitutionnelle du 5 décembre 2013 sur [3]
  23. Usatyi veut financer une nouvelle "muraille de Chine" entre la Moldavie et la Roumanie", site du journal Adevărul Moldova consulté le 14 octobre 2014.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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  • (en) Andrei Brezianu, Historical dictionary of the Republic of Moldova, Scarecrow Press, Lanham, Md., 2000, XXXIX-274 p. (ISBN 0-8108-3734-X)
  • Jean Nouzille La Moldavie, Histoire tragique d'une région européenne, Ed. Bieler, (ISBN 2-9520012-1-9)