Histoire de la Jamaïque

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La Jamaïque, l'une des plus grandes îles de l'archipel caraïbe, fut habitée par le peuple taíno (arawak). Christophe Colomb, en prit possession au nom de l'Espagne, mais à sa mort, l'île n'était pas encore réellement colonisée.

L'Espagne résista aux assauts des pirates dans la principale ville de l'île, Spanish Town, jusqu'à ce que le Royaume d'Angleterre la conquière par la force en 1655. L'île devint alors le sanctuaire des boucaniers, menés par le capitaine Henry Morgan. Les Espagnols firent valoir des prétentions jusqu'en 1670 et le traité de Madrid, date après laquelle les Britanniques commencèrent à importer massivement des esclaves. La canne à sucre devint la principale denrée d'exportation.

La Jamaïque fut le théâtre d'un des plus importants soulèvements de la population noire des Caraïbes en 1865. Depuis l'indépendance en 1962, le pays a connu des troubles politiques et économiques sous des dirigeants politiques puissants.

Préhistoire et découverte de la Jamaïque[modifier | modifier le code]

Le peuple taïno s'est établi en Jamaïque vers l'an 1000 avant notre ère sur un territoire qu'il a appelé Xamayca, « la terre du bois et de l'eau ». Après l'arrivée de Christophe Colomb, le 4 avril 1494, l'Espagne revendique la propriété de l'île et, dès 1509, l'occupe et lui donne le nom de Santiago (Saint-Jacques). Les Arawaks seront décimés par la maladie, l'esclavage et la guerre. Certains ne trouvaient une issue à leur condition servile que dans le suicide. C'est en 1517 que l'Espagne achemine en Jamaïque les premières soutes d'esclaves africains.

Un prêtre espagnol, Bartolomé de Las Casas, œuvre à la protection du peuple taïno. C'est lui aussi qui suggère, ce qu'il devait regretter par la suite, d'avoir recours à des esclaves africains. Il écrit plusieurs livres dans lesquels il dénonce avec véhémence le mauvais traitement que les conquistadores infligent aux indigènes et préconise que les Espagnols convertissent les Taïnos au christianisme.

La domination espagnole jusqu'en 1655[modifier | modifier le code]

Les Amérindiens, esclaves des mines puis du sucre[modifier | modifier le code]

La période d'occupation espagnole n'a vu ses importants archives exploitées que tardivement. Le premier foyer de peuplement était situé à La « Sevilla la Nueva », l'actuelle Seville (Jamaïque), à l'ouest de Saint Ann's Bay, sur la côte nord, où Colomb avait été isolé.

Facile à défendre, mais situé près d'un marécage, elle souffre d'épidémies. Les espagnols migrent ensuite à « Santiago de la Vega » (Spanish Town), et en font la capitale. Dans les années 1640, de nombreux colons furent attirés en Jamaïque, réputée pour sa grande beauté. Des pirates désertèrent leurs bandes et s'installèrent dans l'île. Durant cent ans, entre 1555 et 1655, la Jamaïque fut sujette à de nombreuses attaques de pirates.

La Catholic Encyclopedia de 1907 souligne qu'« un regard sur la période d'occupation espagnole nous donne une bien piètre image de l'administration coloniale espagnole de l'époque, qui fut accusée d'avoir causé, par son attitude vis-à-vis des indigènes, l'extermination presque complète de ceux-ci. Cette grave accusation, si elle se révélait exacte, ne pourrait être absoute sous le prétexte que de telles conduites étaient courantes à cette époque, et qu'elles continuèrent d'être perpétrées pendant des années, de façon parfois plus résolue, par d'autres nations ».

Ces allégations sont confirmées par l'histoire très détaillée de la Jamaïque espagnole que l'on doit à Francisco Morales Padrón.

L’arrivée du gouverneur Juan de Esquivel en 1509 a signalé l’incorporation indigènes dans le colonialisme espagnol comme seule source de travail manuel[1]. Les autochtones ont d'abord été mis au travail à la poursuite de la rumeur sur des gisements de métaux précieux[1]. Les mines ne se sont pas matérialisées ou ont été abandonnées, et le travail indigène a été transféré au coton et à la culture du yucca[1] puis finalement vers la canne à sucre à forte intensité de main-d’œuvre[1] mais à la fin de la seconde moitié du XVIe siècle, des esclaves noirs sont venus seconder la population indigène[1].

En 1601, le gouverneur Don Fernando Melgarejo a envoyé une expédition dans la Sierra de Bastida, les fameuses "Montagnes bleues"[1], avec l’intention de soumettre et de soumettre les collectivités d'indigènes indépendants qui occupaient la région[1]. L'île comptait alors 1500 habitants dont la moitié d'esclaves noirs[1], qui s'échappaient fréquemment[1], tandis qu'une partie de cette population noire avait été légalement affranchie, pour servir comme soldats[1].

Le recensement de 1611, seulement 705 espagnols sur 1518 habitants[modifier | modifier le code]

Le nombre d’Africains dans les îles des Antilles espagnoles a augmenté seulement modestement à l’époque de l'Union ibérique (1580_1640)[1]. D'autant que la résistance incessante des esclaves africains a constitué un sérieux et continuel obstacle aux colonies espagnoles[1]. Les soulèvements étaient extrêmement fréquents[1], se produisant à chaque étape du passage, dans les ports, en Mer, et à l’arrivée dans les plantations aux Amériques[1], en profitant de la faible densité de population espagnole[1] et de la présence d'Amérindiens[1]. Cette période se caractérise par les plaintes continuelles des colons espagnols que plus d’esclaves étient nécessaires pour leurs possessions[1].

La population recensée en 1611 par les autorités espagnoles est de 1518 personnes dont 705 Espagnols, 558 esclaves, 106 Noirs libres, 74 Arawaks et 75 étrangers[2], parmi lesquels quelques Français, probablement d'anciens pirates basques installés sur l'île, comme celui tué par le dernier gouverneur espagnol, Cristobal Arnaldo de Ysassi en 1640. Dans deux ou trois toponymes apparaît le nom de Frenchman, près de Lacovia et Mandeville dans le Sud et près de Port- Antonio dans le Nord[2].

Dans les premières décennies du XVIIème siècle, les colons jamaïcains ont en effet acheté illégalement des esclaves angolais sur les navires venant pour les fournitures et les réparations[1], car la Couronne espagnole a refusé d’augmenter le nombre de licences délivrées pour leur importation, souhaitant les réserver aux mines d'argent du continent[1], notamment celle du Potosi péruvien, en pleine expansion.

Avant 1655, le gouverneur de la Jamaïque Manzuela avait recruté quelques Nouveaux chrétiens Portugais pour s'installer sur la côte sud et y developper des raffineries de sucre, mais sans succès[3].

Un repaire de boucaniers et d'esclaves fugitifs après 1655[modifier | modifier le code]

La conquête de mai 1655[modifier | modifier le code]

En mai 1655, une expédition britannique menée par l'amiral William Penn senior et le général Robert Venables s'empare de l'île, encore peu peuplée, après avoir échoué à prendre Saint-Domingue. Des Espagnols ont libéré leurs esclaves dans les forêts montagneuses, où ils ont établi des communautés libres, certaines descendant à la fois d'esclaves africains en fuite et d'hommes et de femmes taïnos[4]avec leur chef Juan de Bolas, principalement basé autour de la ville de Guanaboa Vale.

En 1655, la Jamaïque espagnole avait moins de 2000 habitants, dont seulement 500 en état de porter les armes[5]. Lorsque les 7000 anglais débarquent le 21 mai 1655[5], le gouverneur Juan Ramírez de Arellano négocie une reddition permettant à chacun de partir pour la destination de son choix[5]. Seule une batterie côtière commandée par Francisco de Proenza résiste quelque temps[5]. Ce dernier rejoint Don Francisco de Leyba Yzazi, un basque parmi les plus riches résidents de l'île[5] et une soixantaine d'autres Espagnols qui se cachent dans l’intérieur de l’île, resté sauvage et inexploité, après avoir offert la liberté aux esclaves qui les suivraient[5]. Ils s'allient alors avec deux chefs de villages d'esclaves fugitifs, Juan de Bolas et Juan de Serras[5] et partent avec un troupeau de 2 000 bêtes[5]. Plus tard, les fugitis devront compter aussi sur les cambriolages contre une garnison anglaise progressivement réduite à 2500 hommes par les épidémies tropicales[5], en se cachant parfois dans les grottes de Runaway Bay et sur un îlet de la baie de Saint-Ann[5].

La plupart des esclaves ont faussé compagnie à leurs ex-maîtres espagnols[6]. Deux grandes factions des "Marrons" se sont alors établis aux extrémités opposées de l’île, avec des structures politiques très différentes[6] mais des structures économiques et sociales similaires[6]. Le journal du capitaine Sabada, pilote juif au service du vice-amiral Goodson[1], racontant la mission de reconnaissance qui lui fut confié sur le pourtour de l'île[1], témoigne des capacités diplomatiques des esclaves fugitifs[1]. Dispersés dans la jungle, ils créent des dizaines de villages secrets sur le versant nord des Blue Mountains où sera cultivé plus tard le café "Jamaica Blue Mountain"[7] et dans le "Pays Cockpit", au sol calcaire recristallisé et dolomite, percé de dépressions en forme de bol et arrosé d'énormes précipitations. Pendant un siècle et demi, ces deux zones continueront de servir, grâce à leurs nombreuses caches, de base arrière aux nombreuses révoltes d'esclaves marrons.

L'effort anglais pour les cultures vivrières[modifier | modifier le code]

En 1655, quand la Jamaïque est prise par les Anglais, Oliver Cromwell souhaite peupler cette nouvelle colonie en priorité[8]. Les premiers gouverneurs anglais de la Jamaïque ont accordé librement des lettres de marque aux boucaniers français et anglais de l'île de la Tortue, comme François l'Olonnais arrivé en 1655[9], tandis que la présence anglaise à Port Royal leur a fourni un lieu où vendre leur butin et c'est seulement dans les années 1660 que le nouveau gouverneur français de l'île de la Tortue, Bertrand d'Ogeron, prendra le relais. Oliver Cromwell a également envoyé des prisonniers de guerre irlandais, mais en nombre relativement réduit. Si l'Irlande a vu sa population chuter dramatiquement c'est dans les deux décennies précédentes[8], passant de 1,466 millions en 1641 à 0,62 millions en 1652, selon les estimations d'un contemporain, l'économiste et philosophe Sir William Petty[8], qui invoque les guerres et les banissement au cours de la Guerre de Confederation (1641-1652)[8] mais surtout les famine et les épidémies[8]. En 1652, William Petty avait rejoint l'armée d'Oliver Cromwell en Irlande comme médecin-général puis été soupçonné de corruption après avoir obtenu la charge de cadastrer l'Irlande par le Down Survey, achevé en 1656, qui a servi à Cromwell à rembourse ses financeurs avec des terres.

Portrait miniature d'Oliver Cromwell par Samuel Cooper, 1657

Durant ses premières années, la Jamaïque anglaise n'a ainsi pas épargné ses efforts pour exploiter ses terres arables et établir une colonie productive, avec ses propres cultures vivrières[1], et cette expansion anglaise était condamnée à affronter un jour les palenques de Juan de Bolas[1], notamment en 1658 quand l'un des plus importants d'entre eux est découvert par des anglais mais finalement l'affaire se termine par un partenariat[1], les Noirs constituant une milice appelée à seconder les soldats anglais dans les parties montagneuses, ce qui amène des habitants du ¨Palenque à trahir sa localisation, dans l'espoir que l'accord aboutisse[1]. Le gouverneur anglais Edward D’Oyley reconnait en effet rapidement que ses troupes sont sérieusement désavantagée par rapport aux combattants non anglais, les fugitifs noirs[1], en raison de leur manque de familiarité avec l'environnement montagneux et forestier de l’île[1].

Dès avril 1656, un établissement d’une bande de fugitifs a été découvert et rapporté au gouverneur D’Oyley[1] mais sans réaction. Puis dès juillet 1657, c'est le Lieutenant-Colonel William Brayne qui écrit pour demander de l'aide à Londres contre les fugitifs noirs[1], sans réponse non plus. La chronologie des archives d’État en Jamaïque anglaise de 1657-1661 détaille ensuite d'innombrables embuscades et raids perpétrés par des bandes de « nègres » contre la colonie naissante[1].

L'appel aux boucaniers[modifier | modifier le code]

Les Espagnols tentèrent de reprendre Jamaïque via la résistance de Don Christobal de Ysasi[10], reconnu "gouverneur" théorique. Ils lui envoient fin 1657 le renfort de 300 soldats de Cuba[5], battus par 900 hommes mobilisés par le gouverneur anglais O’Doyley à la bataille d'Ocho Rios, le 30 octobre[5]. D'autres renforts d'environ 500 espagnols sont débarqués sur la côte nord en mai 1658[5] mais défaits par 700 anglais et 10 navires dotés d'une forte artillerie[5].

Parallèlement, en 1657, l'amiral Robert Blake disperse la flotte espagnole dans la Caraïbe. Le gouverneur de la Jamaïque invite les boucaniers, parmi lesquels beaucoup d'Irlandais de la Barbade, à s'établir à Port Royal, pour la défendre. Les Britanniques s'installent dans l'ex-capitale espagnole, Villa ou Santiago de la Vega, rebaptisée "Spanish Town". Pendant sa reconstruction, Port Royal fait office de capitale, puis devient une importante base arrière pour la piraterie. Les deux principales activités de l'île sont la plantation de cacao, dispersée dans la jungle, et la flibuste. La Jamaïque devient la capitale des pirates, corsaires et boucaniers ayant créé des établissements dans la baie de Campêche pour le "bois de teinture". En 1659, les prises de courses atteignent le niveau record de 300 000 sterling.

La présence de huguenots Français[modifier | modifier le code]

Des Français se sont établis à la Jamaïque à cette époque, bien avant la révocation de l’édit de Nantes (1685)[11], au moment des tensions des années 1650. Plusieurs Français sont observés en 1662 dans la paroisse de Saint Andrew, à Liguanea : les 600 habitants à l'époque sont « anglais et français », ainsi qu'à Sainte-Catherine[2], et laissent quelques patronymes[2], mais c'est seulement le 28 juillet 1681 qu'un édit du roi Charles acceptera de naturaliser les huguenots français[2], tandis qu'un texte de janvier 1683 évoque 42 protestants français qui doivent « être transplantés dans l'île de Sa Majesté, la Jamaïque »[2]. Dans les registres des paroisses jamaïcaines de Saint-Andrew et de Sainte-Catherine, ces patronymes sont en tel nombre, vers la fin du XVIIIe siècle, qu’on ne peut plus les compter[11] mais très vite, eux-mêmes et leurs descendant se sont mêlés aux Anglais et sont restés protestants[11].

L'accord de paix d'Edward D'Oyley avec les esclaves fugitifs[modifier | modifier le code]

Mais après l'érosion du protectorat à la suite de la mort d’Oliver Cromwell, en 1658, les anglais sont dans le désarroi financier puis la désorganisation, d'autant que le gouverneur avait des liens étroits avec le régime d'Oliver Cromwell[1]. Alors que la garnison anglaise manque de vivres, Edward D'Oyley signale en 1658 l'existence de plusieurs campements de fugitifs noirs, dont l'un est « une ville… plantée d' environ 200 acres de cultures vivrières », dans l’intérieur montagneux et inaccessible de l’île[1].

Pour éviter la guerre civile contre les noirs, le gouverneur Edward D'Oyley réussit à convaincre Juan de Bolas de rallier ses guerriers "Marrons" aux Anglais en 1660. Ils lui garantirent la liberté à son village de fugitifs "pour l'éternité", dans le premier traité reconnaissant ces communautés[12]. Cette guérilla des "Marrons des Montagnes Bleues" sera au XXème siècle enseignée dans les ouvrages scolaires jamaïcains[13]. Dix ans plus tard, en 1670, le Traité de Madrid abandonne définitivement la Jamaïque à l’Angleterre[5].

Puis les Anglais donnèrent le nom du rallié à la Juan de Bolas River et la Juan de Bolas Mountain et à une rivière. L’année 1660 marque ainsi un tournant dans la conquête anglaise de la Jamaïque et l’histoire du Marronage en Jamaïque[6]. Au cours des 4 années qui suivent (1660-1663), la collaboration des leaders des esclaves fugitifs avec les forces anglaises a procuré une plus grande sécurité à la colonie[1] et finalement facilité les intentions impérialistes, qui se sont concrétisées ensuite[1].

Edward D'Oyley est remplacé par un nouveau gouverneur en août 1661[1]. Un peu avant son remplacement, il a engagé des négociations avec les villages découverts de « nègres » en vue d’une relation de travail coopérative[1]. Les Anglais ont donné à Juan de Bolas un terrain agricole en échange de ses services pour rétablir l'ordre. Réalisant que Bolas connaissait bien mieux les Montagnes que lui, Ysasi a dû alors s'enfuir à Cuba[14],[15]. Trois ans ans plus tard, la colonie estimait avoir réduit le nombre de "Marrons" de 558 à 100[6].

Restauration anglaise, trois nouveaux gouverneurs et débuts du sucre[modifier | modifier le code]

Après la Restauration anglaise de 1661 qui voit le roi Charles II reprendre le trône de son père décapité en 1649 par la première révolution anglaise, trois nouveaux gouverneurs vont se succéder en trois ans. Des demandes des juifs et presbytériens pour participer à l'activité minière et au commerce sur l’île suivent la déclaration de tolérance religieuse émise par le roi Charles II [1], mais les libertés et le droit à la propriété de la terre ont en fait été étendue à la classe sociale qui en métropole venaient d'être restaurée: l'aristocratie[1].

Charles II a tout d'abord renoncé à son intention initiale et déclarée de rendre l’île à l'Espagne[1] et a reconnu officiellement les acquis agricoles du mandat de D’Oyley[1], malgré les liens étroits de ce dernier avec le régime d'Oliver Cromwell[1]. Avec les deux nouveaux gouverneurs qui se succèdent, Thomas Hickman-Windsor et Sir Charles Lyttelton, le régime de restauration monarchique à Londres a encouragé un peuplement de la Jamaïque de type différent via des réformes structurelles dans la recherche de la stabilité[1].

Mais c'est surtout l'année 1664 qui a lancé le long et graduel processus de remodelage de la Jamaïque anglaise[1]. Le gouverneur de la Barbade Thomas Modyford débarque à la Jamaïque le 4 juin 1664 avec 700 de ses esclaves. L'île accueille aussi des artisans connaissant le processus de raffinage du sucre. Les actions du gouverneur Modyford (1664-1670) ont posé les jalons de sa transformation ultérieure, réalisée dans la Jamaïque de la seconde partie des années 1670, en colonie royale dominée par les plantations de canne à sucre et peuplée par le travail des esclaves africains[1]. Modyford a d’ailleurs fait des ouvertures aux corsaires anglais dans les Antilles : ils ont reçu des terres et ont été incorporés dans les forces armées de la colonie[1].

La restauration de 1660 : l'arrivée des planteurs de la Barbade et du Suriname[modifier | modifier le code]

La restauration anglaise de 1660 renchérit la spéculation immobilière à la Barbade, où une demi-douzaine de grands planteurs de sucre sont anoblis. Les officiers supérieurs jacobites s'intéressent alors à d'autres îles et à la fourniture d'esclaves à l'Espagne catholique, à qui le Traité de Tordesillas interdit d'aller en Afrique. Le roi Charles II créé en 1660 la Compagnie des aventuriers d'Afrique, en l'honneur de laquelle est frappée une pièce d'or, la guinée. La production de sucre de la Barbade dépasse déjà celle du Brésil. Chaque année, 200 navires en ramènent 15 000 tonnes à Londres. Sur cette île minuscule, la terre devient rare et chère. Les planteurs réclament la possibilité de s'étendre ailleurs. Plusieurs s'installent dès 1664 dans la Province de Caroline, menés par un ex-gouverneur de la Barbade. Un autre ex-gouverneur de la Barbade, Thomas Modyford, est chargé par le roi Charles II d'enseigner l'art de planter la canne à sucre aux flibustiers de la Jamaïque, où il s'installe avec 700 esclaves et devient gouverneur[16]. Il est nommé directeur de compagnie des aventuriers d'Afrique. Son frère, le colonel James Modyford, l'accompagne. Mais beaucoup de flibustiers ne désarment pas. Ils craignent que les espagnols ne volent leurs bateaux pour les empêcher de commercer avec les ports de la Nouvelle-Angleterre protestante, en Amérique du Nord. En 1666, Thomas Modyford se fait mal voir par Charles II, à qui il tente d'expliquer qu'il risque de se mettre à dos les flibustiers et les pousser chez les Français de l'île de la Tortue et son gouverneur Bertrand d'Ogeron.

En 1664, la 2e des guerres anglo-néerlandaises obligent Londres à céder le Suriname aux hollandais, qui l'ont emporté lors du conflit militaire: 1 200 autres colons anglais sont alors appelés par Thomas Modyford en Jamaïque pour développer le sucre. L'Espagne reconnait à l'Angleterre la possession de la Jamaïque par le Traité de Madrid en 1670, pour l'encourager à se concentrer sur la guerre contre la Hollande, peu présente dans la Caraïbe, et occuper ainsi les flibustiers jamaïcains, qui créent une insécurité pour les espagnols et les planteurs de sucre.

Le gouverneur de la Jamaïque pousse alors les premiers planteurs de sucre à commercer avec la Virginie catholique, où des milliers de jacobites fidèles au roi Charles Ier s'étaient installés dès les années 1640, et où vient d'être votée la Loi virginienne de 1662 sur l'esclavage. L'idée est aussi d'échanger des esclaves: à partir de 1670 la Virginie compte 2 000 esclaves noirs, travaillant le tabac. Les liens sont étroits aussi avec la Caroline du Nord, où s'étaient installés en 1663 les grands planteurs de la Barbade comme le Colonel Benjamin Berringer et John Yeamans et où le Docteur Henry Woodward développe la Traite des amérindiens de Caroline depuis 1670. Dès 1671, la Jamaïque, qui ne comptait que 500 esclaves en 1661, en importe plus d'un millier par an[17]. Ce sera 8000 par an à partir de 1680.

Après 1671, Sir Thomas Lynch retourne Henry Morgan et chasse les pirates[modifier | modifier le code]

Londres décide de briser les flibustiers en 1671, en nommant un nouveau gouverneur, le jacobite Thomas Lynch, planteur de sucre, négociant en esclaves et vétéran des guerres contre le parlement puritain. Son prédécesseur Thomas Modyford était accusé d'avoir toléré la flibuste et le raid sur Panama, organisé par le chef pirate Henry Morgan, au risque de gâcher le rapprochement avec l'Espagne.

L'année suivante, Henry Morgan est emprisonné à Londres. Puis il est libéré à la demande du roi Charles II et de son frère Jacques[18]. Morgan, qui est proche d'un des oncles du roi, reçoit des terres et 126 esclaves, à condition de devenir planteur et de renier son passé de flibustier. Nommé ensuite gouverneur de la Jamaïque, il a pour mission de réduire l'activité des flibustiers. Il intentera même un procès en diffamation à Alexandre-Olivier Exquemelin l'un d'entre eux, qui a évoqué son passé de flibustier dans un livre.

Les deux première grandes révoltes d'esclaves en 1673[modifier | modifier le code]

En 1673, eurent lieu deux grandes révoltes d'esclaves dont une échoue et est sévèrement réprimée[6]. L'autre, à la St. Anne Plantation, voit 300 esclaves s’échapper vers le "Pays Cockpit", déjà occupé[6]. Plus tard, en 1685, la Widow Grey Plantation connut une révolte qui permit à 150 esclaves de s’échapper et en 1690 c'est sur la plantation Sutton que 400 fugitifs ont réussi à s'enfuir[6]. Les villages de fugitifs d'Accompong et Cudjoe's Town (Trelawny Town) puis Me-no-Sen-You-no-Come, dont situés ainsi dans le Pays Cockpit.

Les nombreux raids opérés la nuit contre les plantations permettaient de se procurer des armes aux esclaves[6], mais aussi des femmes et des outils introuvables dans la jungle. Les fugitifs recouraient plus fréquemment à des échanges discrêts avec les esclaves toujours en captivité[6]. Plus généralement, la politique d’isolement adoptée par les "marrons" jamaïcains leur a permis de croître dans la complexité politique et sociale[6] et à des générations de naître dans des villages marrons plutôt que dans des plantations grâce à des terres adaptées et une production agricole autosuffisante[6].

Avec la croissance démographique et l’expansion de la chasse et des terres agricoles[6], les "marrons" qui n’étaient pas nés dans les plantations ont établi un sentiment d’identité[6] et de capacité à négocier leur liens avec la Grande-Bretagne[6]. Les propriétaires étant souvent absents, car vivant en Angleterre[6], les Marrons communiquaient presque quotidiennement avec les esclaves des plantations, échangeant des produits alimentaires qu’ils avaient cultivés contre des outils, des armes, des textiles et des casseroles[6]. Il leur fallait recruter de nouveaux membres car le taux de mortalité dans les montagnes était élevé[6].

La Jamaïque importe 8 000 esclaves par an entre 1680 et 1688[modifier | modifier le code]

Alors que la Jamaïque comptait 500 esclaves en 1660, volés sur des bateaux espagnols, leur nombre atteint 10 000 au début des années 1670[18]. La création en 1672 de la Compagnie royale d'Afrique vise à en importer plus, en bâtissant des forts sur le littoral de l'Afrique de l'Ouest: entre 1672 et 1713, en quarante ans, la compagnie y embarque 125 000 esclaves dont 25 000 décèdent lors de la traversée. Malgré ces pertes, sa rentabilité est estimée à 12 % par an. La moitié des déportations de ces trente années s'est faite en huit ans, de 1680 à 1688, pendant lesquels la Compagnie royale d'Afrique a prélevé 61 000 personnes sur les côtes d'Afrique, à bord de 194 navires. Mais 23,8 % des captifs sont morts au cours de la traversée[19]

La population de la Jamaïque affiche alors la plus forte croissance au monde. La Couronne britannique, craignant les révoltes, incite aussi les capitaines de navires à importer des blancs, dès 1682, en leur accordant une gratification de 168 livres pour ceux venant d'Angleterre, 135 livres pour les Irlandais et 78 livres pour ceux venant d'Amérique[16]. La Jamaïque compte que 40 000 esclaves en 1700, pas plus que la Barbade, 20 000 autres étant répartis entre les îles anglaises de Saint-Vincent et Montserrat. Principal frein au développement du sucre, les pirates qui se réfugient dans les multiples criques de Saint-Domingue, se mêlant aux flibustiers français et créant de l'instabilité. Par ailleurs, de nombreux hollandais ont rejoint les pirates, même si leur pays a été refoulé vers le Suriname. La flibuste s'internationalise. En 1684, lors des grands raids pirates sur Panama, elle compte 17 navires et 3 000 hommes rien qu'à Saint-Domingue.

Après 1688, la Glorieuse Révolution britannique déclenche la guerre de la Ligue d'Augsbourg contre la France, fragilisant les plantations jamaïcaines. L'expédition de la Jamaïque est organisée en 1694 par le gouverneur de Saint-Domingue Jean-Baptiste du Casse, directeur de la Compagnie du Sénégal, qui rapporte de l’indigo et 3 000 esclaves à Saint-Domingue, où il lance ainsi la production sucrière, trois ans avant la paix de Ryswick. Le désarmement les flibustiers finit par aboutir. En 1700, la plupart ont fui: refoulés à Belize et aux Bahamas pour les anglophones, sédentarisés au Panama pour ceux de la Colonie française du Darién.

La Révolte de Tacky de 1760[modifier | modifier le code]

En 1760, un groupe d'esclaves parvient à s'échapper de leur plantations, dans le cadre d'une opération préparée pour le prochain lundi de Pâques[20]. C'est la Révolte de Tacky, qui va s'étendre à une grande partie de l'île[20] et causer la mort de 60 Blancs et plusieurs centaines de Noirs, ainsi que 250000 livres sterling de dommages matériels[20]. C'est un conflit opposant les esclaves de Akan (alors appelée Coromantee) aux forces militaires de l'Empire britannique en Jamaïque. Elle se déroula de mai à juillet 1760. Il s'agit d'une des plus importantes rébellions d'esclaves dans les Caraïbes entre l'Insurrection des esclaves de Saint John de 1733 et la révolution haïtienne de 1793.

Le leader de la rébellion, Tacky était originaire du groupe ethnique des Fantis, dont il faisait partie des chefs les plus importants. Le territoire des Fantis en Afrique correspond au centre de l'actuel Ghana. Aux côtés de Asante, surnommée la Reine Nanny, ou Nana, il planifia une insurrection pour prendre le contrôle de la Jamaïque, afin d'en faire une terre noire libérée de l'emprise britannique pour eux-mêmes[21]. Selon J. A. Jones, officier britannique chargé de négocier la reddition des révoltés, Tacky était un locuteur chevronné de l'anglais, chose courante pour les élites Fante de l'époque[22].

Marchant sur Port Maria, un fort de la paroisse de St. Mary[20], le 7 avril 1760, le groupe tue un garde et vole des armes[20]. Le drame est raconté dans la littérature de l'époque[20], notamment l'histoire de l'île publiée par Edward Long en 1774[20], ou les carnets de Thomas Thistlewood, responsable de la paroisse de Westmoreland, où la rébellion avait débuté[20]. Elle fait suite aux révoltes de 1673, 1690, et 1745[20].

La puissance sucrière éclipsée par la rivale Saint-Domingue[modifier | modifier le code]

Bien que la production sucrière ait commencé vingt ans plus tôt en Jamaïque, la rivale française Saint-Domingue domine le marché du sucre dès 1700, dès que l'effort de désarmement des flibustiers porte ses fruits. La Jamaïque profite alors d'une plus grande stabilité, mais la Royal Navy, en pleine expansion, coûte de plus en plus cher à entretenir: un quart des recettes publiques britanniques. Londres cherche donc des financements. En 1705, le sucre roux est taxé à hauteur de 342 %, un niveau jugé prohibitif. Entre 1688 et 1713, les impôts passent de 3 % à 9 % du PIB britannique[23]. La Jamaïque est la première victime de la hausse des impôts indirects, lors de la création d’un "board des colonies" en 1696, qui se traduit par l'embauche progressive de 6 900 agents du fisc, chargés de contrôler des taxes élevées, en particulier sur les réexportations de sucre.

Le Sugar and Molasses Act de 1733, puis le Sugar Act de 1764 vont cependant alléger la note. L'année 1734 voit la reprise de l'essor sucrier en Jamaïque: la production passe de 12 millions de livres à 40 millions soixante ans plus tard. Mais le retard sur Saint-Domingue est loin de se combler Même à ce moment-là, la Jamaïque sera jugée beaucoup moins productive: son sol est sablonneux, les taxes plus élevées, les planteurs très endettés, faute de capital de départ[16]. Au XVIIIe siècle, la rentabilité, après impôt, des plantations jamaïcaines est deux à trois fois plus faible que celles de Saint-Domingue. Dernier facteur mais non des moindres, les révoltes d'esclaves y sont favorisées (Révolte de Tacky en 1760) par l'existence d'un sanctuaire, dans la région du "Pays Cockpit".

La révolution haïtienne qui débute à Saint-Domingue (colonie française) en 1791 redonne un avantage à la Jamaïque, qui devient premier producteur mondial de sucre en 1810, année où sa population d'esclaves noirs dépasse 350 000 personnes, avant que l'abolition de la traite négrière de 1807 ne stoppe le mouvement. À la fin de la décennie 1790, l'ensemble des îles de la Caraïbe anglaise font immigrer 19 000 par an esclaves noirs, dont les deux tiers en Jamaïque[24].

Plus d'un demi-million d'esclaves africains sont débarqués sur l'ile entre 1701 et 1807.

Une île lourdement taxée et menacée par les révoltes[modifier | modifier le code]

Répartition des bureaux de poste de la couronne britannique en 1879.

En 1766, alors que les colonies d'Amérique du Nord se plaignent aussi de taxes élevées, le droit fiscal de 4,5 % sur les exportations de sucre jamaïcain hors d'Angleterre est supprimé, une dizaine d'années après que la France ait au contraire créé une taxe sur les esclaves: Londres veut ainsi dissimuler le "problème jamaïcain", le retard sur la France dans la production de sucre, et encourager des blancs à s'installer. En 1818, à l'apogée du sucre jamaïcain, la population noire est de 160 000 personnes, pour 8 000 blancs, un ratio de un à vingt, plus faible qu'à Saint-Domingue (un à trente).

Les esclaves jamaïcains, connus sous le nom de Marrons, se révoltèrent plus d'une douzaine de fois entre 1673 et 1832 et établirent des communautés indépendantes d'où il était impossible de les défaire, comme il le fut démontré lors d'importantes expéditions militaires anglaises des années 1730 et 1790.

La Bataille des Saintes d'avril 1782 , pendant la guerre franco-anglaise, voit la flotte britannique dirigée par George Rodney battre une flotte française dirigée par le comte de Grasse, ce qui évite à la Jamaïque, après la prise de la quasi-totalité des îles anglaises du Vent par les Français, une seconde attaque française après celle de 1693, restée avortée et dont témoignent les deux canons français prélevés sur le vaisseau amiral "Ville de Paris" entourant la statue de Rodney à Spanish Town.

Les révoltes d'esclaves des années 1790[modifier | modifier le code]

L'une des communautés fut cependant expulsée dans les années 1790 et forma une partie du noyau de la communauté créole du Sierra Leone. Le gouvernement colonial embaucha des "Marrons" pour les capturer. Vers 1800, les Anglais se servirent également de 10 000 Jamaïcains libres de couleur pour maintenir leur mainmise. À Noël 1831, une révolte de grande ampleur, connue sous le nom de Baptist War, éclata. Sur les 300 000 esclaves de l'île, 60 000 se soulevèrent. Il s'agissait à l'origine d'une grève pacifique menée par le baptiste Samuel Sharpe. La rébellion fut matée dix jours plus tard, au début de 1832, par la milice des planteurs et les garnisons britanniques.

À la suite des pertes matérielles et humaines provoquées par cette révolte, le parlement britannique ouvrit deux enquêtes dont les conclusions allaient grandement contribuer à l'abolition de l'esclavage dans tout l'empire britannique, le . Les esclaves jamaïcains restèrent liés à leurs anciens propriétaires, mais avec une garantie des droits sous ce qui s'appelait Apprenticeship System. La population libérée dut pourtant toujours faire face à des conditions de vie très difficiles, ce qui provoqua la rébellion de Morant Bay en octobre 1865, menée par George William Gordon et Paul Bogle. Elle fut brutalement réprimée : l'état d'urgence est déclaré, plus de 400 personnes furent pendues ou fusillées, plus de 600 furent flagellées (cent coups de fouet pour les hommes et 30 pour les femmes ; la corde était alors bardée de fil de fer) et un millier de maisons furent incendiées[25]. L'Assemblée de l'île renonça par la suite à son autorité. Ainsi, la Jamaïque acquit-elle le statut de colonie de la Couronne. La production de sucre diminua en importance à la fin du XIXe siècle pour être concurrencée par celle de la banane. En 1872, la ville portuaire de Kingston étant bien plus grande et plus raffinée que Spanish Town située à l'intérieur des terres, accéda au statut de capitale.

L'établissement du statut de Colonie de la Couronne favorisa, pendant quelques décennies, le développement d'une classe moyenne comprenant des fonctionnaires subalternes et des officiers de police issus du peuple, dont la promotion sociale et politique avait été bloquée jusque-là. La Grande Dépression eut un impact significatif sur la classe moyenne émergente et sur la classe ouvrière des années 1930. Au printemps 1938, les travailleurs du sucre et ceux du port se révoltèrent dans toute l'île. Bien que réprimée, la révolte entraîna des changements significatifs, telle que l'émergence du syndicalisme et du pluralisme politique.

L'arrivée massive de réfugiés français de Saint-Domingue[modifier | modifier le code]

En une quinzaine d'années, de 1790 à 1804, quatre vagues d'immigration française, d'importance inégale, tant sur le plan du nombre de personnes concernées que de la composition socio-politique, vont prendre la direction de la Jamaïque, avec deux accélérations en 1792 et en 1798[11].

Au cours de l'été 1798 un flot d'environ deux milliers de réfugiés arrive dans le sillage des troupes anglaises qui ont quitté leurs forts de Saint-Domingue et fait doubler la population de réfugiés français dans l'île[2]. La plupart s'étaient engagé dans les corps créés ou mobilisés pour accompagner les Anglais  : la "Légion britannique" de Montalembert[2], où ont servi le comte Duquesne, le lieutenant Desgouttes, les frères Barbeyrac, le vicomte Dulau d'Allemans, et ses hussards de cavalerie (lieutenant de Laulanié, cornette Vassal, baron de Mélet) ou encore la brigade irlandaise du colonel Walsh[2], de la famille des Walsh-Serrant de Saint-Domingue. Parmi les fonctionnaires, Louis-Ambroise Grandjean d'Aubancourt, grand ami de Lady Nugent[2] et Pierre Joseph Laborie, qui publie à Londres en anglais en 1798 son célèbre ouvrage "The Coffee Planter" et meurt à Kingston en 1800[2].

Les Français chassés dès 1803[modifier | modifier le code]

De nombreux prisonniers faits en mer à l'occasion de la reprise de la guerre franco-anglaise sont débarqués à partir de juin 1803[2], rejoints fin 1803 par environ 8000 rescapés de l'expédition Leclerc[2] et de celle de 1803, toutes deux à Saint-Domingue, puis en 1808 par les partisans battus du général Barquier à Santo-Domingo[2]. Entre-temps, le 25 novembre 1803[2], une proclamation à Kingston du général Nugent demande à tous les Blancs étrangers à l'île, principalement des Français, au nombre de plus de 4000, de gagner La Nouvelle-Orléans avec leurs esclaves[2]. Une partie cependant est attirée par les autorités espagnoles vers Cuba[2]. En 1805 ne reste à la Jamaïque qu'une infime partie d'entre eux, surtout des veuves, enfants et hommes âgés, propriétaires de plantations de caf[2]é, les réfugiés s'étant investis dans les arts, la spéculation et surtout la culture du café[2], le nombre de caféières gérées par des Français à la Jamaïque ayant atteint des centaines[2], grâce à l'avance technique des pionniers de Saint-Domingue comme Pierre-Joseph Laborie, secrétaire de la Chambre d'agriculture et député à la Constituante, qui rédige un manuel technique, jamais traduit[2]. La Jamaïque voit ainsi émerger une production caféière jusque là inexistante[2], de 14,5 millions de livres en 1812 sur 27,6 millions de livres pour l'ensemble des colonies anglaises[2], quand dans le même temps la production haïtienne diminua de 70 %, passant de 76,8 millions de livres en 1789 à 43 millions de livres en 1801[2] puis à 26 millions de livres seulement en 1820[2]. Pour le sucre, la récolte haïtienne est passée de 141 millions de livres en 1789 à seulement 18,5 millions de livres en 1801 et 2,5 millions de livres en 1820, effondrement encore plus dramatique[2]. La Jamaïque, qui ne produisait avant la Révolution que 59 000 tonnes de sucre[2], devient le premier producteur mondial en augmentant très rapidement sa production d'environ 50 %[2] pour atteindre 88 000 tonnes en moyenne de 1805 à 1809[2]. Cuba ne produisait qu'une dizaine de milliers de tonnes avant 1789[2] mais triple puis quintuple sa production: 34335 tonnes en 1800-1804 et 50384 en 1820-1824[2]. Jean-François Pouyat, ex-propriétaire à Saint-Domingue a par ailleurs favorisé l'introduction en Jamaïque de la banane plantain « tigre », qui réussit [2].

La récolte de café ne nécéssite pas des tâches ayant « la même rapidité ni la même intensité »[26] ni les mêmes traitements immédiats des fruits récoltés que celle de canne à sucre[26], où le taux de sucrose chute après seulement une semain[26]e et la température des ateliers est au maximum. Les cerises de café peuvent de leur côté attendre un an sans perdre de valeur[26] et la période hors-récolte, bien plus longue[26], est consacrée à d'importants travaux d'entretiens[26], moins effectués en chaîne[26].

Elle s'effectue sur des parcelles plus grandes, adaptées à une forme de polyculture, qui permettaient aux esclaves d'entretenir des plants vivriers[26], ce qui est impossible sur les parcelles sucrières, d'où une surface moyenne supérieure en moyenne de 30% à 40% pour ces cultures dans les plantations caféières[26]. Dans celle de sucre, la coupe de la canne à la chaîne était supervisée par une catégorie distincte d'esclaves[26], aux intérêts opposés, avec des rapports hiérarchiques très marqués[26].

En Jamaïque, l'historien Matthew Reeves a réalisé, avec l'aide d'une communauté de descendants d'esclaves et du Jamaica National Heritage Trust[26], une comparaison entre les parcours des esclaves travaillant sur les plantations sucrières du secteur de Thetford et ceux des plantations de café de la Montagne Juan de Bolas[26],[27], du nom d'un ancien leader des esclaves fugitifs devenu colonel de la milice et magistrat après un accord de paix en 1660[28]. Elle a montré des différences importantes dans la longévité des esclaves[26], avec un âge moyen au décès plus élevé de deux décennies dans la zone caféière[26]. Par ailleurs, le travail y a moins d'impact sur la fécondité des femmes, qui est retardé chez les esclaves du sucre[26] et dédié parfois à des femmes qui n'ont pas d'autre activité[26].

Les descendants des esclaves des plantations de café vivent souvent sur le même lieu car, parmi leurs ancêtres, les esclaves affranchis s'installaient dans la plantatation en rachetant une parcelle[26]. Les affranchis des plantations de sucre préféraient s'installer au contraire à l'extérieur[26], et les cultures personnelles de complément se trouvaient déjà souvent à l'extérieur de l'espace sucrier[26]

L'indépendance[modifier | modifier le code]

La Jamaïque gagna son autonomie au milieu des années 1940. Le People's National Party (PNP) fut fondé en 1938 et son principal rival, le Jamaica Labour Party (JLP), cinq ans plus tard. Les premières élections au suffrage universel eurent lieu en 1944. La Jamaïque rejoignit en 1958 neuf autres territoires britanniques au sein de l'éphémère Fédération des Indes occidentales, organisation dont elle se retira en 1961, les électeurs ayant choisi de renoncer à cette alliance. L'indépendance obtenue le 6 août 1962, la Jamaïque demeura membre du Commonwealth et adopta le système de Westminster. Le premier Premier ministre de la Jamaïque indépendante fut le travailliste Alexander Bustamante. Pendant cette période, le gouvernement jamaïcain est inféodé aux États-Unis et entretient un climat de violence politique et sociale[29].

Dans les années qui suivirent l'accession à l'indépendance, le pouvoir changea régulièrement de main et alterna entre le Jamaica Labour Party et le People's National Party. Michael Manley, premier chef de l'État issu du PNP fut élu en 1972, mit en place un programme du type socialiste et renforça les relations avec Cuba[30]. Sa réélection (deuxième mandat) marqua le début d'une flambée de violence politique. Après que le PNP eut perdu le pouvoir, au début de novembre 1980, Edward Seaga prit immédiatement le contre-pied de la politique de son prédécesseur en favorisant la privatisation et en cherchant à nouer des liens étroits avec les États-Unis. Le PNP et Manley revinrent au pouvoir en 1989 et poursuivirent une politique modérée. Manley démissionna pour des raisons de santé en 1992 et Percy Patterson lui succéda à la tête du PNP. Le PNP fut réélu en 1993 et en 1998.

La Jamaïque est un pays d'émigration massive. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, de nombreux Jamaïquains émigrèrent en Amérique centrale, à Cuba et en République dominicaine pour trouver du travail dans les plantations de bananes et de canne à sucre. Dans les années 1950 et 1960, le Royaume-Uni devint leur principale destination, jusqu'en 1962, date à laquelle il réduisit ses quotas. Les principaux flux se concentrent dès lors vers les États-Unis et le Canada. Environ 20 000 Jamaïquains émigrent chaque année aux États-Unis et 200 000 autres s'y rendent en visite. New York, Miami, Chicago et Hartford comptent parmi les villes américaines qui abritent une importante population jamaïquaine. Les envois de fonds des communautés d'émigrés jamaïquains aux États-Unis, au Royaume-Uni, et au Canada contribuent de façon croissante et significative à l'économie de l'île.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w x y z aa ab ac ad ae af ag ah ai aj ak al am an ao ap aq ar as et at "“FREE NEGROES” – THE DEVELOPMENT OF EARLY ENGLISH JAMAICA AND THE BIRTH OF JAMAICAN MAROON CONSCIOUSNESS, 1655-1670" par PATRICK JOHN NICHOLS, Georgia State University en 2015 [1]
  2. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w x y z aa ab ac ad ae et af "La diaspora des colons de Saint-Domingue et le monde créole : le cas de la Jamaïque", par Jacques de Cauna, dans la Revue française d'histoire d'outre-mer 1994, Volume 81, numéro 304 [2]
  3. "Amsterdam's Sephardic Merchants and the Atlantic Sugar Trade in the Seventeenth Century" par Yda Schreuder · 2018 aux Editions Springer International Publishing
  4. Agorsah, E. Kofi, "Archaeology of Maroon Settlements in Jamaica", Maroon Heritage: Archaeological, Ethnographic and Historical Perspectives, ed. E. Kofi Agorsah (Kingston: University of the West Indies Canoe Press, 1994), pp. 180–1.
  5. a b c d e f g h i j k l m n et o "Don Cristóbal Arnaldo de Isasi, le Basque rebelle, dernier défenseur de la Jamaïque espagnole (1655-1660)" par Jacques de Cauna, docteur d’État en histoire, professeur à la Sorbonne) [3]
  6. a b c d e f g h i j k l m n o p q et r "From Freedom to Bondage: The Jamaican Maroons, 1655-1770" par Jonathan Brooks, University of North Carolina Wilmington [4]
  7. "Histoire générale des Antilles et des Guyanes: des Précolombiens à nos jours", par Jacques Adélaïde-Merland, page 95 [5]
  8. a b c d et e "Welcome to Sligoville: The story of the Irish in Jamaica", article dans le Irish Times le 18 septembre 2017, par Olive Collins [6]
  9. "Géopolitique des îles: Des îles rêvées aux îles mondialisées" par Marie Redon, aux Editions Le Cavalier Bleu [7]
  10. Mavis Campbell, The Maroons of Jamaica 1655-1796: a History of Resistance, Collaboration & Betrayal (Massachusetts: Bergin & Garvey, 1988), pp. 14-17
  11. a b c et d "Les colons de Saint-Domingue passés à la Jamaïque (1792-1835)" par Philip Wright et Gabriel Debien, dans le Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe Numéro 26, 4e trimestre 1975  " par  le dans Le Monde [8] 
  12. W. Noel Sainsbury (editor), "America and West Indies: February 1663," Calendar of State Papers Colonial, America and West Indies, Volume 5: 1661-1668
  13. Les Windward Maroons, plus anciennement Spanish Maroons, pour les différencier d’un autre groupe installé à l’ouest de l’île, les Leewards Maroons selon l’historien jamaïcain Carey Robinson, The fighting Maroons of Jamaïca, Kingston, Collins & Sangster, 1971
  14. Campbell, The Maroons of Jamaica 1655-1796, pp. 17-20.
  15. C.V. Black, History of Jamaica (London: Collins, 1975), p. 54.
  16. a b et c Drouin de Bercy, Histoire civile et commerciale de la Jamaïque, , 144 p. (lire en ligne).
  17. Robin Blackburn, The Making of New World Slavery : From the Baroque to the Modern, 1492-1800, , 602 p. (ISBN 978-1-85984-195-2, lire en ligne), p. 284.
  18. a et b (en) Robin Blackburn, The Making of New World Slavery : From the Baroque to the Modern, 1492-1800, , 602 p. (ISBN 978-1-85984-195-2, lire en ligne), p. 284.
  19. Histoire et civilisation de la Caraïbe : Guadeloupe, Martinique, Petites Antilles, Paris, Maisonneuve & Larose, , 414 p. (ISBN 2-7068-1857-3, lire en ligne), p. 306.
  20. a b c d e f g h et i "The Unbelievable Jamaican Slave Uprising that Led to Revolution" par Jennifer Conerly, le 22 février 2018 [9]
  21. « Jamaican Culture », Jamaicans.com, (consulté le )
  22. Jones, James Athearn (1831), Haverill, or memoirs of an officer in the army of Wolfe (J.J & Harper), p. 199. (ISBN 978-1-1595-9493-0)
  23. "The Oxford History of the British Empire: Volume II: The Eighteenth Century", par P. J. Marshall" [10]
  24. "The Atlantic Slave Trade", par Herbert S. Klein, page 42
  25. Henri Wesseling, Les empires coloniaux européens. 1815-1919, Folio,
  26. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s et t "Out of Many, One People. The Historical Archaeology of Colonial Jamaica" par Mark W. Hauser et Douglas V. Armstrong , University of Alabama Press en 2011 [11]
  27. Matthew Reeves' Talk – Juan de Bolas Coffee Estate & Thetford Sugar Estate Held at the Trelawny Parish Library
  28. The Juan de Bolas Marker, site du Jamaica National Heritage Trust [12]
  29. Amzat Boukari-Yabara, Une histoire du panafricanisme, La Découverte, , p. 268
  30. Thibault Ehrengardt, Peter Tosh, chronique d'une mort annoncée, Le Monde du 24 août 2018 p. 16

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) Black, Clinton V., The Story of Jamaica, London, Collins Educational,
  • (en) Ledgister, F.S.J., Class Alliances and the Liberal-Authoritarian State : The Roots of Post-Colonial Democracy in Jamaica, Trinidad and Tobago, and Surinam, Trenton: Africa World Press, .
  • (en) Morales Padrón, Francisco, Spanish Jamaica, Kingston, Ian Randle Publishers, (1re éd. 1953)
  • (en) Williams, Eric, British Historians and the West Indies, Port-of-Spain, P.N.M. Publishing Company,
  • (en) Sawh, Gobin et Ed., The Canadian Caribbean Connection : Bridging North and South : History, Influences, Lifestyles, Halifax, Carindo Cultural Association,
  • (en) Lesley-Gail Atkinson, The Earliest Inhabitants : The Dynamics of the Jamaican Taíno, University of the West Indies Press, (ISBN 978-976-640-149-8, lire en ligne)
  • Histoire civile et commerciale de la Jamaïque, De Drouin de Bercy
  • The Making of New World Slavery, De Robin Blackburn
  • Leslie, Charles, de la Jamaïque 1...-17.., Histoire de la Jamaïque, traduite de l'anglois. Par M. ***, ancien officier de dragons. Premiere partie -seconde partie, A Londres, chez Nourse. M. DCC. LI, (lire en ligne)

Lectures complémentaires[modifier | modifier le code]

  • (en) Michener, James, A. 1989. Caribbean. Secker & Warburg. London. (ISBN 0-436-27971-1) (Chap. XI. "Martial Law in Jamaica", p. 403-442).
  • Jean-Pierre Moreau, Les Petites Antilles de Christophe Colomb à Richelieu, 1493-1635, éditions Karthala, 1992.